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Full text of "Rosa Bonheur; sa vie, son œuvre"

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ROSA  BONHEUR 


SA  VIE  ET  SON  OEUVRE 


PARIS. 


IMPRIMERIE  GEORGES  PETIT 


12,  RUEGODOT-DE-MAUROI,  12 


Published  October  28  tgoS. 

Privilège  of  Copyright  in  the  United  States  reserved  under  the  Act  approved  March  3 tyo5 
BY  MISS  ANNA  KLUMPKE. 


Digitized  by  the  Internet  Archive 

in  2015 


https://archive.org/details/rosabonheursavie00klum_0 


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Anna  Klumpkf, 


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ROSA  BONHEUR 


ANNA  KLUMPKE 


Rosa  Bonheur 

SA  VIE 

SON  OEUVRE 


PARIS 

ERNEST  FLAMMARION.  EDITEUR 

26,  RUE  RACINE,  2Ô 


Droits  de  traduction  et  de  reproduction  réservés  pour  tous  les  pays 
y compris  la  Suède  et  la  Norvège. 


. 


LES  BISONS,  PAR  ROSA  BONHEUR. 


AVANT-PROPOS 


Ap  rès  avoir  été  une  admira- 
trice fervente  de  Rosa  Bonheur,  les 
circonstances  de  ma  vie,  et  quelque 
secret  destin  sans  doute,  mont 
rendue  la  compagne  de  ses  derniers 
jours,  et  la  confidente  de  ses  suprê- 
mes pensées.  Par  là  j'ai  contracté 
le  pieux  devoir  de  faire  connaître, 
d’après  ses  propres  récits,  la  vie  de 
la  femme  illustre  que  je  n'ai  cessé 
de  pleurer.  Sa  carrière  fut  longue 
et  bien  remplie  ; un  rayon  de  gloire 
i illumina,  et  le  jour  funeste  qui  en 
marqua  le  terme  fut  déploré  dans 
sa  patrie,  aussi  bien  que  par  delà 
les  frontières  et  les  océans,  par  tous 
ceux  qui  ont  le  culte  de  la  nature, 
de  l art  et  de  la  beauté.  Du  moins  son  souvenir  n’est-il  pas  près 
de  s’éteindre  : les  belles  œuvres  qu’elle  a laissées  et  qu’une  admira - 


LION  DEBOUT,  PAR  ROSA  BONHEUR. 


RO SA  BONHEUR 


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lion  unanime  a répandues  un  peu  sur  tous  les  continents,  lui  sont 
un  sûr  garant  de  vivre  dans  la  mémoire  de  la  postérité. 

De  son  vivant  même,  les  biographes  ne  lui  ont  pas  manqué  et 
des  plumes  plus  expertes  que  la  mienne  ont  écrit  à son  sujet  des 
pages  pleines  de  couleur  et  d’intérêt.  Quelque  consciencieux  talent 
que  d’aucuns  y aient  déployé,  pourquoi  Rosa  Bonheur  refusa-t-elle 
de  se  reconnaître  pleinement  dans  le  portrait  qu'ils  ont  tracé  d’elle  ? 
Apparemment,  parce  que  leurs  auteurs  n'avaient  pas  su  pénétrer  au 


TIGRE  MARCHANT,  PAR  ROSA  BONHEUR. 


plus  profond  de  sa  pensée  et  quelle  n’avait  jamais  pu  se  résoudre 
à la  leur  révéler  entière,  alors  même  quelle  s’efforcait  de  satisfaire 
le  plus  complètement  à leur  curiosité.  Cette  réserve  instinctive 
n’existait  pas  pour  une  femme  dont  l’affection  et  le  dévouement  lui 
étaient  acquis,  avec  laquelle  elle  se  sentait  en  étroite  communion  de 
sentiments. 

A la  suite  des  longues  causeries  que  j’eus  avec  elle,  j’ ai  pu 
noter  à loisir,  sur  son  vœu  formellement  exprimé,  non  seulement 
les  souvenirs  très  précis  de  Rosa  Bonheur  sur  sa  vie  et  les  travaux 
qui  l’ont  illustrée,  mais  encore  ses  sentiments  comme  ses  opinions 
sur  les  personnes,  sur  les  choses  et  sur  son  art  : d une  façon  gêné- 


AVANT-PROPOS 


VI  i 


t'aie,  sur  les  divers  problèmes  sociaux,  religieux  et  moraux  de  tout 
ordre  qui  s’ offraient  au  jugement  d’un  esprit  éminent. 

Mais  l’on  comprendrait  mal  peut-être  mon  litre  à la  confiance 
et  a l’affection  de  Rosa  Bonheur,  si,  avant  que  d’entamer  le  récit 
de  sa  vie,  je  n'exposais  brièvement  les  circonstances  qui  m’ame- 
nèrent à la  connaître  et  qui,  entre  la  grande  artiste  française  et 
une  jeune  Américaine  de  San  Francisco,  venue  à Paris  pour  se 
perfectionner  dans  l’art  de  peindre,  firent  naître  cette  loyale  et 


RENARD  AUX  AÜUliTS,  PAR  ROSA  BONHELR. 


sincère  amitié  que  seule  la  mort  a pu  rompre  et  dont,  pour  le 
reste  de  mes  jours,  je  garderai  dans  mon  cœur  le  souvenir  recon- 
naissant et  attendri. 

Je  me  montrerais  bien  ingrate  si,  après  avoir  recommandé  ce 
livre  à /’ indulgence  du  lecteur,  je  n’adressais  mes  remerciements 
et  le  témoignage  de  ma  reconnaissance  à tous  ceux  qui  m’ont  aidée 
à poursuivre  jusqu'à  son  achèvement  une  entreprise  dont,  plus 
d’une  fois,  les  difficultés  ont  paru  presque  insurmontables  à mon 
inexpérience  : S.  M.  I Impératrice  Eugénie,  qui  a daigné  me  donner 
l assurance  du  touchant  souvenir  qu  elle  garde  de  la  première 


VIII 


RO  SA  BONHEUR 


femme  artiste  entrée,  sur  son  intervention,  dans  les  rangs  glorieux 
de  la  Légion  d’honneur  ; à son  nom  il  me  serait  très  doux  de 
joindre  celui  de  S.  A.  M",e  la  Duchesse  de  Saxe-Cobourg-Gotha, 
si  la  mort  ne  l’avait  enlevée  peu  de  temps  après  celle  dont  elle 
aimait  la  cordialité  et  la  franchise  ; M.  G.  Maçon,  conservateur- 
adjoint  du  musée  Coudé  ; M.  G.  Cain,  conservateur  du  musée 
Carnavalet,  auxquels  je  dois  plus  d’un  renseignement  précieux; 
Mme  W . Thaw,  Miss  Helen  Gould,  M.  Knoedler,  dont  les  collections 
se  sont  ouvertes  libéralement  devant  moi ; les  administrateurs  du 
Metropolitan  Muséum,  à New-York  ; du  musée  Hertford,  à 
Londres;  MM.  Tedesco  et  la  maison  Braun,  de  Paris,  et  tout 
particulièrement  MM.  Lefèvre,  de  Londres,  qui,  par  les  facilités 
qu’ils  m'ont  données  de  reproduire,  les  premiers  un  grand  nombre 
de  photographies  des  peintures  passées  par  leurs  mains,  les  seconds, 
l’admirable  collection  des  gravures  éditées  par  leur  maison  d’après 
Posa  Bonheur,  m'ont  rendu  possible  de  présenter  un  ensemble 
plein  d'intérêt,  je  crois,  des  œuvres  les  plus  remarquables  de  la 
grande  artiste.  Mais  si  cette  deuxième  partie  de  ma  tâche  a été 
menée  à bien,  n est-ce  pas  aux  bons  offices  de  la  maison  Georges 
Petit  et  à l’ expérience  de  M.  J.  Augry,  directeur  de  1 Imprimerie, 
que  j’en  suis  redevable  : j’éprouve  une  satisfaction  très  vive  à leur 
en  exprimer  ici  ma  gratitude. 

A.  K. 


MOUTON  MÉRINOS,  PAR  ROSA  BONHEUR. 


LE  CHATEAU  DE  B Y. 


PREMIÈRE  PARTIE 


CHAPITRE  PREMIER 

CÉLÉBRITÉ  DE  ROSA  BONHEUR  EN  AMÉRIQUE. 

LE  PRÉSENT  QUI  LUI  EST  FAIT  d’un  CHEVAL  SAUVAGE 
AMÈNE  L'AUTEUR  DE  CE  LIVRE  A LA  CONNAITRE. 

La  popularité  de  Kosa  Bonheur  en 
Amérique  remonte  à l'année  déjà  loin- 
taine de  1 8 58.  Sa  toile,  le  Marché  aux 
chevaux,  exposée  successivement  à New- 
York  et  dans  plusieurs  villes  de  l’Union 
par  M.  Gambart,  le  grand  marchand  de 
tableaux  français  de  Londres,  avait  pro- 
voqué une  curiosité  très  vive,  un  véri- 
table enthousiasme  même,  en  ce  pays 
où  les  peintres  animaliers  ont  toujours 
compté  de  fervents  admirateurs.  Il  n'était 
pas  jusqu'au  fait  d'être  l'œuvre  d'une 
femme  qui  n'eût  contribué  à son  succès. 
Après  divers  changements  de  posses- 
seurs, elle  a été  offerte,  en  1887,  au 
Metropolitan  Muséum  de  New- York, 
par  M.  Cornélius  Vanderbilt,  et  cette 
libéralité  a consacré,  en  quelque  sorte,  la  renommée  de  Rosa  Bonheur 
aux  États-Unis.  Aucune  certes  ne  fut  plus  légitime;  mais  il  est  piquant 


I 


ROSA  BONHEUR 


de  constater  que  la  race  de  chevaux  dont  cette  toile,  mille  fois  répétée 
par  la  gravure,  semble  être  la  glorification,  a participé  d’une  certaine 
manière  à la  célébrité  du  tableau. 

Les  éleveurs  américains,  auxquels  Kosa  Bonheur  avait  permis 
d’admirer  la  taille,  la  noblesse  de  formes  et  la  vigueur  des  chevaux 
percherons,  se  montrèrent  de  plus  en  plus  avides  de  ces  superbes  ani- 
maux, et,  chose  singulière,  dans  les  transactions  qui  en  résultèrent,  le 
nom  de  la  grande  artiste  française  n'a  pas  cessé  dès  lors  d'apparaître 
un  peu  comme  celui  d’une  bonne  fée.  Il  n’en  saurait  être  donné 
meilleur  témoignage  que  celui  du  Stud-Boo/c  publié,  en  1 88 5 pour  la 
première  fois,  par  la  Société  Hippique  percheronne,  alors  tout  récem- 
ment fondée  à Nogent-le-Rotrou  ( 1 883),  dans  le  but  de  conserver  les 
caractères  de  la  race  et  de  lutter  contre  la  concurrence  des  éleveurs 
boulonnais.  Son  frontispice  n’est  autre  chose  que  la  reproduction  d'un 
dessin  de  Rosa  Bonheur,  fait  à la  demande  des  administrateurs  de  la 
Société  et  du  sous-préfet  de  Nogent.  L'on  avait  eu  grand  soin,  même, 
de  joindre  à ce  dessin  le  fac-similé  d’une  lettre  de  l'artiste,  disant  sa 
joie  de  pouvoir  associer  ainsi  son  effort  à ceux  que  l’on  tentait  pour 
garder  aux  chevaux  du  Perche  des  qualités  universellement  appréciées. 
Et  ceci  ne  manqua  pas  d’être  fort  remarqué  en  Amérique;  les  direc- 
teurs de  la  Société  ne  le  laissèrent  point  ignorer  à Rosa  Bonheur.  Une 
correspondance  s'ensuivit,  dont  les  chevaux  percherons  furent  naturel- 
lement le  prétexte,  mais  au  cours  de  laquelle  la  grande  animalière  ne 
tarda  pas  à manifester  à quel  point  sa  curiosité  d’artiste  et  d'amie  des 
bêtes  était  excitée  par  ce  que  romanciers  et  voyageurs  lui  avaient 
appris  des  chevaux  sauvages  de  la  Prairie  américaine.  Combien  elle 
serait  aise  de  posséder,  devant  son  chevalet,  des  modèles  de  cette 
espèce!  De  là  à l’ambition  de  s’en  procurer,  il  n'y  avait  qu'un  pas. 

Le  souhait  de  Rosa  Bonheur,  bientôt  connu  outre  Atlantique, 
trouva  dans  Al.  John  Arbuckle,  président  de  la  Compagnie  post-per- 
cheronne du  Wyoming,  l'homme  le  mieux  disposé  à le  satisfaire. 
A quelque  temps  de  là,  un  jeune  étalon  sauvage  s'étant  justement  intro- 
duit dans  l’enclos  de  son  haras,  il  lui  fit  donner  la  chasse  ; mais  l'animal 
était  ardent  et  vite  : il  ne  fallut  pas  moins  de  quatre  jours  pour  le 
capturer  au  lasso  et  neuf  cow-boys  pour  le  maîtriser  et  le  mettre  en 
wagon. 

Comme  de  raison,  M.  Arbuckle  s'attendait  à recevoir,  dans  les 
délais  indispensables,  les  remerciements  que  Rosa  Bonheur  ne  pouvait 
manquer  de  lui  adresser.  Or,  semaines  et  mois  se  passaient  sans  que  la 
grande  artiste  lui  donnât  le  moindre  signe  de  vie  : il  ignorait  même  si 


ROSA  BONHEUR 


3 


son  cheval  était  arrivé  à destination.  Un  peu  surpris,  il  se  résolut  à 
mettre  à profit  un  voyage  qu'il  devait  faire  en  Europe  pour  aller  en 
personne  prendre  des  nouvelles  de  son  envoi.  C’est  à Paris  que  je  le 
rencontrai  et  qu'il  me  fit  part  de  son  dessein.  Son  ignorance  du  français 
lui  causait  néanmoins  un  peu  d'embarras,  et  c’est  pourquoi  il  me 
proposa  de  l’accompagner  pour  être  son  interprète.  Rendre  visite  à 


VOLTAIRE. 

Dessin  de  Rosa  Bonheur,  d’après  le  cheval  ayant  remporté  le  i"  prix  au  concours 
de  la  Société  Hippique  percheronne  (Nogent-le-Rotrou,  mai  1884  . 


Rosa  Bonheur,  c'était  la  réalisation  d'un  de  mes  rêves  de  jeune  fille. 
Sera-t-on  surpris  que  j’aie  accepté  avec  un  vif  empressement? 

By  est  un  petit  hameau  tout  voisin  de  Fontainebleau.  Son  château, 
qui  fut  pendant  près  de  quarante  années  la  résidence  de  Rosa  Bonheur, 
est  en  réalité  ce  qu’en  France  on  appelle  communément  une  maison 
bourgeoise,  et  l'on  y chercherait  vainement  traces  de  tourelles  et  de 
pont-levis.  Avec  son  jardin  et  son  parc,  la  proximité  de  la  forêt  dont 
cette  propriété  est  en  quelque  sorte  le  prolongement,  ce  n en  est  pas 
moins  la  plus  agréable  des  habitations  rurales. 

Une  haute  porte  grillée  y donne  accès.  Le  coup  de  sonnette  de 


4 


R OSA  BONHEUR 


M.  Arbuckle  provoqua  l’apparition,  derrière  un  guichet,  d'une  femme 
en  coiffe  blanche,  qui,  d’un  ton  un  peu  brusque,  nous  déclara  que 
mademoiselle  était  à Nice.  Nous  lui  exposâmes  néanmoins  l’objet  de 
notre  visite,  qui  était  de  savoir  si  M"e  Rosa  Bonheur  avait  reçu  d'Amé- 
rique un  cheval  sauvage,  et  ceci  la  rendit  plus  gracieuse. 

— Des  chevaux  d’Amérique,  ce  n’est  pas  un,  mais  trois  que  nous 
avons  reçus  d'un  seul  coup,  et  si  vous  désirez  les  voir,  je  puis  vous  les 
montrer. 

Fort  intrigués,  nous  suivîmes  la  femme,  qui  nous  fit  traverser  une 
rue  du  hameau  et  bientôt  nous  introduisit  dans  un  enclos  partagé  en 
jardin  potager  et  en  prairie. 

— C’est  ici  que  mademoiselle  garde  ses  chevaux,  fit-elle.  Vous  y 
trouverez  sans  doute  celui  que  vous  cherchez. 

Il  y avait  là,  en  effet,  trois  superbes  bêtes,  qui  dressèrent  la  tête 
avec  un  peu  de  défiance  en  nous  apercevant. 

— Le  voici  ! s'écria  aussitôt  M.  Arbuckle  d’une  voix  joyeuse.  Je  le 
reconnais  très  bien.  Voyez  la  marque  P.  O.  qu’il  porte  sur  la  croupe! 
Combien  je  suis  heureux  de  le  trouver  en  si  bon  état  ! 

— A-t-il  pu  servir  de  modèle  ? demandai-je. 

— De  modèle  ! se  récria  la  brave  femme.  Les  deux  autres,  oui, 
mais  celui-ci,  jamais.  Ce  fut  impossible;  et  cependant  nous  nous  enten- 
dons assez  bien  à apprivoiser  les  caractères  les  plus  rebelles.  Voyez 
plutôt. 

Elle  nous  mena  vers  une  cage,  derrière  les  barreaux  de  laquelle 
s’apercevaient  des  yeux  étincelants. 

— Voici  la  favorite  de  mademoiselle. 

La  favorite  de  mademoiselle  était  une  jeune  lionne,  dont  le  regard 
se  fixait  avec  obstination  sur  les  deux  visiteurs  inconnus. 

Tandis  que  nous  regardions  avec  un  peu  d’étonnement,  notre  guide 
fit  glisser  le  verrou,  ouvrit  la  porte  et  se  mit  à caresser  le  fauve,  qui 
la  laissa  taire  avec  la  complaisance  d’un  gros  chien. 

— Vous  voyez  qu’il  n’y  a rien  à craindre  avec  Fathma  ; chaque 
matin,  nous  nous  promenons  ensemble  dans  le  parc,  comme  de  bonnes 
amies  que  nous  sommes.  Et  si  vous  le  voulez,  nous  allons  recommencer 
avec  vous  ? 

Déjà  la  lionne,  qui  semblait  comprendre  les  propos  de  sa  gardienne, 
se  préparait  a sauter  sur  le  pavé  de  la  remise.  Je  jettai  un  coup  d'œil 
vers  M.  Arbuckle  : il  paraissait  mal  à l'aise,  et  j'avoue  que  pour  mon 
compte  je  me  sentais  médiocrement  rassurée.  Nous  nous  défendîmes 
bien  vite  de  vouloir  causer  à la  femme  un  surcroît  de  dérangement,  et, 


R OSA  BON  H F.  IJ  R 


5 


après  l’avoir  remerciée  de  sa  peine,  nous  regagnâmes  la  voiture  qui 
nous  avait  amenés,  non  sans  une  certaine  hâte  qui  amena  sur  les  lèvres 
de  l’obligeante  domestique  un  sourire  où  il  n’était  pas  malaisé  de  recon- 
naître un  peu  de  malice. 

Nous  revînmes  à Paris,  sans  rapporter  de  notre  voyage  la  satisfac- 
tion que  nous  en  attendions.  Nous  n’avions  pas  vu  Rosa  Bonheur,  et 
mon  compatriote,  rassuré  sans  doute  sur  le  sort  de  son  cheval  sauvage, 


ÉTUDES  DF.  ROSA  BONHEUR,  d’aPRES  SA  LIONNE  FATHMA. 


ignorait  encore  pourquoi  son  acte  si  courtois  n'avait  jamais  reçu  le 
moindre  remerciement. 

Deux  années  se  passèrent  avant  que  M.  Arbuckle  revînt  en  France. 
L'Exposition  de  1889  l’y  ramena,  bien  décidé  cette  fois,  toutes  précau- 
tions étant  prises  d'avance,  à obtenir  le  mot  de  l’énigme.  Il  m'écrivit 
donc  avant  de  quitter  New-York,  me  priant  de  solliciter  de  Rosa  Bon- 
heur une  entrevue  pour  la  fin  de  septembre.  J’hésitai  quelque  temps, 
sachant  que  l’illustre  artiste,  toute  au  deuil  récent  d une  amie  très  chère 
qui  depuis  longtemps  partageait  sa  vie,  se  prêtait  avec  regret  à tout  ce 
qui  était  de  nature  à troubler  son  recueillement.  Sur  le  conseil  de 
Mme  Peyrol,  sa  sœur,  à laquelle  j'avais  soumis  mon  embarras,  je  me 


6 


R OSA  BONHEUR 


décidai  cependant  à lui  faire  connaître  le  désir  de  M.  Arbuckle  et  ses 
titres  à le  manifester.  La  réponse  de  Rosa  Bonheur  ne  tarda  guère  : elle 
était  adressée  à mon  compatriote  et  ainsi  conçue  : 


Monsieur, 


By,  27  septembre  1889. 


Je  serai  très  heureuse  de  vous  recevoir  samedi  prochain,  si  vous  le  pouvez, 
qui  sera  le  5 octobre 

J’espère  que  cela  ne  vous  contrarie  pas,  que,  précisément,  je  viens  de  donner 
deux  de  mes  chevaux  mustangs  au  colonel  Cody.  Le  vôtre  était  si  sauvage  ! 
Il  ne  pouvait  plus  me  servir.  Deux  cow-boys  doivent  venir  les  prendre  lundi 
au  lasso. 

Je  n’ose  pas  vous  inviter  à venir  déjeuner  avec  moi,  car  je  mène  une  vie 
très  simple;  mais  si  vous  voulez  bien  accepter  des  œufs  frais,  je  serai  très  heu- 
reuse de  vous  recevoir  de  mon  mieux.  Je  vous  demanderai  de  me  prévenir 
d’avance  du  jour. 

Il  est  entendu  que  je  comprends  dans  mon  invitation  votre  aimable  tra- 
ductrice. 

Je  serais  bien  contente  que  vous  me  donniez  des  sujets  de  la  vie  des  chevaux, 
ce  qui  peut  me  servir  beaucoup  pour  des  compositions. 

Recevez,  etc. 

R.  Bonheur. 


Le  jour  indiqué,  M.  Arbuckle  et  moi  nous  arrivâmes  à By.  Au 
moment  où  le  cocher  qui  nous  conduisait  s'apprêtait  à descendre  de  son 
siège  pour  sonner  à la  porte,  la  grille  s'ouvrit  à deux  battants.  Sur  le 
perron  de  l'habitation,  nous  aperçûmes"  un  personnage  de  petite  taille, 
vêtu  d'un  pantalon  et  d’une  blouse  comme  en  ont  les  paysans,  et  qui 
portait  sur  le  bras  un  chien  blanc  et  noir.  Il  fit  avancer  la  voiture 
jusqu'au  bas  des  marches,  et  de  l'air  le  plus  affable  s’approcha  en  nous 
tendant  les  mains.  C’était  Rosa  Bonheur. 

De  cette  première  rencontre  avec  la  grande  artiste  dont,  jusque-là, 
je  n'avais  connu  que  le  talent,  et  qui  devait  me  témoigner  plus  tard  une 
si  touchante  amitié,  j'ai  gardé  la  plus  inoubliable  des  impressions. 

Rosa  Bonheur  était  fort  bien  proportionnée,  ce  qui  la  faisait  paraître 
de  grandeur  moyenne,  bien  qu'en  réalité  elle  fût  petite.  Sous  un  front 
haut  et  large,  creusé  entre  les  deux  sourcils  du  sillon  très  caractéristique 
des  penseurs,  ses  yeux  noirs  avaient  gardé  la  vivacité  extraordinaire  de 
la  jeunesse.  Le  nez  était  petit,  les  narines  bien  dessinées,  la  lèvre  supé- 
rieure mince  et  dune  jolie  courbure;  sur  la  lèvre  inférieure,  plus  déve- 
loppée et  d'une  mobilité  extraordinaire,  se  trahissaient  les  divers  états 
de  son  esprit  et  les  sensations  qui  l impressionnaient.  Le  visage  était 


ROSA  BONHEUR 


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encadré  d'une  chevelure  d'un  gris  d'argent  magnifique,  dont  les  boucles, 
abondantes  et  soyeuses,  retombaient  jusqu’à  la  naissance  du  cou,  entou- 
rant comme  d'une  auréole  cette  tête  vénérable. 

L'étrangeté  de  son  costume  ne  me  surprenait  qu'à  demi  ; je  connais- 
sais de  longue  date  son  habitude  de  porter  des  vêtements  masculins;  il 
ne  me  déplut  pas  de  noter  néanmoins  que,  sous  de  tels  dehors,  la  coquet- 
terie féminine  ne  perdait  aucun  de  ses  droits;  les  deux  magnifiques 
boutons  d'améthyste  qui  retenaient  son  col  en  étaient  le  meilleur  gage; 
sa  blouse  même  était  ornée  aux  épaules  de  broderies  très  fines,  et  de  ses 


ÉTUDE  DE  ROSA  BONHEUR,  d'aPRES  SA  LIONNE  F A T H M A . 


pantalons  de  velours  noir  sortaient  deux  petits  pieds  fort  élégamment 
chaussés.  L’ensemble  de  toute  la  personne  était  empreint  de  la  plus 
grande  distinction  ; son  aspect  vénérable  me  fit  songer  à Corot  et  à Henry 
Ward  Beecher. 

Nous  nous  mîmes  à table.  Après  les  préliminaires  d'usage,  Rosa 
Bonheur,  s’expliquant  enfin  sur  le  cas  du  cheval  sauvage,  nous  exposa 
comment,  ayant  reçu  d'Amérique,  en  même  temps  que  celui  de  M.  Ar- 
buckle,  deux  autres  mustangs  envoyés  par  M.  X...  de  Chicago,  elle  avait, 
de  la  meilleure  foi  du  monde,  cru  que  tous  les  trois  venaient  de  ce 
dernier  et  l'en  avait  seul  remercié.  Elle  s'en  excusait,  aussi  bien  que  de 
la  malchance  récente  qui  s’ajoutait  au  malentendu  déjà  ancien. 


8 


RO  SA  BONHEUR 


— Faites  comprendre  à votre  ami,  continua-t-elle,  pour  quelle 
cause  j'ai  dû  me  priver  du  cheval  qu'il  m'a  si  aimablement  olfert.  Cet 
animal  était  si  ombrageux  que  jamais  je  n'ai  pu  l’approcher.  Dès  que 
l'on  ouvrait  la  porte  de  l'écurie,  le  matin,  il  partait  au  galop  dans  le  pré. 
Le  soir,  c’était  uniquement  la  faim  qui  l’attirait  à sa  mangeoire  et  à son 
râtelier,  que  l'on  avait  toujours  soin  de  garnir  copieusement.  Les  domes- 
tiques se  hâtaient  alors  de  fermer  la  porte  derrière  lui.  Autrefois,  j'arri- 
vais assez  bien  à dompter  des  chevaux  ; je  croyais  réussir  également 
avec  le  vôtre,  mais  il  a fallu  y renoncer.  Ce  cheval  sauvage  l'est  si  bien 
resté  que,  pendant  les  deux  années  qu’a  duré  ce  manège,  c’est  à peine 
si  j'ai  pu  faire  au  vol  quelques  études. 

M.  Arbuckle  ne  put  s’empêcher  de  sourire  : « Elle  voulait  avoir  un 
cheval  sauvage,  elle  en  a eu  un,  cette  fois  »,  fit-il. 


ESQUISSE  DE  R OSA  BONHEUR  POUR  « LE  MARCHÉ  AUX  CHEVAUX  ». 


— C était  là  mon  désir,  en  elfet,  poursuivit  gaiement  Rosa  Bonheur, 
mais  il  m'a  fallu  renoncer  à en  tirer  bon  parti,  et  j'ai  cru  bien  faire  de 
le  mettre  entre  les  mains  de  Buffalo-Bill,  ainsi  que  je  vous  l'ai  écrit. 
Ses  cow-boys  sont  venus  le  prendre  il  y a seulement  quelques  jours. 
En  voilà  des  gaillards  qui  savent  manier,  sans  les  maltraiter,  les 
animaux  rétifs!  (Lest  un  plaisir  de  les  voir  à l’œuvre.  L'un  d eux,  après 
avoir  saisi  au  lasso  votre  petit  cheval,  l’a  si  bien  maîtrisé  qu'il  a pu 
s'en  approcher  et  même  lui  caresser  la  tête.  C’est  une  tâche  que  je 
n’aurais  jamais  pu  confier  à un  palefrenier  français. 

Le  déjeuner  touchait  à sa  fin.  En  guise  d'œufs  frais,  l'on  nous  avait 
servi  le  menu  le  plus  délicat.  Les  raisins  du  dessert  étaient  tout  particu- 
lièrement superbes  et  délicieux. 

— Rarement  j'en  ai  vu  d'aussi  beaux!  ne  put  s'empêcher  de  noter 
M.  Arbuckle. 

— C'est  la  spécialité  du  pays.  Vous  n'avez  pas  manqué  de  vous 
apercevoir,  en  venant  ici,  que  toutes  les  murailles  sont  garnies  de  treilles, 
car  c'est  à By  et  aux  environs  que  mûrit  le  raisin  fameux  connu  sous  le 


VA 


ROSA  BONHEUR  A S O I X A N T E - T R O I S ANS 


IO 


ROSA  BONHEUR 


nom  de  chasselas  de  Thomerv.  Nos  cultivateurs  en  expédient  dans  les 
contrées  les  plus  lointaines  : vous  avez  pu  en  voir  en  Amérique,  et  l'im- 
pératrice de  Chine,  dit-on,  n'en  veut  pas  manger  d'autres.  Henri  IV  en 
était  très  friand,  et  si  l'on  en  croit  la  chronique,  ajouta-t-elle  avec  un 
sourire,  c’est  à ce  modèle  de  nos  rois  que  Thomerv  devrait  son  nom, 
car  il  avait  coutume  de  dire  : « Ici,  tout  me  rit  ! » 

Rosa  Bonheur  se  leva  en  riant  tout  à fait  et  nous  invita  à visiter 
son  atelier  et  à voir  ses  dernières  œuvres.  Je  la  remerciai  avec  une  viva- 
cité qui  trahissait  mon  plaisir  de  l’honneur  qu’elle  voulait  bien  nous 
faire. 

— Votre  appréciation  me  sera  très  agréable,  dit-elle,  car  je  sais  que 
vous  me  jugerez  en  artiste. 

Tout  à la  fois  surprise  et  flattée,  je  la  regardai  avec  un  peu  d’étonne- 
ment. 

— Mais  oui,  mais  oui,  reprit-elle  avec  bienveillance,  je  sais  fort 
bien  que  vous  êtes  femme  de  talent,  et  j'ai  remarqué  votre  beau  portrait 1 
du  dernier  Salon.  Je  sais  aussi  que  vous  avez  deux  sœurs  d’une  haute 
intelligence.  Toutes  les  trois  vous  prouvez  que  la  femme  n'est  pas  moins 
bien  douée  que  l’homme,  qu  elle  peut  avoir  autant  de  talent  que  lui  et 
même  parfois  davantage. 

— Oh  ! mademoiselle,  m'écriai-je,  peut-on  comparer  le  mérite  des 
autres  femmes  au  vôtre,  à celui  d’une  artiste  dont  le  nom  tiendra  une 
si  grande  place  dans  l'histoire  de  l’art.  Combien  je  suis  heureuse  de 
pouvoir  vous  dire  de  vive  voix  ce  que  tant  de  femmes  pensent  de  vous! 

Rosa  Bonheur  parut  ne  pas  entehdre  et  continua  : 

Et  j'admire  les  idées  américaines  en  ce  qui  concerne  l'édu- 
cation des  femmes.  Car  vous  n’avez  pas,  comme  chez  nous,  le  sot  pré- 
jugé que  les  jeunes  ii lies  sont  exclusivement  destinées  au  mariage.  Je 
suis  toute  scandalisée  des  entraves  qui  pèsent  sur  elles  en  Europe.  Si, 
quant  à moi,  j'ai  été  assez  heureuse  pour  m’en  affranchir,  je  le  dois  au 
talent  dont  la  Providence  m’a  gratifiée. 

Nous  étions  arrivés  devant  une  porte  close.  Rosa  Bonheur  l'ouvrit 
au  moyen  d'une  petite  clef  tirée  de  sa  poche. 

— Entrez,  fit-elle  avec  un  peu  d’emphase,  entrez  dans  mon  sanc- 
tuaire. 

Nous  entrâmes,  non  sans  éprouver  l’impression  de  recueillement 
qui  semblait  exigée  par  le  nom  que  Rosa  Bonheur  donnait  à son  atelier. 

Une  toile  immense,  sur  laquelle  s’agitaient  des  chevaux  admirables 
de  vie,  garnissait  tout  le  fond  de  la  pièce. 

i.  Un  portrait  de  ma  mère. 


RO  S A BONHEUR 


1 1 


— .1  ai  représenté  là,  nous  dit  l’aimable  artiste,  le  battage  du  blé, 
tel  qu'il  se  pratique  encore  dans  certaines  régions  du  Midi.  Ces  neut 
chevaux,  en  passant  et  repassant,  foulent  de  leurs  sabots  les  épis  et  en 
font  sortir  les  grains  que  l'on  recueille  ensuite.  Voici  de  longues  années 
que  je  travaille  à ce  tableau  ; je  voudrais  que  ce  fût  mon  chef-d'œuvre, 
mais  il  y a tant  et  tant  à faire  que  je  me  demande  si  je  l'achèverai  jamais. 
Depuis  la  mort  de  ma  dévouée  amie,  il  m’arrive  souvent  de  perdre 
courage. 

Pendant  que  Rosa  Bonheur  parlait,  mes  yeux  parcouraient  l'atelier: 
sur  les  tables  et  sur  les  chaises,  des  papiers,  des  livres  épars,  romans  de 


ESQUISSE  DE  ROSA  lî  O N H E U R POUR  « I.  A FOULAISON  ». 

Dumas,  de  Bourget,  de  Zola,  mêlés  à des  ouvrages  qui  me  parurent 
traiter  des  mœurs  des  bêtes;  sur  les  murailles,  des  têtes  d'animaux  de 
diverses  espèces,  des  cornes  de  cerfs.  Quant  aux  tableaux,  aux  études 
que  je  m’attendais  à trouver  là.  il  n’y  en  avait  pas.  Rosa  Bonheur  remar- 
qua mon  étonnement  : 

— Vous  êtes  surprise,  dit-elle,  que  mon  sanctuaire  soit  moins  décoré 
que  ne  l est  généralement  l'atelier  d'un  commençant  ; il  est  pour  moi 
cependant  tout  rempli  de  souvenirs,  au  milieu  desquels  l'inspiration 
me  vient  mieux  que  partout  ailleurs,  car  j'y  revis  un  passé  qui  m'est 

très  cher Du  reste,  si  ces  murs  manquent  de  tableaux,  c’est  la  faute  à 

vos  compatriotes.  Ils  assiègent  mes  marchands,  qui  enlèvent  mes  toiles 
à peine  terminées.  Ce  qui  n’empêche  que  je  les  fasse  parfois  attendre 


ROSA  BON  HH  U R 


I 2 


des  années  durant.  Vous  autres,  Américains,  vous  menez  tout  à la 
vapeur.  En  ce  qui  touche  les  choses  de  l'art,  cela  ne  va  pas  sans  incon- 
vénients. Dans  la  photographie,  cependant,  je  n'ignore  pas  que  vous 

obtenez  ainsi  des  résultats  fort 
intéressants,  mais  valent-ils  en- 
core l’instantanéité  d'une  bonne 

mémoire?  Je  ne  le  crois  pas 

Pour  mon  compte,  par  exemple, 
poursuivit-elle  en  se  tournant 
vers  M.  Arbuckle,  je  vous  avoue 
que  je  n'ai  jamais  pu  parvenir  à 
fixer  par  la  photographie  les 
mouvements  de  votre  cheval, 
tandis  que  je  les  ai  parfaitement 
gardés  dans  l'œil  et  que  j'ai  pu 
ainsi  les  reproduire  sur  la  toile. 

— Ht  cependant  l’on  est 
parvenu  chez  nous,  reprit  mon 
compatriote,  à réduire  le  temps 
de  pose  à i/yoo0  de  seconde. 
A cette  vitesse,  rien  n'échappe 
des  mouvements  les  plus  impé- 
tueux. Si  vous  voulez  bien  me 
le  permettre,  mademoiselle,  aus- 
sitôt rentré  en  Amérique,  je  vous 
adresserai  une  collection  unique 
de  photographies  relatives  à la 
vie  des  cow-boys. 

— J'v  consens  très  volon- 

j 

tiers,  monsieur,  à la  condition 
néanmoins  que  vous  acceptiez 
une  étude  faite  d'après  le  cheval 
que  vous  m'avez  offert  et  que  je 
suis  un  peu  honteuse  de  ne  pas 
pouvoir  vous  montrer. 

On  devine  que  l'offre  de  Kosa  Bonheur  fut  accueillie  avec  recon- 
naissance, aussi  bien,  du  reste,  que  sa  photographie,  qu'elle  nous  donna 
au  moment  où  nous  prîmes  congé  d'elle. 

— Tant  qu'à  vous,  mademoiselle,  je  serai  toujours  heureuse  de 
vous  revoir,  ajouta-t-elle  en  me  tendant  la  main. 


ETUDE  DE  CAVALIER 
Dessin  de  Rosa  Bonheur. 


RO  SA  BONHEUR 


3 


Cette  main  fine  et  nerveuse,  je  la  saisis  et  la  baisai  avec  émotion, 
songeant  à toutes  les  belles  œuvres  qu’elle  avait  créées. 

Alors  que  nous  revenions  vers  Paris,  M.  Arbuckle,  hochant  un  peu 
la  tète,  me  dit  : 

— Ne  prenons  pas  trop  au  sérieux  les  marques  de  sympathie  que 


15  ERG  K R ÉCOSSAIS,  PAR  R OSA  BONHEUR. 

D'après  une  gravure  de  Ch.  G.  Lewis,  éditée  par  E.  Gambart  et  C". 

Rosa  Bonheur  nous  a prodiguées.  Elle  nous  a fait,  sans  doute,  un 
accueil  vraiment  chaleureux,  mais  nous  le  devons  en  grande  partie, 
j'imagine,  à la  position  un  peu  embarrassée  dans  laquelle  elle  se  trouve 
vis-à-vis  de  moi. 

— Je  le  crois  aussi,  répondis-je,  car  il  est  assez  déplaisant  d'ap- 
prendre le  nom  de  qui  vous  a fait  un  généreux  cadeau  et  de  se  trouver 
en  sa  présence  au  lendemain  précisément  du  jour  où  l'on  s’en  est 
débarrassé. 

— En  tous  cas,  reprit  M.  Arbuckle,  je  n'oserai  certainement  jamais 


‘4 


KO  SA  BONHEUR 


donner  une  lettre  d'introduction  à qui  que  ce  soit  auprès  d'elle  ; et  si 
vous  voulez  m’en  croire,  vous  ferez  de  même. 

En  dépit  de  si  beaux  engagements,  les  relations  ne  purent  cesser  si 
court  : n’y  avait-il  pas  à faire  tenir  à By  les  photographies  de  M.  Arbuckle, 
à entretenir  celui-ci  de  l’étude  que  Rosa  Bonheur  lui  destinait.  Tant 
et  si  bien  qu'un  échange  de  lettres  s’ensuivit  par  mon  entremise, 
devenue  indispensable  pour  les  traductions.  Presque  inconsciemment, 
mes  rapports  avec  Rosa  Bonheur  se  firent  de  plus  en  plus  cordiaux, 
tout  restreint  qu’ils  fussent  à ce  commerce  épistolaire. 


CHEVAL  AU  REPOS,  PAR  ROSA  BONHEUR. 


DANS  LE  F A R - YVEST  : UN  COMBAT  DE  TAUREAUX. 

Dessin  de  Rosa  Bonheur. 


CHAPITRE  II 


i.’herbe  aux  bisons. 


A la  suite  du  Salon  de  1891, 
auquel  j’avais  pris  part,  quelques 
personnes  amies,  habitant  Boston, 
m’engagèrent  à me  rendre  pour  un 
temps  dans  cette  ville,  où  je  pouvais 
espérer  la  commande  d’un  certain 
nombre  de  portraits.  Leurs  instances 
n’eurent  pas  trop  de  peine  à me  déci- 
der. Mon  départ  semblait  de  nature 
assurément  à interrompre  les  bonnes 
relations  commencées  avec  Rosa 
Bonheur  : il  produisit  l'effet  contraire 
de  les  rendre  plus  cordiales.  Avant 
de  quitter  la  France,  j’avais  cru  de- 
voir, par  politesse,  faire  part  de  mon 
dessein  à l’illustre  artiste.  Dans  la 
réponse  qu'elle  me  fit,  elle  eut  la 
bonté  d’exprimer  son  regret  de  mon  départ,  en  même  temps  que  le 
désir  que  je  ne  partisse  pas  sans  lui  rendre  visite  une  dernière  fois. 


ÉTUDE  DE  BISON,  PAR  ROSA  BONHEUR. 


i6 


ROSA  BONHI-.UR 


Au  cas,  ajoutait-elle,  où  ma  mère  consentirait  à m’accompagner,  elle 
serait  heureuse  de  taire  sa  connaissance. 

Le  icr  août,  qui  était  un  samedi,  je  refis  donc,  en  compagnie  de  ma 
mère,  le  voyage  de  Bv.  Rosa  Bonheur  avait  envoyé  sa  voiture  nous 
attendre  à la  gare  de  Moret,  et  nous  réservait  au  château  le  plus  char- 
mant accueil.  Ma  mère  fut  privée  cependant  du  plaisir  de  la  voir  en 
vêtements  masculins  : la  bonne  artiste  portait  ce  jour-là  une  élégante 
robe  de  velours  noir.  Les  deux  mains  tendues,  elle  s’avança  vers  nous, 
présenta  ses  compliments  de  bienvenue  et  tout  droit  nous  conduisit  à la 
salle  à manger,  où  le  déjeuner  nous  attendait. 

— Mai  s où  donc  est  Gamine?  dit-elle  tout  à coup  en  se  retournant. 
Gamine!  où  es-tu  ? Viens,  viens,  ma  petite  Gamine! 

Une  petite  chienne,  que  je  reconnus  aussitôt  pour  l'avoir  vue  sur 
les  bras  de  Rosa  Bonheur  lors  de  ma  première  entrevue,  accourut  joyeu- 
sement ; sa  maîtresse  l’installa  sur  une  chaise  proche  de  la  table. 

— Gamine  ne  me  quitte  jamais,  ajouta-t-elle,  et  c’est  toujours  pour 
elle  que  sont  les  meilleurs  morceaux. 

Nous  étions  assises.  Rosa  Bonheur  découpa  une  tranche  dans  la 
partie  la  plus  saignante  d'un  filet  et  la  partagea  en  menues  bouchées,  sur 
une  petite  assiette  d'argent  qu  elle  présenta  à Gamine.  Tandis  que  la 
mignonne  bête  les  dégustait  en  connaisseuse,  une  porte  qui  s'ouvrit 
laissa  passer  quatre  énormes  chiens  du  mont  Saint-Bernard.  Proces- 
sionnellement,  comme  avec  la  conviction  d’accomplir  un  rite,  ils  firent 
le  tour  de  la  table  et  l’un  après  l'autre  s’en  vinrent  recevoir  les  caresses 
de  leur  maîtresse. 

— Ceux-là  sont  mes  plus  vieux  amis,  fit  Rosa  Bonheur  en  les 
flattant  de  la  main.  Ce  sont  mes  gardiens  fidèles.  Avec  eux  je  n'ai  rien 
à craindre! 

Ce  singulier  défilé  terminé,  j'entendis  que  dans  la  pièce  voisine  on 
apportait  leur  pâtée.  Les  chiens  se  précipitèrent  avec  moins  de  gravité 
qu’ils  n’en  avaient  montrée  en  entrant  dans  la  pièce. 

— Les  entendez-vous  se  bousculer  pour  dévorer  leur  pitance,  nous 
lit  observer  Rosa  Bonheur  avec  gaieté.  Ils  ne  disputent  pas  à Gamine, 
cependant,  l'honneur  de  s’asseoira  notre  table. 

Le  déjeuner  achevé,  l’aimable  artiste  proposa  de  nous  montrer 
quelques-unes  de  ses  œuvres  et  nous  emmena  du  côté  de  son  atelier. 
Tandis  qu  elle  ouvrait  la  porte,  j’aperçus,  posé  sur  une  chaise,  le  vête- 
ment de  travail  que  j'avais  vu  lors  de  ma  première  visite  et  des  yeux  je 
le  désignai  à ma  mère.  Ce  signe  n'échappa  point  à Rosa  Bonheur. 

— Ah  ! fit-elle  d un  ton  de  bonne  humeur,  vous  regardez  mes  vête- 


R O SA  BONHEUR 


ments  masculins.  Je  parie  que  vous  partagez  là-dessus  l'erreur  de  la 
plupart  des  gens,  qui  s’imaginent  que  je  méprise  les  habits  de  mon  sexe. 
Oh!  certainement,  pour  le  travail,  je  préfère  le  costume  d'homme.  Mais 
aujourd’hui,  en  l’honneur  de  madame  votre  mère,  j'ai  mis  des  jupes, 
comme  vous  voyez. 

La  porte  de  l'atelier  était  ouverte  toute  grande;  Rosa  Bonheur  nous 
la  montra  du  geste,  en  disant,  avec  la  même  gravité  qu’autrefois  : 

— Veuillez  entrer  dans  mon  sanctuaire,  mesdames. 


ÉTUDE  DE  LION. 
Dessin  de  Rosa  Bonheur. 


Le  sanctuaire  n'avait  pas  changé  d'aspect.  La  Foulaison  s'y  trouvait 
à la  même  place,  et  dans  le  même  état  que  deux  années  auparavant. 

Me  prenant  par  la  main,  Rosa  Bonheur  m'entraîna  vers  deux  che- 
valets placés  bien  en  évidence  : l'un  portait  une  superbe  étude  de  lion, 
l'autre  une  gravure  magnifique  représentant  le  Lion  che{  lui. 

— Ces  deux  choses-là  sont  pour  vous,  me  dit-elle;  je  les  ai  signées 
à votre  intention,  afin  que,  lorsque  vous  serez  de  l'autre  côté  de  l’Océan, 
vous  vous  souveniez  encore  de  moi. 

Et  m’embrassant  sur  les  deux  joues,  elle  ajouta  : 

Je  vous  souhaite  là-bas  tout  le  succès  possible. 

Elle  nous  montra  quelques  projets  de  compositions  et  de  tableaux, 

3 


i8 


ROSA  BONHEUR 


et,  remarquant  que  je  m’intéressais  tout  particulièrement  à un  Saint 
Georges  : « Le  voulez-vous  ? » dit-elle  d'un  mouvement  spontané. 

— Oh  ! mademoiselle,  vous  m’avez  déjà  comblée. 

— Mais  non  ! acceptez-le,  je  vais  y mettre  ma  signature. 

Sans  attendre  de  réponse,  elle  traça  rapidement  au  crayon  quelques 
mots  de  dédicace. 

Après  les  ébauches  et  les  dessins,  ce  fut  au  tour  des  gravures.  Un 
carton  qu  elle  ouvrit  renfermait  le  Marché  aux  chevaux,  le  Roi  de  la 
Forêt,  quelques  têtes  de  lions,  de  chiens,  sans  compter  une  Bousculade 
de  bœufs  écossais,  œuvres  admirables,  que  des  graveurs  français  et  anglais 
avaient  faites  d’après  ses  toiles  les  plus  célèbres  et  dont  plusieurs,  depuis 
longtemps,  étaient  familières  à mes  yeux,  puisque  c’est  à elles  que,  tout 
enfant,  dans  la  lointaine  Californie,  j'avais  dû  mes  premiers  sentiments 
d'admiration  pour  la  noble  artiste  qui,  à cette  heure,  me  traitait  comme 
une  amie  déjà  vieille. 

— Ces  gravures  ont,  en  effet,  contribué  pour  beaucoup  à répandre 
ma  réputation  en  Angleterre  et  en  Amérique,  déclara-t-elle,  en  même 
temps  qu'elle  saisissait  sur  un  chevalet  un  rouleau  bientôt  étalé  à nos 
yeux  ravis.  C'était  un  admirable  dessin  au  fusain.  Un  troupeau  immense 
de  ces  bisons  du  Far-West  américain,  dont  la  race  sans  doute  ne  tardera 
pas  à disparaître,  fuyait  devant  l'incendie  de  la  Prairie.  L’océan  de 
flammes  en  marche  avait  provoqué  chez  eux  une  terreur  rendue  par 
l'artiste  avec  une  réalité,  une  vigueur  merveilleuses.  Tous  ces  muscles 
tendus,  toutes  ces  poitrines  frémissantes,  ces  naseaux  fumants,  ces 
cornes  redoutables,  se  heurtant,  s’entremêlant,  constituaient  une  masse 
impressionnante  au  suprême  degré.  Il  semblait  vraiment  que  l’on  dût 
entendre  le  mugissement  de  ces  bêtes  affolées,  le  sifflement  de  leur 
haleine,  le  choc  de  leurs  membres  et  le  fracas  de  ce  formidable  galop, 
qui  faisait  d'eux  une  trombe  vivante  capable  de  rompre  et  de  brover 
tous  les  obstacles. 

— Voici  l'esquisse  d’un  tableau  que  je  voudrais  faire,  dit  Posa 
Bonheur,  mais  il  me  manque  quelques  éléments  dont  je  ne  saurais  me 
passer  pour  demeurer  dans  l'entière  vérité.  Ce  sont  les  herbes  qui 
forment  mon  premier  plan.  Dans  une  œuvre  où  l’on  a le  désir  de  repré- 
senter fidèlement  la  nature,  les  moindres  détails  doivent  être  vrais.  S il 
vous  était  possible  de  vous  procurer  quelques-unes  de  ces  plantes  et  de 
me  les  expédier,  vous  me  rendriez  bien  heureuse.  Ah  ! si  j'avais  vingt 
ans  de  moins,  je  partirais  volontiers  avec  vous;  nous  irions  ensemble 
dans  les  immenses  régions  de  votre  Far-West,  dans  les  réserves  indiennes. 
Que  j aimerais  voir  de  mes  yeux  les  wigwams  des  Peaux-Rouges,  et 


Dessin  de  Rosa  Bonheur. 


20 


RO  SA  BONHEUR 


étudier  leurs  mœurs.  En  voilà  des  sujets  merveilleux  pour  les  artistes! 

Peu  après  la  guerre,  j'ai  été  sur  le  point  de  faire  ce  beau  voyage. 
Un  amateur  de  mes  tableaux,  M.  Belmont1,  avait  proposé  d'organiser  à 
mon  intention  des  chasses  au  buffle.  Que  de  choses  nous  aurions  admi- 
rées, ma  chère  amie  et  moi!  11  nous  a fallu  renoncer  à ce  plaisir,  pour 
ne  pas  nous  éloigner  de  notre  bonne  mère  Micas,  presque  aveugle 

Il  v eut  un  silence  de  quelques  instants.  Posa  Bonheur  le  rompit 
pour  nous  inviter  à parcourir  sa  propriété.  C'est  ainsi  que  je  revis  le 
grand  pré,  maintenant  désert,  où  j’avais  pénétré  avec  M.  Arbuckle,  trois 
années  auparavant. 

— C'est  ici  que  folâtraient  autrefois  mes  chevaux  sauvages,  nous 
dit  la  bonne  artiste.  Que  j'ai  donc  été  embarrassée  à leur  sujet,  lorsque 
je  me  suis  trouvée  en  présence  de  votre  compatriote!  Songez  que 
M.  Arbuckle  m'arrivait  juste  au  lendemain  du  jour  où  j’avais  donné  son 
cadeau  au  colonel  Cody  ! Buffalo  aura-t-il  été  plus  heureux  que  moi,  je 
le  suppose;  il  a bien  dû  trouver  le  moyen  de  compléter  l'éducation  de 
mon  petit  étalon. 

— Et  la  lionne  qui  était  ici  ? fis-je  en  l’interrompant. 

— Ma  pauvre  Fathma!  qui  était  si  gentille  et  si  bien  apprivoisée. 
Vous  l'aviez  vue,  en  etfet.  Elle  est  morte,  et  j'en  ai  eu  un  grand  chagrin. 

L'heure  du  départ  approchait.  Tout  en  causant,  nous  revînmes  au 
château. 

Il  y avait  dans  le  jardin,  tout  près  de  nous,  un  yucca  magnifique. 
Posa  Bonheur  nous  le  lit  admirer,  et  demanda  à ma  mère  si  elle  aimait 
les  fleurs.  Appelant  aussitôt  son  jardinier,  elle  lui  ordonna  d’arracher 
ce  yucca,  en  prenant  garde  de  ne  pas  toucher  à la  racine,  et  de  nous 
l’apporter  ensuite  à l’atelier,  en  même  temps  qu’une  belle  gerbe  de  roses. 

— Si  vous  le  voulez  bien,  mesdames,  poursuivit-elle  en  se  tournant 
vers  nous,  nous  allons  monter,  et  je  vous  aiderai  à empaqueter  vos 
souvenirs,  car  bientôt  maintenant  ce  sera  l’heure  du  train. 

Un  instant  après,  le  jardinier  vint  nous  rejoindre  avec  une  énorme 
brassée  de  fleurs;  parmi  les  roses  éclatantes,  le  yucca  faisait  contraste 
avec  la  couleur  si  délicate  de  ses  corolles  ; mais  de  racines,  il  n’en  avait 
plus  : le  pauvre  homme  avait  pris  grand  soin  de  les  couper  au  plus  ras. 

Les  yeux  de  Posa  Bonheur  eurent  un  éclair  de  vivacité;  elle  se 
contint  cependant,  et  ce  ne  fut  qu'après  la  sortie  du  jardinier  qu'elle 
s'écria  : 

Qu'en  pensez-vous,  mesdames,  n'est-ce  pas  là  un  bel  exemple 
de  l'intelligence  masculine? 

i.  M.  Belmont  était,  en  1 856,  ministre  des  Ltats-L'nis  à La  Haye. 


RO  SA  BONHEUR 


2 I 


Nous  nous  apprêtions  à prendre  congé,  et  voici  qu’elle  aperçut  sous 
mon  bras  un  objet  que  j'avais  peine  à dissimuler. 

— Ah  ! fit-elle  en  riant,  vous  aviez  apporté  votre  album  d'auto- 
graphes, et  sans  doute  vous  voudriez  m'y  voir  mettre  ma  griffe  à côté  de 
celles  de  vos  illustres  professeurs  et  des  personnalités  les  plus  notables 
de  votre  connaissance? 


TIGRE,  PAR  ROSA  BONHEUR. 


— J'avoue,  dis-je  avec  un  peu  d’embarras,  que  tel  était  mon  dessein 
en  venant  vous  faire,  moi  aussi,  mes  adieux  de  Fontainebleau,  mais  je 

n’osais  plus  vous  en  prier,  tant  vous 

— Laissez-le-moi,  dit-elle  avec  un  aimable  empressement,  en  me 
prenant  l'album  des  mains.  Je  vous  le  renverrai  dans  quelques  jours 
par  mes  amis  les  Tedesco. 

Et,  avant  que  j'eusse  le  temps  de  la  remercier  une  fois  de  plus  : 

— Vous  trouverez  un  panier  dans  le  coupé  qui  vous  attend  en  bas. 


22 


RO  SA  BONHEUR 


Je  l'ai  fait  remplir  de  chasselas,  car  il  faut  bien  que  vos  sœurs  goûtent 
aussi  aux  produits  de  ce  pays. 

Elle  m’embrassa  en  ajoutant  : « Je  vous  ai  autrefois  donné  ma  pho- 
tographie. Il  me  serait  agréable  d’avoir  la  vôtre  en  retour.  Ne  manquez 
pas  de  nt’en  envoyer  une  avant  votre  départ.  » 

Surprises  et  charmées  d’un  tel  accueil,  nous  rentrâmes  à Paris,  les 
bras  remplis  des  cadeaux  de  la  vénérable  femme,  dont  le  cœur  se  révé- 
lait à nous  aussi  grand  que  son  talent  se  montrait  scrupuleux,  car  il  nous 
fallait  bien  rapporter  bonne  part  de  ses  prévenances  au  désir  ardent  de 
posséder  un  élément  indispensable,  devant  ses  yeux,  à l'achèvement 
d’une  de  ses  œuvres.  Quant  au  malheureux  yucca  coupable  d’avoir 
provoqué  un  mouvement  de  coière  contre  les  hommes,  nous  nous 
empressâmes,  aussitôt  revenues,  de  le  planter  au  milieu  d'un  parterre 
de  notre  jardin,  espérant,  en  dépit  de  tout,  que  la  délicate  attention 
de  Posa  Bonheur  nous  vaudrait  le  miracle  de  le  voir  pousser  de  nou- 
velles racines.  Le  mal  était  sans  remède;  au  bout  de  quelques  jours, 
la  gracieuse  plante  baissa  la  tête  et  se  flétrit.  Ses  clochettes  n’étaient 
pas  encore  fanées  cependant,  lorsque  M.  Tedesco  vint  rapporter  l’album 
que  Posa  Bonheur  avait  gardé.  Avec  quel  empressement  je  l’ouvris,  et 
quel  fut  mon  plaisir  de  trouver  sur  un  des  feuillets,  dernier  gage  de 
l’amitié  de  la  grande  artiste,  le  croquis  de  Berger  écossais  reproduit 
ci-contre. 

Une  lettre  de  remerciements  adressée  à Posa  Bonheur  en  même 
temps  que  ma  photographie,  une  réponse  pleine  de  vœux  pour  mon 
succès  reçue  d'elle,  et  je  m'embarquai.  J'étais  à Boston  au  commence- 
ment d’octobre  1891,  y retrouvant  avec  plaisir  plusieurs  des  personnes 
dont  les  conseils  m'avaient  engagée  à traverser  l’Océan  ; leurs  aimables 
recommandations  me  créèrent  un  cercle  de  précieuses  relations.  Je 
pus  vendre  quelques  toiles  et  il  me  vint  assez  vite  des  commandes  de 
portraits  suffisantes  pour  m'occuper  plusieurs  années  durant. 

Le  travail  dont  j'étais  accablée  ne  me  faisait  pas  oublier  la  mission 
dont  Posa  Bonheur  m'avait  chargée  ; mais  si  je  me  hasardais  à demander 
de  quelle  manière  je  pourrais  me  procurer  l’herbe  des  Prairies  de  l'Ouest, 
immanquablement  on  me  répondait  avec  un  peu  d’ironie  : 

— 11  vous  faudra  l'aller  chercher  à pied,  car  vous  devez  bien  penser 
que  les  trains  ne  s'arrêtent  pas  dans  les  régions  désolées  où  poussent 
ces  maudites  plantes.  A quoi  servirait  bien  une  station  de  chemin  de 
ter  là  où  l'on  ne  trouve  ni  maisons,  ni  cultures,  ni  habitants  ? 

Je  crus  devoir  taire  part  à Posa  Bonheur  et  de  la  difficulté  avec 
laquelle  je  me  trouvais  aux  prises,  et  de  mon  désir  — plutôt  que  mon 


ROSA  BONHEUR 


23 


espoir  — de  la  surmonter  quelque  jour.  Fort  heureusement,  elle 
n'éprouvait  aucune  impatience. 

Au  moment  où  je  commençais  à abandonner  tout  espoir,  le  hasard 
me  lit  rencontrer  une  jeune  femme  dont  l'aide  me  parut  devoir  assurer 
bientôt  le  succès  de  mes  recherches.  Miss  Collins  dirigeait  en  personne 


BERGER  ÉCOSSAIS. 
Dessin  de  Rosa  Bonheur. 


une  école  qu  elle  avait  fondée  au  milieu  d'une  des  tribus  du  Far-West; 
elle  possédait  un  certain  nombre  de  photographies  pleines  d'intérêt,  et 
m'offrit  très  volontiers,  à l'intention  de  la  grande  artiste  française,  une 
vue  de  la  Prairie  et  de  sa  végétation  sauvage.  J'en  fus  ravie,  mais  ce 
n'était  pas  encore  tout  à fait  mon  rêve  réalisé;  le  serait-il  jamais?  Un 
beau  matin,  cependant,  j'eus  la  surprise  de  recevoir,  fort  convenable- 
ment enveloppé,  tout  un  paquet  d'herbes  desséchées.  Un  mot  d’une  de 


24 


ROSA  BONHEUR 


mes  sœurs1,  qui  habitait  Cincinnati,  m'apprenait  en  même  temps  que 
c’était  là  l'herbe  aux  bisons  réclamée  à tous  les  échos.  Je  la  devais  à la 
Société  botanique  du  Colorado,  qui,  ayant  été  par  hasard  informée  du 
désir  de  Rosa  Bonheur,  avait  aussitôt  dépouillé  ses  collections  pour  la 
satisfaire.  Au  reste,  l'envoi  était  accompagné  d'une  lettre  provenant  de 
la  Société  elle-même.  L’on  prenait  soin  de  faire  observer  que  la  couleur 
de  cette  plante,  le  Bujf'alo-grass,  se  trouvait  légèrement  altérée  par  suite 
de  sa  dessiccation  ; qu'il  serait  fait  une  tentative  pour  s'en  procurer 
des  touffes  fraîches,  mais  que,  par  malheur,  cette  sorte  d’herbe  fuit 
l'homme  civilisé  et  disparaît  presque  aussitôt  des  régions  où  il  vient 
à s’établir.  Elle  pousse  presque  toujours  en  compagnie  de  l’herbe 
Gramma  et  de  quelques  fleurs  sauvages  dont  l’envoi  comprenait  divers 
spécimens.  Chaque  touffe,  ajoutait-on,  constitue  un  bouquet  circulaire 
d’un  pied  environ  de  diamètre,  éloigné  généralement  de  ses  voisins  de 
la  distance  d'un  pied  à 18  pouces.  La  terre  qui  les  porte  est  d’un  gris 
brun  assez  clair;  sèche,  elle  devient  couleur  de  poussière. 

Herbes  et  photographie,  tout  fut  au  plus  vite  expédié  à Rosa 
Bonheur.  La  lettre  de  remerciements  ne  tarda  guère,  témoignant  au 
surplus  quelque  surprise  de  la  forme  des  plantes,  mais  aussi  une 
méprise  à mon  sujet,  car  elle  avait  cru  me  reconnaître  dans  une  jeune 
femme  représentée  sur  la  photographie  et  qui  n'était  autre  que  Miss 
Collins  en  personne. 

Aussi  longtemps  que  dura  mon  séjour  en  Amérique,  je  reçus  du 
reste,  à plusieurs  reprises,  des  lettres  de  Rosa  Bonheur;  elle  ne  laissait 
échapper  aucune  occasion  de  me  prouver,  ainsi  qu'aux  miens,  quelle 
place  nous  tenions  dans  ses  préoccupations  et  ses  sympathies.  En 
décembre  i8g3,  ma  sœur  Dorothée2  ayant  été  reçue  docteur  ès  sciences 
mathématiques  de  l'Université  de  Paris,  lui  fit  hommage  de  la  thèse 
qu  elle  avait  écrite  sur  les  anneaux  de  Saturne,  et  la  bonne  artiste  l'en 
remercia  par  les  lignes  suivantes  : 

Mademoiselle, 

Depuis  que  vous  m’avez  fait  l’aimable  envoi  de  votre  thèse,  il  m’a  été 
impossible  d’avoir  un  moment  de  tranquillité  pour  vous  remercier. 

Enfin,  aujourd’hui,  je  puis  vous  exprimer  ma  très  vive  reconnaissance  et 
l’admiration  que  j’ai  pour  vous  et  que  vous  méritez  de  la  part  de  toutes. 

J’ai  lu  hier  soir  les  premières  pages  qu’il  m’était  possible  de  comprendre; 
quant  au  calcul  mathématique,  bonsoir  pour  moi  comme  pour  les  trois  quarts 

i.  Mm*  Dalton,  née  Mathilde  Klumpke. 

3.  Depuis  Mme  Isaac  Roberts. 


RO  SA  BONHEUR 


2 5 


et  demi  du  public.  Absolument  comme  si  nous  mettions  le  nez  dans  un  livre 
hébreu. 

Ces  formidables  calculs  et  signes  m’inspirent  un  absolu  respect,  cela  ne 
doit  pas  vous  étonner. 

Permettez-moi,  chère  mademoiselle,  d’être  fière  de  me  compter  au  nombre 
de  vos  amies  et  de  vous  remercier  encore  de  m’avoir  fait  l’honneur  d’un  exem- 


CHEVAL  blanc  dans  un  i*ré,  par  rosa  bonheur. 

plaire  de  votre  thèse  de  docteur  ès  sciences  mathématiques  : j’en  suis  très 

touchée 

Veuillez  agréer,  etc. 

R.  Bonheur. 


Rosa  Bonheur  tint  aussi  à me  féliciter  d'un  événement  qui 
à tous  les  miens  une  grande  joie. 


ea  usait 


Chère  mademoiselle  Klumpke, 


By,  i 3 janvier  1894. 


Je  suis  bien  heureuse  des  sentiments  d’amitié  que  vous  me  faites 

l’honneur  de  m’exprimer  et  que  je  vous  rends  de  tout  mon  cœur  avec  ma  profonde 
estime  comme  confrère  du  pinceau.  J’espère  vous  revoir  à Paris  en  attendant 


4 


K OSA  BONHEUR 


2<) 


un  monde  meilleur,  où  le  Créateur  permettra  peut-être  que  nous  nous  retrou- 
vions parmi  les  êtres  aimés  qui  nous  ont  quittées  et  qui  veillent  sur  nous. 

Vous  devez,  chère  mademoiselle,  être  bien  heureuse  des  succès  de  votre 
sœur;  elle  a eu  l’amitié  aussi,  dont  je  m’honore  infiniment,  de  m’envoyer  sa 
thèse,  qui  lui  a fait  mériter  le  grade  de  docteur  ès  sciences  mathématiques  a 

Paris,  ce  qui  est  une  distinction  très  grande. 

Je  vous  ai  déjà  dit  que  vous  êtes  une  famille  bénie  du  Grand  Esprit  Créa- 
teur de  tout  l’infini,  et  c’est  une  vérité,  car  la  vie  matérielle  seulement  est  bien 
peu  de  chose  et  dure  bien  peu  pour  ceux  qui  savent  lire  I Esprit  Créateur  dans 
cette  même  vie  matérielle 

Puisque  vous  avez  madame  votre  mère  près  de  vous,  je  vous  prie  de  lui 
exprimer  mes  sentiments  affectueux,  vous  demandant  la  permission  de  vous 
embrasser  toutes  deux. 

R.  Bonheur. 


l'N  INDIEN  DE  B U E F A L O - 15  1 1.  L 
Etude  par  Rosa  Bonheur. 


INDIENS  DE  BUFFALO-BILL,  PAR  R O S A BONHEUR. 


CHAPITRE  III 

NOUVELLES  VISITES  A R OS  A BONHEUR. 
LES  INDIENS  DE  BUFFALO-BILL. 


Je  revins  à Paris  au  mois  de 
juin  1895,  poussée  par  le  désir  de 
retrouver  la  vie  artistique  de  la 
grande  ville,  l’atmosphère  de  ses 
musées,  son  émulation  quotidienne, 
provocatrice  de  recherche  et  de  pro- 
grès, sans  compter  les  conseils  de 
mes  anciens  maîtres  et  ceux,  aux- 
quels je  me  proposais  d'avoir  recours, 
d'un  artiste  dont  jusque-là  je  ne 
connaissais  que  le  talent,  M.  Théve- 
not.  Mes  préoccupations  de  portrai- 
tiste m'avaient  appelée  à porter  le 

UN  INDIEN  DE  B U F F A L O - B 1 1.  L . 

Esquisse  de  Rosa  Bonheur.  . . . . . . . , 

aussi  la  plus  vive  admiration.  L était 
mon  ambition  de  me  perfectionner  dans  cet  art  délicieux  du  pastel, 
dont  j'avais  pu,  en  différents  essais,  apprécier  tout  à l’aise  la  difficulté. 


plus  grand  intérêt  à ses  travaux,  et 


R OSA  BONHEUR 


2 S 


Par  malheur,  ma  présomption  juvénile  n’avait  négligé  qu'une  chose, 
capitale  cependant,  à savoir  que  M.  Thévenot  ne  prenait  pas  d'élèves; 
ma  déception  fut  grande  lorsqu’on  m’en  informa. 

Faute  de  mieux,  je  résolus  de  retourner  à l’Académie  Julian,  et  je 
louai  un  atelier  dans  l’intention  d'y  préparer,  durant  l'hiver,  un  tableau 
pour  le  Salon  de  1896.  Je  n’oubliai  pas  non  plus  l’illustre  femme  dont 
les  lettres  m'avaient,  à plusieurs  reprises,  apporté  par  delà  l’Océan  le 
témoignage  d'une  pensée  toujours  affectueuse.  Diverses  circonstances, 
entre  autres  la  mort  de  son  amie,  Mme  Carvalho.  qui  l'affligea  beaucoup, 
m'empêchèrent  d’aller  à By  avant  le  milieu  de  l’automne;  ma  mère  m’y 
accompagna  comme  la  fois  précédente,  il  y avait  quatre  ans  déjà. 

A peine  avions-nous  pris  pied  sur  le  quai  de  la  gare  de  Moret, 
qu’une  manière  de  vieux  monsieur  qui  était  là  s'approcha  de  nous  et 
m’embrassa  brusquement.  J'eus  un  mouvement  de  recul  vite  réprimé, 
car  j'avais  reconnu  Rosa  Bonheur;  la  surprise  de  ma  mère  avait  été  plus 
vive,  et  je  crois  bien  qu'elle  fut  sur  le  point  de  protester  contre  une  telle 
agression.  Nous  en  rimes  bien  vite.  Quelques  minutes  plus  tard,  nous 
étions  dans  la  voiture,  et  Rosa  Bonheur,  riant  encore,  s’écriait  : 

Quelle  mine  vous  avez  faite,  ma  chère  Miss  Aiina.  lorsque,  devant 
les  employés,  je  vous  ai  pressée  sur  mon  vieux  cœur  ! 

A cela  je  répondis  qu’en  Amérique  nous  n'étions  pas  habituées  aux 
démonstrations  sentimentales  sur  la  voie  publique. 

— Je  le  sais  fort  bien,  fit-elle,  aussi  ai-je  voulu  vous  intriguer  un 
peu  par  cette  petite  farce  de  rapin  ; c’est  la  preuve,  au  reste,  du  grand 
plaisir  que  j’ai  à vous  revoir.  Ft  vous,  chère  madame,  m'avez-vous 
reconnue  ? 

— Non,  je  l'avoue,  dit  ma  mère,  et  j'ai  failli  m’indigner.  Mes  yeux, 
fort  heureusement,  sont  tombés  sur  vos  pieds  si  petits,  si  élégamment 
chaussés,  et  qui  ne  sauraient  appartenir  qu'à  une  femme. 

— J’ai  toujours  eu  cette  coquetterie,  en  effet,  et  cela  m'a  souvent 
trahie  pendant  mes  heures  de  travail  en  forêt.  Depuis  que  je  vis  seule,  le 
costume  que  je  porte  m'est  néanmoins  une  grande  protection. 

Cet  accueil  à la  gare,  le  déjeuner  qui  suivit,  furent  pour  ma  mère  et 
pour  moi  l'assurance  que  les  sentiments  de  Rosa  Bonheur  à notre  égard 
étaient  demeurés,  malgré  une  absence  de  quatre  années,  aussi  affec- 
tueux qu’au  jour  où  elle  nous  avait  renvoyées  les  bras  chargés  de  ses 
études  et  de  ses  fleurs.  Dans  l’après-midi,  nous  fîmes  la  visite  obligée  au 
« sanctuaire  ».  Un  chevalet  s'y  dressait,  portant  une  grande  toile  à moitié 
achevée. 

— Vous  me  voyez  en  train  de  représenter  un  combat  célèbre  dans 


R O S A P.  O N I ! K I ' R 


20 


les  annales  du  stud-book  britannique.  Le  cheval  blanc  n'est  autre  que 
Godolphin  Arabian,  l’ancêtre  de  toute  une  lignée  de  grands  étalons 
anglais.  Mais  vous  savez  peut-être  son  histoire  ? Eugène  Sue  l'a  contée 

et  beaucoup  d’autres  après  lui Vous  ne  la  connaissez  pas?  elle  est 

fort  curieuse.  Ce  cheval  avait  été  offert  à Louis  XV  par  le  bey  de  Tunis. 
Selon  le  goût  du  temps,  le  roi  n’aimait  que  les  chevaux  courts  et  ramassés. 
Nul  ne  s'intéressa  à ce  barbe,  qui  bientôt  lut  vendu  par  les  officiers  des 
écuries  royales  et  employé  à traîner  des  voitures  dans  les  rues  de  Paris. 


ÉTUDE  POUR  « LE  DUEL  ». 

(Musée  iiu  Luxembourg.  — Don  Rosa  Bonheur.) 


Un  jour,  rue  Dauphine,  il  s'abattit  sur  le  pavé  et  attira  ainsi  l'attention 
d’un  Anglais  qui  passait.  C’était  un  certain  Cook,  qui  se  connaissait  en 
chevaux.  Il  observa  que  cet  animal  valait  mieux  que  la  vile  besogne  à 
laquelle  il  était  assujetti,  l’acheta  et  l'emmena  en  Angleterre,  où  il  le 
céda  à Lord  Godolphin,  qui  l'envoya  à son  haras. 

La  jument  blanche  que  vous  voyez  dans  le  fond  s'appelait  Roxana  : 
elle  était  destinée  à Hobgoblin,  l’étalon  noir  qui  est  aux  prises  avec 
l'arabe,  car  ce  fut  un  combat  acharné  entre  les  deux  rivaux  qui  décida  du 
sort  de  cette  belle  Hélène.  Godolphin  Arabian  sortit  vainqueur  du  duel. 

Un  heureux  hasard  m’a  mis  entre  les  mains  une  vieille  gravure  de 


3o 


R O SA  BONHEUR 


Stubbs,  publiée  à Londres  en  1794,  qui  m'a  permis  de  tracer  un  portrait 
authentique  de  ce  héros  équestre.  Quand  on  fait  de  l'histoire,  il  faut  que 
tout  soit  exact,  et  je  ne  recule  jamais  devant  un  sacrifice  pour  me  pro- 
curer les  documents  dont  j'ai  besoin. 

Se  tournant  alors  vers  moi,  et  sur  un  ton  où  il  y avait  bien  un  peu 
de  reproche  : 

— Je  suis  loin  d’avoir  eu  autant  de  chance  pour  l'herbe  aux  bisons. 
Comment,  ma  chère  Miss  Anna,  nous  vous  faites  photographier  au 
milieu  de  la  Prairie,  et,  alors  que  vous  n'avez  qu'à  vous  baisser  pour 
cueillir  à pleines  mains  des  touffes  toutes  fraîches,  vous  m’envoyez 
quelques  brindilles  fannées  et  tirées  d'un  herbier. 

— Je  n'ai  malheureusement  jamais  été  dans  la  Prairie,  répondis-je; 
aucun  train  ne  s’y  arrête.  La  jeune  missionnaire  qui  m’a  donné  la 
photographie  que  je  vous  ai  envoyée  me  ressemble  physiquement  sans 

doute le  ne  dis  pas  que  vous  me  prenez  pour  une  autre,  mais  vous 

avez  certainement  pris  une  autre  pour  moi 

— J'ai  pourtant  bien  cru  reconnaître,  sous  le  chapeau  à larges  bords, 
le  bout  de  votre  grand  nez,  fit-elle  en  s’excusant. 

Lt  la  bonne  artiste  de  m'accabler  de  ses  questions  sur  ma  vie  durant 
les  années  que  je  venais  de  passer  en  Amérique,  sur  les  relations  que  je 
m’étais  créées,  sur  mes  travaux.  Je  lui  montrai  quelques  photographies 
de  portraits  que  j’avais  faits  à Boston.  « C'est  vivant!  quelle  est  cette 
dame?  » s’écria-t-elle  devant  celui  de  Mme  Nancy  Foster.  Je  lui  fis 
connaître  en  quelques  mots  cette  remarquable  personnalité  féminine  et 
féministe,  à laquelle  l’Université  de  Chicago  est  redevable  d'un  pavillon, 
spécialement  construit  pour  les  jeunes  filles  des  cours  supérieurs. 

— Vous  trouvez  toujours,  en  Amérique,  des  âmes  généreuses,  prêtes 
à se  dévouer  pour  l’instruction  et  l’émancipation  de  la  femme.  N otre 
nation  devient  grande,  parce  qu’elle  comprend  que  ses  filles,  une  fois 
mariées,  exerceront  une  influence  sans  pareille  sur  l'éducation  de  leurs 
enfants. 

Avant  de  prendre  congé  de  Rosa  Bonheur,  je  lui  demandai  de 
vouloir  bien  m’appuyer  près  de  M.  Thévenot. 

— Ce  serait  avec  grand  plaisir,  mais  je  ne  le  connais  pas  du  tout.  Je 
conçois  votre  enthousiasme  pour  son  talent,  que  j’apprécie  encore  plus 
depuis  que  moi-même  je  me  suis  mise  au  pastel.  Cela  m’amuse,  bien 
que  le  métier  soit  assez  sale. 

Quelques  semaines  plus  tard,  je  lis  de  nouveau  le  voyage  de  By, 
pour  présenter  à Rosa  Bonheur  Miss  Sophie  Walker,  de  Boston,  dont 
j avais  peint  le  portrait  pendant  mon  séjour  en  cette  ville  et  qui  désirait 


LE  DUEL,  PAU  ROSA  BONHEUR 


32 


ROSA  BONHEUR 


taire  l’acquisition  d'un  tableau  à l’intention  d’un  musée  de  peinture 
dont  elle  venait  de  doter  l’Université  de  Rowdoin,  à Brunswick  (K. -U.). 

L’attention  de  Miss  Walker  se  porta  sur  une  étude  de  cheval  blanc. 

— .le  ne  vends  pas  mes  études,  lit  Rosa  Bonheur,  mais  pour  vous 
être  agréable,  je  veux  bien  me  servir  de  celle-ci,  qui  vous  plaît,  pour  en 
taire  un  tableau. 

— Ft  combien  le  paierai-je?  mademoiselle. 

— Cinq  mille. 

— Cinq  mille  dollars,  n'est-ce  pas?  Que  je  serai  heureuse  de  possé- 
der une  œuvre  de  vous  à ce  prix!  s’écria  vivement  la  visiteuse. 

Vous  avez  mal  compris,  dit  Rosa  Bonheur  en  l’interrompant. 
Un  qualité  d’amie  de  Miss  Klumpke,  ce  sera  cinq  mille  francs  et  non 
pas  cinq  mille  dollars. 

Miss  Sophie  Walker  se  confondit  en  remerciements,  et,  pour  mon 
compte,  je  ne  manquai  pas  d'être  très  sensible  à un  procédé  aussi  flatteur 
pour  moi  qu’il  était  avantageux  pour  ma  compatriote. 

L’occasion  d'une  présentation  du  même  genre  se  renouvela  dans  le 
cours  de  l'hiver.  Je  reçus  un  jour  la  visite  de  M'"e  Thaw,  de  Pittsburg, 
dont  le  patronage  m’avait  été  précieux  pendant  mon  dernier  séjour  en 
Amérique.  K lie  avait  récemment  acquis,  à New-York,  un  tableau  de 
Bouguereau  et  un  autre  de  Rosa  Bonheur,  qui  avaient  provoqué  chez 
elle  le  désir  très  vif  de  connaître  l’un  et  l’autre  de  leurs  auteurs. 

Déjà  elle  axait  été  rendre  visite  à M.  Bouguereau,  qui  l’avait  fort 
aimablement  accueillie.  Tant  qu’à  Rosa  Bonheur,  elle  savait  combien 
il  était  difficile  d’être  admis  dans^ son  atelier,  et  c’est  pourquoi  elle 
recourait  à mon  entremise,  ne  doutant  pas  de  ma  bonne  volonté  à lui 
être  agréable.  Les  lettres  si  affectueuses  que  j’avais  reçues  de  Rosa 
Bonheur  à Boston,  et  qu  elle  connaissait,  lui  étaient  à l'avance  un  gage 
de  la  réussite  de  ce  projet  de  visite,  dont  elle  attendait,  pour  elle  et  pour 
ses  filles,  un  souvenir  précieux,  disait-elle. 

Ainsi  que  l’espérait  bien  M"10  Thaw,  la  réponse  de  Rosa  Bonheur 
à ma  demande  d’entrevue  fut  aussi  prompte  et  aussi  favorable  qu’il  était 
permis  de  l'espérer.  Trois  jours  plus  tard,  Mme  Thaw,  sa  sœur,  ses  deux 
filles  et  moi,  nous  étions  à By.  Rosa  Bonheur  avait  réservé  à ces  dames 
la  joie  de  les  recevoir  vêtue  de  son  costume  masculin,  à l’étrangeté 
duquel  elles  furent  bientôt  accoutumées,  tant  celle  qui  le  portait  savait 
mettre  d’affabilité  dans  son  accueil  et  de  vivacité  dans  son  langage. 

Par  contre,  deux  petits  chiens  de  race  Yorkshire  nous  traitèrent  de 
toute  autre  façon  : l'un  d'eux  s'était  mis  à aboyer  avec  un  acharnement 
et  un  bruit  extraordinaires  pour  sa  taille  minuscule,  en  nous  montrant 


5 


LES  BŒUFS  DANS  LES  HIGHLANDS,  PAR  ROSA  BONHEUR 


34 


RO  SA  BON  El  EU  R 


des  crocs  fort  heureusement  peu  redoutables;  le  second,  à vrai  dire, 
était  silencieux,  mais  il  cherchait  traîtreusement  à mordiller  mes  bottines. 
Miss  Alice  Thaw  s'empara  du  petit  enragé  et  le  prit  dans  ses  bras.  Bien 
loin  de  s'en  fâcher,  il  se  calma  sur-le-champ  et  manifesta  bientôt  tout  le 
plaisir  qu'il  prenait  à se  laisser  caresser. 

— Je  vois  que  comme  moi  vous  aimez  les  bêtes,  lui  dit  Rosa  Bon- 
heur. Ce  petit  sournois  est  mon  favori,  et  il  le  sait  bien.  Voyez  son  poil 
soyeux.  Si  je  l’avais  envoyé  à l'Exposition  canine,  il  aurait  certainement 
obtenu  un  grand  prix,  mais  je  n'ai  pu  consentira  m'en  séparer.  Charlev 
est  si  affectueux,  si  câlin;  il  a de  si  beaux  yeux;  il  ne  lui  manque  que  la 
parole.  Les  bêtes  ont  des  âmes,  le  croyez-vous? 

— Oh  ! mademoiselle,  que  je  suis  heureuse  de  vous  l'entendre  dire, 
s'écria  Miss  Alice.  C’est  l’opinion  que  je  soutenais  ce  matin  même  contre 
ma  mère. 

Nous  parlâmes  bientôt  du  tableau  que  Mme  Thaw  avait  acheté  à 
New-York.  C’était,  au  premier  plan,  des  moutons  couchés  sur  l'herbe, 
tandis  qu’au  fond  de  la  toile  on  apercevait  un  groupe  de  bœufs,  et 
Mme  Thaw  ne  dissimulait  pas  son  extrême  satisfaction  de  posséder  une 
œuvre  d'un  tel  mérite. 

— C'est  mes  Bœufs  dans  les  Highlands  ! s'écria  Rosa  Bonheur 

Tâchez  donc  de  savoir  combien  elle  l’a  payé,  me  dit-elle  tout  bas  un 
moment  après. 

Je  sus  bientôt  que  ce  tableau  avait  coûté  40.000  francs  et  qu’on  ne 
l'estimait  pas  trop  cher  a ce  prix.  L’artiste  accueillit  un  tel  renseigne- 
ment avec  une  apparente  satisfaction,  et  ma  pensée  se  reporta  aux 
conditions  autrement  favorables  qu'elle  avait  faites  à Miss  Walker. 

A quelques  instants  de  là,  s’étant  assise  à sa  table  de  travail,  nous  la 
vîmes  prendre  une  page  de  papier  écolier,  et,  sous  nos  yeux  émerveillés, 
commencer  de  dessiner  à la  plume  une  composition  compliquée.  En 
quelques  minutes  ce  fut  achevé.  Pille  y ajouta  une  dédicace  et  tendit 
la  feuille  à Mme  Thaw  en  la  priant  d’accepter  ce  croquis  en  souvenir  de 
sa  visite  à By. 

— Mais  c’est  l'esquisse  de  mon  tableau  que  vous  avez  retracée-là  ! 

— En  effet,  reprit  l'habile  artiste,  j’ai  pensé  que  cela  vous  ferait 
plaisir  de  voir  que  je  n'ai  pas  oublié  la  toile  à laquelle  vous  tenez  tant. 

Se  tournant  alors  vers  moi  : 

— Voilà  ce  qu’il  vous  faut  bien  comprendre,  Miss  Anna.  Une  artiste 
véritable  doit  garder  ses  sujets  gravés  dans  sa  tète.  Il  faut  que,  tout 

comme  un  musée,  son  cerveau  soit  rempli  de  ses  œuvres Vous 

devriez  venir  habiter  à By,  ajouta-t-elle  en  souriant.  Je  vous  trouverais 


ROSA  BONHEUR 


35 


dans  le  voisinage  une  pension  convenable.  Vous  travailleriez  avec  moi 
dans  le  parc  et  en  forêt,  et  je  vous  montrerais  comment  on  interprète 
le  paysage,  ce  dont  un  peintre  de  ligures  a toujours  plus  ou  moins 
besoin  pour  augmenter  l'intérêt  de  ses  tableaux. 

Je  témoignai  ma  reconnaissance,  ne  pouvant  en  croire  qu'à  moitié 
mes  oreilles. 

Nous  rentrâmes  à Paris,  Mme  Thaw  et  ses  filles  ravies  de  leur 
excursion  à By,  et  fort  encouragées  par  ce  beau  début  à poursuivre  le 


LUS  B (EU  K S DANS  LES  HIGHLANDS. 

Croquis  fait  de  mémoire  par  Rusa  Bonheur,  d’après  son  tableau. 


cours  de  leurs  visites  dans  les  ateliers  d'artistes.  Je  lui  avais  autrefois 
parlé  de  M.  Thévenot  ; elle  voulut  que  nous  l'allions  voir  ensemble, 
proposition  acceptée  avec  joie,  l'on  n'en  saurait  douter.  M,ue  Thaw  lui 
acheta  un  charmant  pastel  ; quant  à moi,  et  je  ne  manquai  pas  de  lui 
dire,  tandis  que  nous  examinions  ses  œuvres,  que  j'étais  venue  de 
Boston  à Paris  tout  exprès  pour  devenir  son  élève,  et  que  mon  désap- 
pointement avait  été  grand  d’apprendre  qu'il  ne  donnait  pas  de  leçons 
particulières. 

M.  Thévenot  ne  dit  rien  qui  pût  me  donner  quelque  espoir.  Peu  de 
jours  après,  cependant,  il  me  lit  savoir  qu’étant  libre  pendant  la  durée 
du  Salon,  il  consentait  à me  donner,  à partir  du  commencement  de  mai, 
des  leçons  pendant  trois  mois. 


36 


KO  SA  BONHEUR 


J'étais  au  comble  de  nies  vœux.  Devenir  l'élève  de  M.  Thévenot, 
travailler  avec  Kosa  Bonheur,  n'était-ce  pas  le  meilleur  achèvement  de 
mes  études  artistiques  parisiennes.  Tout  cela,  je  le  devais  à l'amitié  de 
l'excellente  Mmc  Thaw,  qui  était  pour  moi,  décidément,  une  véritable 
fée  bienfaisante.  C'était  trop  beau.  A peine  mes  dispositions  étaient- 
elles  prises  avec  M.  Thévenot,  qu'il  me  vint  une  lettre  de  By.  Kosa 
Bonheur  m'annonçait  avoir  trouvé,  à deux  pas  de  chez,  elle,  la  chambre 
et  la  pension  rêvées  pour  moi  : elle  comptait  que  j'irais  la  rejoindre 
dès  le  commencement  de  mai.  N'était-ce  pas  jouer  de  malheur  : être 
contrainte  de  faire  choix  entre  deux  projets  qui  l'un  et  l'autre  m'avaient 
tant  réjouie.  Malgré  mon  regret  de  causer  quelque  désappointement  à 
Kosa  Bonheur,  je  {iris  le  parti  de  rester  à Paris  pour  y recevoir  des 
leçons  qui,  pensais-je,  me  devaient  être  d'une  plus  immédiate  utilité 
dans  la  carrière  de  portraitiste  que  les  conseils  d'un  peintre  d'animaux, 
quelque  prix  que  j'y  attachasse.  Kosa  Bonheur  ne  me  blâma  pas,  du 
reste,  de  ma  résolution,  et  ne  cessa  pour  cela  de  m’engager  à aller 
prendre  auprès  d'elle  des  conseils  qu  elle  eût  été  heureuse  de  me  donner. 
Hélas  ! c’est  à peine  si  je  pus,  quelques  rares  fois  dans  le  cours  de  l’été, 
me  rendre  à de  si  aimables  instances;  la  vieille  artiste  se  montrait,  à 
chacune  de  ces  entrevues,  bonne  et  affectueuse  comme  toujours;  mais 
la  visite  au  cours  de  laquelle  je  lui  lis  mes  adieux  avant  mon  départ 
pour  Boston  m'a  laissé  des  souvenirs  tout  particuliers. 

Kosa  Bonheur  avait  amené  la  conversation  sur  les  Indiens  d'Amé- 
rique, pour  me  montrer  bientôt  toute  une  série  de  photographies  de 
Peaux-Kouges.  Les  photographies  examinées,  elle  ouvrit  un  grand 
volume  rempli  de  planches  gravées  représentant  aussi  des  Indiens. 

— C’est  l'ouvrage  de  Catlin,  dit-elle,  un  de  vos  compatriotes  qui  a 
passé  sa  vie,  je  crois,  parmi  les  tribus  de  l'Ouest  : c'est  leur  grand 
peintre.  Examinez  avec  soin.  Quel  magnifique  parti  il  a su  tirer  du  spec- 
tacle qu'il  avait  sous  les  yeux.  J'ai  fait  un  peu  comme  lui,  grâce  à ce 
brave  colonel  Cody,  lors  des  représentations  qu’il  a données  à Paris 
pendant  la  dernière  Exposition.  Les  Tedesco  avaient  bien  voulu  inter- 
venir pour  me  faciliter  l'accès  du  campement  indien,  et  Butfalo-Bill 
s'est  montré  pour  moi  d’une  prévenance  parfaite.  C'est  de  la  meilleure 
grâce  qu'il  m'a  autorisée  à travailler  tous  les  jours  au  milieu  de  ses 
Peaux-Rouges.  J'ai  ainsi  pu  examiner  leurs  tentes  tout  à mon  aise  ; j'ai 
assisté  aux  scènes  familières  de  leur  vie.  J'ai  conversé  du  mieux  que 
j'ai  pu  avec  les  guerriers,  leurs  femmes,  leurs  enfants.  J'ai  fait  des 
études  de  leurs  bisons,  de  leurs  chevaux,  de  leurs  armes,  qui  m’ont 
intéressée  prodigieusement,  aussi  M.  Knoedler  m’a-t-il  causé  un  vil 


R OSA  BON  II  K U R 


plaisir  le  jour  où  il  m’a  offert  le  costume  superbe  que  j’ai  là  et  qui  a 
appartenu,  parait-il,  à un  chef  de  haute  lignée'.  Car  j’ai  une  passion 
véritable,  vous  le  savez,  pour  cette  race  infortunée,  et  je  déplore  qu'elle 
soit  appelée  à disparaître  devant  les  blancs  usurpateurs.  — Mais  vous 
allez  en  apercevoir  bientôt  quelques  échantillons,  je  suppose,  puisque 
vous  avez  l’intention  d'exposer  de  vos  tableaux  à San-Francisco.  Vous 


BISON. 

Étude  de  Rusa  Bonheur,  faite  chez  BulValo-Bill  en  )88<j. 


serez  bien  assez  bonne  pour  faire  encore  un  effort  en  ma  faveur,  lorsque 
vous  traverserez  les  Prairies.  Essayez  donc,  cette  fois-ci,  d’obtenir 
fraîches  quelques-unes  des  herbes  dont  je  vous  ai  parlé  et  qui  trouve- 
ront leur  place  au  premier  plan  de  mon  tableau.  Sans  ces  documents, 
je  n'oserai  jamais  commencer  ma  grande  composition  des  Bisons  fuyant 
l’incendie,  ni  celle  des  Chevaux  sauvages  dans  le  Far-West  que  je  me 

i.  M.  Knoedler  m’a  raconté  que  le  colonel  Cody  avait  un  jour  invite  à sa  table,  en  même 
temps  que  Rosa  Bonheur,  les  deux  chefs  indiens  Rocky-Beard  et  Red-Shirt.  La  vieille  artiste 
mangea  à peine.  On  lui  en  fit  l’observation.  « Pourquoi  voulez-vous  que  je  mange,  fit-elle, 
est-ce  que  je  ne  fais  pas  cela  tous  les  jours,  tandis  que  je  n’aurai  pas  tous  les  jours  sous  les 
yeux  deux  êtres  si  intéressants  à étudier.  » 


38 


ROSA  BONHEUR 


promettais  de  faire  aussi,  et  j'y  tiens  essentiellement  pourtant Vous 

ne  sauriez  croire  combien  je  retrouve  toute  mon  ardeur  d’autrefois, 
lorsque  je  fais  revivre  sous  mon  crayon  les  scènes  si  émouvantes  de 
Fenimore  Cooper. 

Ces  efforts  auxquels  je  me  livre  sont  des  distractions  que  m’envoie 
la  Providence  ; elles  me  font  oublier,  pendant  quelques  instants,  la 
solitude  dans  laquelle  je  vis  depuis  la  mort  de  Nathalie  Micas.  C'était 
l’amie  dévouée  de  mon  enfance;  elle  partageait  mes  joies  et  mes  dou- 
leurs, et  avait  été  témoin  de  mes  luttes  comme  de  mes  succès. 

Il  me  reste  beaucoup  de  travaux,  pourtant,  que  je  désirerais  ache- 
ver avant  de  rejoindre  là-haut  les  âmes  que  j'ai  aimées  ici-bas. 

Je  suis  toute  seule  : les  intentions  du  Créateur  sont  souvent  difficiles 
à comprendre 

Au  moment  des  adieux,  elle  me  dit,  avec  un  peu  de  mélancolie 
souriante  : 

— Vous  allez  partir,  ma  chère  Miss  Anna,  mais  j'espère  que  nous 
nous  reverrons  avant  que  je  quitte  ce  monde.  Non  pas  adieu,  au  revoir. 

C'est  avec  une  profonde  émotion  que  cette  fois  je  me  séparai  de 
1 excellente  femme.  Je  m’éloignai  de  sa  maison,  persuadée  que,  malgré 
l'assurance  contraire  qu'elle  venait  de  m'en  donner,  j'avais  embrassé 
Posa  Bonheur  pour  la  dernière  fois. 


PEAUX-ROUGES  ATTAQUANT  DES  BISONS. 
Dessin  de  Rosa  Bonheur. 


INDIEN  POURSUIVANT  DES  CHEVAUX  SAUVAGES. 
Dessin  de  Rosa  Bonheur. 


CHAPITRE  IV 

LA  CUKILI.ETTE  DU  « SAGE-BRUSH  ». 

JE  SOLLICITE  DE  ROSA  BONHEUR  LA  FAVEUR  DE  FAIRE 

SON  PORTRAIT. 


INDIENS  A CHEVAL,  PAR  ROSA  BONHEUR. 

se  sont  modifiées  là-bas.  Le  sol 
soc  des  charrues,  leur  verdure 


Tétais  partie  pour  l'Amérique 
avec  le  dessein  d'organiser,  dans  un 
certain  nombre  de  villes  où  je  comp- 
tais déjà  des  relations,  une  série 
d'expositions  de  mes  œuvres  des  der- 
nières années.  Boston  devait  être  la 
première  étape,  Pittsburg  la  seconde; 
Cincinnati  viendrait  ensuite,  et  je  me 
proposais  de  terminer  cette  tournée 
artistique  par  San-Francisco,  ma  ville 
natale.  L’énorme  ruban  de  fer  qui 
unit  Cincinnati  à la  capitale  de  la 
Californie  traverse  des  territoires 
indiens  et  les  Prairies  fameuses  dont 
ma  vieille  amie  française  eût  tant 
souhaité  pouvoir  contempler  l'im- 
mensité; mais  depuis  le  temps  où  ses 
amis  les  conteurs  avaient  publié  leurs 
dramatiques  récits,  bien  des  choses 
vierge  des  Prairies  s’est  ouvert  sous  le 
au  printemps  est  celle  des  blés  qui 


40 


R ns  A R O N H F.  U R 


poussent,  et  les  régions  incultes  se  resserrent  vers  l'Ouest  en  cette  région, 
immense  encore  dans  son  infertilité,  que  l'on  nomme  le  Désert.  Il  m'était 
resté  un  souvenir  d’ennui  de  ces  vertes  et  tristes  étendues;  cette  fois,  je 
me  réjouissais  à la  pensée  de  les  revoir;  leurs  solitudes  s'ensoleillaient 
d'un  rayon  de  sympathie  par  la  grâce  de  cette  bienheureuse  plante  au 
sujet  de  laquelle  j'avais  pris  des  engagements  un  peu  téméraires,  je  me 
l'avouais,  car  j'ignorais  s'il  me  serait  jamais  permis  d'en  saisir  une 
poignée.  Et  je  m’attendais  à ce  que  le  regret  de  mon  impuissance  fût 
accru  par  le  spectacle  un  peu  ridicule  de  l’objet  souhaité. 

Vers  la  lin  du  printemps,  alors  que  j’étais  à Cincinnati,  quelque 
chose  me  rendit  cependant  une  ombre  d’espérance.  L’œuvre  de  l’Alliance 
chrétienne  organisait  un  grand  congrès  à San-Francisco  ; des  adhésions 
avaient  été  recueillies  à cet  effet  dans  toutes  les  v illes  de  l’Union,  et  le 
nombre  en  était  si  grand  que  plus  de  soixante  trains  prirent  successive- 
ment la  direction  de  l’Ouest  avec  la  grande  bande  de  toile  sur  laquelle 
on  lisait  : Christian  Endeavour  Society.  D’après  le  programme,  les 
adhérents  s’engageaient  à porter  les  insignes  de  la  société,  à prendre 
part  à tous  les  exercices  religieux  et  à chanter  les  cantiques  qui  leur 
seraient  prescrits.  Ce  voyage  ne  devait  pas  durer  moins  de  dix  jours, 
sans  compter  les  dimanches;  mais  la  monotonie  en  serait  rompue  par 
des  arrêts,  toutes  les  fois  qu'il  se  présenterait  quelque  curiosité  à visiter. 
Ne  trouverai-je  pas  là,  tout  en  me  rendant  à mon  but,  une  chance 
unique  de  fouler  aux  pieds,  pour  un  moment,  le  sol  de  la  plaine  ? Je 
me  fis  inscrire  au  plus  vite. 

Le  voyage  se  fit  sous  un  soleil  qui,  pendant  plusieurs  jours,  semblait 
embraser  l’atmosphère.  Aux  approches  du  Désert,  la  chaleur  augmenta 
encore,  et  le  conducteur  du  train  nous  prévint  d’avoir  à ménager  avec 
soin  l'eau  que  nous  avions  emportée,  car  il  serait  impossible  d'en  renou- 
veler les  provisions  dans  ce  pays  de  la  soif,  qui  du  reste  devait  être 
traversé  à toute  vitesse,  d’autant  qu'il  ne  contenait  rien  d'intéressant  à 
voir.  Cela  ne  faisait  pas  mon  affaire. 

— Vous  ne  me  refuserez  pas,  lui  dis-je,  d’arrêter  quelques  instants, 
pour  me  permettre  d’arracher  deux  ou  trois  touffes  d'une  herbe  que  je 
désirerais  beaucoup  avoir. 

— Arrêter  le  train  pour  que  vous  puissiez  ramasser  un  paquet 
d'orties!  Vous  n’y  pensez  pas,  mademoiselle!  Lst-ce  que  les  grandes 
chaleurs  d’hier  vous  auraient  détraqué  la  cervelle  ? ajouta-t-il  sans  plus 
de  forme. 

— Point  du  tout,  ripostai-je  en  riant,  et  ma  demande  vous  paraîtra 
moins  bizarre,  quand  vous  saurez  que  ces  plantes  m'ont  été  demandées 


ROSA  BONHEUR 


4« 


par  Rosa  Bonheur,  la  grande  artiste  française,  qui  en  a besoin  pour  un 
tableau  déjà  commencé. 

— Que  ne  le  disiez-vous  tout  de  suite?  Rosa  Bonheur,  j'ai  vu  de 
ses  tableaux,  qui  sont  admirables.  Pour  elle,  j’arrêterai  le  train  réim- 
porte où.  Tant  pis  si  les  voyageurs  réclament. 

Quelques  heures  après  cette  conversation,  nous  roulions  à toute 
vapeur  au  milieu  d’une  puissante  végétation  d’herbes.  A droite,  à gauche, 
aussi  loin  que  portait  le  regard,  la  verte  plaine  s'étendait,  avec  sesondu- 


LA  CHASSE  AUX  BISONS,  PAR  ROSA  BONHEUR. 


lations  et  ses  moutonnements  de  terrain,  sans  autres  aspérités  devant  les 
yeux  que  les  larges  touffes  de  cette  plante  dont  en  cet  instant  je  poursui- 
vais la  conquête  comme  si  c’eût  été  la  Toison  d'or.  Soudain,  le  train 
s'arrête.  On  croit  à quelque  accident;  en  une  seconde,  des  centaines  de 
têtes  curieuses  se  montrent  aux  fenêtres.  Je  descends  de  wagon  sans 
perdre  de  temps;  deux  obligeants  compagnons  de  voyage,  dont  je  suis 
connue  et  qui  m’ont  offert  leur  aide,  descendent  aussi  pour  prendre  part 
à cette  moisson  d’un  genre  imprévu.  Mais  voici  qu’une  exclamation  leur 
échappe  au  moment  où  ils  s’avisent  de  saisir  un  pied  pour  le  déraciner. 
Le  Sage-bntsh  a des  armes  pour  se  défendre;  sa  tige  est  garnie  d'aiguil- 
lons dont  la  piqûre  est  douloureuse.  Il  faut  renoncera  l obtenir  de  cette 

6 


42 


ROSA  BONHEUR 


façon.  Alors,  de  leurs  couteaux,  mes  amis  se  mettent  à creuser  autour 
de  chaque  pied  ; c’est  à ce  prix  qu’ils  parviennent  à arracher  les  racines 
avec  la  terre  qui  les  entoure.  L'opération  est  un  peu  longue,  et  sans  doute 
les  voyageurs  dont  le  train  est  rempli  éprouveraient  très  vite  quelque 
impatience  s’ils  devaient  demeurer  dans  leur  maison  roulante.  Mais 
voici  qu’ils  descendent.  Les  uns,  un  peu  intrigués,  nous  entourent  ; 
d’autres  se  mettent  à poursuivre  des  chiens  de  prairie  et  des  coqs  de 
bruyère.  Nous  avons  tout  le  temps  d’achever  la  besogne.  Tandis  que 
mes  amis  travaillent,  si  j’employais  ce  temps  à noter  à l’aquarelle  l’aspect 
de  cette  terre  vierge  ? J’ouvre  ma  boite  à couleurs  et  me  dispose  à peindre. 
C’est  trop  de  malchance  : mes  pinceaux  ne  se  retrouvent  plus.  Je  coupe 


DANS  LE  DÉSERT  (ÉTAT  DE  NEVADA). 


au  plus  vite  une  mèche  de  mes  cheveux  et  la  lie  à l’extrémité  d’un 
porte-plume.  Mais  c’est  le  plus  détestable  des  instruments  de  peinture; 
je  n’en  obtiens  rien  de  bon.  J'arrache  la  mèche  de  cheveux  et  la  rem- 
place par  un  tampon  fait  d’un  lambeau  de  mon  mouchoir.  Cette  lois, 
cela  va  mieux;  les  teintes  s’étendent  assez  bien.  Tandis  que  je  cherche 
sur  ma  palette  la  couleur  du  sol,  des  plantes  qui  le  couvrent  et  du  ciel, 
ma  pensée  se  reporte  vers  Kosa  Bonheur,  et  je  songe  avec  regret  aux 
jolis  croquis  qu’elle  ne  manquerait  pas  de  faire  à cette  heure  si  elle  était 
près  de  moi. 

Bientôt  ma  besogne  est  achevée,  les  voyageurs  remontent  dans  leurs 
wagons  et  le  train  se  met  en  marche.  J’essaye  encore  de  noter  quelques 
aspects  du  paysage,  puis  j'empaquette  mon  précieux  butin,  et,  à la 
première  station,  le  lendemain,  je  l’expédie  tout  droit  à Rosa  Bonheur, 


LES  CHEVAUX  SAUVAGES,  PAR  ROSA  BONHEUR 


44 


R OSA  BONHEUR 


en  même  temps  qu'une  lettre  disant  ma  joie  d'avoir  enfin  pu  accom- 
plir ma  promesse. 

La  réponse  de  l’illustre  artiste  ne  me  parvint  qu’à  la  fin  d'août,  alors 
que,  revenue  de  San-Francisco,  je  faisais  les  portraits  de  la  famille 
Douglas-Miller,  dans  une  île  du  Saint-Laurent,  à Alexandrin  Ray.  Rosa 
Bonheur,  dont  j'avais  peu  de  jours  auparavant  reçu  déjà  une  lettre,  qui 


^0 


J Kv  , 


AUTOGRAPHE  DE  ROSA  BONHEUR. 


m'avait  suivie  par  toute  l'Amérique  pour  m'annoncer  l'exposition  de 
ses  quatre  grands  pastels,  me  remerciait  de  ne  l'avoir  point  oubliée  dans 
ma  traversée  du  Désert  et  de  lui  avoir  adressé  un  paquet  de  ces  fameuses 
herbes,  qu'elle  n’avait  pas  encore  reçues  cependant. 

L’arrivée  coup  sur  coup  de  deux  lettres  de  Rosa  Bonheur  dans  un 
îlot  du  Saint-Laurent  prit  la  proportion  d’un  événement  pour  les  per- 
sonnes sous  le  toit  desquelles  je  vivais. 


R OSA  BON  H F.  U R 


4^ 


— Que  vous  devez  être  fière  de  posséder  l'amitié  d une  femme 
pareille!  me  disait-on.  Ah!  si  Rosa  Bonheur  venait  en  Amérique  et 
s'aventurait  jusqu'à  Deer  Island,  quelle  réception  nous  lui  ferions! 
Invitez-la  en  notre  nom.  Nous  lui  demanderons  de  peindre  le  Saint- 
Bernard,  qui  se  prête  si  peu  complaisamment  à son  rôle  de  modèle.  — 
Ce  Saint-Bernard,  un  chien  superbe,  figurait  dans  un  des  portraits 
que  j'avais  entrepris.  — Nous  aurions  de  la  sorte  un  tableau  fait  par 
deux  artistes. 

— Justement  comme  le  portrait  de  Rosa  Bonheur  par  Dubufe, 
fis-je  en  riant,  à cette  idée  de  M.  Miller. 

— Mais  oui,  reprit  cette  fois  sérieusement  Mme  Miller.  Ce  tableau 
a dû  bonne  part  de  son  succès,  j'en  suis  sûre,  à ce  fait  que  le  taureau 
sur  lequel  s'appuye  Rosa  Bonheur  avait  été  peint  par  elle-même. 
Connaissez-vous  d'elle  des  portraits  plus  récents? 

— Oui,  seulement  je  trouve  qu'ils  ne  rendent  pas  assez  justice  à sa 
physionomie  pleine  d’esprit  et  d'énergie. 

— Pourquoi  donc  ne  lui  demandez-vous  pas  de  la  peindre?  Si  elle 
consentait,  ce  serait  un  grand  honneur  pour  vous. 

— J y ai  songé  bien  des  fois,  répliquai-je,  mais  pour  toujours  recu- 
ler au  moment  d'en  faire  la  demande.  Songez  que  Rosa  Bonheur  est 
entourée  de  portraitistes  du  plus  grand  talent  : Bonnat,  Jules  Lefebvre, 
Benjamin-Constant,  Dagnan-Bouveret,  Aman  Jean,  qui  sont  pour  elle 
des  amis.  Comment  oserai-je  poser  ma  candidature. 

— Mais  n'êtes-vous  pas  Américaine?  riposta  Mme  Miller.  11  faut  oser, 
croyez-moi.  La  femme  qui  vous  écrit  dans  des  termes  aussi  affectueux 
ne  vous  refusera  pas  une  faveur  qu'elle  saura  devoir  être  si  avantageuse 
à votre  réputation.  Du  reste,  n'espère-t-elle  pas  vous  revoir  encore, 
malgré  ses  soixante-quinze  ans?  Llle  le  dit,  me  semble-t-il,  par  deux 
fois  dans  la  même  lettre. 

C'était  bien  tentant.  Je  promis  décrire;  mais  j'hésitais  encore  la 
promesse  faite.  Dans  mes  promenades  au  bord  du  fleuve,  je  méditais 
mille  projets  de  lettre,  puis  j'y  renonçais  : alors  une  voix  secrète  s’élevait 
en  moi  et  me  criait  d'oser.  J’écrivis  donc  : c’était  le  14  septembre;  la 
date  est  demeurée  gravée  dans  ma  mémoire;  puis,  mes  portraits  étant 
achevés,  je  me  rendis  à Boston  pour  attendre  la  réponse. 

Mais  les  semaines  et  les  mois  se  passaient  sans  que  rien  n’arrivât 
de  By.  Aurais-je  donc  blessé  Rosa  Bonheur?  Son  silence  inexplicable 
m’affligeait  plus  qu'un  franc  refus.  Par  bonheur,  le  icr  janvier  appro- 
chait. C'était  une  excellente  occasion  de  me  rappeler  à son  souvenir  en 
lui  adressant  mes  vœux  traditionnels  : je  ne  m’en  fis  pas  faute,  sans 


46 


RO  SA  BONHEUR 


toutefois  oser  lui  dire  un  mot  de  ce  qui  faisait  l'objet  principal  de  mes 
préoccupations.  Je  ne  manquai  pas  cependant  de  m’informer  du  cheval 
blanc  promis  à Miss  Walker  et  du  paquet  d’herbes  dont  j’ignorais  tou- 
jours le  sort.  A ma  lettre  j'ajoutai  un  abécédaire  illustré  par  Nicholson. 
Cette  fois,  j'eus  enfin  la  joie  de  voir  arriver  une  réponse  dans  les  délais 
indispensables  : 


Chère  mademoiselle  Klumpke, 


J’ai  reçu  votre  almanach  dont  je  vous  remercie  et  qui  me  donne  une  forte 
idée  de  votre  savoir-faire  original  et  vigoureux.  J’ai  été  frappée  de  l’analogie  de 
votre  imagination  avec  celle  du  peintre  espagnol  (ioya,  que  vous  ne  connaissez 
peut-être  pas.  Auriez-vous  quelques  gouttes  de  sang  espagnol  dans  les  veines 
sans  vous  en  douter?  Cela  pourrait  bien  être  par  votre  père,  car  madame  votre 
mère  n’était  pas  encore  de  ce  monde  lorsque  ce  grand  artiste  est  mort.  Après 
tout,  cela  ne  peut  rien  vous  faire,  ni  à moi  non  plus.  Je  vous  remercie  mille 
fois  de  cet  envoi  et  vous  adresse  mes  souhaits  bien  affectueux  pour  i8q8. 

Je  suis  furieuse  après  moi-même,  car  je  n’ai  pas  encore  trouvé  le  temps  de 
finir  le  cheval  blanc  de  Miss  Walker,  parce  que,  ma  lenteur  habituelle  à part, 
je  suis  continuellement  dérangée  et  qu’à  mon  âge  je  ne  puis  travailler  que  peu 
de  temps  à la  fois.  Et  maintenant  je  me  suis  engagée  à exposer  parmi  mes 
compagnes  du  sexe  féminin,  pour  fin  mars,  si  je  puis  y arriver.  11  faut  donc  que 
M iss  Walker  attende  jusque  après  cette  époque,  et  la  première  chose  que  je  ferai 
après  sera  son  cheval. 

Ne  vous  tourmentez  pas,  je  vous  prie,  pour  me  procurer  les  herbes  de  la 
Prairie.  D’abord  vous  m’en  aviez  déjà  envoyé.  Je  regrette  seulement  les  notes 
prises  sur  le  vif  que  vous  aviez  eu  la  bonté  de  peindre  dans  votre  voyage  à San- 
Francisco.  Ensuite,  votre  grand  peintre  américain,  M.  Bierstadt,  de  New-York, 
a eu  la  générosité  de  me  prêter  plusieurs  études  de  lui. 

J’ai  bien  des  compositions  en  projet,  des  sujets  de  Prairies.  Pourrai-je  les 
exécuter?  Je  voudrais  vivre  encore  pour  cela,  mais  à la  grâce  de  Dieu  ! 

Au  revoir,  chère  et  bonne  mademoiselle  et  digne  sœur  du  pinceau. 

Recevez,  avec  mes  vœux  affectueux,  un  baiser  fraternel. 


By,  5 janvier  1898. 


R.  Bonheur. 


J'avais  éprouvé  un  vif  sentiment  de  joie  en  reconnaissant,  avant  que 
de  l’ouvrir,  l'écriture  et  les  cachets  de  cette  lettre  si  amicale;  il  me  faut 
bien  avouer  quaprès  l'avoir  lue  et  relue,  je  demeurai  sous  le  coup  d une 
profonde  déception.  Pas  un  mot  de  ma  demande  relative  à son  portrait  : 
Posa  Bonheur  n'avait  certainement  pas  reçu  ma  lettre.  Quant  au  paquet 
d'herbes  qui  m’avait  causé  tant  de  soucis,  il  me  fallait  bien  reconnaître 


R O S A BONHEUR 


47 


qu'il  s'était  égaré  et  perdu.  I.c  sort  malicieux  voulait  même  que  l'abé- 
cédaire de  Nicholson  fût  l'objet  d'une  méprise,  puisque  Rosa  Bonheur 
m'en  attribuait  libéralement  l'illustration  et  me  supposait,  pour  cette 
cause,  je  ne  sais  quelle  ascendance  espagnole. 

Au  plus  vite,  je  lui  écrivis  mes  regrets  au  sujet  des  herbes,  rectifiant 
aussi  la  flatteuse  opinion  que  lui  avait  donnée  de  mon  talent  et  de  mes 
ancêtres  le  petit  livre  illustré,  et  je  réservai  pour  la  fin  la  question  du 
portrait. 

Ce  fut  pour  moi  un  jour  heureux  — sans  que  je  pusse  alors  prévoir 
les  conséquences  qu'il  devait  avoir  sur  ma  vie  — celui  où  je  reçus  le 
billet  que  voici  : 


By,  3i  mars  1898. 


Chère  Miss  Klumpke, 

J’ai  fait  une  belle  étourderie  pour  l’album  que  vous  m’avez  adressé  cet 
hiver.  Suivant  ma  sotte  habitude,  j’ai  vu  l’œuvre  et  n’ai  pas  vu  le  nom. 

J’ai  cru  que  c’était  de  vous,  et  comme  je  vous  sais  un  talent  vigoureux,  j’ai 
gobé  que  c’était  une  fantaisie  artistique  de  votre  main.  Je  n'en  garde  pas  moins 
mon  opinion  qui,  je  le  vois,  est  aussi  la  vôtre,  que  cet  artiste  a du  sang  espa- 
gnol dans  les  veines. 

Je  suis  à votre  disposition,  chère  mademoiselle,  pour  le  portrait  de  moi 
que  vous  désirez  faire. 

La  pose  ne  m’amuse  pas  trop,  mais  pour  l’estime  que  je  vous  porte,  je  ferai 
de  mon  mieux.  Seulement,  je  ne  puis  rajeunir  le  modèle,  qui  devient  joliment 
décati  ; mais  ça  ne  fait  rien,  et  je  vous  offre  l’hospitalité  fraternelle  pour  le 
temps  voulu,  quand  il  vous  plaira. 

Je  pense  que  madame  votre  mère  est  toujours  auprès  de  votre  sœur  et 
que  les  santés  sont  bonnes. 

Mes  amitiés  sincères,  chère  Miss  Klumpke,  et  à quand  vous  voudrez. 

Rosa  Bonheur. 


La  partie  était  gagnée.  Cette  lettre,  si  originale  et  si  franche  dans 
ses  expressions,  si  bellement  affectueuse  au  fond  dans  sa  simplicité, 
comblait  tous  mes  vœux.  Ce  fut  à qui  m en  féliciterait,  de  mes  amis,  de 
mes  relations,  de  toutes  les  personnes  qui  voulaient  bien  s'intéresser  à 
mes  travaux.  Une  fois  de  plus,  Mme  Thaw  me  prouva  sa  sollicitude  pour 
tout  ce  qui  me  concernait,  en  y joignant  un  conseil  auquel  je  dois  sans 
doute  de  pouvoir  aujourd'hui  mettre  ces  pages  sous  les  yeux  du  lecteur  : 
« Puisque  cette  femme  illustre  vous  a invitée  à demeurer  chez  elle 


48 


ROSA  BONHEUR 


pendant  la  durée  de  votre  travail,  écrivit-elle  en  réponse  à ma  lettre 
d'adieux,  résumez  chaque  soir  vos  conversations.  Ces  notes  resteront 
pour  vous  un  précieux  souvenir  de  cet  important  épisode  de  votre  vie 
artistique.  » Je  me  promis  de  suivre  cet  avis,  et  dès  lors  ne  songeai  plus 
qu’à  passer  en  France  et  à rejoindre  l’excellente  artiste. 

C'était  au  tort  de  la  guerre  de  Cuba.  Je  dus  quitter  Boston  sur  un 
paquebot  anglais  qui  se  rendait  à Fiverpool  ; de  là  je  gagnai  Paris.  Dans 
ma  pensée,  cette  absence  ne  devait  pas  se  prolonger  plus  de  trois  mois 


DESSIN  A LA  PLUME  DE  ROSA  BONHEUR. 


ROSA  BONHEUR  ET  SON  CHEVAL  NOIR. 


CHAPITRE  V 

A B Y.  — LES  SÉANCES  HE  POSE. 

LA  CONVERSATION  DE  ROSA  BONHEUR. 

Le  i i juin,  j'étais  ci  By,  toute  à 
la  joie  de  retrouver  la  santé  de  Posa 
Bonheur  aussi  bonne  qu'au  jour  où 
je  l'avais  quittée,  et  son  cœur  tou- 
jours aussi  plein  pour  moi  de  bonté 
affectueuse.  Les  premières  questions 
posées  relatives  à mon  séjour  en 
Amérique,  à ma  famille,  à mes  tra- 
vaux, l’on  en  vint  très  vite  à ce  qui 
motivait  mon  retour. 

— Nous  commencerons  dès 
lundi  si  vous  le  voulez  bien,  me 
dit-elle. 

— Mais  c’est  un  1 3 ! mademoi- 
selle. 

— Vous  êtes  donc  superstitieuse  ? 
— Un  peu,  non  pas  pourtant 
que  j’aie  jamais  eu  jusqu'à  présent  à me  plaindre  du  chiffre  i3,  mais 
pour  entreprendre  une  œuvre  au  succès  de  laquelle  j attache  une  si 
grande  importance,  je  préférerais  toute  autre  date. 


CHAR  L E Y . 


7 


5o 


R OSA  BONHEUR 


— Ce  sera  alors  pour  jeudi,  qui  est  le  16,  conclut  Rosa  Bonheur  en 
souriant.  Ce  retard  vous  permettra  de  visiter  le  Salon  et  aussi  le  Louvre  : 
je  vous  recommande  de  bien  examiner  les  portraits  de  Clouet,  qui  sont 
délicieux,  et  de  vous  en  inspirer. 

Le  jour  dit,  je  fus  exacte  au  rendez-vous.  Rosa  Bonheur  semblait 
éprouver  quelque  impatience  de  me  voir  à l'œuvre. 

— C'est  pour  moi  un  grand  honneur,  lui  dis-je,  d’être  autorisée  à 
faire  votre  portrait.  Comment  vous  témoignerai-je  ma  reconnaissance? 

— En  le  réussissant  mieux  que  les  derniers  qui  furent  faits  de  moi. 
Cette  fois,  je  désirerais  que  vous  me  représentiez  dans  mon  costume 
féminin.  Aujourd'hui  cependant,  ma  chère  Miss  Anna,  laissez-moi 
garder  ma  blouse,  cela  ne  vous  empêchera  pas  de  chercher  la  pose  et 
l’éclairage. 

J étais  ravie  que  Rosa  Bonheur  acceptât  d'elle-même  de  poser  sous 
ses  vêtements  de  femme.  A vrai  dire,  j’eusse  été  un  peu  embarrassée 
pour  lui  en  faire  la  demande,  suivant  le  conseil  que  m’en  avait  donné 
pourtant,  quelques  jours  plus  tôt,  M.  Tony  Robert-Fleury  mon  maître, 
auquel  j'avais  fait  confidence  de  mon  dessein.  En  dépit  de  la  satisfaction 
que  j’éprouvais,  je  ne  me  sentais  pas  moins  un  peu  gênée  pour  com- 
mencer mon  travail,  d’autant  que  Rosa  Bonheur,  habituée  à peindre 
des  animaux,  dont  le  costume  ne  varie  guère,  me  facilitait  fort  peu  la 
tâche  en  gardant  sa  blouse,  comme  si  c’eût  été  là  une  chose  indifférente. 

J'avais  ouvert  ma  boîte  et  saisi  la  palette. 

— Je  vois  qu'il  vous  manque  des  couleurs,  fit-elle,  allons  en  cher- 
cher dans  mon  petit  atelier,  au  secoiid  étage — Nous  montâmes.  — 

Voilà  ce  qu'il  vous  faut.  — Elle  me  tendit  des  tubes  de  jaune  de  Naples, 
d’ocre  d’or  et  de  vert  Yéronèse.  — Si  vous  savez  les  mélanger,  ces  cou- 
leurs vous  donneront  des  tons  très  délicats.  Mais  n’oubliez  pas  que  tout 
dépend  de  la  manière  de  les  employer. 

Ce  conseil  de  technique,  appuyé  de  deux  ou  trois  couches  magistrales 
sur  une  palette,  me  donna  le  temps  de  recouvrer  mon  sang-froid  un  peu 
troublé.  Quelques  minutes  plus  tard,  nous  étions  revenues  dans  le 
« sanctuaire  »,  et  je  m'asseyais  devant  un  chevalet,  en  invitant  Rosa 
Bonheur  à poser.  La  bonne  artiste  avait  pris  ses  brosses  et  sa  palette. 

Le  travail  d'esquisse  était  à peine  commencé  qu'une  dame  de  ses 
amies  se  lit  annoncer  et  entra.  Cela  tombait  à merveille.  Tandis  que 
toutes  deux  parlaient,  j'avais  liberté  entière  pour  donner  mes  premières 
touches. 

— C'est  bien  comme  pose,  déclara  Rosa  Bonheur  après  la  séance, 
vous  êtes  coloriste  et  vous  voyez  fin, 


ROSA  BONHEUR 


5 1 


Nous  allâmes  dîner.  Je  ne  sais  si  c'est  1'efiet  du  contentement  d'avoir 
posé,  ou  tout  autre  motif,  l’excellente  femme  était  d'une  humeur  fort 
gaie,  ce  soir-là,  même  un  peu  en  veine  de  malice,  comme  si  elle  enten- 


GR1SETTE,  JUMENT  FAVORITE  DE  ROSA  BONHEUR. 

Dessin. 


dait  se  payer  à mes  frais  du  plaisir  qu'elle  m’avait  causé.  Elle  me  regar- 
dait d'un  œil  rieur  : 

— Vous  avez  presque  un  nez  à la  Cyrano  de  Bergerac,  fit-elle. 
Savez-vous  ce  qu'en  dit  Rostand  ? 


ROSA  BONHEUR 


— Non. 

— Eh  bien  ! il  faut  lire  cela.  C'est  de  l'histoire,  du  reste.  On  a joué  la 
pièce  tout  l’hiver  dernier  a la  Porte-Saint-Martin.  Coquelin,  qui  tient  le 
rôle  de  Cyrano,  arrive  dans  le  dernier  acte  à faire  pleurer  toute  la  saile. 

Tenez,  voici  la  pièce,  ajouta-t-elle  quand  nous  fûmes  revenues  dans 
l'atelier.  Vous  verrez  que  le  héros  de  Rostand  a un  grand  nez,  tout 
comme  vous.  Il  faudra  que  j'écrive  sur  la  couverture  de  ce  livre  : 
« Voilà  le  portrait  de  Al  iss  Anna  Klumpke.  » Ne  faites  pas  la  moue, 
lisez  d’abord,  vous  verrez  quel  bon  caractère  a Cyrano  de  Bergerac. 
— Elle  se  mit  à rire  de  tout  son  cœur.  — Je  vais  vous  lire  la  tirade  du 
nez  : 


CYRANO. 

Hein  ! comment!  m'accuser  d’un  pareil  ridicule! 

Petit,  mon  nez!  Holà!  Enorme,  mon  nez! 

Apprenez  que  je  m’enorgueillis  d’un  pareil  appendice. 

Attendu  qu'un  grand  nez  est  proprement  l’indice 
D'un  homme  atïable,  bon,  courtois,  spirituel, 

Libéral,  courageux,  tel  que  je  suis, 

Car  la  lace  sans  gloire 

J'écoutais  de  toute  mon  attention  et  ne  laissais  de  mes  yeux  échap- 
per aucun  jeu  de  cette  physionomie  d'une  mobilité  extraordinaire.  Si 
les  vers  étaient  lestes,  prestes,  bien  timbrés,  la  voix  qui  les  disait  avait 
toute  la  souplesse,  tout  l’éclat  qui  convenait  pour  en  faire  ressortir  la 
valeur.  Elle  leur  donnait  un  charme  et  une  gaieté  que  je  ne  saurais 
exprimer.  Quatre  pages  durant,  elle  continua  ainsi,  puis,  me  posant 
brusquement  le  livre  dans  les  mains  : 

— N’est-ce  pas  que  c’est  spirituellement  écrit? 

Je  fus  sur  le  point  de  répondre  : « C'est  encore  plus  spirituellement 
débité  »,  mais  déjà  elle  continuait  avec  une  certaine  volubilité  : 

— Je  ne  suis  pas  fatiguée  de  ma  journée,  Miss  Anna,  mais  je  me 
couche  à la  nuit,  parce  que  je  me  lève  à cinq  heures  du  matin.  A sept 
heures,  je  sors  en  voiture  avec  mon  domestique  et  mes  petits  chiens,  et 
je  ne  rentre  que  vers  neuf  heures.  Je  travaille  un  peu  jusqu’à  l'heure  du 
déjeuner,  ensuite  je  lis  les  journaux  et  je  fais  ma  sieste.  A partir  de 
deux  heures,  je  serai  à vous.  Par  conséquent,  vous  pourrez  disposer  de 
vos  matinées.  Comme  je  prends  mon  petit  déjeuner  dans  ma  chambre, 
voulez-vous  en  faire  autant  dans  la  vôtre?  ou  préférez-vous  descendre 
dans  la  salle  à manger  et  ensuite  faire  un  tour  dans  le  parc  avec  mes 
chiens  ? 

— Si  vous  le  permettez,  je  préfère  descendre. 


ROSA  BONHEUR 


53 


— Comme  il  vous  plaira.  Bonsoir,  Miss  Anna,  me  dit-elle  en  me 
serrant  la  main.  Céline  veillera  à ce  que  vous  ne  manquiez  de  rien.  Si 
vous  ne  pouvez  dormir,  lisez  Cyrano! 

Je  me  retirai  dans  la  chambre  qui  m'avait  été  assignée,  mais  au  lieu 
de  suivre  le  conseil  qui  venait  de  m'être  donné,  je  me  conformai  à celui 
de  M"’e  Thaw,  et  j'écrivis  le  résumé  de  notre  conversation.  Les  lignes 
qui  précèdent  sont  extraites  de  ces  premières  pages  de  mon  journal  à 
By  ; elles  se  terminaient  par  ces  mots  : 

« Il  doit  être  tard,  tout  est  tranquille,  il  n'y  a que  les  chiens  qui 
aboient  de  temps  en  temps.  Que  Dieu  m'aide  et  m'inspire  dans  la  tâche 
que  j'ai  entreprise,  car  il  faut  que  je  fasse  un  bon  portrait.  » 

Ainsi  s’acheva  la  première  journée  que  je  passai  sous  le  toit  de 
Rosa  Bonheur. 

Le  lendemain  matin,  la  vieille  artiste  dit  en  m'abordant  : 

— Ma  chère  Miss  Anna,  les  séances  pour  mon  portrait  ne  seront 
jamais  longues,  et  je  ne  pourrai  vous  en  donner  tous  les  jours.  Je  vous 
abandonne  mon  « sanctuaire  »,  où  vous  ferez  comme  si  vous  étiez  chez 
vous.  Pour  mon  travail,  je  me  réserve  le  petit  atelier  que  vous  avez  vu 
hier  et  qui  me  suffira  complètement.  Les  jours  où  je  ne  poserai  pas, 
vous  irez  dans  le  parc  et  vous  ferez  des  études  pour  vous  en  plein  air. 
Je  suis  heureuse  de  vous  poser  pour  mon  portrait,  ce  sera  pour  la 
postérité.  Maintenant,  examinons  mes  costumes. 

Rosa  Bonheur  ouvrit  une  armoire  où  se  trouvaient  suspendues  un 
grand  nombre  de  robes  : 

— Vous  voyez,  dit-elle,  j'ai  de  quoi  m'habiller  en  femme.  Voici  une 
robe  de  soie,  une  de  mérinos  brun  avec  des  broderies  soutachées  et 
deux  en  velours  noir.  L'une  d'elles  est  ma  tenue  officielle.  Je  crois  qu’elle 
fera  bon  effet  dans  un  portrait  ; cette  garniture  de  jais  produit  des 
lumières  chatoyantes,  et  le  noir  lustré  sur  le  noir  mat  est  très  intéres- 
sant à peindre.  Mais  si  vous  préférez  une  robe  plus  simple,  je  mettrai 
celle-ci,  en  drap  bleu  foncé.  Ce  ne  sera  pas  mal  de  faire  mon  portrait  à 
contre-jour;  c’est  toujours  flatteur  et  artistique. 

— Dans  cette  lumière,  mademoiselle,  vos  beaux  cheveux  gris  for- 
meront comme  une  auréole,  répliquai-je;  c'est  l'impression  que  j’en 
ai  ressentie  la  première  fois  que  je  vous  ai  vue,  et  je  l ai  gardée  fidèle- 
ment dans  la  mémoire. 

— Quel  dommage,  reprit  Rosa  Bonheur  en  souriant,  que  vous  ne 
m’ayez  point  alors  demandé  de  poser  pour  vous. 

— C'est  mon  désir  depuis  bien  longtemps;  cependant,  je  n'aurais 
jamais  osé  vous  prier  de  m’accorder  une  pareille  faveur,  si  mes  amis  de 


KOSA  BONHEUR 


-s4 


Deer  Island  ne  m'y  avaient  fortement  encouragée.  J'ai  cédé  à leurs 
instances;  mais  votre  silence  m’a  fait  beaucoup  souffrir,  je  l'avoue. 

— Comment,  mon  silence  ! interrompit  Rosa  Bonheur,  je  vous  ai 
écrit  tout  de  suite  que  j'acceptais  avec  plaisir.  Tenez,  la  voilà,  votre  lettre 
de  Deer  Island,  je  l'ai  lue  plus  d'une  fois;  je  la  connais  par  cœur. 

Mon  émotion  fut  si  vive  de  revoir  cette  lettre  après  les  paroles  que 
je  venais  d'entendre,  que  je  fondis  en  larmes. 

— Vous  n avez  donc  jamais  reçu  ma  réponse?  me  dit-elle  d'un  ton 

de  surprise le  n’y  comprends  rien  ; je  l’avais  pourtant  adressée  là 

où  vous  étiez  à peindre  vos  portraits.  Dites-moi  donc  comment  marchait 
la  poste  à Deer  Island? 

Je  lui  dis  que,  chaque  matin,  l'on  devait  traverser  le  Saint-Laurent 
dans  une  petite  barque  pour  aller  chercher  soi-même  son  courrier. 

— Et  lorsque  vient  la  mauvaise  saison,  tout  le  monde  rentre  en 
ville,  n’est-ce  pas?  Voici  pourquoi,  Miss  Anna,  vous  n’avez  jamais  reçu 
ma  lettre.  Cela  vous  prouve  qu'on  est  toujours  mieux  sur  terre  ferme. 

Croyez-moi,  dorénavant,  méfiez-vous  des  iles  ! Ne  vous  désolez 

plus  de  ce  que  ma  lettre  s’est  perdue.  J'avoue  pourtant  que  moi-même 
je  ne  m'expliquais  pas  votre  silence;  mais  qu’importe,  puisque  vous 
êtes  ici.  Il  n’y  a plus  qu’à  songer  à faire  un  bon  portrait.  Essayons 
quelques  poses,  si  vous  voulez.  Vous  avez  un  appareil  photographique? 
Si  non,  prenez  le  mien.  Pendant  que  vous  allez  préparer  vos  châssis, 
je  mettrai  ma  robe  bleue. 

Comme  il  était  arrivé  la  veille,  la  séance  fut  distraite  par  une 
visite,  celle  de  la  comtesse  Greft’ühlé^  Rosa  Bonheur  la  reçut  avec  une 
grâce  charmante,  et  il  me  fut  agréable  de  la  voir  dans  le  rôle  de  femme 
du  monde,  dont  elle  se  tirait  fort  bien.  Son  costume  Louis  XV  lui 
donnait  l'air  le  plus  imposant. 

Le  jour  suivant,  au  sortir  de  déjeuner,  elle  me  dit  : 

— Je  ne  quitte  pas  ma  blouse  aujourd’hui,  finissez  la  petite  pochade 
que  vous  avez  commencée  avant-hier,  cela  s’arrange  bien,  travaillez,  je 
reprends  la  pose. 

Au  bout  d’une  heure,  elle  se  leva  pour  examiner  mon  étude  : 

— La  blouse  ne  fait  pourtant  pas  mal,  lit-elle,  comme  si  elle  regret- 
tait d’avoir  accepté  d'être  peinte  « en  femme  » ; la  tête  est  jolie  de  cou- 
leur, la  bouche  bien;  n’y  touchez  plus.  Vous  finirez  vos  mains  un  autre 
jour.  Demain  dimanche,  je  reçois  du  monde  à diner,  nous  verrons  ce 
que  l'on  dira.  Il  faut  essayer  plusieurs  poses  avant  de  commencer  le 
portrait  définitif. 

* — Mais,  mademoiselle,  répliquai-je.  si  je  continue  comme  cela,  je 


ROSA  BONHEUR 


55 


crains  de  vous  causer  un  dérangement  très  grand.  Je  viens  de  recevoir 
une  lettre  de  M.  Tony  Robert-Fleury  ; il  m’assure  que  je  pourrais  faci- 
lement louer  un  atelier  à Moret 

— Non,  non,  vous  êtes  maintenant  chez  moi,  vous  y resterez. 


UN  COIN  DU  PARC,  A B Y. 

Aquarelle.  (Musée  du  Luxembourg.  — Don  Rosa  Bonheur.) 


Le  dimanche  19  juin,  étant  allée  faire  une  promenade  dans  le  parc, 
j’en  rapportai  quelques  roses  sauvages  que  je  tenais  à la  main  lorsque 
je  rentrai  à l’atelier,  où  Rosa  Bonheur  époussetait  avec  vivacité  : 

— Je  fais  cela,  dit-elle,  pour  que  ma  cousine,  Mnie  Lagrolet,  ne 
trouve  pas  mon  atelier  trop  sale.  File  vient  me  voir  avec  son  mari,  sa 


56 


ROSA  BONHEUR 


fille  et  sa  sœur  une  fois  par  an.  Donnez  ces  églantines,  je  vais  les  mettre 
dans  le  joli  vase  de  TifFani  que  vous  m’avez  apporté.  Voilà!  tout  est 
en  ordre.  Maintenant,  je  vais  guetter  mon  monde. 

Elle  se  pencha  au  dehors  d'une  des  petites  fenêtres  qui  donnent  sur 
la  rue,  pour  s’écrier  aussitôt  : 

— Les  voici!  descendons. 

Comme  on  peut  le  penser,  l’arrivée  de  l'Américaine  et  l'apprécia- 
tion de  sa  pochade  firent  l'objet  de  toutes  les  conversations.  11  est  un 
point  sur  lequel,  à ma  grande  satisfaction,  parents  et  amis  se  trouvèrent 
d’un  avis  unanime,  c’est  qu'il  convenait  que  le  portrait  définitif  fût  en 
costume  féminin. 

Toute  cette  journée-là,  Rosa  Bonheur  se  montra  d'une  gaieté  exu- 
bérante, d'un  entrain  que  je  ne  lui  connaissais  pas.  Sur  ses  lèvres,  au 
déjeuner  comme  au  dîner,  les  observations  pleines  d’à-propos,  les  anec- 
dotes curieuses  se  succédaient  sans  relâche.  Si  bien  qu'il  me  fallut  garder 
la  plume  jusqu’à  deux  heures  du  matin  pour  noter  toutes  ces  choses. 

Avant  de  pousser  plus  loin  mes  études  pour  le  portrait  de  Rosa 
Bonheur,  j’éprouvais  un  vif  désir  d’avoir  sur  ce  que  j'avais  fait  déjà, 
l'avis  précieux  de  mes  anciens  maîtres,  M.  Tony  Robert-Fleury  et 
M.  Jules  Lefebvre.  Un  jour  donc,  je  pris  mes  diverses  esquisses  et  les 
photographies  qui  me  servaient  comme  études  de  poses,  et  je  vins  à Paris. 

La  composition  qui  avait  eu  les  préférences  de  Rosa  Bonheur  eut 
aussi  les  suffrages  de  M.  Robert-Fleury. 

— La  pose  n’est  pas  mal,  me  dit-il,  la  tête  est  dans  un  effet  très 
doux.  La  lumière  doit  toujours  faire  contraste  à l’ombre;  l’accent  prin- 
cipal est  dans  les  yeux.  Graduez  le  fond,  plus  sombre  en  haut,  plus 
clair  en  bas. 

La  main  droite  est  bien  posée,  veillez  à ce  que  les  ombres  près  du 
bras  marquent  davantage.  Je  vous  engage  à ne  pas  chercher  une  autre 
pose;  c’est  poétique.  Commencez  tout  de  suite;  mais  comment  allez- 
vous  travailler?  Avez-vous  trouvé  un  atelier  à Moret  ? 

— Non,  je  n'ai  pas  encore  eu  le  temps  de  m’en  occuper,  répliquai-je, 
parce  que  Mlle  Rosa  Bonheur  veut  que  je  reste  chez  elle.  Les  jours  où 
elle  ne  peut  pas  poser,  elle  désire  que  j’aille  travailler  dans  son  parc. 

— Vous  avez  peut-être  tort,  fit-il,  de  vous  laisser  séduire  par  l’hon- 
neur qui  vous  est  fait  de  vivre  sous  son  toit.  La  ville  de  Moret  est  si 
pittoresque!  Vous  pourriez  y faire  des  études;  en  outre,  vous  seriez 
bien  plus  libre  qu'en  restant  avec  Rosa  Bonheur.  Tâchez  de  la  faire 
revenir  sur  sa  décision  : cela  vous  sera  peut-être  difficile,  parce  qu’elle 
est  à la  fois  autoritaire  et  séduisante. 


ROSA  BONHEUR 


>7 


Sur  cette  pente,  la  conversation  ne  pouvait  s’arrêter  si  tôt. 

Je  me  rappelle,  ajouta  le  maître,  une  certaine  distribution  de 
prix  a l’école  de  dessin  dont  Rosa  Bonheur  était  directrice;  mon  père, 
qui  1 admirait  beaucoup,  me  présenta  à elle  avant  de  s’asseoir  au  fau- 
teuil de  la  présidence.  C'était  en  1 8 56,  au  début  de  ma  carrière  artistique. 
J étais  bien  jeune,  mais  avec  quel  intérêt  j Observai  cette  petite  femme 
en  sa  jupe  à plis,  sa  veste  bizarre,  ses  cheveux  bruns  coupés  court  et 
ses  yeux  pétillants. 


B K LIER,  PAR  ROSA  BONHEUR. 

La  cérémonie  m’avait  vivement  frappé,  à ce  point  que  je  n’ai  pas 
oublié  les  grandes  lignes  de  son  discours,  dans  lequel  elle  exhortait 
ses  élèves  de  ne  point  gaspiller,  pour  en  tirer  des  Iruits  trop  précoces,  les 
germes  de  talent  dont  la  Providence  pouvait  les  avoir  douées.  Elle  leur 
recommandait  aussi  de  se  garder  de  prendre  la  palette  avant  d'être  sûres 
de  savoir  manier  le  crayon,  et  de  s'appliquer  à dessiner,  à dessiner 
toujours. 

Rosa  Bonheur  a suivi  constamment  le  précepte  qu  elle  donnait  aux 
jeunes  filles  à qui  ce  cours  était  exclusivement  destiné.  C est  par  le  dessin 
qu’elle  brille,  voilà  la  maîtresse  qualité  de  son  œuvre.  Depuis  bien  des 

8 


58 


ROSA  BONHEUR 


années,  nous  n'entendons  plus  parler  d’elle;  ses  tableaux  passent  en 
Angleterre  et  en  Amérique;  nous  ne  la  connaissons  guère  que  par  son 
Labourage  Hivernais  et  sa  Fenaison.  Ces  deux  toiles,  il  est  vrai,  sont 
suffisantes  à elles  seules  pour  rendre  un  artiste  célèbre. 

Comme  je  prenais  congé  de  lui,  M.  Robert-Fleury  me  tendit  la 
main  en  disant  : 

— Courage!  mademoiselle,  votre  esquisse  est  bonne,  je  vous  sou- 
haite bon  succès. 

— Qu’en  a pensé  M.  Robert-Fleury?  me  dit  à son  tour  M.  Jules 
Lefebvre  quand  je  lui  eus  fait  connaître  l'objet  de  ma  visite  et  celle 
que  je  venais  de  faire. 

Je  lui  répétai  les  propos  de  son  confrère. 

— Eh  bien  ! je  suis  de  son  avis,  nous  avez  un  bon  commencement. 
Quelle  tète  superbe  ! Comment  tout  ceci  vous  est-il  arrivé  ? Est-ce  une 
commande  de  Mllc  Rosa  Bonheur  faite  spontanément? 

— Non,  monsieur,  je  lui  ai  écrit  de  Boston  pour  solliciter  l’honneur 
de  faire  son  portrait.  Avec  une  bonne  grâce  et  une  simplicité  dont  je 
suis  encore  émue,  elle  a bien  voulu  m’accorder  cette  faveur 

— Que  plus  d’un  artiste  vous  enviera,  interrompit  M.  Jules 

Lefebvre.  Vous  avez  de  la  chance Puisque  MIIe  Rosa  vous  garde  près 

d'elle,  observez  et  étudiez  votre  modèle,  pénétrez-vous  des  traits  qui 
le  caractérisent,  ne  vous  pressez  pas  de  commencer  à peindre  sur  la 
grande  toile,  faites  beaucoup  d'études  préalables.  Courage,  je  vous  sou- 
haite beaucoup  de  succès. 

Je  revins  à By,  enchantée  de  connaître  l’opinion  de  mes  excellents 
maîtres  et  de  posséder  leur  assentiment  ; mais,  pour  la  première  fois,  je 
comprenais  l’étendue  de  la  responsabilité  que  j'avais  encourue  avec  trop 
de  présomption  peut-être. 

Rosa  Bonheur  me  lit  raconter  en  détails  les  deux  entrevues. 

— Alors,  M.  Jules  Lefebvre  a paru  surpris  de  ce  que  vous  faites 
mon  portrait  ? 

— Oui,  mademoiselle,  et  j’ai  même  cru  deviner,  dans  la  voix  de 
mon  maître,  comme  un  soupir  de  regret  de  n’être  pas  à ma  place. 

— Les  grands  portraitistes  ne  m'ont  jamais  demandé  de  poser  devant 
eux,  répondit  Rosa  Bonheur  avec  une  intonation  semblable  à celle  de 
M.  Jules  Lefebvre. 

— Sans  doute  n’ont-ils  point  osé,  répliquai-je,  et  moi,  n'ai-je  pas 
été  trop  audacieuse,  par  contre  ? 

— Ils  n'ont  pas  osé,  c'est  peut-être  vrai,  mais  je  me  demande,  de 
mon  côté,  si  je  me  serais  bien  résignée,  à la  prière  d’un  homme,  aux 


ennuis  des  séances  de  pose.  Si  je  le  fais  pour  vous,  c'est  parce  que  n ous 
êtes  Américaine;  j'aime  votre  pays,  n'est-ce  pas  lui  qui  me  fait  vivre? 

— Je  ne  voudrais  pourtant  pas  vous  importuner.  M.  Robert-Fleury 
m'a  engagée  à louer  un  atelier  à Moret.  MM.  Tedesco  me  donnent 
des  conseils  dans  le  même  sens.  Je  ne  viendrai  chez  vous  qu'aux  heures 
que  vous  voudrez  me  consacrer. 

— Non,  non,  Miss  Anna,  vous  êtes  maintenant  chez  moi,  nous  y 
resterez,  n'en  parlons  plus.  Ah  ! les  Tedesco  prennent  bien  soin  de  ma 
personne;  mais  qu'ils  n’aient  pas  peur,  je  ne  me  fatiguerai  pas.  Je  veux 
que  vous  fassiez  un  bon  portrait.  Ne  vous  troublez  pas,  vous  avez  assez 
de  talent;  faites  d'après  votre  sentiment.  Je  vous  pose  parce  que  je 
vous  porte  de  l'amitié. 

Les  jours  suivants  furent  consacrés  à la  mise  au  carreau  de  l'esquisse 
que  M.  Tony  Robert-Fleury  avait  approuvée;  je  rapportai  ensuite  mon 
calque  sur  la  grande  toile  et  commençai  l’ébauche. 

— Mâtin,  comme  vous  y allez  ! s’écria  Rosa  Bonheur  quand  elle  vit 
mon  travail.  Vous  ne  suivez  donc  pas  les  avis  de  M.  Jules  Lefebvre  ? 
Vous  ne  faites  pas  d’autres  études  pour  le  portrait  définitif? 

— Non,  mademoiselle,  puisque  M.  Tony  Robert-Fleury  m'a  con- 
seillé de  ne  pas  chercher  une  autre  pose,  de  commencer  tout  de  suite. 

— Vous  avez  tort,  il  me  semble  que  vous  vous  pressez  trop. 

Appelant  Céline  : 

— N'est-ce  pas,  dit-elle,  que  cela  se  présente  déjà  bien.  Ce  n'est  pas 
commun.  Beaucoup  de  distinction.  Je  suis  enchantée  de  savoir  que, 
quand  j’aurai  regagné  le  monde  astral,  il  existera  un  bon  portrait  de  moi 

ici,  sur  la  terre le  vous  pose  pendant  une  demi-heure,  travaillez  à 

la  tête,  dessinez-la  avec  soin. 

Ainsi  se  passa  la  première  quinzaine  de  mon  séjour  à By,  selon  le 
plan  établi  dès  le  commencement  par  mon  illustre  modèle.  La  connais- 
sance que  j’avais  pu  acquérir  jusqu'alors  de  son  caractère  et  de  son 
esprit  me  paraissait  bien  superficielle  à cette  heure  où.  vivant  sous  son 
toit,  partageant  sa  vie,  je  pénétrais  chaque  jour  plus  profondément  dans 
sa  pensée  et  m'initiais  à toutes  les  richesses  et  à toutes  les  diversités  de 
cet  esprit  dont  la  vivacité  originale  ne  nuisait  en  rien  à la  profondeur. 

C’était  surtout  durant  les  longues  séances  de  pose  que  sa  conver- 
sation devenait  pour  moi  le  plus  attachante,  par  son  abandon  même  et 
sa  spontanéité.  Tous  les  sujets  successivement  étaient  abordés,  et  fré- 
quemment j’avais  le  plaisir,  mêlé  de  surprise,  de  l'entendre  exprimer 
des  pensées  que  j'avais  autrefois  trouvées  dans  les  œuvres  de  tels  poètes 


Go 


RO  SA  BON  II  RU  R 


anglais,  américains  ou  allemands.  Nous  parlions  d’art,  bien  entendu  : 
c’était,  par  la  force  des  choses,  l’objet  le  plus  fréquent  de  nos  préoccu- 
pations, mais  nous  nous  entretenions  aussi  de  sa  vie  déjà  longue,  de  ses 
amis,  de  ses  voyages  : elle  contait  volontiers,  et  de  façon  parfois  très 
plaisante,  de  piquantes  anecdotes;  elle  abordait  aussi  les  sujets  les  plus 
graves,  ceux  touchant  la  morale  et  la  religion. 

— Je  sais  que  vous  êtes  protestante,  me  disait-elle,  mais  les  désac- 
cords qui  existent  entre  votre  religion  et  la  mienne  n'ont,  aux  yeux  des 
gens  éclairés,  qu'une  importance  secondaire.  Cependant,  je  proteste 
contre  certaines  pratiques  en  usage  dans  mon  pays;  je  n'ai  jamais  pu 
admettre  qu'on  puisse  se  faire  pardonner  ses  péchés  par  l’absolution  d’un 
prêtre,  en  achetant  des  indulgences  ou  en  brûlant  des  cierges.  Je  crois 

en  la  justice  de  Dieu,  si  ce  n'est  pas  en  ce  monde,  c'est  dans  l’autre 

Savez-vous  qu'on  a voulu  autrefois  me  faire  entrer  dans  un  couvent? 

Je  crois  qu'on  peut  faire  du  bien  à l'humanité,  ajoutait-elle  en  forme 
de  conclusion,  sans  se  prosterner  perpétuellement  devant  l'autel.  Celui 
qui  se  sent  ému  lorsqu’il  contemple  la  nature  éprouve  un  sentiment  de 
vraie  religion. 

Quel  que  fut  l’intérêt  des  propos  de  Rosa  Bonheur,  il  m'arrivait 
parfois,  je  l'avoue,  d'en  être  un  peu  distraite  par  une  préoccupation 
de  tout  autre  nature,  l'observation  de  sa  physionomie;  le  jeu  en  reflétait 
si  merveilleusement  et  si  spirituellement  les  impressions,  que  de  suivre 
en  ceci  les  conseils  de  M.  Jules  Lefebvre  me  causait  un  plaisir  véritable. 


P KG A SE,  PAR  ROSA  BONHEUR 


GROUPE  DE  BICHES. 
Dessin  tle  Rosa  Bonheur. 


CHAPITRE  VI 

SUITE  DES  SÉANCES  DE  POSE. 

Tes  pages  qui  suivent  sont  extraites  du 
cahier  sur  lequel,  avant  de  m'endormir,  je 
notais  chaque  soir  les  incidents,  les  petits 
événements  de  la  journée.  A défaut  d'un 
autre  mérite  auquel  elles  ne  sauraient  pré- 
tendre, elles  ont  du  moins,  je  crois,  celui 
de  donner  un  compte  rendu  exact  de  la  vie 
au  château.  Je  me  suis  attachée  à rendre, 
au  mieux  qu'il  m'a  été  possible,  les  actes  et 
les  propos  de  mon  illustre  modèle,  trop 
heureuse  si  j'ai  pu,  en  même  temps  que  je 
retraçais  par  le  pinceau  les  lignes  de  son 
visage,  reconstituer  par  la  plume  un  portrait 
qui  ne  soit  pas  un  rellet  trop  affaibli  de  son 
caractère,  et  surtout  de  sa  parole  vive  et 
tout  de  primesaut. 

Jeudi,  ?o  juin  i 898. 

M.  Ernest  Lefèvre,  éditeur  à Londres,  a,  cet  après-midi,  apporté 
un  énorme  paquet  de  gravures  pour  que  Rosa  Bonheur  les  signât. 


AU  RETOUR 
U ' U N H P R O M ENAD E . 


62 


ROSA  RONHEUR 


Tout  le  reste  de  la  journée  a été  occupé  à ce  travail.  J’ai  fait  de  made- 
moiselle, pendant  ce  temps,  une  petite  pochade  que  le  visiteur  m’a 
réclamée  à titre  de  souvenir. 

M.  Ernest  Lefèvre  est  un  homme  vif  et  gai.  11  a paru  très  satisfait 
du  portrait  que  j'ai  commencé,  et  même  s'est  déclaré  prêt  à l’acheter  si 
je  voulais  lui  faire  connaître  mes  prétentions.  Surprise  et  néanmoins 
flattée,  je  n'ai  su  trop  que  répondre,  très  embarrassée  au  fond  qu’une 
question  d'argent  fût  soulevée  devant  Rosa  Bonheur.  Celle-ci,  me  pre- 
nant bientôt  à part,  m'a  engagée  à accepter  l’offre  qui  m’était  faite,  en 
stipulant  toutefois  que  le  portrait  devrait  être  gravé.  Je  n’ai  pu  me 
résoudre  à prendre  un  parti  avant  que  mon  tableau  fût  achevé. 

Après  le  départ  de  M.  Lefèvre,  j'ai  demandé  à Rosa  Bonheur  si  elle 
n'était  pas  trop  fatiguée  de  cette  journée  qui,  après  tout,  avait  dû  être 
bonne  pour  elle. 

— Comment,  bonne  1 répliqua-t-elle  d’un  air  étonné.  Et  se  mettant 
à rire  : Ah  ! je  comprends  ce  que  vous  voulez  dire;  mais,  aujourd’hui, 
je  n’ai  pas  gagné  un  sou.  Les  Anglais  et  les  Américains  ne  veulent  pas 
acheter  mes  gravures  si  elles  ne  sont  pas  signées.  Je  n’ignore  pas  que 
Meissonier  et  d’autres  artistes  se  sont  bien  souvent  fait  payer  jusqu'à 
vingt  francs  par  exemplaire  ; moi  je  préfère  laissera  l'éditeur  le  bénéfice 
de  ses  estampes. 

Vendredi,  ier  juillet. 

Après  la  séance  de  cet  après-midi,  Rosa  Bonheur  s’est  étendue  sur 
sa  chaise  longue  pour  fumer  une  cigarette,  tandis  que  je  continuais  à 
travailler.  Elle  m'a  reproché  d’aller  trop  vite  : 

— Ah!  cette  Miss  Anna!  elle  n’arrête  pas.  Il  est  vrai  que  j'étais 
comme  cela  dans  mes  jeunes  années;  je  suis  devenue  plus  flâneuse  ; 
aujourd'hui,  j’agis  moins,  mais  je  pense  davantage.  Je  faisais  plus 
d’études  cependant,  je  ne  commençais  pas  d'emblée  à peindre  sur  une 
grande  toile  sans  avoir  recueilli  tous  les  documents  nécessaires  à ma 
composition. 

Voyant  que,  tandis  qu'elle  parlait,  j'essuiais  ma  palette  avec  un 
chiffon  : 

— Je  ne  tais  pas  comme  vous,  je  gratte  mes  palettes  avec  le  couteau, 
j'y  verse  ensuite  un  peu  d’essence  et  alors  seulement  j’emploie  le  chiffon. 
Ainsi  le  bois  reste  toujours  propre.  Voici  une  palette  qui  est  presque 
neuve,  et  pourtant  Dieu  sait  s'il  y a longtemps  que  je  m’en  sers  pour 
mes  ciels.  Je  vous  la  donne  pour  faire  les  retouches  à mon  portrait  et  je 
vais  vous  la  signer. 


RO  S A BONHEUR 


63 


Elle  prit  une  brosse  et  traça  ces  mots  : 

Souvenir  à Anna  Klumpke.  Que  nia  palette  vous  porte  bonheur. 

Rosa  B os  II  E LR. 


Tiy,  le  ier  juillet  iSg8. 


Après  dîner,  mademoiselle  m’a  fait 
son  parc  et  conduite  dans  l’enclos  où  elle 


admirer  les  beaux  arbres  de 
gardait  autrefois  ses  brebis  et 


LE  C E R K DE  R Ü S A BONHEUR. 

Aquarelle. 

le  cerf  qui  lui  a servi  de  modèle  pour  le  Roi  de  la  Forêt , puis  elle  m’a 
dit  brusquement  : 

— Je  m’aperçois  que  vous  ne  suivez  ni  les  conseils  de  Jules  Lefebvre, 
ni  les  miens;  vous  préférez  ceux  de  M.  Tony.  Modérez  un  peu  votre 
hâte  cependant,  et  ne  prenez  pas  ses  avis  à la  lettre. 

Comme  je  ne  répondais  pas,  elle  décrocha  du  grillage  une  grosse 
chaîne  et  dit  en  me  regardant  avec  un  plaisant  air  de  menace  : 

— Voilà  qui  peut  encore  servir  pour  attacher  une  méchante  bête. 
— Vous  voulez  peut-être  dire  une  Anna  Klumpke  ? 


ROSA  BONHEUR 


64 


— Oui,  lit-elle  en  riant,  une  Anna  Klumpke,  et  je  voudrais  bien  la 
mettre  à l'attache,  pour  qu'elle  ait  toujours  à recommencer  mon  portrait. 

— Vous  ôtes  trop  aimable  de  me  dire  cela,  mais  si  je  le  recommence 
toujours,  quand  le  finirai-je? 

A son  tour,  elle  ne  répondit  pas. 

Dimanche,  3 juillet. 

Ce  matin,  Rosa  Bonheur  m a invitée  à l'accompagner  en  forêt.  Au 
moment  de  monter  en  voiture,  les  petits  Yorkshire  sont  accourus  à 
l'appel  des  deux  colliers  à grelots  qu  elle  agitait.  Ils  ont  tantôt  été  installés 
dans  leurs  paniers.  Le  bois  était  magnifique  sous  la  fraîcheur  que  le  soleil 
n'avait  pas  eu  le  temps  de  chasser.  Toute  à la  joie  de  cette  promenade 
matinale,  Rosa  Bonheur  n'a  cessé  de  m'entretenir  des  splendeurs  qui 
nous  entouraient,  et  de  la  poésie  qui  s'en  exhalait. 

La  voiture  s’est  arrêtée  à la  Mare  aux  Fées  : Daisy  et  Charley  furent 

J J 

autorisés  à gambader  autour  de  nous  et  à s'enfoncer  dans  la  bruyère, 
tandis  que  Rosa  Bonheur  me  disait  : 

— Je  viens  souvent  travailler  par  ici.  Bien  des  fois  j’y  ai  rencontré 
mon  ami  Allongé,  dont  vous  connaissez  le  talent.  11  parait  qu’il  est  bien 
malade  : on  m'a  dit  cela  voici  quelques  jours. 

Le  sentier  que  nous  suivions  conduisait  au  fond  d’un  vallon.  C'est 
par  là  que  Rosa  Bonheur  avait  fait  ses  études  pour  les  Sangliers. 

— Je  vous  montrerai  une  autre  fois,  m'a-t-elle  dit,  les  bouleaux 
blancs  qui  ont  formé  le  fond  du  Roi  de  la  Foret. 

Rentrée  au  château,  elle  a trouve  qu'il  faisait  trop  chaud  pour  poser, 
et  s’est  mise  néanmoins  à ma  disposition  pour  que  je  fisse  des  études 
photographiques.  Après  quoi,  elle  m’a  photographiée  à mon  tour. 

Lundi,  4 juillet. 

— C'est  aujourd’hui  l’anniversaire  de  l'indépendance  de  la  jeune 
Amérique,  m’a  dit  ce  matin  Rosa  Bonheur.  Pour  le  célébrer,  je  vous 
donne  une  longue  séance,  profitez-en  ! 

J'avais  bien  commencé  la  tête  et  je  priais  Dieu  de  me  donner  le 
talent  nécessaire  pour  reproduire  sur  la  toile  cette  pénétration  du  regard, 
cette  expression  de  bonté  empreinte  de  poésie  qui  se  dégage  de  toute  la 
personne  de  Rosa  Bonheur. 

Pendant  qu’elle  posait,  elle  se  prit  à dire  soudainement  : 

— Vous  avez  une  expression  si  bonne  dans  la  physionomie  que  cela 
me  rappelle  celle  de  ma  mère;  votre  figure  est  longue  et  ovale,  moi  je 
l'ai  carrée.  Vous  dites  que  vous  me  trouvez  gaie? Vous  êtes  jeune  de 


ROSA  BONHEUR 


65 


caractère.  Je  n'aurais  jamais  cru  que  nous  nous  accorderions  si  parfai- 
tement  Votre  portrait  est  bien  dans  le  ton  et  dans  la  pâte;  il  sera  bon. 

Cette  séance  a été  interrompue  par  l'arrivée  de  M.  Abraham  Tedesco, 
le  plus  jeune  des  trois  frères  qui  sont  les  principaux  intermédiaires  artis- 
tiques de  mademoiselle.  J'ai  voulu  me  retirer,  mais  Rosa  Bonheur  m'a 
mis  dans  les  mains  une  toile  en  m’engageant  à faire  une  petite  pochade 
d'après  celui  qu'elle  appelait  son  Benjamin.  M.  Tedesco,  en  venant 
respirer  l'air  de  By,  ne  s'attendait  certainement  pas  à me  servir  de 
modèle;  il  se  laissa  faire  cependant  avec  une  galante  docilité.  Au  bout 
d'une  heure,  Rosa  Bonheur  s'ap- 
procha et,  regardant  par  dessus  mon 
épaule  : 

— C'est  très  bien,  fit-elle,  n'y 
touchez  plus.  Arrangez  cependant 
un  peu  les  cheveux.  Ne  cherchez 
pas  à l'achever,  cela  suffira  comme 
souvenir  à M,ne  Tedesco. 

Mardi,  5 juillet. 

J'ai  travaillé  à la  tête.  Après  la 
séance,  Rosa  Bonheur  a examiné 
ma  toile  et  dit  : 

— Laissez  sécher  votre  empâte- 
ment. Moi,  quand  j'ai  un  morceau 
important  dans  l'état  du  vôtre,  j'at- 
tends quelquefois  une  année  entière 
avant  d'y  toucher. 

— S'il  en  est  ainsi,  chère  grande 
artiste,  je  n'ai  autre  chose  à faire 
que  de  partir  pour  Boston,  et  j’aurai  le  temps  de  revenir  pour  le  ter- 
miner. 

— Ah  ! ce  n'est  pas  comme  cela  que  je  l’entends,  fit-elle.  Pendant 
que  la  tète  séchera,  je  vous  donnerai  des  séances  où  vous  pourrez  peindre 
les  mains,  le  costume  et  tous  les  détails  du  fond  que  vous  voudrez. 

Mercredi,  6 juillet. 

Au  retour  de  sa  promenade,  Rosa  Bonheur  tenait  à la  main  une 
lettre  encadrée  de  noir.  D'une  voix  triste,  elle  m'a  dit  : 

— Je  viens  de  perdre  mon  vieil  ami  Allongé,  dont  je  vous  parlais  il 
y a quelques  jours.  11  est  mort  la  nuit  dernière  à Marlotte.  Vous  seriez 

9 


S A N G L I K R S , PAR  ROSA  U O N H K U R . 

D'aprcs  une  gravure  d’A.  Gilbert, 
éditée  par  L.-H.  Lefèvre. 


66 


ROSA  BONHEUR 


bien  aimable  d'aller  demain  à l'enterrement,  pour  me  remplacer.  Oh  ! 
ce  bonM.  Allongé  ! il  n'avait  que  soixante-cinq  ans  ; il  n'était  pas  vieux  ! 
Je  l'aimais  et  je  l'estimais  beaucoup. 

Avec  une  touchante  émotion,  elle  me  parla  alors  de  la  bonne  et 
franche  camaraderie  qui  les  unissait  et  des  jours  de  travail  passés 
ensemble  sous  les  grands  chênes,  près  de  la  Mare  aux  Fées. 

Après  le  dîner,  nous  nous  sommes  promenées  dans  le  jardin;  l'air 
était  doux,  mais  Rosa  Bonheur  paraissait  fort  triste.  Pour  la  distraire, 
je  lui  ai  raconté  des  charges  d'atelier.  Le  cours  de  la  conversation  m'a 
amenée  naturellement  à lui  parler  de  M.  Julian  et  de  l'ambition  qu'il 
avait  pour  ses  élèves-femmes  de  les  voir  disputer  aux  hommes  les  pre- 
mières places  dans  les  concours,  des  conseils  qu'il  leur  donnait  de  savoir 
écouter  sans  larmes  les  observations  des  professeurs,  et  de  marcher 
autant  qu  elles  le  pourraient  sur  les  traces  de  leurs  glorieuses  aînées, 
les  Mme  Lebrun,  les  Angelica  Kaufîmann,  les  Rosa  Bonheur,  ces  héroïnes 
de  l'art,  dont  leur  sexe  devait  se  montrer  lier.  Tandis  que  je  parlais,  la 
vieille  artiste  dissimulait  mal  le  plaisir  qu  elle  avait  à m'entendre  : 

— M.  Julian,  dit-elle  enfin,  comprend  qu'avec  de  la  volonté  et  de 
la  persévérance,  la  femme  peut  fort  bien  égaler  l'homme  dans  les 
sciences  et  dans  les  arts. 


Jeudi,  7 juillet. 

Hier  soir,  à dîner,  nous  avons  mangé  des  amandes.  L'une  d'elles 
était  double. 

— C'est  une  philippine,  lit  Posa  Bonheur,  tâchez  de  la  gagner  et 
vous  aurez  une  longue  séance.  Mais  que  me  donnerez-vous  si  c'est  moi 
qui  la  gagne  ? 

— J’avoue  que  je  ne  pourrai  pas  vous  offrir  deux  ours  blancs, 
comme  l'a  fait,  il  y a quelques  années,  un  grand-duc  de  Russie. 

— Ces  deux  ours  blancs  ne  sont  malheureusement  que  deux  canards 
inventés  par  des  journalistes. 

— C'est  dommage  que  cette  jolie  anecdote  ne  soit  pas  vraie.  Fh 
bien,  si  vous  gagnez,  je  tâcherai  de  vous  faire  envoyer  de  San-Francisco 
tout  au  moins  un  jeune  bison  des  Prairies  du  Far- West. 

— J'y  consens  de  grand  cœur;  mais  alors  vous  n’oublierez  pas  d’y 
joindre  les  maudites  herbes. 

— Je  ne  comprends  vraiment  pas  pourquoi  vous  ne  les  avez  jamais 
reçues.  Sans  doute  les  employés  de  la  station  de  Yeno  m'ont-ils  prise 
pour  une  toquée  et  ont  jeté  mon  paquet  d'orties  au  vent,  au  lieu  de  n ous 
1 expédier. 


ROSA  BONHEUR 


6 7 


— A moins,  objecta  Rosa  Bonheur,  qu'ici  la  douane  ne  les  ait  arrê- 
tées au  passage,  comme  elle  l a fait  des  bœufs  qu'on  m'avait  expédiés 
d'Ecosse1  à la  suite  de  mon  voyage  en  ce  pays.  Les  hommes  qui  gou- 
vernent ont  parfois  de  singulières  fantaisies. 

.le  m'étais  endormie  avec  l'idée  de  gagner  la  philippine,  et  déjà  je 
voyais  mon  portrait  achevé  et  recevant  les  éloges  de  M.  Tony  Robert- 
Fleury  et  de  M.  Jules  Lefebvre.  Le  matin,  j'y  pensais  encore;  mais,  au 


OURS  DANS  LES  RÉGIONS  BORÉALES. 
Pastel  par  Rosa  Bonheur. 


moment  où  je  portais  un  morceau  de  sucre  à Grisettc  et  à Panthère,  les 
deux  chevaux  favoris  de  mademoiselle,  la  gageure  m était  tout  à lait 
sortie  de  l'esprit.  A cet  instant,  je  rencontrai  Rosa  Bonheur  : 

— Bonjour,  Philippine!  bonjour,  Philippine!  j'aurai  mon  bison 
du  Far-West  et  je  ne  serai  pas  obligée  de  vous  donner  une  longue  séance. 

Un  peu  déconcertée,  je  répondis  : 

— Je  comprends,  mademoiselle,  que  cela  vous  ennuie  de  poser, 
mais  je  fais  le  moins  d'études  possible  pour  avancer  plus  vite. 


i . Voir  ch.  XV. 


R O SA  BONHEUR 


68 


— Je  le  vois  bien,  dit-elle.  Mais  il  faut  que  nous  parlions  d'autre 
chose.  C'est  aujourd’hui  l’enterrement  de  ce  pauvre  M.  Allongé.  Vous 
direz  à sa  veuve  que  j’irai  dans  quelques  jours  l’assurer  de  mes  meil- 
leures sympathies.  Faites-la  monter  dans  mon  break  pour  que  la  pauvre 
femme  ne  s'épuise  pas  de  fatigue  à suivre  le  corps  de  celui  qu  elle  aimait. 

A mon  retour  de  la  triste  cérémonie,  Rosa  Bonheur  me  lit  l'éloge 
du  talent  du  défunt  et  le  compara  à Lalande  et  à Jules  Dupré. 

- Car  je  n’ai  pas  oublié  les  dessins  charmants  qu’il  faisait  dès  1857, 
dit-elle.  Allongé  n'a  connu  le  succès  que  très  tard  ; il  n’a  pas  eu  autant 
de  chance  que  moi. 

Ce  rapprochement,  fait  d'un  ton  d élogieuse  sympathie  pour  l’homme 
que  je  venais  d'accompagner  à sa  dernière  demeure,  me  suggéra  l'idée 
de  parler  à Rosa  Bonheur  des  décorations  que  divers  souverains  lui 
avaient  accordées  au  cours  de  sa  vie,  en  la  priant  de  me  les  montrer. 
C’est  avec  la  meilleure  grâce  qu  elle  s'y  est  prêtée.  Ayant  ouvert  un 
tiroir,  elle  prit  un  écrin  et  en  tira  une  croix  de  la  Légion  d'honneur 
surmontée  de  la  couronne  impériale. 

— C’est  à celle-ci  que  je  tiens  par-dessus  toutes  les  autres.  Je  vous 
raconterai  un  jour  de  quelle  manière  elle  m’a  été  accordée  et  comment 
une  main  auguste  me  l’attacha  sur  la  poitrine. 

Voici  l'ordre  de  l'empereur  Maximilien  et  la  rosette  d'officier  de  la 
Légion  d’honneur.  Ces  diverses  marques  d'estime  me  sont  également 
bien  précieuses.  Elles  m’ont  été  données  par  des  hommes  qui  furent 
martyrs  de  leur  dévouement  patriotique. 

Cet  insigne,  avec  son  ruban  blanc^t  vert,  est  le  gage  de  l’amitié  d'une 
grande  princesse,  la  duchesse  Alexandrine  de  Saxe-Cobourg-Gotha. 

Puis,  me  montrant  une  croix  suspendue  à un  ruban  blanc  et  orange  : 

— Voici  l’ordre  d’Isabelle  la  Catholique.  J'aime  à le  porter,  car  j’ai 
toujours  admiré  la  grande  reine  qui  vendit  les  diamants  de  sa  couronne 
pour  aidera  la  découverte  d'un  continent  nouveau.  Chose  assez  curieuse, 
les  deux  nations  qui  se  sont  arraché  mes  toiles,  l'Angleterre  et  l'Amé- 
rique, sont  précisément  celles  dont  je  n'ai  jamais  rien  reçu. 

Un  peu  piquée  par  cette  remarque,  je  me  proposai  d'y  répondre 
indirectement  à la  première  occasion. 

Après  dîner,  ayant  cueilli  quelques  rameaux  de  laurier,  je  dis  à 
Rosa  Bonheur,  tandis  que  nous  nous  dirigions  vers  un  banc  disposé 
sous  un  immense  tilleul  : 

— Je  n'ai  pas  à prendre  la  défense  de  l’Angleterre.  Quant  à l'Amé- 
rique, si  elle  ne  vous  a rien  donné,  c'est,  vous  le  savez  bien,  parce  qu  elle 
ne  donne  rien  à personne.  Il  n'y  a pas  d ordre  de  chevalerie  chez  nous; 


RO  SA  BON  11  EU  R 


69 


Washington  a refusé  d'en  créer.  Quoique  bonne  Américaine,  je  me 
permets  néanmoins  de  vous  offrir  un  signe  d'honneur  et  de  vous  tresser 
une  couronne  de  laurier. 

— De  laurier-sauce  ? s'écria-t-elle  avec  un  peu  d'ironie. 

— Mais  non,  de  véritable  laurier,  et  ne  doutez  pas  que  chaque 
feuille  ne  soit  accompagnée  d'un  bon  souhait  et  d une  pensée  affectueuse. 


LA  MARE  AUX  FÉES  DANS  LA  FORÊT  DE  FONTAINEBLEAU. 
Aquarelle  par  Rosa  Bonheur. 


Nous  étions  assises  sur  le  banc.  Rosa  Bonheur  me  regardait  pré- 
parer sa  couronne. 

— Ah  ! Miss  Anna,  vous  me  rendez  ma  jeunesse,  fit-elle  d'une  voix 
qui  trahissait  un  peu  d'émotion.  J étais  devenue  sauvage  depuis  la  mort 
de  ma  pauvre  Nathalie  ; votre  présence  ici  fait  que  je  me  sens  moins 
étrangère  à ce  qui  se  passe  autour  de  moi  ; mais  rentrons,  vous  finirez 
votre  couronne  demain. 

Vendredi,  8 juillet. 

A deux  heures,  Rosa  Bonheur  m'a  donné  une  séance  ; j'ai  travaillé 
à la  main.  Tout  à coup,  elle  a dit  d'un  ton  enjoué  : 

— Et  ma  fameuse  couronne,  vous  l'avez  donc  oubliée  ? 


R OSA  BONHEUR 


— Non,  mademoiselle,  la  voici,  mais  avant  de  vous  l'offrir,  laissez- 
moi  inscrire  sur  le  ruban  ces  deux  dates  : 1822-1922. 

— Vous  me  donnez  cent  ans  à vivre,  comme  le  Titien  ? C'est  un 
peu  long  ! 

— Pourquoi  donc  ? Alors,  m'inclinant,  j'ajoutai  : Permettez,  chère 
grande  artiste,  qu'une  enfant  d'Amérique  vous  présente  à titre  d'hom- 
mage ce  symbole  de  gloire,  et  veuillez  le  porter  sur  votre  tète  pendant 
quelques  instants,  à l'exemple  de  Virgile  et  de  Dante. 

Les  paupières  de  Posa  Bonheur  laissèrent  échapper  deux  larmes. 

— Ah  ! ma  chère  Anna,  que  je  vous  aime  ! 

Elle  m'attira  sur  sa  poitrine,  et  m'embrassa.  Puis  elle  prit  sa  cou- 
ronne et  s’en  fut  l'accrocher  au  bois  d'un  grand  cerf  sculpté,  auquel  déjà 
pendait  une  de  ces  longues  chaînes  de  perles  comme  ont  coutume  d’en 
porter  les  femmes  des  Pyrénées. 

— Cette  chaîne  appartenait  à ma  chère  amie  Nathalie  Micas;  je 
mets  votre  souvenir  à côté  du  sien,  dit-elle  en  même  temps  qu’elle 
touchait  un  bouton  électrique. 

Céline  accourut. 

— Vous  voyez  cette  couronne?  Je  veux  qu  elle  soit  enterrée  avec 
moi.  Vous  y veillerez,  n’est-ce  pas? 

Céline  promit  sans  bien  comprendre  ce  que  cela  voulait  dire.  Quant 
à Posa  Bonheur,  elle  se  tourna  aussitôt  vers  moi  pour  ajouter  : 

— Et  vous  aussi  ! 

Profondément  émue  de  la  tournure  provoquée  par  ma  tentative 
de  revanche  patriotique,  je  ne  sus  rien  dire. 

Sur  la  table  gisaient  encore  quelques  brindilles  de  laurier.  Posa 
Bonheur  me  tendit  les  plus  belles. 

— Gardez-les  en  souvenir  de  cette  journée.  La  couronne  que  vous 
m'avez  tressée  est  pour  moi  la  récompense  d’une  vie  de  lutte,  de 
succès  et  d'honneur. 


Samedi,  0 juillet. 

TÛ' 

Posa  Bonheur  m'a  proposé  ce  matin  de  faire  avec  elle  une  pro- 
menade en  voiture  dans  la  forêt.  Nous  avions  dépassé  la  Croix  du 
Grand-Maître,  aspirant  à pleins  poumons  l'air  frais  du  bois,  tandis  que 
le  soleil  commençait  à dissiper  une  brume  légère.  Les  sapins  parfu- 
maient de  leur  odeur  résineuse  un  peu  acre  l'atmosphère  violette  qui 
les  enveloppait,  dressant  vers  le  ciel  leurs  grands  troncs  dont  l'écorce 
avait  des  tonalités  orange.  11  me  semblait  avoir  sous  les  yeux  un  de  ces 


ROSA  BONHEUR 


71 


bois  sacrés  dans  lesquels  Henri  Martin  aime  à faire  planer  les  formes 
diaphanes  de  ses  muses.  J'en  fis  la  remarque  à mademoiselle. 


PENDANT  UNE  SÉANCE  DE  PORTRAIT. 
L’auteur  de  ce  livre  est  photographiée  par  Rosa  Bonheur. 


— Je  n'aime  que  médiocrement  ces  pins,  répondit-elle,  ils  me 
donnent  toujours  l'impression  de  longs  crayons  plantés  dans  le  sol,  ou 
bien  d'un  assemblage  de  mats,  ou  encore  des  lances  d une  armée  de 
Titans  qui  seraient  enfermés  dans  le  sein  de  la  terre.  Pour  que  vous 


ROSA  BONHEUR 


72 


puissiez  faire  la  comparaison  avec  un  autre  site,  je  vais  vous  montrer 
un  de  mes  coins  favoris. 

Le  petit  cabriolet  traversa  rapidement  plusieurs  allées. 

— Arrêtons-nous  ici,  dit  Rosa  Bonheur  en  attachant  le  cheval  à 
un  arbre.  J'ai  bien  confiance  en  Panthère,  mais  davantage  dans  ce  nœud  ; 
comme  cela,  je  suis  sûre  qu'elle  ne  nous  plantera  pas  là  où  nous 
sommes,  pour  s’en  revenir  toute  seule. 

L'intelligence  des  animaux  est  bien  plus  développée  qu'on  ne  le 
croit  généralement.  Les  premières  fois  que  je  conduisis  Panthère,  elle 
allait  d'un  pas  égal  sur  toutes  les  routes  de  la  forêt,  mais  au  bout  d'une 
quinzaine  de  jours,  je  m'aperçus  qu’elle  s'arrêtait  d’elle-même  devant 
les  sites  où  j'avais  l'habitude  de  stationner  auparavant  avec  sa  camarade 
Grisette.  Je  suis  sûre  que  ces  deux  amies  s'étaient  fait  des  confidences  à 
l'écurie  et  que  Panthère  avait  été  instruite  par  Grisette  des  endroits  oi'i 
elle  n'avait  pas  besoin  de  se  presser.  Depuis  qu  elle  a eu  l'honneur 
d'être  photographiée  avec  moi  par  la  princesse  Béatrice1,  Panthère  est 
devenue  orgueilleuse  et  indépendante,  elle  n'a  pas  plutôt  le  nez  tourné 
du  côté  de  la  maison  qu  elle  s'obstine  à vouloir  retourner  tout  de  suite 
à l'écurie. 

Nous  suivions  un  ravissant  petit  sentier  menant  au  fond  d'un  vallon  : 

— Voici  des  arbres  que  j'aime  à la  folie,  s'écria  Rosa  Bonheur  avec 
chaleur,  ces  chênes,  ces  hêtres,  ces  bouleaux,  ces  génévriers,  ne  sont-ils 
pas  plus  pittoresques  que  les  sentinelles  de  la  Croix  du  Grand-Maître. 

Elle  continua  pendant  un  moment  à me  dire  son  enthousiasme, 

. . 

pour  terminer  ainsi  : 

Vous  me  rendez  le  cœur  jeune  ; je  me  sens  une  envie  folle  de 
peindre.  Non,  je  ne  pourrai  pas  vous  donner  de  séance  cet  après-midi. 
Je  l’employerai  à avancer  le  cheval  blanc  promis  depuis  si  longtemps  à 
Miss  Walker. 

Après  dîner,  Rosa  Ronheur  m'a  fait  raconter  ma  vie,  le  commen- 
cement de  mes  études,  mes  copies  au  Luxembourg. 

— Lt  mon  Labourage  nivernais  vous  a empoignée,  dites-vous  ? 
Lxpliquez-moi  donc  pourquoi  ce  tableau  a décidé  de  votre  vocation. 

Je  dus  raconter  comment,  m'étant  une  première  fois  trouvée  devant 
sa  célèbre  toile,  mon  admiration  avait  été  sans  bornes.  Avec  une  pré- 
somption plus  que  juvénile  et  toute  américaine,  j'avais  immédiatement 
sollicité  la  permission  d'en  faire  copie,  et  je  m'étais  installée  devant  le 
tableau,  en  compagnie  d'une  grande  toile,  de  ma  boîte  à couleurs  et  de 
ma  palette.  Est-il  besoin  de  dire  que  mon  travail  avait  duré  longtemps, 

1.  La  princesse  Béatrice  de  Grandç-Bretngne,  femme  du  prince  Henry  de  Battenberg. 


ROSA  BONHEUR 


73 


parce  que  je  n'avais  pas  tardé  à me  rendre  compte  de  la  difficulté 
que  présentait  ma  tâche,  à mesure  que  j’appréciais  davantage  le  talent 
qui  avait  su  interpréter  la  nature  avec  une  énergie  si  admirable.  Ma 
copie  enfin  terminée,  j'avais  eu  la  bonne  fortune  de  la  vendre  mille 
francs  à un  de  mes  compatriotes.  Sur  cette  somme,  j'avais  consacré 
75o  francs  à payer  ma  première  année  d'inscription  à l'Académie  Julian. 
Mais  ce  petit  succès  m'avait  rendue  ambitieuse.  Dès  lors,  j'avais  rêvé  de 


REMISE  I)E  CERFS  DANS  LA  FORÊT,  PAR  ROSA  BONHEUR. 


créer  moi-même,  ce  qui  m’avait  valu,  cinq  ans  plus  tard,  de  remporter 
une  mention  honorable  au  Salon.  « Mais  que  de  fois,  mademoiselle,  je 
suis  retournée  au  Luxembourg,  ajoutai-je,  pour  m’arrêter  devant  la 
toile  qui  avait  exercé  une  si  heureuse  influence  sur  ma  carrière.  J'espé- 
rais bien  avoir  quelque  jour  la  faveur  de  baiser  la  main  qui  avait  fait 
ce  chef-d'œuvre,  aussi  le  2 octobre  1889  marquera-t-il  un  événement 
inoubliable  dans  ma  vie.  Et  voici  que  maintenant  je  travaille  ici,  chez 
vous,  dans  votre  atmosphère;  vous  avez  assez  confiance  dans  mon  pin- 
ceau pour  le  charger  de  copier  vos  traits  ! G est  une  réalité  délicieuse. 
Quelle  joie  pour  moi,  le  jour  où  j'aurai  accompli  cette  grande  tâche  1 


10 


ROSA  BONHEUR 


74 


Trouvez-vous  que  le  portrait  avance  assez  vite?  En  êtes-vous  contente?  » 

Au  lieu  de  répondre  à ma  question,  Rosa  Bonheur  se  contenta  de 
dire  : 

— C'est  gentil  de  m'avoir  raconté  tout  cela,  .le  vois  que  vous  avez 
eu  des  commencements  un  peu  semblables  aux  miens,  mais  je  n'avais 
plus  de  mère  pour  se  réjouir  avec  moi  de  mes  succès,  comme  la  vôtre 
a pu  le  faire. 

Et  nous  étant  assises,  elle  se  mit  à me  raconter  des  histoires  de  ses 
jeunes  années. 

Dimanche,  io  juillet. 

La  matinée  a été  orageuse.  Au  retour  de  sa  promenade,  Rosa 
Bonheur  est  entrée  dans  batelier,  où  je  me  préparais  à la  séance  de  pose 
promise  pour  l'après-midi. 

— Eh  bien!  non,  lit-elle,  je  ne  poserai  pas  aujourd'hui,  c'est 
dimanche.  Mais  nous  ne  perdrons  pas  notre  temps  pour  cela;  je  vous 
emmènerai  en  forêt.  Cependant,  jusqu’à  trois  heures,  qu'allons-nous 
faire  ? 

— Permettez-moi  de  vous  photographier  avec  la  couronne  de  lau- 
riers sur  la  tête  ? 

Elle  y consentit,  en  s'écriant  avec  bonne  humeur  : « Ce  sera  la 
vieille  Europe  couronnée  par  la  jeune  Amérique  ».  Je  pris  plusieurs 
poses;  après  quoi,  Rosa  Bonheur  replaça  la  couronne  sur  le  bois  du 
cerf  et  dit  : 

— Je  ne  veux  plus  qu'elle  bO/tfge  d'ici,  jusqu’au  jour  où  on  viendra 
la  chercher  pour  la  mettre  avec  moi  dans  mon  cercueil.  Vous  y veillerez, 

n'est-ce  pas? Pourquoi  avez-vous  les  larmes  aux  yeux,  Anna?  Je 

ne  suis  pas  triste,  moi,  au  contraire,  je  reprends  goût  à la  vie.  Venez 
fumer  une  cigarette  avec  moi  et  vous  développerez  vos  plaques  avant 
notre  promenade. 

Lundi,  1 1 juillet. 

Ce  matin,  Rosa  Bonheur  m'a  dit  : 

— Je  vous  donnerai  une  bonne  séance  aujourd'hui  ; seulement,  je 
veux  que  vous  fassiez  de  moi  un  dessin  dans  la  même  pose  que  votre 
portrait.  Un  autre  jour,  vous  calquerez  ce  dessin  et  vous  ferez  une  étude 
très  terminée  de  la  tête.  Une  fois  que  vous  aurez  ces  documents,  vous 
finirez  d'après  eux  la  tête  de  la  grande  toile;  elle  est  déjà  très  avancée. 

Surprise  de  ces  exigences  et  n'ayant  nulle  envie  de  m'assujettir  à 
de  si  laborieux  préliminaires,  je  lui  demandai  si  elle  n'était  pas  satisfaite 
du  grand  portrait. 


ROSA  BONHEUR 


75 


— Si,  mais  je  désire,  dans  votre  intérêt,  que  vous  suiviez  un  peu 
plus  ma  méthode  de  travail.  11  ne  faut  pas  s'attaquer  d'emblée  à une  toile 


« LA  VIEILLE  EUROPE  COURONNÉE  PAR  LA  JEUNE  AMÉRIQUE.  » 
Rosa  Bonheur  photographiée  par  Anna  Kluinpke. 


définitive.  Une  pochade  ne  suffit  pas,  il  faut  faire  des  études  sérieuses. 
Ne  craignez  pas  que  ce  soit  une  perte  de  temps.  Vous  recueillerez  ainsi 
des  documents  qui  vous  resteront  et  que  vous  pourrez  consulter  sans 


cesse. 


ROSA  BONHEUR 


76 


— Chère  mademoiselle,  répondis-je,  je  comprends  que  cela  vous 
ennuie  de  poser;  j'accapare  tout  votre  temps  qui  est  si  précieux.  Voulez- 
vous  que  nous  interrompions  les  séances;  je  les  reprendrai  plus  tard. 

— Non,  répliqua-t-elle,  à moins  que  cela  ne  vous  ennuie  de  rester 
avec  moi  ; mais  je  veux  que  vous  écoutiez  mes  conseils  et  non  ceux  de 
M.  Tony. 

Puis,  avec  un  peu  d'impatience  : 

— Du  reste,  mon  « sanctuaire  » a besoin  d’être  nettoyé,  je  vais 
sonner  Céline  et  vous  allez  nous  aider. 

.le  me  mis  à épousseter  les  chaises,  tandis  qu'elle  s'occupait  à autre 
chose,  ce  qui  ne  l'empêchait  pas  de  dire  : 

— Vous  semble/,  un  peu  ahurie,  Anna,  de  ce  que  « la  grande  Rosa 
Bonheur  » — elle  disait  cela  avec  emphase  — fasse  elle-même  le  ménage 
dans  son  atelier,  quoiqu'elle  ait  cinq  domestiques. 

— Mais  oui,  j’en  suis  un  peu  étonnée. 

— C'est  une  habitude  que  j'ai  gardée  de  mon  enfance  : votre 
estime  pour  l'auteur  du  Labourage  Hivernais  est-elle  diminuée  de  me 
voir  faire  le  travail  d'une  servante? 

— Oh  ! mademoiselle,  comment  pouvez-vous  croire  qu'une  Amé- 
ricaine puisse  cesser  d'estimer  quelqu'un  parce  qu  elle  le  voit  faire  usage 
de  ses  mains?  Est-ce  que  notre  principale  doctrine  nationale  n'est  pas 
le  respect  du  travail  ? 

— Moi  qui  suis  Française,  je  pense  comme  vous.  C’est  ce  qui  fait 
que  j'aime  les  enfants  du  Nouveau-Monde;  ce  ne  sont  pas  des  admira- 
teurs de  la  vie  oisive. 

Quand  tout  fut  en  ordre  : « J'ai  faim,  dit-elle,  descendons,  nous 
avons  bien  gagné  notre  déjeuner,  mais  comme  M.  Tedesco  vient  cet 
après-midi,  je  ne  vous  poserai  pas.  » 

J'ai  raconté  à M.  Tedesco  que  j'avais  reçu  une  invitation  pour 
1 Exposition  de  Pittsburg  et  que  je  me  proposais  d'y  envoyer  le  portrait 
auquel  je  travaille.  Notre  conversation  a paru  intéresser  Rosa  Bonheur; 
elle  aussi  veut  exposer  à Pittsburg,  si  elle  peut  terminer  à temps  ses 
Bœufs  et  Taureaux  d’Auvergne. 


Mardi,  1 2 juillet. 

Mademoiselle  m'a  envoyée  ce  matin  avec  Céline  au  marché  de 
Moret.  11  était  tout  près  de  midi  quand  nous  sommes  rentrées  à By.  Les 
paniers  de  provisions  furent  apportés  dans  l'atelier.  Rosa  Bonheur  écri- 
vait ; elle  s'interrompit  aussitôt  pour  passer  l’inspection  générale  de  ce 


ROSA  BONHEUR 


77 


que  Céline  avait  acheté,  et  ce  n'est  pas  sans  une  certaine  surprise  que 
je  la  vis  se  montrer  si  bonne  ménagère. 

Pendant  ce  temps.  Charley  et  Daisy  s'étaient  approchés  d'un  panier 
contenant  deux  canards  vivants,  qui  prirent  peur  et  se  sauvèrent. 
Vacarme  et  cris.  Céline  finit  par  en  rattraper  un;  elle  me  le  donna  à 
tenir  par  les  ailes  pendant  que  Posa  Bonheur  poursuivait  l'autre  qui 
s'était  blotti  au  fond  de  l'atelier,  près  de  la  Foulaison. 


LION  ET  LIONNE. 
Dessin  de  Rosa  Bonheur. 


— Viens,  viens,  ma  petite  bête,  lui  disait-elle  d'une  voix  caressante, 
n aie  pas  peur,  nous  n'allons  pas  encore  te  manger;  tu  prendras  pendant 
quelque  temps  l'air  de  la  basse-cour.  Miss  Anna  s'est  trompée  en  t'appor- 
tant ici,  on  voit  qu'elle  n’a  jamais  tenu  un  canard  vivant Quelle  jolie 

couleur!  ajoutait-elle  en  lissant  les  plumes,  cela  ne  vous  donne  pas  envie 
de  le  peindre  ? 

— Si,  mais  votre  portrait  ? 

— Qu'allez-vous  faire  si  je  vous  donne  une  séance  ? 

La  pensée  était  claire  et  je  dis,  non  sans  quelque  regret  : 


7« 


ROSA  BONHEUR 


— Suivant  votre  conseil  je  préparerai  sur  une  feuille  le  dessin  de 
votre  tête  dans  le  mouvement  du  portrait.  Voudrez-vous  ensuite  poser  ? 

— Volontiers,  ce  sera  vers  trois  heures. 

Pendant  la  séance,  nous  avons  peu  parlé;  je  me  suis  appliquée  à 
dessiner  du  mieux  que  j'ai  pu,  car,  à plusieurs  reprises,  Rosa  Bonheur 
m'avait  reproché  un  manque  de  précision  dans  les  détails.  J'avais  épinglé 
à mes  cheveux  une  feuille  de  papier  pour  protéger  mes  yeux  contre  la 
lumière  crue,  afin  de  mieux  observer  les  traits  de  mon  modèle,  assis  à 
contre-jour.  Rosa  Bonheur  m'observait  d'un  œil  un  peu  malicieux. 
Il  paraît  que  mon  nez  dépassait  la  feuille  de  papier.  Cela  l'amusa  extrê- 
mement. 

— Que  vous  êtes  drôle,  Anna,  j ai  envie  de  faire  votre  caricature. 
Passez-moi  votre  calepin,  de  la  sorte  nous  travaillerons  toutes  deux.  Ce 
que  je  ferai  sera  comique. 

Elle  se  mit  à dessiner  tout  en  continuant  de  rire.  Bien  que  ce  fût  à 
mes  frais,  je  ne  songeais  qu'à  m’en  féliciter,  cela  ne  donnait-il  pas  à son 
visage  l'expression  vive,  spirituelle  et  mordante  que  j'étais  si  désireuse 
de  reproduire.  De  temps  en  temps  même,  je  fermais  les  yeux  pour 
graver  dans  mon  esprit  cet  éclair  de  gaieté.  Au  moment  où  j'apportais 
le  plus  d'ardeur  à ma  besogne,  Rosa  Bonheur  se  leva  en  disant  : 

— C'est  assez  pour  aujourd'hui  ; j'ai  fini.  Voilà  votre  portrait  ; ce 
n'est  pas  mal,  n'est-ce  pas? 

Elle  tendait  la  caricature.  Toutes  les  deux  nous  partîmes  de  rire. 
Puis  elle  se  mit  en  face  de  mon  dessin  pour  l'examiner  longuement.  Elle 
ne  riait  plus.  Mon  cœur  battait  très  fort.  Qu'allait-elle  dire?  Enfin,  elle 
se  retourna  et  déclara  avec  un  sourire  : 

— C'est  d'un  sentiment  charmant,  tout  à fait  artistique.  C'est  plein 
de  vie,  je  vous  le  dis  sincèrement.  11  faut  montrer  ce  dessin  à vos 
maîtres.  Ils  en  seront  contents. 

Encore  émue  de  ces  éloges,  j’étais  mieux  à même,  le  soir,  d'accepter 
gaiement  les  taquineries  de  la  bonne  artiste  sur  ma  gaucherie  du  matin. 

— Je  vois  que  vous  n'avez  jamais  eu  de  basse-cour.  A Paris,  du 
reste,  c'est  difficile. 

— Détrompez-vous,  mademoiselle,  dans  la  rue  d’Assas,  nous  avions 
un  jardin  où  il  y avait  quatorze  arbres.  Cela  nous  semblait  presque  la 
campagne.  Nous  avions  une  poule  apprivoisée  ; elle  se  laissait  caresser 
de  la  meilleure  grâce  du  monde,  et  lorsque  finalement  il  nous  fallut  la 
mettre  au  pot,  mes  sœurs  et  moi  nous  ne  pûmes  nous  résoudre  à en 
manger. 

Rosa  Bonheur  s'amusa  beaucoup  de  cette  histoire  de  poule.  Elle 


ROSA  BONHEUR 


79 


avait  suivi  mon  récit  avec  une  attention  très  vive;  son  visage  en  paraissait 
tout  rajeuni.  Je  me  doutais  bien  que  mon  anecdote  devait  réveiller  dans 
sa  mémoire  de  plaisants  souvenirs  de  jeunesse.  Elle  me  raconta  aussitôt, 
en  effet,  l'histoire  d'une  dinde  et  celle  d'un  singe  qu  elle  avait  eus. 


ROSA  BONHEUR 
Dessin  par  Anna  Klumpkc. 


— Ce  dernier  était  un  petit  diable,  un  vrai  touche-à-tout;  il  volait 
le  sucre  de  mon  verre  d'eau,  non  pas  pour  le  manger,  mais  pour  le 
mettre  dans  la  veilleuse.  N'ai-je  pas  eu  la  malencontreuse  idée  d'entre- 
prendre de  faire  son  éducation?  Il  acquit  ainsi  la  manie  d'imiter  ce 
qu  il  me  voyait  faire,  et  tout  particulièrement  de  manier  ma  palette  et 


8o 


ROSA  BONHEUR 


mes  pinceaux,  aussi  avais-je  une  peur  bleue  chaque  fois  qu'il  entrait 
dans  mon  « sanctuaire  »,  tant  je  craignais  qu'il  ne  barbouillât  mes 
toiles.  Lorsque  Nathalie  ou  moi  nous  le  grondions,  il  nous  faisait  des 
pieds  de  nez.  Ne  pouvant  triompher  de  ses  caprices,  je  l'ai  donné  au 
Jardin  des  Plantes,  où  j'ai  eu  plusieurs  fois  le  plaisir  de  le  voir  gambader 
dans  la  grande  cage. 

Après  dîner,  Rosa  Bonheur  m'a  montré  quelques  daguerréotypes 
pris  d'après  elle  lorsqu'elle  était  toute  jeune  fille. 

— J'ai  bien  changé,  n'est-ce  pas,  mais  j'ai  toujours  conservé  l'habi- 
tude de  porter  les  cheveux  courts;  je  ne  les  avais  pas  plus  abondants 
qu'ils  ne  sont  maintenant  ; mais,  au  lieu  d'être  blancs,  ils  étaient  brun 
foncé,  avec  quelques  reflets  rouges.  Je  vous  donne  ces  épreuves,  les 
voulez-vous  ? 

— Vraiment,  vous  me  les  donnez? 

— Que  voulez-vous  que  j'en  fasse,  elles  seront  très  bien  entre  vos 
mains;  j’aime  mieux  que  vous  les  ayez.  Bonsoir,  demain  je  vous  don- 
nerai une  séance. 


Mercredi,  1 3 juillet. 

Ce  matin,  Rosa  Bonheur  m a emmenée  avec  elle  en  forêt. Tandis  que 
Panthère  allait  au  pas,  le  long  d une  allée  délicieuse,  mademoiselle  m a 
questionnée  sur  les  relations  que  j'avais  à Boston.  Après  quoi  elle  m'a  dit  : 

— Vous  avez  autant  de  bons  amis  en  France;  moi  la  première, 
car  je  vous  aime  beaucoup.  Vous  est-il  agréable  que  je  le  dise.  Et  vous, 
m'aimez-vous  un  peu,  Anna  ? 

— Chère  mademoiselle 

— Je  le  vois  bien.  Pour  mon  compte,  je  vous  ai  toujours  porté  beau- 
coup de  sympathie. 

A notre  retour,  Rosa  Bonheur  m'a  donné  une  séance  pour  me  per- 
mettre de  terminer  le  dessin.  L'ayant  examiné  : 

— Laissez-le  comme  cela,  dit-elle,  il  est  très  bien  et  peut  vous  servir 
pour  la  peinture. 

— Je  réclame  encore  dix  minutes  pour  terminer  l’oreille,  si  vous 
le  voulez  bien,  M.  Tony  en  sera  plus  satisfait. 

— Ah!  dit-elle  d'un  ton  moqueur,  je  vois  que  vous  persistez  à pré- 
férer ses  conseils  aux  miens Mais  vous  avez  raison,  poursuivit-elle 

un  peu  nerveusement,  seulement  quand  la  « grande  Rosa  Bonheur  » 
vous  dit  : « Laissez  le  dessin  comme  cela,  il  est  très  bien  »,  il  me  semble 
que  cela  doit  vous  suffire.  Du  reste,  la  séance  est  terminée,  faites  ce  que 
vous  voudrez,  je  monte  travailler. 


ROSA  R O N 1 1 F.  I T R 


8 1 


J'ai  blessé  involontairement  l’amour-propre  de  mon  modèle  et  j’en 
suis  profondément  désolée;  mais  que  faire? 

Dans  l’après-midi,  tout  en  caressant  un  chat  que  venait  de  lui  appor- 
ter Ml,e  Bellan,  Rosa  Bonheur  n'a  pu  se  garder  de  me  dire  : 

— Regarde/  comme  il  est  bien  marbré.  Si  vous  saviez  peindre  les 
animaux,  ce  serait  un  modèle  plus  docile  que  moi,  n'est-ce  pas? 

— C'est  bien  vrai,  pensais-je,  sans  toutefois  oser  répondre. 

Jeudi,  14  juillet. 

Rosa  Bonheur  semblait  nerveuse  ce  matin,  et  m'a  déclaré  que  je  ne 


LE  CHAT  ET  LA  SOURIS. 
Dessin  de  Rosa  Bonheur. 


devrais  pas  compter  sur  elle  aujourd'hui.  Je  n’ai  rien  répondu.  Combien 
je  regrette  de  n'avoir  pas  suivi  les  conseils  de  mon  cher  maître.  Si  j’avais 
un  atelier  à Moret,  je  ne  serais  pas  aussi  cruellement  embarrassée.  Pour- 
quoi toutes  ces  études  préliminaires?  puisque  la  tête  du  grand  portrait 
est  presque  achevée  ? Sans  doute,  Rosa  Bonheur  est  charmante  vis-à-vis 
de  moi;  mais,  je  le  comprends,  les  séances  l’ennuient.  Je  vais  les  inter- 
rompre et  retourner  chez  ma  mère,  que  j'ai  peu  vue  depuis  mon  retour 
en  France. 

Au  dîner,  j'ai  fait  part  de  ma  décision  à Rosa  Bonheur.  Elle  n'a  rien 
objecté  sur  l'instant,  mais  dans  le  cours  de  la  soirée,  en  m'offrant  un 
bleuet  détaché  d'une  grosse  botte  que  le  jardinier  venait  d'apporter,  elle 
m'a  dit  affectueusement  : 


82 


ROSA  BONHEUR 


— Ma  mauvaise  humeur  s'est  envolée  dans  les  nuages.  Je  ne  veux 
pas  que  vous  partiez  ; demain  je  vous  donnerai  une  séance. 

Vendredi,  i5  juillet. 

Mon  dessin  se  trouvant  calqué  et  mis  sur  la  toile,  Rosa  Bonheur 
m'a  donné  la  séance  promise. 

J'ai  commencé  de  peindre  la  tête  d'étude.  Mademoiselle  en  a semblé 
satisfaite,  si  bien  qu'à  la  fin  de  la  séance  elle  m'a  dit  : 

11  faudra  que  vous  me  donniez  cette  étude,  car  je  serais  contente 
d'avoir  quelque  chose  de  vous. 

— Je  serai  bien  plus  satisfaite  encore  de  vous  l'offrir,  car  votre 
désir  me  rend  toute  fière,  mademoiselle  ; je  crains  même  qu'il  ne  me 
fasse  ridiculement  ambitieuse.  Imaginez  que  je  rêve  déjà  de  voir  ce 
dessin  près  d'une  de  vos  œuvres,  dans  quelque  musée 

Je  m'attendais  à la  voir  sourire.  C'est  au  contraire  avec  un  sérieux 
presque  attendri  que  Rosa  Bonheur  répondit  : 

— Mai  s ce  serait  très  bien.  Comme  cela,  nous  serions  toujours 
l une  à côté  de  l'autre.  Et  quand  vous  viendrez  me  rejoindre  là-haut, 
— ses  yeux  se  levèrent  vers  le  ciel.  — ma  mère  et  ma  chère  Nathalie 

vous  tendront  la  main Que  la  vie  est  triste!  Ah!  j'aurai  bien  de  la 

peine  le  jour  où  vous  ne  serez  plus  avec  moi  ; je  me  sentirai  si  seule!  Je 
n'aurai  plus  mon  Anna  ! 

— Mais,  mademoiselle,  repris-je  en  lui  prenant  la  main,  je  revien- 
drai l'année  prochaine,  au  mois  dé  niai;  d ici  là,  vous  aurez  le  temps 
d'avancer  quelques-uns  de  vos  beaux  projets  de  composition. 

Je  posai  mes  lèvres  sur  la  main  fine  que  je  tenais  entre  les  miennes, 
et  la  lui  montrant,  j'ajoutai  ; 

— Permettez-moi  de  vous  demander  un  moulage  de  cette  main 
qui  a tant  travaillé  et  qui  a exécuté  de  si  belles  œuvres  : ce  sera  mon 
talisman,  car  je  suis  convaincue  que  la  main,  tout  comme  le  regard, 
porte  l'empreinte  indélébile  de  l'âme.  Elle  dénonce  le  caractère  et  la 
volonté.  J'espère  réussir  à bien  interpréter  la  vôtre  dans  mon  portrait. 

— La  main  est  en  effet  un  symbole  vivant  de  notre  être,  un  indice 

de  la  vie  que  nous  menons le  fais  des  vœux  sincères  pour  votre 

bonheur  et  votre  succès.  Je  vous  aime  comme  si  vous  étiez  ma  fille, 
mon  enfant  ! 

Elle  m'embrassa,  en  ajoutant  ; 

— Dites  demain  à votre  mère  que  cela  me  rajeunit  le  cœur  de  vous 
avoir  ; mais  ne  restez  pas  à Paris,  revenez  le  soir  ; je  poserai  sûrement 
dimanche. 


ROSA  BONHEUR 


83 


Dimanche,  1 7 juillet. 

Je  suis  rentrée  hier  soir,  avec  un  peu  de  regret  de  n'avoir  pu 
demeurer  plus  longtemps  près  de  ma  mère  et  de  mes  sœurs.  Rosa  Bon- 
heur a semblé  heureuse  de  me  revoir  ; elle  m a questionnée  affectueuse- 
ment sur  celles  que  je  venais  de  quitter. 


LA  MÈRE  DE  ROSA  BONHEUR. 
Dessin  de  Raimond  Bonheur. 


De  bonne  heure,  ce  matin,  elle  m a emmenée  en  forêt  et  m a beau- 
coup parlé  de  son  père  et  de  sa  mère.  Rentrée  à la  maison,  elle  est 
allée  dans  un  coin  obscur  de  son  atelier  et  en  a retiré  le  portrait  d'une 
jeune  femme  : 

— C'est  ma  mère  peinte  par  mon  père,  me  dit-elle  d’une  voix  émue. 
II  y a beaucoup  de  choses  en  vous  qui  me  la  rappellent.  11  me  semble 


s4 


RO  SA  B O N H K U R 


que  je  vois  sur  cette  toile  l'ovale  de  votre  ligure  et  l'expression  de  vos 
yeux.  Mettez-vous  à côté,  que  je  compare. 

Elle  me  regarda  longuement.  Ouvrant  alors  un  carton,  elle  en  tira 
un  dessin  : 

— Voici  encore  ma  mère  dans  un  costume  landais;  c’est  presque 
votre  profil.  Montrez-moi  la  photographie  que  j’ai  prise  de  vous  l’autre 
jour  ? 

Il  y eut  un  moment  de  silence.  Au  lieu  de  replacer  la  toile  au  fond 
de  l'atelier,  lace  au  mur,  Rosa  Bonheur  la  disposa  sur  un  chevalet  en 
disant  : 

— Je  tiens  beaucoup  à ce  portrait;  que  de  fois  ma  mère  m’a  pro- 
tégée au  cours  de  ma  vie.  — Sa  voix  prenait  un  ton  de  tristesse  très 
grande.  — Je  ne  pourrai  vous  poser  aujourd'hui,  poursuivit-elle,  laites 
ce  que  vous  voudrez.  Je  viendrai  vous  voir  vers  trois  heures. 

Une  fois  de  plus,  en  dépit  des  promesses,  il  fallait  me  résigner  à me 
passer  de  modèle.  Je  me  mis  aux  accessoires.  Lorsque  Rosa  Bonheur 
vint  me  retrouver,  elle  dit  à peine  quelques  mots  de  mon  travail, 
alluma  une  cigarette,  s’étendit  sur  la  chaise  longue  et  se  mit  à contempler 
sa  Foulaison. 

— Ne  finirez-vous  pas  votre  toile  pour  l'Exposition  de  1900?  deman- 
dai-je. 

— Je  le  voudrais  bien,  mais  il  me  faut  un  peintre  en  bâtiment  pour 
couvrir  le  ciel. 

— Un  peintre  en  bâtiment,  y pensez-vous,  mademoiselle  ? 

— Pourquoi  pas,  il  montera  plus  facilement  que  moi  sur  les 
planches,  et,  pendant  que  le  ciel  sera  encore  frais,  je  finirai  les  détails 
dans  la  pâte.  Un  peintre  en  bâtiment  peut  très  bien  faire  ce  travail,  vous 
ne  le  croyez  pas  ? 

— Mademoiselle,  répliquai-je,  voulez-vous  que  je  sois  votre  peintre 
en  bâtiment?  doute  boiteuse  que  je  sois,  et  malgré  qu’il  me  faille  une 
canne  pour  marcher,  je  suis  assez  alerte  pour  grimper  sur  n’importe 
quel  échalaudage.  Si  jamais  l'envie  vous  prend  de  m’engager,  faites-moi 
revenir  d'Amérique. 

— Ma  chère  Anna,  c’est  entendu,  je  vous  ferai  venir  exprès.  Si  ma 
Nathalie  avait  vécu,  j'aurais  terminé  la  Foulaison  ; elle  aussi  voulait 
taire  ce  que  vous  me  proposez;  elle  était  si  dévouée  à ma  gloire!  elle 
avait  tant  d'ambition  pour  moi! 

Continuant  notre  conversation  sur  la  Foulaison,  je  demandai  à Rosa 
Bonheur  si  elle  était  d'avis  que,  dans  un  tableau,  les  détails  dussent  être 
bien  poussés. 


ROSA  BONHEUR 


85 

— Ah!  oui,  j aime  à exécuter  les  détails;  mais  il  faut  toujours 
au  premier  plan  sacrifier  le  deuxième,  qui  doit  rester  relativement  dans 
le  lointain,  quoiqu  il  puisse  être  terminé  sans  pour  cela  nuire  à l'en- 
semble  

— Oh!  mademoiselle,  dis-je  en  l'interrompant,  permettez-moi  de 
fixer  une  expression  que  je  vois  sur  votre  figure. 

— Ce  qui  n est  pas  cherché,  lit-elle  avec  un  sourire,  est  souvent 
beaucoup  mieux  que  ce  qui  lest.  Il  y a un  vieux  proverbe  français  qui 
dit  que  le  style  c'est  1 homme;  cela  veut  dire  qu’on  traduit  sa  nature 
dans  ce  qu  on  écrit  et  dans  ce  qu  on  peint. 

— Voyons  ce  que  vous  avez  fait,  dit-elle  en  se  levant  après  un  long 
moment  ; c est  fini,  n est-ce  pas  ? car  il  lait  trop  chaud  pour  poser 
davantage. 

Elle  était  devant  ma  toile. 

— Mais  c'est  bien,  Anna,  voici  ce  que  j'appelle  dessiner,  et  si  Dieu 
veut  entendre  ma  prière,  c'est  moi,  Rosa  Bonheur,  qui  vous  prédis  que 
vous  deviendrez  une  très  grande  artiste. 

— Que  vous  êtes  bonne  de  me  dire  cela.  Comme  vous  me  rendez 
heureuse,  répondis-je  émue. 

Elle  s'approcha  de  moi  : 

— Si  vous  saviez  comme  vous  me  rajeunissez,  Anna.  Comme  je 
suis  heureuse  de  voir  que  vous  m’aimez,  non  seulement  pour  mon  art, 
mais  aussi  pour  moi-même. 

— Chère  mademoiselle,  je  ne  puis  vous  exprimer  l'admiration  que 
j'ai  pour  vous  et  pour  tout  ce  qui  est  sorti  de  vos  mains.  C’est  un  culte 
auquel  je  resterai  toujours  fidèle 

— Vous  m'attendrissez Qui  sait,  peut-être  en  voyant  la  tristesse 

que  j’ai  au  cœur,  ma  chère  Nathalie  s'est-elle  dit  : « Il  faut  que  j’envoie 

à ma  chère  Rosa  une  amie  sincère  » le  vous  aime  beaucoup,  Anna, 

et  votre  vieille  amie  deviendra  une  mère,  une  sœur  pour  vous.  Et  vous, 

vous  deviendrez  une  grande  artiste  comme  moi,  je  vous  le  prédis 

Descendons  au  jardin. 

Au  moment  où  nous  sortions,  une  voix  criarde  s'éleva  qui  appelait  : 
Rosa  ! Rosa  ! 

— C’est  Coco  qui  réclame  son  morceau  de  sucre  quotidien.  — Coco 
était  un  superbe  ara,  rouge  et  bleu,  qui  s’était  rappelé  à l’attention  de 
Rosa  Bonheur  en  l'apercevant.  — Je  n’ose  pas  trop  m’approcher  de 
son  grand  bec,  poursuivit-elle,  car  mes  efforts  pour  l’apprivoiser  n'ont 
pas  été  très  heureux  jusqu’ici.  Il  me  lient  encore  rancune  d'une  correc- 
tion que  je  lui  ai  administrée  un  jour  qu’il  avait  failli  me  saisir  le  doigt. 


86 


ROSA  BONHEUR 


Cependant,  ce  petit  sauvage  possède  beaucoup  de  talents  de  société. 
Il  prononce  à merveille  les  commandements  militaires  : « Portez  armes! 
un,  deux,  trois!  » Il  imite  le  bruit  du  tambour  d'une  façon  remar- 
quable.  Lorsqu’il  va  pleuvoir,  il  ne  cesse  de  jacasser  et  continue  de 
bavarder  aussi  longtemps  que  dure  la  pluie.  C est  un  aussi  bon  prophète 
que  Mathieu  Landsberg. 

Tout  proche  de  l’ara  s'élevait  une  grande  cage  : Rosa  Bonheur 
l'entr’ouvrit  et  donna  quelques  caresses  à une  tourterelle  blanche  dont 
elle  n'avait  pas  à craindre  les  coups  de  bec. 

— Elle  me  connaît  bien,  c'est  une  vieille  amie,  elle  a près  de  trente 
ans.  Que  de  souvenirs  elle  vous  conterait  si  elle  avait  la  parole  ! Elle 
a été  l'amie  de  mes  chiens,  de  mon  aigle  et  de  tous  mes  chats. 

Lundi,  1 8 juillet. 

Il  fait  32  degrés  de  chaleur  ! 

— Je  ne  puis  vous  poser  encore  aujourd'hui,  me  dit  Rosa  Bonheur. 
Eaites-moi  une  petite  pochade  de  vous-même,  cela  me  fera  plaisir.  Je 
monte,  car  j'ai  à retoucher  un  dessin  pour  M.  Tedesco. 

Ces  perpétuelles  remises  au  lendemain  me  contrarient  plus  que  je 
ne  le  saurais  dire  et  je  n'ai  pas  été  maîtresse  de  dissimuler  une  petite 
moue  de  mécontentement,  après  le  déjeuner,  en  voyant  Rosa  Bonheur 
se  mettre  à écrire.  Elle  s'en  est  aperçue,  mais  la  manière  dont  elle  s'est 
excusée  me  laisse  encore  pleine  d’attendrissement  à l'heure  où  je 
trace  ces  lignes. 

— Si  je  ne  peux  vous  servir  de  modèle,  c'est  parce  que  j'écris  à votre 
mère,  me  dit-elle  en  même  temps  qu  elle  achevait  sa  lettre.  Asseyez- 
vous  auprès  de  moi. 

Et  l’excellente  femme  me  lut  ce  qui  suit  : 


Chère  madame  Klumpke, 


By,  le  18  juillet  1898. 


J’éprouve  le  plaisir  de  venir  vous  dire  combien  je  me  suis  attachée  de 
l’ânie  et  du  cœur  à votre  tille,  mademoiselle  Anna,  qui  est  un  ange  de  bonté. 
Malgré  mon  âge,  car  je  suis  plus  vieille  que  vous-même,  mon  cœur  est  resté 
affectueux,  comme  était  du  reste  celui  de  la  mère  adorée  que  j’ai  perdue  à l'âge 
de  onze  ans. 

J’ai  aussi  perdu  une  amie  qui  était  mon  ange  gardien  et  depuis  je  luttais 
entre  le  désir  de  quitter  la  terre  et  celui  d’y  laisser  encore  quelques  preuves 
du  talent  que  Dieu  m’a  accordé,  et  voici  que  les  nobles  âmes  que  j’aime  tou- 
jours, quoique  n’habitant  plus  ce  monde,  m’envoient  une  amie  et  en  même 
temps  votre  affection,  je  l’espère,  et  j’en  ai  même  la  certitude.  Je  suis  heureuse 


1 1 .f 

Bi 


TIGRE  ROYAL  DANS  LA  JUNGLE 


ROSA  BONHEUR 


87 


et  fière  que  cette  affection  me  rapproche  d’une  famille  que  j’estime  si  haut  et 
d’une  mère  comme  vous,  qui  l’avez  formée  pour  l’honneur  et  le  travail.  Aussi 
je  vous  respecte,  et  vous  pouvez,  chère  Madame,  avoir  confiance  en  l’honneur 
et  en  la  sainteté  de  ma  profonde  affection  pour  votre  fille. 

Permettez-moi  de  vous  embrasser  comme  si  j’étais  la  soeur  de  vos  enfants. 

Votre  vieille  enfant, 

Rosa  Bonheur. 


Mardi,  19  juillet. 

Quelque  touchée  que  je  sois  des  sentiments  exprimés  dans  la  lettre 
de  Rosa  Bonheur  à ma  mère,  mes  vœux  sont  loin  d’être  comblés, 
puisque  je  ne  puis  avancer  mon  travail,  faute  de  bonne  volonté  de  la 
part  du  modèle.  Et  voici  qu'à  l'inverse  de  mon  désir  même,  et  comme 
en  manière  de  gageure,  mademoiselle  m a engagée  ce  matin  à terminer  la 
petite  pochade  d'après  moi-même  qu'elle  m’avait  demandée  hier.  Faire 
mon  propre  portrait  ! est-ce  donc  pour  cela  que  je  suis  venue  de  Boston. 
Voilà  qui  ne  m’enchantait  guère  : je  me  mis  à l'œuvre  néanmoins. 

Pendant  que  des  yeux  je  cherchais  mes  traits  dans  la  glace  accrochée 
devant  mon  chevalet,  la  vue  du  portrait  de  la  mère  de  Rosa  Bonheur 
vint  inopinément  les  distraire,  et  ma  pensée  s'attacha  à la  ressemblance 
que  la  vieille  artiste  prétendait  voir  entre  ce  portrait  et  moi.  Si  je 
tirais  parti  de  cette  similitude  plus  ou  moins  grande  des  lignes  du 
visage,  pour  refaire  ce  portrait  à contre-jour?  J’arrangeai  aussitôt  ma 
coiffure  à la  manière  de  celle  que  Raimond  Bonheur  avait  peinte,  je 
pris  la  même  pose;  l'éclairage  seul  était  différent. 

Vers  onze  heures,  Rosa  Bonheur  entra  dans  l'atelier,  non  sans  une 
certaine  surprise  de  me  voir  ainsi  transformée.  Elle  n'en  chercha  pas 
longtemps  la  cause. 

— Ah!  que  c'est  gentil  à vous!  Que  votre  intention  est  bonne, 
s’écria-t-elle  en  prenant  ma  petite  étude. 

Elle  se  mit  alors  à me  parler  de  la  femme  tendrement  aimée  dont 
l'image  était  sous  nos  yeux. 

— Ma  mère  était  fort  jolie.  Au  soleil,  ses  cheveux  bruns  semblaient 
couleur  de  cuivre.  Mon  père  n'a  su  mettre  que  de  la  tristesse  sur  son 
visage Votre  pochade  me  plaît  beaucoup. 

Ap  rès  le  déjeuner,  je  terminai  donc  ma  pochade,  mais  j'attendis 
vainement  que  Rosa  Bonheur  vînt  poser  pour  le  grand  portrait  dont  elle 
avait  tourné  la  face  contre  la  muraille. 

— Il  faut  oublier  votre  travail,  avait-elle  dit,  et  le  revoir  avec  un 
œil  frais.  Vous  ne  le  reprendrez  que  lorsque  je  vous  le  permettrai. 


88 


R OSA  BONHEUR 


Après  cela,  comment  demander  des  séances? 

Vers  deux  heures,  elle  m'a  priée  de  monter  avec  elle  au  second  étage, 
pour  voir  son  travail  de  la  matinée. 

— Voici,  dit-elle,  un  fusain  que  mes  amis  les  Tedesco  ont  ramassé 
dans  une  vente  pour  pas  grand’chose,  en  dépit  de  ma  signature.  Ils  me 
l'ont  apporté  pour  que  je  le  retape.  C'est  ce  que  je  fais,  mais  ni  par 
amusement  ni  par  intérêt  : par  pur  souci  de  ma  réputation.  Car  je 
déteste  rafistoler  ces  vieilles  croûtes.  N'est-ce  pas  que  c'est  mauvais? 
Soyez  franche,  j'y  tiens. 

— Je  trouve,  répondis-je  avec  hésitation,  que  vos  bruyères  sont  un 
peu  rouges Mais  oserai-je  vous  critiquer? 

Sans  me  répondre  directement,  elle  dit  : 

— Après  ma  nomination  comme  officier  de  la  Légion  d'honneur, 
j'ai  tenu  à reprendre  ma  place  au  combat  : ainsi  que  noblesse,  talent 
oblige.  Or,  depuis  quelques  années,  il  s'était  déclaré  parmi  les  artistes 
un  mouvement  en  faveur  du  pastel.  Je  n'ai  pas  voulu  rester  étrangère  à 
ce  courant  ; il  me  rappelait  des  maîtres  admirés  dans  ma  jeunesse,  au 
musée  du  Louvre,  sans  pourtant  que  j'aie  jamais  pris  une  seule  leçon 
de  ce  genre.  Cependant  l'idée  que  l'art  est  un,  quoique  divers,  m'a 
encouragée  à me  lancer  à corps  perdu  dans  cette  spécialité.  J'ai  donc 
fait  quatre  grands  pastels,  qui  ont  été  exposés  l'année  dernière  à la  galerie 
Georges  Petit.  A mon  vif  étonnement,  j'ai  aujourd’hui  le  droit  de  dire, 
comme  le  héros  de  Corneille  : « Mon  premier  coup  d’essai,  ce  fut  un 
coup  de  maître.  » Tenez,  voici  la  photographie  du  Parc  aux  moutons, 
celles  des  Bisons  dans  la  neige , du  Cerf  dans  la  brume.  Cela  vous  plaît-il  ? 

Je  ne  songeai  pas  à dissimuler  mon  admiration. 

— Vous  voyez  que  votre  vieille  amie  ne  manque  pa>  de  poésie  ! 

Croyant  voir  dans  ces  paroles  quelque  chose  comme  un  reproche, 
je  répondis  un  peu  confuse  : 

— Vous  ai-je  froissée  par  mon  observation  de  tout  à l’heure  ? Je 
n’aurais  pas  dû  vous  critiquer. 

— 'Tout  au  contraire,  reprit-elle,  vous  m'avez  témoigné  là  un  senti- 
ment de  sincère  amitié.  Je  veux  vous  donner  ces  trois  photographies, 
après  y avoir  mis  une  dédicace.  Lt  maintenant,  allez  travailler. 

A six  heures,  Posa  Bonheur  est  entrée  comme  un  ouragan  dans 
l'atelier  : 

— Je  suis  contrariée,  c'est  une  journée  de  perdue,  j'ai  abîmé  cette 
méchante  croûte;  j'ai  envie  de  me  faire  sauter  la  cervelle. 

— Attendez  que  le  portrait  soit  terminé,  fis-je  en  riant. 

— Je  suis  en  nage,  j’ai  envie  de  me  noyer. 


CERF  DANS  LA  BRUME. 

Pastel,  par  Rosa  Bonheur.  (Exposé  en  1897  à la  Galerie  Georges  Petit.) 


12 


9o 


ROSA  BONHEUR 


— Comme  Ophélie  ? Il  me  semble  que  la  mort  la  plus  digne  d'une 
grande  artiste,  d'une  Rosa  Bonheur,  c'est  d'expirer  comme  le  Titien,  le 
pinceau  à la  main. 

— C'est  vrai,  fit-elle  en  relevant  fièrement  la  tête,  mais  venez  voir 

combien  j'ai  raison  d'être  contrariée N'est-ce  pas  que  j'ai  abîmé  cette 

croûte  ? 

Rosa  Bonheur  avait  tout  simplement  transformé  la  « vieille  croûte  » 
en  un  pastel  délicieux. 

— N 'êtes-vous  pas  d’avis,  fis-je  en  riant,  que  les  grands  artistes  font 
toujours  bien  quand  ils  sont  mécontents  d’eux-mêmes  ? 

Elle  me  répondit  avec  un  sourire  : 

— Je  vois  que  vous  avez  l'œil  juste,  je  reprends  de  l'énergie.  Ah  ! 
je  désirerais  faire  encore  tant  de  belles  choses. 

— Pourquoi  ne  les  feriez-vous  pas?  répliquai-je. 

Elle  ne  répondit  rien. 


Mercredi,  20  juillet. 

Ce  matin,  malgré  l'averse,  Rosa  Bonheur  est  sortie  avec  Panthère, 
son  domestique  et  ses  deux  chiens.  Elle  est  rentrée  à neuf  heures,  toute 
trempée. 

— Oh  ! ce  n'est  rien,  dit-elle,  je  me  suis  promenée  sous  la  pluie. 
L’effet  de  cette  atmosphère  grise  était  ravissant.  Montez  avec  moi,  nous 
allons  faire  du  feu  pour  me  sécher. 

Pendant  que  la  flamme  pétillait^ dans  l'àtre,  elle  a pris  à la  main  son 
travail  d'hier. 

— Le  pastel  pour  M.  Tedesco  est  terminé,  je  n'y  touche  plus.  Je 
vais  travailler  à mes  bœufs  rouges. 

Il  y avait  auprès  d'elle  une  étude  de  cheval. 

— Ceci  vous  plaît-il  ? demanda-t-elle.  Faites-moi  donc  une  copie 
de  ce  cheval,  je  veux  voir  comment  vous  vous  en  tirerez.  Je  vous  don- 
nerai le  mien  et  je  garderai  le  vôtre.  Je  vous  mettrai  aussi  une  dédicace. 
Je  veux  que  vous  avez  un  souvenir  de  moi. 

— C'est  trop,  beaucoup  trop! 

— Vous  voulez  donc  me  froisser?  Quand  vous  serez  à Boston,  ma 
chère  Anna,  vous  penserez  bien  quelquefois  à moi  ; vous  ne  m'oublierez 
pas  tout  à fait,  n'est-ce  pas  ? 

— Comment  pourrai-je  jamais  vous  oublier,  mademoiselle  ? Je  tra- 
vaillerai en  pensant  à vous  et  je  m'efforcerai,  par  mes  efforts,  de  mériter 
l'intérêt  que  vous  me  témoignez. 


ROSA  BON  HEU  R 


9* 


Jeudi,  2 i juillet. 

Enfin,  j ai  pu  avoir  une  petite  séance  après  la  promenade  en  forêt. 

M.  I edesco  est  venu.  11  a été  surpris  de  voir  que  je  fais  encore  des 
études,  alors  que  la  tête  du  grand  portrait  est  presque  achevée.  Ah!  s il 
savait  à quel  point  c'est  malgré  moi. 

Il  nous  a fait  signer  nos  notices  pour  1 Exposition  de  Pittsburg.  Je 
me  demande  avec  anxiété  si  je  parviendrai  à terminer  mon  portrait  à 


CHEVAL  Al  PATURAGE,  PAR  ROSA  BONHEUR. 


temps.  Il  ne  reste  que  quelques  semaines  d'ici  la  date  d'expédition;  les 
mains  sont  à peine  ébauchées  et  il  faut  bien  que  la  toile  sèche. 

Après  le  départ  de  M.  Tedesco,  Rosa  Bonheur  m'a  dit  : 

— Je  ne  fais  pas  trop  de  frais  pour  les  messieurs,  ni  vous  non  plus, 
mais  vous  plaisez  sans  chercher  à plaire. 

Parlant  ensuite  de  la  tète  d'étude  peinte  : 

— Vous  me  la  donnerez,  n'est-ce  pas  ? je  l'aime  mieux  que  le  dessin, 
c’est  plus  personnel.  Il  y manque  peut-être  un  peu  de  pâte,  mais  cela 


9 2 


RO  SA  BONHEUR 


vient  joliment  bien.  Vous  l'enlèverez  avec  une  bonne  exécution  dans  le 
grand  tableau.  Demain,  cependant,  je  veux  travaillera  mes  bœufs  rouges. 

Car  Rosa  Bonheur  est  en  pleine  période  d'inspiration  depuis  quelques 
jours,  et  il  me  semble  que,  si  elle  me  facilite  peu  l'achèvement  de  mon 
travail,  c'est  apparemment  qu’elle  n’entend  pas  perdre  des  heures  pré- 
cieuses. Aussi  bien  suis-je  résolue  à interrompre  mon  séjour  à Bv,  sous 
prétexte  de  montrer  son  portrait  à M.  Tony,  après-demain  samedi,  jour 
de  réception.  Rosa  Bonheur  a consenti  et  m'a  promis  de  poser  encore 
une  fois  avant  mon  départ. 


Vendredi,  22  juillet. 

Rendant  notre  promenade  en  forêt,  Rosa  Bonheur  m'a  dit  : 

— Est-il  réellement  nécessaire  que  vous  alliez  demander  conseil  à 
M.  Tony?  Vous  avez  donc  besoin  d'autres  avis  que  les  miens? 

Je  ne  répondis  rien  ; elle  ajouta  : 

— Je  croyais  que  votre  admiration  pour  moi  était  sincère;  mais  je 
m'aperçois  que  vous  n'avez  que  de  la  pitié  pour  votre  vieille  amie. 

— De  la  pitié  1 m'écriai-je,  j'ai  toujours  eu  une  fervente  admiration 
pour  vous,  mademoiselle,  et  pour  votre  talent  ; ce  serait  plutôt  de 
l'envie  que  je  devrais  ressentir  en  face  de  votre  gloire.  Depuis  que  je  suis 
ici,  à peindre  votre  portrait,  vous  êtes  si  bonne,  si  affectueuse  pour 
moi,  que  vous  me  faites  oublier  le  peintre  de  génie,  pour  ne  me  laisser 
aimer  que  la  femme.  C'est  votre  faute  si  parfois  j'oublie  la  distance  qui 
me  sépare  de  la  grande  artiste  à laquelle  je  devrais  davantage  d'égards... 

— Laissez  donc  là  votre  « grande  artiste  »,  fit-elle  avec  quelque 
impatience,  et  aimez-moi  pour  moi-même. 

— C est  ce  que  je  fais,  mais  vous  ne  voulez  pas  le  croire. 

— J’ai  été  tellement  adulée  à cause  de  mon  talent  qu'il  m'est  diffi- 
cile de  penser  que  je  suis  aimée  un  peu  pour  moi-même , mais  peut- 

être  que  vous , vous  êtes  sincère  ! 

— Je  le  suis,  croyez-moi.  Le  souvenir  des  jours  heureux  que  j'ai  eu 
le  privilège  de  passer  auprès  de  vous  restera  ineffaçable,  quelque  vaste 
que  soit  l'Atlantique  qui  nous  séparera  l'une  de  l'autre. 

Après  un  moment,  Rosa  Bonheur  arrêta  la  voiture. 

— Chère  Anna,  me  dit-elle,  je  voudrais  vous  faire  aimer  le  paysage, 

on  éprouve  tant  de  sensations  émouvantes  en  l'étudiant Dans  nos 

promenades  en  forêt,  je  m'aperçois  avec  plaisir  que  vous  savez  appré- 
cier les  tons  délicats  de  l’atmosphère  mystérieuse  du  matin.  Si  peu 
d artistes  ont  réussi  à rendre  cet  effet  ! Pourquoi  ne  vous  créez-vous  pas 
un  genre  nouveau  ? 


R O S A BONHEUR 


93 


Voyant  que  je  ne  répondais  pas,  elle  a promis  de  poser  l'après- 
midi. 

Le  déjeuner  pris,  après  m'avoir  offert  une  cigarette  et  recommandé 
de  la  fumer  sans  trop  faire  de  grimaces,  Rosa  Bonheur  m'a  dit  : 

— l âchez  de  me  copier  et  préparez  ensuite  votre  palette. 

Je  me  suis  empressée  d'aller  chercher  la  grande  toile  et  de 
l'installer  devant  mon 
illustre  modèle.  Encore  que 
j'aie  grand  désir  de  finir  la 
main  et  le  bras  droit,  et  que 
sa  blouse  facilitât  peu  ma 
besogne,  j'ai  hésité  â la  prier 
de  changer  de  costume,  et 
travaillé  en  silence,  tandis 
que  Rosa  Bonheur  se 
moquait  de  mon  admira- 
tion pour  M.  Tony  Robert- 
Fleury. 

— Cela  ne  va  pas  ? me 
demande-t-elle  ironique- 
ment tout  â coup. 

— Si,  mademoiselle, 
seulement,  je  vous  serais 
reconnaissante  de  mettre 
votre  - jaquette  ? Cela  me 
donnerait  l’effet  que  je  dé- 
sire reproduire. 

— Ah!  Miss  Anna,  que 
vous  êtes  extraordinaire  ! 

Pour  faire  ma  bouche,  mes 
yeux,  mes  cheveux,  il  faut 
que  je  mette  ma  jaquette.  Les  boutons  de  ma  jaquette  vous  donnent 
donc  de  l'inspiration  ? 

Cette  réflexion  un  peu  cruelle  et  que  je  ne  méritais  pas  me  fut 
pénible.  Quelques  larmes  que  je  ne  pus  retenir  tombèrent  sur  ma  palette. 

— Ah!  vous  pleurez,  Miss  Anna Alors,  venez  pleurer  sur  mon 

épaule,  si  cela  vous  soulage,  lit-elle  en  riant. 

— Riez  de  moi  si  vous  voulez,  répliquai-je.  J'ai  sans  doute  fort  peu 
d imagination,  mais  il  me  faut  toujours  avoir  l’ensemble  de  mon  tableau 
sous  les  yeux,  si  je  veux  travailler  avec  fruit. 


94 


ROSA  BONHEUR 


— Voilà  ce  que  c'est  de  n'avoir  pas  fait  assez  d'études,  l'imagina- 
tion ne  se  développe  pas.  Passez-moi  mon  costume  bleu  et  « piochez  » 
bien. 

A p rès  dîner,  je  me  suis  mise  à emballer  ma  toile;  ce  que  voyant, 
Rosa  Bonheur  m'a  ordonnée  de  la  laisser  ici  et  de  n’emporter  que  les 
études.  Elle  parlait  d'un  ton  un  peu  vexé  : 

— Est-ce  que  vous  dédaignez  mes  conseils  ? Avez-vous  plus  confiance 
en  M.  Tony  qu'en  Rosa  Bonheur? 

— Vous  êtes  donc  jalouse  de  M.  Tony?  ai-je  répondu  un  peu 
piquée. 

— Anna,  vous  êtes  méchante.  Vous  ne  comprenez  donc  pas  combien 
je  vous  estime. 

— Pardonnez-moi,  je  vous  en  prie. 

— C'est  bien,  n’en  parlons  plus;  mais  lorsque  vous  serez  à Paris, 
je  vous  engage  à relire  la  lettre  que  j'ai  écrite  à votre  mère  il  y a une 
semaine.  Bonsoir! 

J’eus  de  la  peine  à retenir  mes  larmes.  Qu’ai-je  donc  fait  pour  la 
froisser  ainsi? 


Samedi,  23  juillet. 

Ce  matin,  au  moment  où  j'allais  partir,  Rosa  Bonheur  m’a  engagée 
à revenir  ce  soir. 

— Ne  voudriez-vous  donc  pas  prendre  un  peu  de  repos  ? Laissez- 
moi  ne  revenir  que  dans  quatre  ou  cinq  jours. 

— Non,  non,  dit-elle,  je  veux  que  vous  continuiez  le  portrait;  je 
vous  poserai  demain A ce  soir,  n’est-ce  pas? 

Une  fois  de  plus  mes  dispositions  étaient  à vau-l’eau.  Je  revins  pour 
dîner,  selon  son  désir.  Elle  m'attendait  sur  le  perron. 

— 11  me  semble,  dit-elle  en  m'embrassant,  que  vous  êtes  partie 
depuis  dix  jours.  Vous  m'avez  bien  manqué;  aussi,  pour  me  distraire, 
j’ai  choisi  quelques  études  pour  commencer  un  nouveau  tableau. 

Elle  ajouta  d'un  ton  malicieux  : 

— Eh  bien,  Miss  Anna,  qu'a  dit  le  beau  Tony? 

Ce  n'est  pas  sans  une  certaine  anxiété  que  je  dus  lui  dire  la  surprise 
éprouvée  par  M.  Robert-Fleury  de  ne  me  voir  lui  présenter  que  des 
études,  alors  qu'il  croyait  le  portrait  achevé.  Sur  les  deux  études  elles- 
mêmes,  son  impression  était  que  le  dessin  valait  mieux  que  la  peinture. 

— Je  ne  suis  pas  de  son  avis,  interrompit  Rosa  Bonheur  d'un  ton 
hautain.  Quels  reproches  vous  a-t-il  faits  pour  l'étude  peinte? 

— Il  trouve  que  les  ombres  sous  les  cheveux,  près  de  l'œil,  du  nez 


RO  SA  BONHEUR 


o 5 


et  du  menton,  ne  sont  pas  assez  froides  de  coloration  ; l’ensemble  lui 
paraît  d'un  joli  ton,  cependant. 

— Cela  ne  valait  pas  la  peine  de  le  déranger,  puisque  je  vous 


TIGRE  DANS  LES  GRANDS  MONTS. 

Aquarelle,  par  Rosa  Bonheur. 

avais  déjà  fait  toutes  ces  remarques.  C'est  tout  ce  qu'il  vous  a dit? 

— Non,  ce  n'est  pas  tout.  Je  vous  raconterai  le  reste  pendant  que 
vous  fumerez  votre  cigarette. 

C'était  justement  le  point  le  plus  difficile,  et,  après  le  premier  choc 


96 


ROSA  BONHEUR 


que  je  venais  de  subir,  je  me  demandais  quel  accueil  allait  bien  être  fait, 
par  ce  caractère  volontaire  et  un  peu  vif,  à la  suite  des  opinions  de 
M.  Tony  Robert-Fleury,  car  s'il  avait  examiné  avec  intérêt  les  photo- 
graphies que  j'avais  faites  récemment  de  Rosa  Bonheur,  celle  où  l'illustre 
artiste  en  blouse  est  debout,  tenant  sa  palette  à la  main  et  la  couronne 
de  lauriers  sur  la  tête,  l'avait  tout  à fait  enchanté. 

— Voilà  ce  qu'il  faudrait  faire!  s’était-il  écrié.  Si  vous  en  avez  le 
courage,  recommencez  votre  travail.  Abandonnez  la  pose  assise,  prenez 
celle-ci,  elle  a infiniment  plus  de  caractère.  Du  reste,  vos  études  de  tête 
pourront  servir  ; elles  sont  dans  le  même  éclairage,  et  les  séances  que 
Rosa  Bonheur  vous  aurait  encore  données  sur  le  premier  portrait,  vous 
les  mettrez  sur  celui-ci  ; seulement,  louez  un  atelier,  soit  à Moret,  soit  à 
Paris,  vous  serez  bien  plus  libre  et  plus  indépendante  qu'en  restant  à By. 

Je  n'avais  pas  dissimulé  combien  j'hésitais  à soumettre  un  tel  chan- 
gement de  plans  à Rosa  Bonheur;  il  prit  alors  la  photographie  et  écrivit 
au  dos  : 


Admirable  ! ! ...  C’est  comme  cela  que  le  portrait  doit  être  fait. 

Tony  Robert-Fleur  y. 

Tout  en  montant  à l’atelier,  je  priai  timidement  Rosa  Bonheur  de 
jeter  les  yeux  sur  ces  courtes  lignes  ; 

— Qu'est-ce  que  tout  cela  veut  dire  ? s'écria-t-elle  en  s'arrêtant. 
C'est  en  blouse  maintenant  qu'il  me  veut  ? Ne  m’avez-vous  pas  dit  qu'il 
trouvait  très  bien  la  première  étude  dssise  en  costume  féminin  ? 

— C'est  vrai,  mais  cette  épreuve  l'a  littéralement  ravi;  voici  pour- 
quoi il  m'a  fortement  engagée  à changer  la  pose  et  à prendre  celle  de  la 
photographie. 

— Oh!  non,  par  exemple,  reprit  Rosa  Bonheur  avec  un  peu  d'irri- 
tation; il  faut  finir  le  portrait  que  vous  avez  commencé  et  qui  marche 
déjà  très  bien. 

— Cependant,  mademoiselle,  il  ne  s'agit  pas  de  faire  deux  portraits, 
mais  un  seul. 

— Ft  l'Exposition  de  Pittsburg? 

— Cela  ne  fait  rien,  l'important  est  que  je  fasse  un  bon  portrait  de 
vous.  Croyez-moi,  chère  grande  artiste,  je  n'abuserai  pas  de  votre  bonté, 
j'ébaucherai  la  toile  dans  un  atelier  que  je  louerai  à Paris  ou  à Moret. 
Quand  j'aurai  suffisamment  avancé  mon  travail,  je  reviendrai  à By  ; les 
séances  que  vous  m’auriez  données  sur  le  portrait  assis  me  suffiront 
amplement  pour  cette  nouvelle  toile,  au  succès  de  laquelle  je  tiens,  en 


*1 


I J 


ETUDE  DE  BELIERS,  PAR  ROSA  BONHEUR. 


98 


ROSA  BONHEUR 


raison  même  de  l'amitié  que  vous  voulez  bien  me  porter.  Toutes  mes 
études  peuvent  servir,  puisqu'elles  sont  dans  le  même  éclairage.  M.  Tony 
a dit  que  je  devais  faire  tout  au  monde  pour  réussir  un  beau  portrait,  et 
c'est  pourquoi  il  a écrit  ce  mot.  11  trouve  la  pose  superbe.  « C'est  impos- 
sible d'en  trouver  une  plus  parfaite  comme  tenue  et  comme  éclairage  », 
m'a-t-il  dit.  Me  le  permettrez-vous,  chère  mademoiselle? 

Rosa  Bonheur  m'avait  laissée  parler  sans  rien  répondre. 

— Et  qu'est-ce  que  M.  Tony  a pensé  de  la  couronne  de  laurier 
qui  est  sur  ma  tète  ? 

— J'ai  dû  lui  raconter  la  petite  scène  de  l'autre  jour,  cela  l'a  fait 
sourire. 

— Lui  avez-vous  dit  où  je  l'avais  placée  et  le  vœu  que  j'avais 
exprimé  ? 

— Non,  mademoiselle. 

La  voix  de  Rosa  Bonheur  se  lit  grave  : 

— N'oubliez  jamais  que  j'attache  à cette  simple  couronne  une 
importance  plus  grande  que  vous  ne  pouvez  le  croire. 


Dimanche,  24  juillet. 

— J'attends  aujourd’hui  ma  nièce,  son  mari  et  leur  fils  Jean,  m'a 
dit  ce  matin  Rosa  Bonheur  en  entrant  à l'atelier.  J’ai  commandé  hier 
une  voiture  chez  Lazare;  voudrez-vous  venir  avec  nous?  Nous  irons 
à Barbizon,  votre  vieux  Barbizon,  dont  vous  m'avez  parlé  si  souvent. 
Vous  me  montrerez  l'atelier  de  Rousseau,  celui  de  Millet,  l'auberge  de 
la  Clef  d'Or,  où  vous  avez  travaillé  pendant  plusieurs  étés. 

Pouvais-je  ne  pas  accepter?  Et  pourtant  je  regrettais  la  séance  pro- 
mise. 

M.  et  .\1  c Launay  ne  tai  dei  ent  pas  a ai  rivet . Nous  montâmes  en 
voiture  aussitôt  déjeuné. 

Passant  près  des  gorges  d’Apremont,  Rosa  Bonheur  a déclaré  que 
c'était  la  contrée  la  plus  grandiose  de  la  forêt. 

— C'est  ici,  ajouta-t-elle,  que  Diaz,  Rousseau  et  tant  d'autres  ont 
travaillé  si  longtemps;  mais  que  de  sujets  il  reste  encore  à peindre. 

A Barbizon,  dans  l'atelier  vide  de  Théodore  Rousseau,  comme  je 
déplorais  l'état  d'abandon  dans  lequel  se  trouvait  la  pièce  où  cet  illustre 
artiste  avait  conçu  tant  de  chefs-d'œuvre,  Rosa  Bonheur,  en  veine  de 
bonne  humeur,  s'approcha  d'un  énorme  tas  de  haricots  qui  s'élevait 
dans  un  coin,  en  prit  quelques-uns,  les  joignit  à un  morceau  de  plâtras 
qu  elle  détacha  de  la  muraille  lézardée,  et  me  tendit  ces  objets  en  disant 


ROSA  BONHEUR 


99 


de  la  manière  la  plus  cérémonieuse  — elle  l'accentuait  d une  révérence  : 

— Ma  chère  Anna,  gardez  ceci  comme  souvenir,  car  il  ne  reste  pas 
d'autre  trace  de  l'artiste  admirable  dont  ce  grenier  était  jadis  le  sanc- 
tuaire. 

Au  ton  sérieux  de  cette  plaisanterie,  je  répondis  non  moins  grave- 
ment en  recueillant  dans  mon  mouchoir  l'offrande  de  Rosa  Bonheur  un 
peu  étonnée.  Ce  pauvre  platras  et  ces  haricots,  je  les  ai  encore. 

Rentrées  à la  maison,  les  parents  de  Rosa  Bonheur  s'étant  éloignés, 
nous  sommes  allées  nous  asseoir  sous  le  grand  tilleul,  pour  assister  au 
coucher  du  soleil.  Le  spectacle  était  merveilleux.  La  bonne  artiste 
m'avait  pris  la  main. 

— Je  suis  si  heureuse  de  vous  avoir  près  de  moi  ! Vous  avez  vu 
combien  j'ai  été  espiègle  aujourd'hui;  j'ai  certainement  épaté  ma  nièce; 
mais  elle  ne  doit  pas  comprendre  pourquoi  la  gaieté  me  revient. 

Écrivez  à M.  Tony  que  je  vous  poserai  pour  le  portrait  debout 
quand  celui  destiné  à l'Exposition  de  Pittsburg  sera  terminé.  Au  lieu 
d'un,  cela  fera  deux.  A ce  moment,  je  le  prierai  de  venir  déjeuner  avec 
moi  ; mais  prévenez-le  bien  que,  pour  faire  le  second  portrait,  vous 
n'aurez  besoin  d'aller  ni  à Paris,  ni  à Moret,  que  vous  resterez  chez 

moi — Elle  pressa  ma  main  de  nouveau,  et  son  visage  s’illumina 

d'un  bon  sourire.  — Ainsi,  je  vous  aurai  un  peu  plus  longtemps, 
acheva-t-elle  d'une  voix  qui  s'était  faite  très  douce. 


Vendredi,  29  juillet. 

La  semaine  s'est  écoulée  sans  rien  de  bien  notable.  Rosa  Bonheur  a 
beaucoup  travaillé  à ses  bœufs,  et  — je  le  constate  à regret  — ne  m'a 
accordé  que  quelques  courtes  séances. 

Nous  avons  des  journées  étouffantes.  Malgré  cela,  mon  portrait, 
petit  à petit,  avance.  Hier,  un  orage  a éclaté,  cela  n’a  pas  empêché  Rosa 
Bonheur,  la  pluie  passée,  de  m’emmener  avec  elle  en  forêt. 

— Que  j’aime  ce  temps  gris  et  frais,  disait-elle  au  retour,  il  va  me 

permettre  de  travaillera  mes  bœufs  sans  trop  de  fatigue Venez  voir 

ce  que  j'ai  fait  hier;  vous  jugerez  de  mon  travail Comment  aimez- 

vous  le  ciel  ? Apportez-moi  la  palette  que  je  vous  ai  donnée  et  dont 
vous  ne  vous  servez  pas  : il  me  la  faut  pour  faire  quelques  retouches 
dans  mon  ciel. 

Je  m’empressai  d aller  chercher  la  palette.  Elle  y plaça  ses  couleurs 
et  peignit  durant  quelques  instants;  après  quoi  je  la  vis  prendre  un  cou- 
teau et  s'apprêter  à la  gratter. 


IOO 


ROSA  BONHEUR 


— Oh!  dis-je,  laissez  cette  palette  comme  elle  est;  je  voudrais  la 
conserver  telle  qu'elle  vous  a servi  : les  deux  faces  me  seront  une  source 
d'inspiration  lorsque  je  serai  retournée  à Boston. 

— Vous  m'aimez  donc  bien  avec  sincérité? 

— Oui,  croyez-le. 

Elle  me  regarda,  comme  pour  scruter  au  plus  profond  de  ma  pensée. 

— Je  ne  puis  croire  que  vous  m'aimez  sincèrement.  Depuis  quelques 
jours,  j'ai  beaucoup  réfléchi.  En  me  regardant  dans  la  glace,  je  me  suis 
dit  : « Tu  n'es  qu'une  vieille  folle  ! » 

— Mademoiselle,  fis-je  en  me  récriant,  le  souvenir  des  jours  que  j'ai 
passés  sous  votre  toit  sera  pour  moi  impérissable,  et  c'est  avec  une 
émotion  bien  sincère  que  je  les  revivrai  quand  je  serai  loin  de  vous. 

Depuis  cette  conversation,  j'ai  fait  des  études  de  plein  air;  Rosa 
Bonheur  a travaillé  dans  son  petit  atelier,  mais  nous  nous  sommes 
parlé  à peine.  Je  remarque  seulement  que  parfois  elle  me  regarde  avec 
une  fixité  extrême. 


HUTTE  DE  CHARBONNIERS  DANS  LA  FORÊT,  PAR  ROSA  BONHEUR. 


Dessin  de  Rosa  Bonheur. 


CHAPITRE  VII 

ROSA  BONHEUR  ME  FAIT  PROMETTRE  DE  VIVRE  DESORMAIS 

AUPRÈS  D’ELLE. 


3o  juillet. 

Assez  tard  cet  après-midi,  Rosa  Bon- 
heur est  entrée  dans  l'atelier  où  je  travail- 
lais aux  accessoires  de  la  grande  toile; 
elle  a examiné  son  portrait  d’un  œil  dis- 
trait et  m’a  fait  quelques  éloges.  Puis,  se 
tournant  vers  moi,  elle  a posé  ses  mains 
sur  mes  épaules,  et,  tandis  que  je  la  regar- 
dais avec  un  peu  d’étonnement,  elle  m'a 
dit,  d’une  voix  dans  le  ton  de  laquelle  la 
supplication  se  mêlait  à la  tendresse  : 

— Anna,  voulez-vous  rester  avec  moi 
et  partager  mon  existence?  Je  me  suis 

attachée  à vous I.a  vie  me  semblera 

bien  triste  quand  vous  ne  serez  plus  ici 

Je  me  retrouverai  si  seule 

Vous  me  rajeunissez  le  cœur,  conti- 
nua-t-elle,  vous  me  rendez  l'énergie  au  travail.  Je  me  sentais  découragée 
de  la  vie  depuis  la  mort  de  ma  chère  Nathalie,  car  j’ai  été  bien  seule 
pendant  neuf  années,  et  maintenant  vous  commencez  à remplacer  pour 
moi  celle  que  je  ne  pourrai  jamais  oublier.  Ne  voudriez-vous  pas  rester 
avec  votre  vieille  amie,  qui  vous  adoptera  comme  si  vous  étiez  son 
enfant,  et  qui  vous  aidera  à faire  de  belles  choses  en  peinture? 


CPR  F EN  FORET. 
Dessin  de  Rosa  Bonheur. 


102 


ROSA  BONHEUR 


Mon  cœur  battait  à tout  rompre,  et  l’émotion  m'étreignait  la  gorge 
au  point  que  je  ne  trouvais  rien  à répondre. 

— Vous  hésitez,  Anna,  vous  ne  me  dites  rien  ? Ah  ! peut-être  avez- 
vous  laissé  quelque  amoureux  de  l'autre  côté  de  l'Atlantique  ? S'il  en  est 
ainsi 

— Non  ! non  ! ce  n'est  pas  cela  qui  m'arrête  !.... 

— Alors,  qu'est-ce  donc  qui  vous  arrête  ? Vous  pourrez  travailler 
bien  mieux  ici  qu’à  Boston,  je  guiderai  votre  pinceau,  vous  partagerez 
mes  inspirations.  Et  vous  me  rendrez  la  vie  heureuse 

Les  larmes  coulaient  de  mes  yeux  ; je  répondis  enfin  : 

C'est  trop  de  bonheur  pour  moi  ! Tout  ceci  est  si  inattendu,  si 
imprévu  ! Donnez-moi  le  temps  de  réfléchir! le  vous  aime  profondé- 
ment, je  voudrais  faire  tout  pour  que  vous  soyez  heureuse ; mais  que 

penseront  votre  famille,  vos  amis?  Ils  diront  : « Voyez  cette  jeune  Amé- 
ricaine, comme  elle  s’est  habilement  introduite  auprès  de  M1,e  Rosa 
Bonheur  ! » 

— Asseyez-vous  ici  et  écoutez-moi.  Vous  me  demandez  ce  que  pen- 
sera ma  famille  ? Ah  ! mon  enfant,  vous  oubliez  que  j'ai  soixante-seize 
ans,  que  je  ne  suis  plus  jeune  comme  vous,  qui  avez  encore  une  mère 

et  des  sœurs  pour  vous  aimer Depuis  la  mort  de  Mmc  Micas  et  de  sa 

fille,  je  ne  me  connais  plus  de  parents  : ces  deux  femmes  constituaient 
ma  véritable  famille.  Il  me  reste  sans  doute  mon  frère  Isidore,  quelques 
neveux  et  nièces 

— Ne  seraient-ils  pas  heureux  de  vivre  auprès  de  vous? 

— Oh  ! Anna,  pour  vivre  l’un  airprès  de  l’autre,  il  faut  ressentir  une 
sympathie  mutuelle,  et  avoir  les  mêmes  idées.  Ma  famille  ne  m’a  jamais 
consultée  dans  ses  affections;  je  suis  libre  de  faire  ce  que  je  veux.  Croyez- 
vous  que  si  mon  frère  Isidore  voulait  prendre  chez  lui  un  ami,  il  vien- 
drait me  demander  si  cela  me  fait  plaisir  ? Vous  êtes  vraiment  trop 
naïve,  je  n’ai  de  compte  à rendre  qu’à  moi-même.  Quant  à mes  amis, 
ils  ne  verront  certainement  que  du  bien  à votre  présence  à Bv,  puisqu'ils 
sauront  que  vous  me  rendez  la  vie  moins  amère. 

— Chère  mademoiselle,  vous  n’avez  donc  personne  autre  que  moi? 

— Plus  d'une  fois,  il  est  vrai,  certaines  de  mes  amies  m'ont  fait 
comprendre  qu  elles  seraient  charmées  de  remplacer  ma  chère  Nathalie... 

Mai  s sans  la  sympathie  profonde  qui  doit  exister  de  part  et  d'autre 

J'ai  préféré  vivre  seule,  toute  seule Vous  hésitez  encore,  Anna,  vous 

ne  dites  rien  ? 

J'aurais  voulu  me  jeter  dans  ses  bras,  mais  je  n’osai. 

— Je  vous  en  prie,  laissez-moi  réfléchir,  répondis-je  suffoquée. 


ROSA  BONHEUR 


io3 


— Allez,  mon  Anna,  réfléchissez  ! 

Enfermée  dans  ma  chambre,  je  me  sentis  le  cœur  en  proie  à un 
sentiment  indéfinissable.  Je  venais  d'entendre  cette  glorieuse  femme 
gémir  sur  la  tristesse  de  sa  vie,  sur  sa  solitude  découragée,  alors  que 
tant  d’artistes  envient  sa  célébrité  et  son  bonheur,  et  voilà  qu'elle  me 

demande  de  demeurer  avec  elle,  de  partager  sa  vie Ne  regrettera- 

t-elle  pas  avant  longtemps  une  résolution  d’aussi  grave  conséquence  ? 
Et  ma  mère,  que  va-t-elle  penser?  Quelle  sera,  d’autre  part,  ma  position 
vis-à-vis  des  amis  et  de  la  famille  de  Rosa  Bonheur?  Troublée  profon- 
dément, je  ne  savais  à quel  parti  m'arrêter. 

Le  dîner  fut  silencieux  et  nous  mangeâmes  peu. 

Remontées  à l’atelier,  Rosa  Bonheur  me  lit  asseoir  à son  coté  : 

— La  dernière  fois  que  je  vous  ai  vue  avant  que  vous  retourniez 
à Boston,  j’ai  été  sur  le  point  de  vous  ouvrir  mon  cœur,  mais  je  n’ai 
pas  osé  interrompre  le  cours  de  vos  travaux.  La  lettre  par  laquelle  vous 
avez  demandé  à faire  mon  portrait  m'a  rendue  plus  heureuse  que  vous 
ne  sauriez  le  supposer;  votre  silence  m’avait  peinée.  Heureusement, 

vous  m’avez  écrit  à nouveau Quand  vous  avez  été  enfin  sous  mon 

toit  et  que  j’ai  été  sure  de  votre  affection  sincère,  j'ai  prolongé  les  séances 
autant  qu’il  m’a  été  possible l’ai  en  quelque  sorte  allongé  la  cour- 

roie; je  me  suis  épuisée  en  subterfuges  pour  éviter  que  vous  ne  finissiez 
trop  vite. 

Ma  chère  Anna,  poursuivit-elle  en  me  pressant  la  main,  si  je  vous 
aime  à ce  point,  c'est  parce  qu'il  y a des  moments  où  vous  me  rappelez 
ma  mère.  Vous  avez  l’ovale  de  sa  tête,  ses  yeux,  son  profil  et  jusqu’à  ses 

mains le  me  suis  souvent  demandé  si  ce  n’est  pas  l'âme  de  ma  mère 

qui  vous  a amenée  auprès  de  moi  pour  être  la  consolation  de  mes  der- 
niers jours,  pour  m'aider  à faire  encore  de  belles  choses  avant  d aller  la 

rejoindre Un  jour,  je  vous  raconterai  sa  vie Pauvre  mère! 

une  femme  si  sainte,  que  j’adorais,  et  qui  est  morte  dans  la  misère,  lit 

ne  savoir  ni  où  la  pleurer,  ni  où  la  prier! Oui,  mon  enfant,  c’est  le 

souvenir  de  ma  mère  qui  se  réveille  en  moi  en  te  regardant Ne  vou- 

drais-tu pas  rester  avec  ta  vieille  amie  et  partager  sa  vie  solitaire,  mais 

combien  heureuse  depuis  que  tu  es  ici  ? 

Tremblante  d'émotion,  je  m'étais  agenouillée  devant  Rosa  Bonheur. 
Elle  prit  ma  tète  entre  ses  mains  et,  me  regardant  dans  les  yeux  : 

— Oh  ! mon  enfant,  si  vous  me  quittez,  je  n’aurai  pas  longtemps  à 

vivre! J’avais  enseveli  toute  tendresse  depuis  la  mort  cruelle  de  ma 

pauvre  Nathalie  ; mais  mon  vieux  cœur  s'est  réveillé  à cette  affection 
que  je  lis  dans  ton  regard.  Je  sais  que  tu  m'aimes  beaucoup  et  que  tu 


104 


ROSA  BONHEUR 


resteras  avec  moi,  n'est-ce  pas,  Anna? Dis-moi  que  tu  m'aimes  et 

que  tu  resteras 

— Oui,  je  vous  aime  et  je  resterai. 

— C'est  donc  vrai  ! s’écria-t-elle  en  me  serrant  dans  ses  bras. 

Pendant  un  long  instant,  nous  mêlâmes  nos  larmes. 

— Laissez-moi  me  reposer,  fit-elle  enfin,  je  suis  fatiguée,  mais  com- 
bien heureuse!  Bonsoir,  mon  Anna! 

Voici  qu'il  est  près  de  minuit,  .le  tremble  encore  d émotion  en  écri- 
vant ces  pages.  Puis-je  dire  tous  les  sentiments  que  je  sens  dans  mon 
cœur.  En  vérité,  je  ne  peux  croire  à cette  félicité  inattendue  de  devenir 
l'amie,  la  fille  d’adoption  de  Posa  Bonheur. 


Dimanche,  3i  juillet. 

Rosa  Bonheur  était  fatiguée  ce  matin. 

— Je  n ai  pas  beaucoup  dormi,  me  confia-t-elle  pendant  notre  pro- 
menade en  voiture.  Ne  croyez  pas  que  ma  proposition  d'hier  soit  l’effet 
d'une  décision  prise  à la  hâte.  Je  vous  ai  souvent  observée  et  questionnée 
sans  que  vous  vous  en  doutiez.  Plus  je  vous  connaissais,  plus  je  vous 

aimais Avec  quelle  satisfaction  je  m’apercevais  que  vous  admiriez  la 

nature  de  la  même  manière  que  moi,  que  vous  partagiez  mes  idées 
artistiques,  que  vous  étiez  en  communion  avec  mes  convictions  reli- 
gieuses  le  cherchais  à savoir  si  vous  étiez  libre  de  vos  actions,  si 

vous  aviez  de  la  sympathie  pour  mon  pays;  enfin,  si  vous  aimiez  la 

vieille  Rosa  Bonheur non  seulement  pour  sa  peinture,  mais  aussi 

pour  elle-même Que  notre  vie^sera  heureuse  désormais  ! mais  vous 

pleurez 

— 11  me  semble  que  je  vis  dans  un  rêve 

— Non,  mon  Anna,  c’est  une  belle  réalité le  vais  prévenir  mes 

amis 

— Ne  voulez-vous  pas  me  permettre,  auparavant,  d écrire  à ma 
mère,  et  d’attendre  sa  réponse? 

■ — Si  vous  le  voulez. 

Je  me  suis  retirée  dans  ma  chambre,  pour  songera  la  façon  dont  il 
va  me  falloir  annoncer  cette  nouvelle  à ma  mère.  11  vaut  mieux,  je  crois, 
que  j'aille  la  lui  faire  connaître  de  vive  voix. 

Dans  l'après-midi,  M.  Tedesco  est  venu  à la  maison  avec  sa  fille. 
La  figure  de  Rosa  Bonheur  était  rayonnante,  cependant  elle  n'a  dit 
mot,  suivant  sa  promesse.  Mme  Gauthier  est  venue  aussi;  nous  avons 
parlé  peinture  et  de  quantité  d'autres  choses,  mais  de  nous,  rien. 

M.  Tedesco  a été  enchanté  du  tableau  des  Bœufs  rouges.  Après 


■ 4 


io6 


ROSA  BONHEUR 


son  départ,  j'ai  montré  à Rosa  Bonheur  la  lettre  que  j'ai  reçue  de 
M.  Tony  Robert-Fleury,  en  réponse  à celle  par  laquelle  je  lui  avais 
annoncé  qu'il  m'était  permis  de  faire  deux  portraits.  Il  m'en  félicitait 
dans  les  termes  les  plus  cordiaux  et  remerciait  mademoiselle  de  son 
invitation. 

— J'ai  bien  été  un  peu  jalouse  de  votre  maître,  dit  Rosa  Bonheur 
en  me  rendant  la  lettre,  car  il  me  semblait  que  vous  préfériez  ses  avis 
aux  miens.  La  modestie  avec  laquelle  il  vous  offre  ses  conseils  à l'avenir 
me  touche  infiniment.  Son  père  a laissé  à la  postérité  de  bien  émouvants 
tableaux  d'histoire.  C’était  un  homme  éminent.  Il  a présidé,  pendant 
plusieurs  années,  la  distribution  des  prix  de  la  modeste  école  de  dessin 
pour  jeunes  filles  que  j'ai  dirigée.  Je  serais  enchantée  de  dire  au  fils 
que  je  n'ai  pas  oublié  la  bonté  de  son  père  pour  la  jeune  artiste  que 
j'étais  alors. 


Mardi,  2 août. 

Hier  matin,  auprès  du  Long-Rocher,  le  cabriolet  suivait  lentement 
une  allée  sablonneuse,  longeant  ces  grandes  masses  si  bizarrement  cou- 
vertes de  mousses  et  entourées  de  bruyères;  Rosa  Bonheur  relâcha  les 
guides. 

— Regardez,  Anna,  ces  vieux  génévriers  ! ces  bouleaux  qui  font 
une  touche  brillante  dans  cette  belle  nature  : souvent,  parmi  les  vieux 
arbres,  il  en  est  qui  semblent  morts;  mais  voici  que,  réchaulfée  par  un 
soleil  bienfaisant,  la  sève  monte  soudain  ; alors,  du  milieu  des  branches 
mortes,  il  en  surgit  une  nouvelle  qm  se  charge  de  feuilles.  N’avez-vous 
pas  vu  cela  bien  des  fois  sur  les  marronniers  des  Tuileries  et  des  Champs- 
Elysées  ? Le  vert  tendre  de  ce  rameau  est  d’autant  plus  apparent  qu'il 
est  entouré  des  tons  violacés  de  l’arbre  mort.  Ainsi,  ma  chère  Anna, 
mon  vieux  cœur  s'est  réveillé  auprès  de  votre  jeunesse. 

Je  rêve  pour  vous  de  grands  succès.  Je  veux  que  vous  arriviez  à 
faire  le  paysage  comme  je  le  vois,  dans  la  brume,  avec  cette  atmosphère 
mystérieuse.  11  ne  faut  pas  pour  cela,  bien  entendu,  que  les  portraits 
soient  négligés,  mais  créez-vous  un  genre 

Vous  avez  un  œil  lin,  ne  vous  laissez  pas  trop  influencer  par  les 
autres  artistes;  agissez  d’après  votre  sentiment,  copiez  naïvement  ; faites 
des  études,  des  pochades  de  deux  heures,  pas  plus,  et  avec  cela  vous 
composerez  vos  tableaux.  De  la  figure  en  plein  air,  des  notes  rapides  de 

paysages Je  vous  aiderai  : je  vous  ferai  partager  mon  expérience.  Je 

veux  que  vous  vous  imposiez  et  qu’un  jour  vous  soyez  digne  d'être  à 
côté  de  moi. 


ROSA  BONHEUR 


i°7 


— Oh!  ma  chère  amie,  vous  avez  trop  de  confiance  en  mes  forces, 
vous  attendez  trop  de  moi 

— J’ai  des  ambitions  maternelles  pour  vous,  mon  enfant;  il  me 
semble  que  vous  pourrez  devenir  la  continuatrice  de  ma  vie,  de  mon 

intelligence,  de  mon  art Mais  descendons,  je  vais  attacher  Grisette, 

et  nous  allons  nous  asseoir. 

Dans  le  silence  de  cette  belle  forêt,  Rosa  Bonheur  continua  : 

— Que  de  fois,  ma  chère  Nathalie  et  moi,  nous  sommes  venues 

ici Ensemble,  nous  revivions  les  incidents  de  notre  vie  qu'elle  avait 

l'ambition  d’écrire,  car  si  son  œil  n’avait  pas  la  sensibilité  affinée  qui 
permet  aux  grands  peintres  de  voir  la  coloration  délicate  et  charmante  de 
la  nature,  en  revanche,  elle  possédait  à haut  degré  un  vrai  talent  d'écri- 
vain. Si  Nathalie  n'avait  pas  été  si  souvent  malade,  elle  aurait  certaine- 
ment écrit  l'histoire  de  ma  vie C’est  à vous,  Anna,  que  je  veux  confier 

cette  tâche.  Pendant  nos  moments  de  loisir,  je  vous  raconterai  une  foule 

de  détails  au  courant  de  la  pensée,  à bâtons  rompus Vous  prendrez 

des  notes.  Plus  tard,  nous  les  arrangerons  et  nous  les  relirons  ensemble. 

— Quelle  mission  vous  me  confiez  ! Je  ne  suis  pas  une  femme  de  lettres. 

— Ne  m'avez-vous  pas  dit  que  chaque  soir  vous  écriviez  vos  impres- 
sions de  la  journée  et  les  conseils  que  je  vous  donne? 

— C'est  vrai,  mais  ce  ne  sont  que  des  pochades M.  Gambart 

n'écrit-il  pas  un  volume  sur  vous? 

— 11  rédige  ses  mémoires,  et  c'est  à cause  des  toiles  de  moi  qu'il  a 
vendues  et  des  gravures  qu'il  a éditées  d’après  mes  tableaux  que  je 
trouve  forcément  place  dans  son  ouvrage. 

— Néanmoins,  vos  biographies  sont  déjà  nombreuses.  Celles  de 
M irecourt,  de  Bois-Gallais,  de  votre  neveu  ? M.  Deslandes,  de  Lisbonne, 
recueille  aussi  des  notes,  je  crois,  'l’out  récemment,  ne  lui  avez-vous 
pas  envoyé  des  détails  sur  votre  histoire? 

— M.  Deslandes  est  un  savant  des  plus  distingués,  un  littérateur, 
un  critique  dont  j’estime  infiniment  le  jugement,  reprit  Rosa  Bonheur, 
mais,  ma  chère  Anna,  c’est  un  homme.  Je  ne  pourrai  jamais  raconter  à 
qui  que  ce  soit  de  son  sexe  l’enchaînement  des  détails  de  ma  vie.  Non 
seulement  vous  serez  ma  voix,  mais  encore  celle  de  ma  chère  Nathalie. 
Vous  pourrez  écrire  sur  elle  ce  qu  elle  ne  pouvait  dire  d’elle-même,  n ous 
nous  compléterez  toutes  deux Et  puis,  dans  aucune  de  mes  biogra- 

phies, on  ne  parle  du  culte  que  j’ai  voué  à la  mémoire  de  ma  pauvre 
mère,  et  c’est  à mes  yeux  la  plus  grande  des  imperfections. 

Maintenant  que  vous  connaissez  toutes  mes  raisons,  nous  allons 
prévenir  Mme  Klumpke. 


io8 


R OSA  BON  II  EU  R 


Cet  après-midi, 


Posa  Bonheur  a écrit  à ma  mère  : 


Chère  madame  Klumpke, 


By,  2 août  1898. 


Je  vous  adresse  cette  lettre,  d’abord  pour  vous  exprimer  ma  gratitude  pour 
l’affectueuse  lettre  qui  a fait  réponse  à la  mienne,  et  je  joins  cette  lettre  à celle 
de  votre  chère  Anna,  ma  chère  confrère  comme  artiste  peintre,  pour  vous  faire 
part  de  mes  sentiments  de  profonde  amitié  pour  mademoiselle  votre  fille,  dont, 
bientôt  pendant  deux  mois,  j’ai  pu  apprécier  la  nature  loyale,  franche  et  hono- 
rable. Partageant  les  mêmes  idées  et  malgré  la  différence  de  nos  âges,  je  lui  ai 
proposé  de  vivre  toutes  les  deux  de  la  même  vie  heureuse  de  travail  et  de  calme, 
continuant  cette  même  existence  que  nous  vivons  depuis  qu’elle  est  venue  ici 
faire  mon  portrait.  Dans  sa  lettre,  M,le  Anna  vous  fait  part  de  nos  projets. 

Quant  à moi,  chère  madame  Klumpke,  je  vivais  bien  seule  et  bien  décou- 
ragée de  cette  vie,  depuis  que  j’ai  eu  le  malheur  de  perdre  la  meilleure  et  la  plus 
vénérée  des  amies,  Ml,n  Nathalie  Micas,  que  rien  ne  peut  me  faire  oublier;  mais 
je  sens  que  la  bonne  affection  que  je  crois  partagée  par  mademoiselle  votre  fille 
me  fera  retrouver,  jusqu’à  la  fin  de  ma  vie,  le  bonheur  du  travail  et  le  désir  de 
laisser  encore  quelques  jours  de  succès  artistiques  avec  l’estime  des  nobles 
cœurs. 

Croyez,  je  vous  prie,  chère  madame,  à ma  sympathie  et  veuillez  me  consi- 
dérer un  peu  comme  une  de  vos  filles. 

R.  Bonheur. 


Mercredi,  3 août. 

Ma  mère  a dù  recevoir  ce  matin  la  lettre  de  Posa  Bonheur  en  même 
temps  que  la  mienne.  Qu’a-t-elle  pu  en  penser? 

Après  dîner,  j'ai  aidé  ma  vieille  amie  à faire  quelques  agrandisse- 
ments de  vues  de  la  forêt. 

A 

Etes-vous  heureuse,  Anna,  de  rester  auprès  de  moi  ? m’a-t-elle 
dit.  Ne  regrettez-vous  rien  ? Bien  sûr,  n’avez-vous  personne  là-bas,  en 
Amérique,  qui  vous  aime? 

— Si,  répondis-je  en  riant.  J’ai  même  été  demandée  en  mariage 
avant  mon  départ  de  Boston,  et  mon  prétendant  a promis  d’attendre  la 
réponse  jusqu’à  mon  retour Rassurez-vous,  mademoiselle,  j’ai  beau- 

coup d'amis,  mais  je  ne  me  marierai  jamais. 

— S’il  vous  reste  quelques  hésitations,  n'est-ce  pas,  c’est  à cause  de 
ce  que  ma  famille  ou  mes  amis  pourront  penser? 

— C'est  vrai,  répondis-je,  car  ils  croiront  toujours  que  c’est  par 
intérêt  et  non  par  affection  que  je  reste  auprès  de  vous 

— Mais,  Anna,  vous  avez  assez  de  talent  pour  ne  pas  être  une  charge 
pour  moi;  vous  ferez  comme  Nathalie,  vous  partagerez  certains  frais  de 


R O S A HO  N II  F U R 


ioo 


maison Nous  conserverez  ainsi  votre  indépendance,  tout  en  vivant 

sous  mon  toit Si  vous  trouvez  moins  facilement  à faire  des  portraits 


CHÊNES  DANS  I.A  FORÊT  DE  KO  N T A I N E B L E A I’  . 
Aquarelle  de  Rosa  Bonheur. 


à Paris,  ch  bien,  vous  peindrez  les  femmes  et  les  enfants  du  village,  en 

plein  air;  il  y a tant  de  sujets  émouvants  1 Vous  m’aiderez  à terminer 

ma  Foulaison , qui  sera  peut-être  mon  chant  du  cygne. 

Quel  bonheur  de  vivre  désormais  toujours  ensemble,  n'est-ce  pas, 


I 10 


RO  SA  BONHEUR 


mon  Anna?  C’est  une  alliance  qui  n'entraînera  de  responsabilités  que 
pour  nous-mêmes.  Nous  travaillerons  bien;  nous  gagnerons  notre  vie 
chacune  de  notre  côté.  Nous  nous  donnerons  les  jouissances  que  nous 
pourrons  nous  procurer  par  notre  travail.  Depuis  que  je  sais  que  vous 
restez  avec  moi,  je  prends  intérêt  à tout,  je  veux  m’occuper  de  tout. 
J'entends  qu’on  vous  respecte  et  qu’on  vous  obéisse  comme  à moi-même. 
Quand  nos  deux  toiles  pour  l'Exposition  de  Pittsburg  seront  terminées, 
nous  ferons  des  changements  dans  la  maison,  nous  nous  installerons 
pour  l'hiver.  Avec  quelle  ardeur  nous  allons  « piocher  » ! Dieu  m'ai- 
dera à guider  vos  inspirations.  A votre  âge,  je  « piochais  » ferme.  Je  veux 
qu’un  jour  vous  soyez  digne  d’être  à côté  de  moi. 

— Mais  vous,  vous  êtes  arrivée  au  sommet  de  la  gloire. 

— Au  sommet  de  la  gloire,  — elle  hocha  la  tête,  — on  n’y  arrive 
jamais.  Quoi  qu’on  fasse,  il  reste  toujours  à 1 artiste  quelque  chose  à 
perfectionner.  N ous  verrez  comme  vous  deviendrez  forte.  C'est  main- 
tenant mon  unique,  mon  plus  ardent  désir,  je  veux  faire  de  vous  une 
seconde  Posa  Bonheur. 

— Chère  grande  artiste  ! m’écriai-je,  vous  n’y  pensez  pas,  je  ne  peins 
pas  des  animaux,  mais  des  hommes. 

— Est-ce  que  les  hommes  ne  sont  pas  des  animaux,  lit-elle  en  sou- 
riant. Mais  considérons  la  question  de  plus  haut,  que  l'on  peigne  des 
hommes,  des  animaux  ou  des  paysages,  ce  sont  les  mêmes  principes  qui 
s’appliquent  dans  tous  les  cas.  En  disant  que  je  veux  faire  de  vous  une 
seconde  Posa  Bonheur,  je  ne  prétends  pas  dire  que  vous  ferez,  un  second 
Marché  aux  chevaux.  Je  sais  bien  que  vous  resterez  toujours  Anna 
Klumpke,  avec  votre  propre  personnalité;  mais,  en  suivant  ma  méthode 
de  travail,  vous  gravirez  un  degré  de  plus. 

— Chère  amie,  vous  n'avez  pas  besoin  d’invoquer  l’amour  de  l'art 
pour  me  faire  chérir  une  situation  qui  me  permettra  de  recevoir  chaque 
jour  vos  précieux  enseignements.  Si  l'on  m’accuse  de  demeurer  auprès 
de  vous  par  raison  d’intérêt,  eh  bien,  puisque  vous  m’aimez,  ce  que 
l'on  dira  me  sera  indifférent.  Ma  conscience  est  pour  moi. 

— Ne  suis-je  pas  là  pour  vous  défendre,  Anna?  Ma  famille  me 
connaît.  Il  est  bien  naturel  que  nous  nous  soyons  attachées  l’une  à 
1 autre  ? Nous  avons  les  mêmes  pensées  sur  ce  qui  est  beau  dans  la  nature; 
nous  défendons  les  mêmes  idées,  nous  ressentons  les  mêmes  sympathies. 
Vous  me  rendez  la  force  et  l’entrain  nécessaires  pour  faire  encore  de 
belles  choses.  On  comprendra  tout  cela. 

A l’égard  des  personnes  de  ma  famille,  de  mon  frère,  de  mes  neveux, 
de  mes  nièces,  vous  serez  gentille  et  aimable,  n’est-ce  pas?  mais  je  vous 


ROSA  BONHEUR 


1 1 1 


préviens  qu'il  est  inutile  d'essayer  d'amener  un  rapprochement  intime 
entre  eux  et  moi.  Ils  m’ont  témoigné  davantage  d’affection  sans  doute 
depuis  la  mort  de  ma  Nathalie,  mais  sans  pour  cela  effacer  entièrement 
l'impression  du  passé. 

Cependant,  Anna,  si  jamais  vous  veniez  à aimer  un  homme  et  que 
vous  désiriez  l’épouser,  il  vous  serait  toujours  loisible  de  me  quitter. 
Cela  m'attristerait  beaucoup  de  vivre  sans  vous,  mais  je  ne  veux  que 
votre  bonheur.  Vous  êtes  libre  comme  l'air  que  nous  respirons. 

— Je  vous  ai  dit  que  je  ne  me  marierai  jamais,  repris-je,  et  je  contai 
à Rosa  Bonheur  comment,  à cause  de  mon  infirmité,  mes  parents 
m'avaient  avantagée  dans  leur  testament  après  m'avoir  élevée  dans 
l’idée  que  je  coifferais  sainte  Catherine.  Cela  était  de  nature  à m'enlever 
beaucoup  des  soucis  de  l’avenir.  J'ajoutai  que,  du  reste,  mon  art  n'était 
pas  sur  ce  point  sans  me  donner  des  garanties.  Les  connaissances  que 
j'avais  acquises,  je  les  devais  à une  heureuse  ambition  de  ma  mère.  Elle 
appartient  à une  famille  d artistes.  Le  souvenir  particulièrement  d'un 
de  ses  grands-oncles  maternels,  Ernest  Riepenhausen  \ et  celui  de  ses 
deux  fils,  peintres  aussi,  qui  travaillaient  toujours  ensemble  et  sur  la 
même  toile,  l’avait  engagée  à me  vouer  à la  carrière  artistique.  C’est 
pourquoi  j'avais  pris  des  leçons  de  peinture,  autant  du  moins  que  le 
pouvaient  permettre  nos  allées  et  venues  entre  l'Amérique  et  l'Europe. 

Le  jour  où  j'avais  obtenu  une  troisième  médaille  à l’Exposition 
universelle  de  1889,  ma  mère,  dans  sa  joie  de  mon  succès,  avait  déclaré, 
avec  un  accent  de  profonde  conviction,  que  c’était  pour  moi  le  premier 
échelon  de  la  gloire.  Avec  un  pareil  horoscope,  mon  cœur  n'avait  pu 
faire  moins  que  d’être  conquis  d'une  façon  absolue  : ce  jour-là,  je  m’étais 
mariée  à la  peinture.  Rosa  Bonheur  m’avait  écoutée  avec  attention. 

— Anna,  lit-elle  avec  gravité  quand  j’eus  fini,  voulez-vous  travailler 
avec  moi  comme  le  faisaient  les  deux  frères  Riepenhausen,  et  m'accom- 
pagner loyalement  jusqu’à  la  fin  de  ma  carrière  pour  recueillir  mon 
dernier  soupir  ? 


1.  Ernest  Riepenhausen,  né  à Gœttingue  en  i~65,  reçut  en  1800  le  titre  de  graveur  du 
gouvernement  royal  de  Hanovre.  C’était  un  homme  de  talent,  grand  érudit  dans  les  choses  de 
l’antiquité  en  môme  temps  qu’ami  intime  de  Goethe.  Le  burin  de  Riepenhausen  a popularisé 
à ce  point  dans  son  pays  les  œuvres  de  Hogarth,  que  beaucoup  d’Allemands  se  sont  imaginés 
que  le  grand  peintre  moraliste  anglais  était  un  de  leurs  compatriotes.  Les  deux  fils  de  Riepen- 
hausen furent  envoyés  à Rome  aux  frais  du  roi  de  Westphalie  pour  y copier  les  oeuvres  des 
grands  maîtres  de  la  Renaissance.  On  les  connaît  surtout  comme  peintres  d’histoire  de  l’école 
romantique,  à laquelle  ils  restèrent  fidèles  toute  leur  vie,  tout  en  subissant  néanmoins  1 in- 
fluence de  Raphaël.  On  lit  dans  la  Biographie  Michaut,  à propos  des  peintures  de  Polygnote 
de  Delphes  : « C’est  un  ouvrage  qui  perpétuera  le  nom  des  frères  Riepenhausen,  placé  sous 
l’égide  du  grand  nom  de  Goethe.  » 


I 2 


ROSA  BONHEUR 


— Oh!  ma  chère  amie,  pourquoi  parlez-vous  de  la  mort?  Mais 
vous  savez  bien  comme  je  serai  heureuse  de  travailler  avec  vous,  de 
vivre  auprès  de  vous. 

Vous  êtes  assez  résolue  pour  vous  engager  à ne  jamais  me  quitter? 

— Oui,  certainement,  et  vous  pouvez  être  assurée  que  je  tiendrai 
religieusement  ma  parole;  ni  mère,  ni  sœurs,  ni  personne  n'auront  la 
puissance  d influer  sur  ma  décision. 

— Ce  sera  un  pacte,  un  vrai  pacte,  fit-elle  en  riant. 

— Comme  celui  de  Méphistophélès  lorsqu'il  demande  à Faust  de 
lui  abandonner  son  âme,  répondis-je  en  riant  aussi. 

— C'est  ainsi  que  je  l’entends.  La  chose  est  décidée,  n'est-ce  pas  ? Ce 
sera  le  mariage  divin  de  deux  âmes? 

— Puisque  vous  m'adoptez  dans  votre  cœur,  je  vous  serai  toujours 
fidèle. 

— Merci,  Anna,  je  sais  maintenant  que  vous  ne  me  quitterez  pas, 
quoi  qu’il  advienne.  Vous  me  rendez  bien  heureuse,  car  lorsqu’on  a du 
talent  et  qu’on  est  v ieille  comme  moi,  il  est  difficile  de  croire  qu'on  est 
aimée  pour  soi-même.  J'espère  que  vous  ne  regretterez  jamais  d’avoir 
renoncé  au  mariage  pour  rester  auprès  de  la  vieille  Posa  Bonheur. 

Vendredi,  5 août. 

Rosa  Bonheur  attend  pour  demain  la  visite  de  M.  Lelèvre  de 
Londres,  de  sa  femme  et  de  sa  tille.  Demain  aussi  viendra  la  réponse 
de  ma  mère,  et  l'impatience  que  j'éprouve  de  la  connaître  ne  va  pas 
sans  une  certaine  inquiétude. 

Samedi,  <">  août. 

Déjà  les  invités  étaient  arrivés  lorsqu'au  moment  de  nous  mettre  à 
table,  nous  avons  reçu  chacune  une  lettre,  Rosa  Bonheur  et  moi  ; le 
temps  nous  a manqué  pour  nous  communiquer  nos  impressions.  Durant 
le  déjeuner,  mademoiselle  a fait  à elle  seule  presque  les  frais  de  la 
conversation,  y mettant  toute  sa  bonne  grâce  et  tout  son  charme.  Nous 
avons  ensuite  passé  à l'atelier,  et  Rosa  Bonheur  a promis  à M.  Lefèvre 
de  terminer  prochainement  le  tableau  des  Chevaux  sauvages. 

— N ous  pourriez  l'exposer  en  même  temps  que  le  portrait  que  fait 
Miss  Anna,  ajouta-t-elle. 

M.  Lefèvre  regarda  longuement  mon  travail,  et  donna  son  assen- 
timent à la  proposition. 

— Nous  avons  trouvé,  mon  mari  et  moi,  Rosa  Bonheur  beaucoup 
plus  gaie  que  la  dernière  lois  que  nous  1 avions  vue,  me  dit  M"ie  Letèvre 


ROSA  BONHEUR 


1 13 


quand  nous  nous  trouvâmes  à part.  .1  espère,  mademoiselle,  que  vous 
pourrez  rester  encore  quelque  temps  auprès  d'elle?  Elle  rajeunit.  Elle 
doit  vous  aimer  beaucoup. 

— Rosa  Bonheur  m'aime  beaucoup,  en  effet,  madame. 


ROSA  BONHEUR, 
par  Anna  Klumpke. 


Je  n'osai  taire  connaître  encore  ma  résolution  de  demeurer  avec  la 
grande  artiste  jusqu’à  la  fin  de  sa  vie,  car  la  lettre  de  ma  mère  venait  de 
me  montrer  qu'il  restait  à vaincre  une  opposition  bien  nette. 

La  famille  Lefèvre  partie.  Rosa  Bonheur  m’a  fait  lire  aussitôt  les 
lignes  qu'elle  avait  reçues. 


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'4 


ROSA  BON  II  EU  R 


— Cette  lettre  est  très  affectueuse,  sans  doute,  mais  ce  n’est  pas  du 
tout  ce  que  j'attendais.  La  vôtre  est-elle  plus  favorable  à nos  projets? 

— Non,  hélas!  répondis-je.  Je  vais  vous  la  traduire. 

— Votre  mère  s'imagine  que  la  proposition  que  je  vous  ai  faite  n'est 
pas  sérieuse,  lit  Rosa  Bonheur  quand  j'eus  terminé.  Elle  n'approuve 
pas  que  vous  renonciez  à la  situation  que  vous  vous  êtes  créée  à Boston. 
Puisqu’elle  vous  donne  rendez-vous  pour  mercredi  prochain  chez  votre 
sœur  la  doctoresse1,  vous  lui  porterez  une  nouvelle  lettre  de  moi. 

Vendredi,  i 2 août. 

Les  journées  que  je  viens  de  passer  ont  été  des  jours  de  lutte  et 
d'anxiété. 

Mercredi,  au  moment  de  partir  pour  Paris,  Rosa  Bonheur  m'a 
remis  un  pli  ouvert  en  disant  : 

— Vous  lirez  ce  que  je  dis  à votre  mère.  Ce  n'est  pas  une  réponse 
à la  lettre  que  j'ai  reçue,  mais  à celle  qu  elle  vous  a envoyée.  Pénétrez- 
vous  bien  des  raisons  que  je  lui  donne,  afin  de  vous  défendre  et  de  la 
convaincre.  Souvenez-vous  que  je  ne  pourrais  plus  vivre  sans  vous  ; 
votre  famille  ne  me  connaît  pas  comme  vous 

— Ne  vous  tourmentez  pas,  répliquai-je,  soyez  persuadée  que  je  ne 
vais  pas  à Paris  pour  y chercher  un  consentement  dont  je  n’ai  plus 
besoin,  puisque  j'ai  engagé  ma  parole  de  ne  jamais  vous  quitter 

— Qui  sait!  s'écria  Rosa  Bonheur,  si  votre  famille  ne  se  laissera 
pas  influencer  par  la  mauvaise  opinion  qu’a  le  monde,  en  général,  des 
lemmes  qui  vivent  ensemble.  C’est  contre  ces  préjugés  que  j’ai  lutté 
toute  ma  vie.  Heureusement,  j’ai  trouvé  en  vous  l’interprète  dont  j'ai 
besoin  pour  que  la  postérité  me  juge  avec  impartialité. 

Si  vous  vous  sentez  faiblir,  partez  ; mais  songez,  mon  Anna,  que 

c'est  ma  mort  que  vous  signerez  en  abandonnant  la  vieille  Rosa  Bonheur. 

Quelques  heures  plus  tard,  j’étais  au  milieu  des  miens,  et  la  lettre 
dont  je  m’étais  chargée  fut  lue  à haute  voix. 


Chère  madame, 


By,  par  Thomery,  8 août  1898. 


Je  réponds,  ainsi  que  je  dois  le  faire,  sincèrement  et  loyalement,  à votre 
lettre  du  5 août. 

Ma  proposition  à M"1'  Anna,  votre  fille  aînée  et  aimée,  n'est  pas  faite  à la 
légère;  à mon  âge.  — et  je  suis  beaucoup  plus  âgée  que  vous-même,  chère 
madame  Klumpke,  — on  connait  tout  de  la  vie.  Je  sais  qu’il  est  juste  et 

1.  Mmo  Jules  Déjerine,  née  Augusta  Klumpke. 


ROSA  BONHEUR 


1 1 5 


probable  que  je  quitterai  ce  monde  avant  M"°  Klumpke  ; je  ne  voudrais  donc, 
pour  rien  au  inonde,  la  mettre  dans  une  fausse  position. 

Si  elle  décide  de  vivre  auprès  de  moi,  je  compte  donc,  en  amie  lovale  et 
honnête,  régler  par  notaire  une  situation  très  nette  pour  elle  en  ce  qui  pourrait 
lui  appartenir  chez  moi,  où  elle  sera  considérée  comme  chez  elle.  Avec  ma 


R A v A j o . 

Tète  de  chien,  par  Rosa  Bonheur. 


compagne  chérie,  Mlle  Nathalie  Micas,  nous  avions  pris  toutes  nos  précautions, 
et  sa  mère  aussi,  à cause  des  familles  réciproques,  pour  éviter  tous  désagré- 
ments d’intérêts  matériels,  et  ordre  dans  nos  affaires  particulières. 

Quant  à moi,  j’ai  une  véritable  tendresse  pour  votre  très  noble  fille,  et  si  je 
l’aime  autant,  c’est  après  avoir  deviné  sa  belle  nature,  sa  belle  âme  et  même 
sa  naïveté  d’enfant. 

Vivant  seules  chacune  de  notre  côté,  ne  serait-il  pas  plus  heureux  pour 
nous  de  nous  réunir,  pour  mener  une  heureuse  vie;  cultivant  le  même  art  et 


ROSA  BONHEUR 


1 1 G 


ayant  chacune  notre  indépendance,  car  je  crois,  Dieu  merci,  avoir  trop  de  fierté 
et  d’honneur  pour  m’imposer  en  quoi  que  ce  soit.  Miss  Anna  est  libre  comme 
l’air  et  je  suis  la  première  à penser  comme  vous,  chère  bonne  mère  que  vous 
êtes:  j’engage  votre  chère  Anna  à garder  son  atelier  de  Boston  et  ses  relations 
distinguées. 

Votre  chère  lettre  ne  peut  que  me  faire  vous  estimer  davantage,  car  il  entre 
dans  mon  vieux  cœur  un  peu  de  sentiment  maternel  pour  votre  Anna.  Qu’elle 
vous  consulte  donc,  ainsi  que  ses  sœurs  : je  n’en  suis  nullement  fâchée,  au 
contraire;  c’est  très  sérieux,  et  avant  tout  j’aime  votre  chère  Anna  pour  elle- 
même,  je  vous  en  donne  ma  parole  d’honneur. 

Elle  vous  remettra  après-demain  elle-même  cette  lettre,  ne  voulant  rien 
déterminer  avant  vos  conseils.  Je  sais  ce  que  vaut  votre  famille,  illustre  par  vos 
filles,  qui  sont  toutes  des  femmes  de  haute  intelligence  et  du  meilleur  monde  ; 
moi,  chère  madame,  je  ne  suis  guère  mondaine;  mais,  par  mon  talent  et  mon 
honneur,  je  suis  digne  d’être  l’amie  de  votre  famille  comme  de  vous-même. 

Voilà  tout  ce  que  je  puis  vous  dire,  je  sais  que  vous  êtes  la  meilleure  des 
mères,  et  j’éprouve  pour  vous  affection  et  respect. 

Rosa  Bonheur. 

Sauf  ma  sœur  Dorothée,  qui,  après  m'avoir  donné  raison,  sortit 
aussitôt  de  la  pièce,  tout  le  monde  se  tourna  contre  moi.  Je  ne  m’at- 
tendais pas  à ce  blâme  presque  unanime,  et  j'en  fus  péniblement  affectée. 

Dans  un  esprit  que  je  ne  saurais  évidemment  que  louer,  mon  beau- 
frère1  insista  sur  le  sacrifice  que  je  faisais  de  ma  situation  à Boston, 
dépeignant  d’une  façon  brillante  l’avenir  artistique  qui  m’attendait  dans 
mon  pays. 

— Qui  vous  dit  que  ce  n'est  pas  un  caprice  passager  de  vieillard. 
Un  prétexte  quelconque  ne  la  fera-t-il  pas  changer  d'idée  un  jour  ou 
l’autre?  Et  si  vous  cessez  de  vous  accorder,  comment  vous  tirerez-vous 
de  la  situation  dans  laquelle  vous  vous  mettez.  Songez  qu'elle  est  sur  le 
déclin  de  la  vie. 

— Si  par  malheur  nous  nous  brouillons,  répliquai-je,  je  retournerai 
à Boston.  Grâce  à l’expérience  que  j’aurai  acquise  auprès  d’une  artiste 
si  justement  populaire  dans  toute  l’Amérique,  il  ne  me  sera  pas  difficile 
de  trouver  des  portraits.  J'aurai,  en  outre,  la  ressource  de  fonder  un 
cours  dans  lequel  j'enseignerai  aux  jeunes  filles  ce  que  j'aurai  appris 
auprès  de  l’incomparable  Rosa  Bonheur. 

— Je  ne  doute  pas,  dit  ma  mère,  que  tu  ne  sois  capable  de  recon- 
quérir un  rang  artistique  aux  États-Unis,  mais  as-tu  réfléchi  à la  situa- 
tion qui  sera  la  tienne  chez  Rosa  Bonheur?  11  me  semble  que  tu  es  trop 
lière  pour  accepter  les  fonctions  de  demoiselle  de  compagnie. 

— Certainement,  répondis-je,  mais  j’ai  un  rôle  plus  glorieux  à 

i.  Le  Dr  Jules  Déjerine,  aujourd’hui  professeur  à la  Faculté  de  médecine. 


RO  SA  BONHEUR 


"7 


remplir  : je  serai  non  seulement  l'amie  et  l’élève  de  la  grande  artiste, 
mais  aussi  l’interprète  de  ses  idées. 

— Tout  cela  est  très  beau,  mais  ses  amis  et  sa  famille  diront  que 
tu  vis  à ses  dépens. 

— Je  les  laisserai  dire  ce  qu’ils  voudront  ; j'aurai  du  reste  un 
atelier  à Paris  pour  faire  mes  portraits 

— Ah  1 ma  fille,  ce  ne  sera  pas  aussi  facile  ni  aussi  productif  que 
tu  le  crois,  car  il  ne  faut  pas  t’imaginer  que  les  portraits  vont  courir 
après  toi  à By.  Une  fois  prise  la  résolution  de  consacrer  ta  vie  à 
Mlle  Rosa  Bonheur,  il  te  faudra  accomplir  ton  devoir  jusqu’au  bout. 
Réfléchis  bien,  il  est  encore  temps. 

Voyant  que  je  restais  inébranlable,  ma  mère  ajouta  : 

— Tu  peux  faire  part  à Rosa  Bonheur  de  nos  arguments,  et  si 
elle  persiste  à te  garder  chez  elle,  je  prie  Dieu  de  t’assister  dans  ton 
dévouement,  afin  que  tu  parviennes  à lui  assurer  une  vieillesse  heu- 
reuse. 

Hier,  je  suis  revenue  à By,  où  ma  vieille  amie  m'attendait,  impa- 
tiente de  savoir  l’opinion  définitive  des  miens. 

— Je  comprends  les  inquiétudes  de  votre  mère,  lit-elle  quand  j’eus 
achevé  le  récit  de  ce  qui  précède,  moi  aussi  j'ai  réfléchi  depuis  votre 
départ.  Vous  êtes  jeune  et  je  suis  vieille,  mais  je  vous  aime  sincère- 
ment; ce  n'est  pas  un  simple  caprice  de  femme.  Pourtant,  je  sens  que 
je  suis  égoïste.  Je  ne  voudrais  pas  vous  savoir  malheureuse;  vous  êtes 
libre  de  partir,  puisque  votre  famille  ne  veut  pas  consentir  à notre 
bonheur;  il  faut  que  je  vous  le  dise  cependant,  j'en  mourrai  de  chagrin. 

— Ne  vous  ai-je  pas  promis  de  vous  accompagner  loyalement 
jusqu'à  votre  dernier  jour  ici-bas  ? m’écriai-je  en  la  pressant  dans 
mes  bras. 

— Ah  ! mon  Anna,  vous  êtes  ma  vie  ou  ma  mort  ! Si  plus  tard 
vous  voulez  vous  marier,  vous  continuerez  à aimer  votre  vieille  amie, 
n’est-il  pas  vrai  ? Vous  ne  l’oublierez  pas. 

— Je  ne  vous  oublierai  jamais,  n’en  ayez  crainte,  répondis-je,  car 
je  vous  aime  de  tout  mon  cœur.  Jusqu'à  présent,  je  n’osais  vous  mon- 
trer mes  sentiments.  Il  m’est  bien  permis  de  les  avouer  aujourd'hui. 
Ah  ! si  vous  pouviez  comprendre  l’admiration  que  j’ai  toujours  eue 
pour  vous  ? C’était  un  vrai  culte  ! Et  penser  que  me  voici  devenue 
votre  fille  d’adoption!  que  vous  m'aimez  tant  ! 

— Oui,  je  vous  aime,  ma  chère  Anna,  à ce  point  que  je  prie  Dieu 
que  nous  ne  nous  quittions  pas  même  dans  la  tombe....  Bonne  nuit, 
mon  enfant,  et  dormez  en  paix. 


ROSA  BONHEUR 


1 18 


Ce  matin.  Rosa  Bonheur  a écrit  à ma  mère  : 


Chère  madame  Klumpke, 


By,  le  1 2 août  1898. 


Depuis  hier,  depuis  le  retour  de  votre  chère  fille,  Mlle  Anna,  nous  avons 
bien  causé  et  c’est  après  avoir  bien  réfléchi  l'une  et  l’autre  que  nous  avons 
décidé  d’associer  nos  vies. 

Seule  et  séparée  jusqu’à  présent,  isolée,  ma  vieillesse  était  bien  triste. 

Mlle  Anna  m’a  fait  part  franchement  des  craintes  maternelles  que  vous 
éprouviez  si  je  venais  à mourir.  J’ai  donc  l’intention  d’arranger  nos  affaires  le 
plus  tôt  possible,  de  façon  à garantir  toute  l’indépendance  honorable  de  l’amie 
qui  m’est  envoyée  en  ce  monde,  et  vous  connaîtrez  ma  très  noble  affection  pour 
votre  fille  et  la  sincérité  de  mon  âme,  qui  comprend  si  bien  votre  alfection 
maternelle,  car  je  vous  aime  davantage  en  voyant  les  craintes  que  vous  auriez 
le  droit  d’avoir  si  je  n’étais  pas  digne  de  votre  Anna,  de  vous  et  de  votre  famille. 

Soyez  donc  bien  assurée  que  je  suis  bien  digne  de  l’affection  de  votre  Anna, 
qu’elle  sera  honorée  et  heureuse  avec  moi  et  vous  ne  pourrez  pas  faire  autre- 
ment que  de  m’aimer  d’après  ma  conduite  avec  elle.  Car,  je  vous  le  dis  encore, 
je  suis  digne  d’être  son  amie,  la  vôtre  et  celle  de  votre  famille. 

Permettez-moi  de  vous  serrer  sur  mon  vieux  cœur  en  attendant  que  je 
puisse  vous  voir. 

Votre  très  affectionnée, 

Rosa  Bonheur. 


LA  FORÊT  EN  AUTOMNE. 
Aquarelle,  par  Rosa  Bonheur. 


ÉTUDE  POUR  « LA  FOULAISON  »,  PAR  ROSA  BONHEUR. 


CHAPITRE  VIII 


ROSA  BONHEUR  ME  CONFIE  LA  MISSION  DÉCRIRE  SA  VIE. 


[— 


J ai  cru  devoir  donner  un  compte 
rendu  quotidien,  ou  peu  s’en  faut, 
de  ce  que  fut  notre  vie  au  château 
de  By  durant  quelques  semaines  de 
l'été  de  1898,  non  point  tant  à cause 
de  la  place  très  grande  que  ces  jour- 
nées gardent  dans  mon  souvenir  — 
ce  à quoi  je  ne  saurais  prétendre 
intéresser  le  lecteur  — que  pour 
montrer  Rosa  Bonheur  parlant  et 
agissant  en  une  circonstance  où  l’in- 
dépendance de  son  esprit,  la  force 
de  sa  volonté  et  la  bonté  de  son 
cœur,  se  manifestèrent  aux  veux  de 
tous,  se  révélant  à moi-même  qui, 
jusqu’alors,  n'avais  connu  d’elle  que 
la  séduction  et  la  vigueur  de  son 
talent,  de  telle  manière  que  le  cours  de  ma  vie  en  fut  modifié,  et  que 
mon  affection,  qui  depuis  longtemps  déjà  lui  était  acquise,  s’accrut 
d'une  dette  de  reconnaissance,  et  trop  peu  de  temps  après,  hélas,  se 
changea  en  le  plus  durable  des  regrets. 

Il  ne  conviendrait  pas  de  poursuivre  avec  autant  de  minutie  la 


TETE  DE  CHEVAL. 
Dessin  de  Rosa  Bonheur. 


I 20 


ROSA  BONHEUR 


narration  de  ce  que  tut  l’existence  que  Rosa  Bonheur  et  moi  nous  avons 
dès  lors  vécue  au  château,  existence  paisible  et  pour  la  plupart  des 
jours  forcément  un  peu  monotone,  en  dépit  de  tout  ce  qu’un  labeur 
d’artistes  présente  de  nouveauté  et  de  poésie  dans  sa  quotidienne  répé- 
tition. Avant  de  commencer  ce  qui  constitue  l'objet  spécial  de  ce  livre, 
la  vie  de  Rosa  Bonheur,  je  me  bornerai  à noter  quelques  incidents 
auxquels  je  fus  mêlée  et  les  entretiens  à la  suite  desquels  je  fus  amenée 
à entreprendre  un  tel  travail.  Quant  à ceux  qui  ont  trait  directement  à 
son  histoire,  ils  trouveront  leur  place  naturelle  à la  fin  de  ce  livre. 

Non  sans  peine,  j’étais  parvenue  à terminer  le  portrait  de  la  noble 
femme.  En  compagnie  du  tableau  qu’elle-même  avait  peint,  il  s'en  était 
allé  à l'Exposition  de  Pittsburg,  et  moi-même  j’avais  formé  le  dessein 
de  le  suivre  de  près  outre  Atlantique.  Puisque  j'avais  promis  à Rosa 
Bonheur  de  vivre  désormais  auprès  d'elle,  il  importait  que  mes  intérêts 
à Boston  fussent  définitivement  réglés,  car  j’avais  jusqu'à  ce  moment 
conservé  là-bas  mon  atelier.  Rosa  Bonheur,  bien  qu’à  regret,  avait 
consenti  à mon  départ,  et  déjà  je  faisais  mes  préparatifs,  lorsque  survint 
le  déplorable  naufrage  de  la  Bourgogne  qui,  comme  on  sait,  entraîna 
la  mort  de  cinq  cents  passagers.  Partirai-je  donc  ? Rosa  Bonheur  ne  put 
s'y  résoudre. 

— Vous  êtes  folle  de  vous  exposer  à de  pareils  dangers  ? Que  devien- 
drais-je, et  qui  écrirait  ma  biographie  si  mon  Anna  venait  à disparaître 
dans  les  dots  ? Envoyez  votre  procuration  : les  choses  s’arrangeront 
sans  vous. 

Et  pourtant  j’aurais  bien  vouli/régler  en  personne  mes  affaires  de 
Boston  ; mon  absence  allait  entraîner  pour  moi,  je  ne  m'y  trompais  pas, 
un  assez  grave  préjudice;  d'autre  part,  il  m’eût  été  fort  agréable  de 
revoir  les  personnes  amies  dont  j’avais  pris  congé  pour  peu  de  mois  et 
que  je  reverrais  désormais  je  ne  savais  quand.  Mais  je  vis  Rosa 
Bonheur  si  inquiète  à mon  sujet  que  je  ne  pus  me  décider  à lui  infliger 
une  contrariété  aussi  grande.  Je  renonçai  à partir. 

M.  G ambart,  auquel  M.  Lefèvre  avait  parlé  du  portrait  que  j’avais 
peint,  venait  de  me  proposer  de  l'acquérir;  cette  œuvre  m'était  deve- 
nue si  précieuse  par  les  souvenirs  qui  s'y  rattachaient,  que  je  ne  m'en 
serais  certainement  séparée  à aucun  prix,  si  Rosa  Bonheur  elle-même 
ne  s était  faite  près  de  moi  l'avocate  de  son  vieil  ami. 

— Je  vous  poserai  pour  un  second  portrait,  disait-elle  en  manière 
de  consolation.  S’il  est  mieux  réussi  et  qu’il  plaise  davantage  à M.  Gam- 
bart,  eh  bien,  vous  le  substituerez  au  premier,  en  mettant  comme 
condition  qu’il  en  publiera  une  gravure. 


RO  SA  BONHEUR 


121 


En  attendant,  je  me  mis  à travailler  au  portrait  en  blouse,  selon  la 
pose  dont  la  photographie  avait  tant  plu  à M.  Tony  Robert-Fleury; 
mais  lorsque  je  demandai  à Rosa  Bonheur  de  vouloir  bien  poser,  elle 
me  répondit  : 

— Je  vous  donnerai  quelques  séances,  mais  vous  pouvez  toujours 
terminer  cette  toile  d’après  vos  études.  Je  n'aimerais  pas  figurer  au  Salon 
en  blouse;  c’est  dans  mon  costume  féminin  que  je  veux  que  mon  image 
soit  transmise  à la  postérité.  Le  portrait  que  j'ai  en  tête  différera  des 


UNE  HALTE  DANS  LA  FORÊT,  PAR  ROSA  BONHEUR. 


deux  autres.  Je  tiendrai  sur  mes  genoux  mon  petit  Charlev.  Vous  aurez 
bien  le  courage  de  le  peindre  toute  seule  ? 

Ne  vous  ai-je  pas  dit,  poursuivit-elle,  l'histoire  du  taureau  qui 
m'accompagne  dans  le  portrait  que  Dubufe  a fait  de  moi  en  1 856  ? 
L’artiste  m’avait  représentée  tout  d'abord  appuyée  sur  une  table  ; dès 
la  seconde  séance,  j’ai  réclamé;  c’est  alors  qu’il  a eu  l'idée  de  me  faire 
peindre,  à la  place  de  ce  meuble  inerte,  la  tète  d'un  taureau  vivant. 

M.  Gambart  avait  commandé  ce  portrait  ; il  fut  ravi  du  changement 
apporté  à la  toile,  et  la  gravure  s’est  du  reste  bien  mieux  vendue  avec 
ma  signature. 

M.  Gambart  désirerait  peut-être  que  je  fasse  pour  vous  aujourd’hui 

16 


122 


ROSA  BONHEUR 


ce  que  j’ai  fait  pour  Dubufe  et  aussi  pour  Mme  Consuélo  Fould.  Si  j'écou- 
tais ce  vieil  ami,  en  effet,  je  passerais  une  bonne  partie  de  mon  temps, 
non  seulement  à embellir  mes  portraits,  mais  encore  à augmenter  par 
mes  animaux  la  valeur  commerciale  de  paysages  faits  par  d'autres 
peintres.  Maintes  fois  il  a essayé  de  me  convertir  à ses  idées  là-dessus; 
il  est  même  allé  un  jour  jusqu’à  m’envoyer  deux  tableaux,  avec  des 
indications  détaillées  pour  y placer  des  animaux. 

Peut-être,  ma  chère  Anna,  va-t-on  vous  accuser  maintenant  de  ne 
plus  faire  que  des  Posa  Bonheur?  Mais  Van  Dyck  n’a-t-il  pas  peint 
son  protecteur  à satiété,  sans  que  personne  ait  jamais  osé  lui  en  faire  le 
reproche?  Des  portraits  de  Charles  Ipr,  il  y en  a au  Louvre,  à Dresde,  à 
Rome,  à Vienne,  à Turin  et  au  château  de  Windsor.  Le  pinceau  d'un 
artiste  a bien  le  droit  d'avoir  de  la  reconnaissance 

M.  G ambart  n’apprit  pas  sans  un  certain  déplaisir  que  je  préparais 
pour  le  Salon  de  1899  un  second  portrait  de  Rosa  Bonheur,  et  il  voulut 
m'obliger  à renoncer  à mon  projet.  Mademoiselle  n’entendit  pas  que 
j’eusse  la  peine  de  défendre  ma  cause.  Elle  lui  écrivit  : 

Vous  n’avez  pas  le  droit,  mon  cher  monsieur  Gambart,  en  achetant  un 
portrait,  d’exiger  qu’un  artiste  ne  puisse  en  faire  dix  autres  d’après  la  même 
personne,  si  ce  ne  sont  des  copies  absolument  semblables.  Dans  le  cas  actuel, 
il  serait  plus  simple  de  garder  le  portrait  que  vous  avez  acheté.  Ce  portrait  est 
très  beau,  d’un  effet  original,  artistique,  et  malgré  l’àge  avancé  du  modèle, 
supérieur  à celui  de  Dubufe. 

Un  soir  du  mois  de  septembre,  après  une  promenade  en  forêt  durant 
laquelle  Rosa  Bonheur  m’avait  beaucoup  parlé  de  M"c  Micas,  son  amie 
défunte,  elle  me  demanda  de  lui  montrer  le  cahier  sur  lequel  je  notais 
mes  impressions  quotidiennes. 

— Je  suis  curieuse,  dit-elle,  de  me  rendre  compte  de  votre  style,  et 
de  la  manière  dont  vous  racontez  notre  vie  et  les  propos  que  j’ai  tenus 
devant  vous.  Sans  doute,  vous  avez  déjà  consigné  nombre  de  détails  inté- 
ressants, et  je  n'aurai  qu'à  les  compléter  pour  arriver  rapidement  aux 
événements  importants  de  mon  histoire.  Quant  à vos  impressions  per- 
sonnelles, je  serais  enchantée  de  les  connaître. 

Depuis  le  jour  où  l'excellente  femme  avait  appris  que  je  relatais  ses 
actes  et  ses  propos,  je  m’attendais  à la  demande  qui  venait  de  m’être 
faite,  et  j'escomptais  à l'avance  l’embarras  qu  elle  ne  pouvait  manquer 
de  provoquer  chez  moi.  Mon  cœur  battait  très  fort,  en  effet,  lorsque  je 
remis  entre  ses  mains  le  journal  auquel  j'ai  emprunté  la  plupart  des 
pages  qui  précèdent.  Rosa  Bonheur  parcourut  plusieurs  feuillets  avec 


ROSA  BONHEUR 


123 


une  grande  attention  et  sans  faire  aucune  remarque.  A mesure  qu'elle 
avançait,  mon  anxiété  augmentait,  et  je  me  demandais  si  la  naïveté  de 
ma  rédaction  ne  lui  paraissait  pas  ridicule,  blessante  peut-être,  que 
sais-je:  De  temps  a autre,  elle  relevait  sa  belle  tête  grise,  et  me  consi- 
dérait d'un  œil  scrutateur. 

Arrivée  enfin  à la  dernière  page,  elle  ferma  le  cahier,  se  leva  et  s'en 
fut  s asseoir  devant  sa  table  de  travail.  Là,  elle  prit  une  feuille  blanche, 
et,  non  sans  une  certaine  appréhension,  je  la  vis  tracer  avec  lenteur  des 
lignes  dont  le  secret  me  paraissait  redoutable.  Le  bon  sourire  dont  s’illu- 
mina son  visage  au  moment  où  elle  en  écrivit  les  derniers  mots  me 
rassura  pleinement,  et  c'est  avec  un  joyeux  attendrissement  que  bientôt 
je  les  parcourus. 


AyA  IK, 

O'i-CLyS^N 


* 


— Cette  affection  divine  ne  vieillit  pas,  dit-elle  quand  j'eus  fini  de 
lire,  elle  dure  au  delà  de  notre  existence  terrestre.  Rien  n'est  aussi  grand 
ni  aussi  pur.  L'amitié  de  l’âme  est  la  vraie  parenté  ; elle  est  supérieure 
à celle  que  Dieu  nous  donne,  puisqu'au  lieu  de  l'accepter  de  ses  mains, 
nous  la  choisissons  nous-mêmes. 

Dans  les  affections  de  famille,  il  manque  souvent  la  communion 
des  esprits.  Ce  sont  les  bonnes  âmes  qui  vous  ont  envoyée  auprès  de 
moi;  j’ai  pour  vous  une  tendresse  extrême  et  vous  pouvez  dire  que 


124 


ROSA  BONHEUR 


jamais  vous  ne  serez  aimée  plus  que  je  vous  aime.  Ah  ! pourquoi 
nous  sommes-nous  rencontrées  à un  âge  où  je  n’ai  plus  que  quelques 
années  à rester  ici-bas! 

— Le  Titien  et  Carlo  Maratta  n’ont  quitté  leur  palette  qu'à  cent  ans. 
Vous  ferez  comme  eux,  vous  peindrez  encore  en  1922. 

— Je  ne  le  pense  pas,  mais  remercions  toutes  deux  l’Esprit  infini 
de  nous  avoir  fait  rencontrer. 

Me  rendant  alors  le  manuscrit,  elle  ajouta  : 

— Lorsque  le  cœur  y est,  les  mots  viennent  aisément  au  bout  de  la 
plume,  en  quelque  idiome  que  l'on  s’exprime.  Je  crois  maintenant  que 
vous  retracerez  mon  portrait  de  cette  manière  aussi  bien  que  vous  l'avez 
fait  avec  votre  pinceau.  Et  vous  publierez  vos  impressions  sur  moi  ; 
vous  les  joindrez  au  récit  de  ma  vie  : ce  sera  le  meilleur  moyen  de 
faire  connaître  avec  sincérité  les  circonstances  qui  nous  ont  rappro- 
chées, le  développement  progressif  de  l’affection  que  j’ai  conçue  pour 
vous  et  de  celle  que  vous  m'avez  témoignée. 

C'était  une  des  grosses  préoccupations  de  l'illustre  femme,  la  ques- 
tion de  sa  biographie;  elle  y revenait  fréquemment  au  cours  de  nos 
longues  causeries.  Certain  soir,  dans  son  atelier,  assises  devant  sa  table 
de  travail  éclairée  d’une  lampe,  nous  devisions  à mi-voix.  Rosa  Bon- 
heur reprit  le  sujet  qui  lui  tenait  à cœur. 

— Bien  des  auteurs  de  talent,  dit-elle,  ont  écrit  à mon  sujet  une 
foule  d’anecdotes.  Malheureusement,  mes  biographes  ont  toujours  laissé 
dans  l'ombre  l'amitié  que  j’ai  éprouvée  pour  ma  chère  Nathalie  et  le 
culte  que  j'ai  voué  à la  mémoire  de  ma  pauvre  mère.  A ceux  qui  m'in- 
terrogeaient, j’ai  toujours  répondu  avec  la  plus  entière  bonne  foi  ; 
cependant,  je  ne  pouvais  jamais  oublier  que  je  parlais  à des  hommes. 
Si  je  vous  ai  choisie  pour  être  mon  interprète  auprès  de  la  postérité, 
c’est  parce  que  vous  êtes  une  femme  et  que  je  puis  m'ouvrir  à vous 
avec  une  confiance  plus  entière.  Vous  comprendrez  que  Nathalie  et  ma 
mère  ont  formé  à elles  deux  mon  étoile  polaire.  Vous  saurez  exprimer 
mes  pensées  avec  toute  la  délicatesse  qui  est  le  privilège  de  notre  sexe. 
D'autre  part,  vous  appartenez  à la  nation  américaine.  C'est  là  que  la 
femme  occupe  depuis  longtemps  la  situation  exceptionnellement  favo- 
rable que  j'ai  toujours  rêvée  pour  mes  sœurs  françaises.  Mon  féminisme 
et  mon  costume  ne  sont  pas  faits  pour  vous  surprendre.  Vous  en  expli- 
querez facilement  les  causes.  Je  vous  dirai  tout,  je  ne  vous  cacherai 
rien,  je  ferai  comme  la  dévote  qui  est  devant  son  confesseur.  Aussitôt 
que  vous  aurez  achevé  votre  travail,  vous  me  le  montrerez  ; je  me 


ROSA  BONHEUR 


I2D 


rendrai  compte  alors  de  ce  que  j'ai  omis  et  des  détails  qu'il  me  faudra 
ajouter  à mon  premier  récit. 

L'effort  qui  vous  sera  nécessaire  pour  écrire  en  une  langue  qui 


LES  CERFS  DE  ROSA  BONHEUR. 
Dessin. 


n’est  pas  la  vôtre  me  fera  du  moins  connaître  telle  que  je  suis  à ceux 
des  amis  des  arts  qui,  pendant  ma  longue  carrière,  m'ont  prodigué  de 
si  touchantes  marques  de  sympathie.  Mais  loin  de  moi  la  prétention  de 
laisser  des  mémoires  comme  certains  se  plaisent  à le  faire.  Simplement 
et  naïvement,  je  vous  raconterai  le  détail  des  événements  qui  ont 


ROSA  BONHEUR 


1 26 


exercé  une  influence  heureuse  ou  non  sur  mon  voyage  en  ce  monde. 

Toute  flattée  que  je  fusse  de  la  confiance  de  ma  noble  amie,  la 
tâche  qui  m’incombait  me  paraissait  bien  lourde.  Souvent  déjà,  le  soir, 
lorsque  je  consignais  sur  mon  livre  les  impressions  de  la  journée,  je  m’étais 
prise  à sourire  devant  les  maladresses  de  ma  rédaction  ; seule  la  pensée 
que  ces  lignes  ne  tomberaient  jamais  sous  d’autres  yeux  que  ceux  de 
quelques  amies  avait  pu  m'engager  à continuer  en  dépit  de  tout.  Mais 


HARDE  DE  CERFS  EN  FORÊT. 
Dessin  de  Rosa  Bonheur. 


voilà  que  ces  pages  sans  apprêt,  il  me  faudrait  les  publier;  bien  mieux, 
transcrire  d’une  façon  méthodique  les  confidences  que  Rosa  Bonheur 
allait  me  faire  désormais  sur  les  phases  diverses  de  sa  vie  1 Je  ne  com- 
mençai pas  sans  un  certain  effroi  ; du  moins,  au  cours  de  ces  narra- 
tions quotidiennes,  ai-je  éprouvé  la  jouissance  très  grande  de  revivre 
avec  elle  la  carrière  de  la  noble  femme.  Ses  épreuves,  je  les  ai  subies; 
ses  succès,  je  m’en  suis  réjouie;  à chaque  pas  de  son  récit,  j'ai  vu 
palpiter  la  belle  âme  de  Rosa  Bonheur;  j'ai  partagé  son  culte  pour  la 
mémoire  de  sa  mère,  son  affection  pour  sa  Nathalie.  Et  puis,  je  son- 
geais que  ma  responsabilité  devant  mes  lecteurs  futurs  serait  atténuée 


ROSA  BONHEUR 


127 


de  ce  fait  que  l'illustre  femme  reverrait  mon  œuvre.  Hélas!  pouvais-je 
prévoir  que  si  tôt  je  resterais  seule  à l'écrire? 

Rosa  Bonheur  avait-elle  le  pressentiment  d'une  fin  prochaine  ? Je 
me  refuse  à le  croire.  Cependant,  pourquoi  sa  hâte  à me  faire  inces- 
samment la  confidente  de  ses  pensées  intimes  et  de  ses  souvenirs? 

Depuis  qu'elle  n'est  plus,  le  découragement  s’est  glissé  dans  mon 
âme  : souvent  j'ai  pensé  que  j'avais  accepté  une  responsabilité  au-dessus 
de  mes  forces.  Au  milieu  de  mes  doutes,  quelque  chose  néanmoins 
m’a  engagée  à la  persévérance,  c’était,  lorsque  je  classais  mes  documents, 
que  je  recueillais  mes  souvenirs,  comme  une  voix  amie  qui  dans  le 
silence  de  la  nuit  me  disait  : « Courage,  mon  Anna,  continue  à écrire  ». 

Je  n'ignore  pas  combien  je  suis  restée  au-dessous  de  la  difficile 
mission  dont  ma  grande  amie  m'avait  chargée.  Si  le  lecteur  comprend 
mal  les  nobles  ambitions  de  Rosa  Bonheur,  si  sa  reconnaissance  envers 
la  famille  Micas  lui  semble  exagérée;  s'il  n'est  point  ému  du  culte  voué 
par  la  grande  artiste  à la  mémoire  de  sa  mère,  ce  n’est  pas  à elle  qu'il 
doit  s’en  prendre,  mais  à son  humble  interprète. 

La  deuxième  partie  de  ce  livre  renferme  la  suite  des  conversations 
de  Rosa  Bonheur.  Je  les  ai  transcrites  sans  les  interrompre  autrement 
que  par  un  petit  nombre  de  récits,  des  citations  et  des  notes  indispen- 
sables à la  clarté  de  l'ouvrage,  persuadée  que  le  lecteur  prendra  un 
intérêt  plus  vif  à recueillir  ces  propos,  en  quelque  sorte  des  lèvres 
mêmes  de  celle  qui  les  a tenus. 


TIGRE  DU  BENGALE. 
Dessin  de  Rosa  Bonheur, 


* 

. • 


R O S A BONHEUR  DANS  SON  ATELIER  (1899). 


DEUXIÈME  PARTIE 


CHAPITRE  IX 

ANCE  A BORDEAUX.  — LA  VENUE  A PARIS. 

Avant  de  commencer  à vous  faire  le 
récit  de  ma  vie,  il  est  juste  que  je  remercie 
Dieu  de  m'avoir  accordé  une  existence  heu- 
reuse et  exceptionnelle,  et  d'avoir  permis  que 
lame  de  ma  chère  mère  exerçât  sur  ma  des- 
tinée une  protection  de  tous  les  instants. 

Son  souvenir  ne  m'a  jamais  quittée; 
j'attribue  à son  inspiration  tout  ce  que  j’ai 
pu  faire  de  bien  et  de  bon  au  cours  des 
soixante-seize  années  que  j'ai  passées  sur  la 
terre. 

Sur  sa  naissance  plane  encore  aujour- 
d'hui un  mystère  que  je  n'ai  pu  éclaircir. 
Les  marques  d'estime  que  j'ai  reçues  à diffé- 
rentes époques  de  plusieurs  têtes  couron- 
neés  sont  telles  que  je  ne  puis,  en  conscience, 
les  attribuer  uniquement  a mon  talent. 

Ma  mère  est  née  à Altona  le  2 mars  1797,  si  j’en  crois  un  extrait  de 


LA  FAMILLE.  L ENF 


/f 


\ 


TETE  DE  LION. 
Dessin  de  Rosa  Bonheur. 


l7 


1 3o 


ROSA  BONHEUR 


baptême  retrouvé  dans  les  papiers  de  ma  famille1.  Elle  a été  baptisée 
dans  cette  même  ville  quatre  jours  après  sa  naissance,  sous  le  nom  de 
Christine-Dorothée-Sophie  Marchisio  dit  Marquis,  et  n’avait  que  deux 
ans  lorsque  M.  Dublan  de  Lahet  la  fit  venir  chez  lui,  à Bordeaux,  en 
même  temps  qu'une  nourrice  d'outre-Rhin. 

M.  Dublan,  dont  je  viens  de  prononcer  le  nom,  était  fils  d’un  finan- 
cier qui  avait  été  trésorier  du  roi  sous  Louis  XV  ; lui-même  avait  été 
page  de  Marie-Antoinette. 

A son  retour  de  l’émigration,  il  ne  retrouva  que  quelques  débris  de 
la  fortune  de  son  père,  qui  lui  permirent  néanmoins  de  vivre  d'une 
façon  honorable  jusqu’à  la  fin  de  ses  jours  2. 

M.  Dublan  appelait  ma  mère  sa  nièce  et  sa  pupille,  et  il  la  fit  élever 
avec  ses  propres  enfants. 

Quand  ma  mère  eut  une  dizaine  d’années,  on  commença  son  éduca- 
tion,  et  ce  fut  une  éducation  très  soignée  de  grande  dame.  On  lui  donna 
des  leçons  de  composition,  de  littérature  française  et  de  langue  espa- 
gnole. Elle  apprit  aussi  à chanter,  à danser,  à jouer  du  piano,  et,  plus 
tard,  elle  eut  comme  maître  de  dessin  un  artiste  qui  excellait  dans  l’art 
de  faire  vibrer  les  jeunes  intelligences. 

Ce  modèle  des  maîtres  était  bien  proportionné,  beau  garçon,  avec 
des  cheveux  blonds  et  bouclés.  Dans  tout  Bordeaux  on  l’appelait  1'  « Ange 
Gabriel  »,  mais  son  vrai  nom  était  Raimond  Bonheur3. 

Lorsque  ma  mère  songea  à l’épouser,  M.  Dublan  fit  quelque  résis- 
tance, parce  qu’il  ne  trouvait  pas  que  la  position  du  jeune  professeur 
répondît  aux  espérances  qu’il  avaiCconçues  pour  sa  pupille.  Le  mariage 
eut  lieu  cependant  (21  mai  1821)4. 


1.  Voici,  traduit  du  latin,  l’extrait  du  registre  des  baptêmes  de  la  communauté  catholique 
d’Altona,  délivré  le  6 novembre  1824  par  M.  Jos.  Versen,  curé  : 

« L'an  mil  sept  cent  quatre-vingt-dix-sept,  le  2 mars,  est  née  et  le  6 du  même  mois  a été 
baptisée  Christine-Dorothée-Sophie,  tille  légitime  de  Laurent-Modeste-Antoine  Marchisio 
dit  Marquis,  et  de  Marie-Anne  Triling.  Le  parrain  fut  Antoine  Paris  et  (sic)  Christine-Doro- 
thée-Sophie, sa  femme.  » 

2.  M.  Dublan  de  F.ahet  habitait  à Bordeaux  dans  la  rue  de  l’Intendance  et  s’occupait  de 
commerce  ; il  avait  aussi  une  propriété  à Quinsac. 

3.  Raimond-Oscar-Marie  Bonheur,  fils  de  François  Bonheur  et  de  Marie  Pérar,  naquit  à 
Bordeaux  le  20  mars  1796.  Elève  de  Pierre  Lacour,  directeur  de  l’école  municipale  de  dessin, 
il  fut  quelque  temps  professeur  au  collège  de  Confolens,  puis,  jusqu’au  moment  de  son  départ 
pour  Paris,  dans  un  pensionnat  de  sa  ville  natale. 

L’église  Saint-Seurin  possède  de  lui  deux  tableaux  : Saint  Amand  et  Saint  Seurin. 

4.  L’acte  de  mariage  de  Raimond  Bonheur  est  ainsi  conçu  : 

« Le  vingt-un  mai  mil  huit  cent  vingt-un,  après  midi,  par  devant  nous,  adjoint  au  maire 
de  la  ville  de  Bordeaux,  délégué  pour  remplir  les  fonctions  d’officier  de  l’état  civil,  ont  com- 
paru en  l’hôtel  de  ville,  pour  être  unis  par  le  mariage,  d’une  part,  M.  Raimond  Bonheur, 
surnommé  en  famille  Oscar,  peintre  d’histoire  et  professeur  de  dessin,  âgé  de  vingt-cinq  ans, 


ROSA  BONHEUR 


1 3 1 


Mon  père  avait  alors  vingt-cinq  ans  et  ma  mère  vingt-quatre.  Vous 
avez  devant  vous  le  premier  fruit  de  leur  union  ; on  le  nomma  Rosalie. 

Lorsque  mon  avènement  à la  vie  se  produisit  dans  la  bonne  ville  de 
Bordeaux,  le  16  mars  1822  \ dans  la  rue  Sainte-Catherine,  il  n’y  eut 
auprès  de  mon  berceau  aucun  astrologue  pour  tirer  mon  horoscope. 
Mais  depuis  mon  installation  à By,  j’ai  pris  goût  à observer  la  marche 
des  corps  célestes  et  la  curiosité  m'est  venue  de  savoir  la  manière  dont 
les  astres  étaient  disposés  lors  de  ma  naissance. 

J’ai  appris  ainsi  que  le  cœur  du  ciel  était  occupé  par  le  signe  bien- 
faisant du  Bélier  et  que  Mars  trônait  majestueusement.  C’était  de  bon 


né  à Bordeaux  le  vingt  mars  mil  sept  cent  quatre-vingt-seize,  y demeurant,  rue  d’Entre-deux- 
Places,  5q,  fils  de  sieur  François  Bonheur,  sans  profession,  et  de  Marie  Pérar,  habitants  de 
cette  ville.  Et  demoiselle  Sophie,  âgée  de  vingt-quatre  ans,  née  à Altona,  en  Allemagne,  en 
l’année  mil  sept  cent  quatre-vingt-dix-sept,  demeurant  à Bordeaux,  rue  Poissac,  1,  fille  de 
père  et  mère  inconnus,  ainsi  qu'il  résulte  d’un  acte  de  notoriété  reçu  par  le  juge  de  paix  du 
troisième  arrondissement  de  Bordeaux,  le  vingt-huit  avril  dernier,  homologué  le  quatre  du 
courant  par  jugement  du  tribunal  de  première  instance  de  cette  ville,  desquels  acte  et  juge- 
ment il  nous  a été  remis  expéditions  en  forme,  pour  tenir  lieu  d’acte  de  naissance  de  la  future 
épouse,  d’autre  part.  Lesquels  comparants  voulant  s’unir  en  mariage,  agissent  comme  majeurs; 
le  premier  du  consentement  de  ses  père  et  mère  ici  présents  et  la  dernière  libre  et  maîtresse 
de  ses  droits  et  actions,  n’ayant  aucuns  ascendants  connus.  En  conséquence,  ils  nous  requièrent 
de  procéder  à la  célébration  de  leur  mariage,  dont  les  publications  ont  été  faites  devant  la 
principale  porte  de  l’hôtel  de  ville,  les  six  et  treize  du  courant,  à l’heure  de  midi.  Et  attendu 
qu’il  ne  nous  a été  signifié  aucune  opposition. 

» Après  avoir  donné,  aux  parties  et  aux  personnes  qui  les  assistaient,  lecture  des  pièces 
ci-dessus  mentionnées  et  du  chapitre  six  du  titre  cinq  du  code  civil,  nous  avons  reçu  des 
contractants,  l’un  après  l’autre,  la  déclaration  qu'ils  veulent  se  prendre  pour  époux,  et  avons 
prononcé  publiquement,  au  nom  de  la  loi,  que  M.  Raimond  Bonheur,  surnommé  en  famille 
Oscar,  et  la  demoiselle  Sophie,  sont  unis  en  mariage.  Dont  acte  fait  au  bureau  de  l’état  civil, 
en  présence  des  sieurs  Jean  Corbin,  employé  des  contributions  directes,  cours  d’Albret,  1 3 5 ; 
Pierre  lluau,  commis  de  la  marine,  allées  des  Noyers,  3q  ; Marie-François  Choppv-Desagel, 
professeur,  fossés  du  Chapeau-Rouge,  20,  et  Édouard  Subercazaux,  domicilié  à Tauriac 
(Gironde),  médecin,  témoins  majeurs.  Lecture  faite  du  présent,  les  époux,  la  mère  de  l’époux 
et  les  témoins  ont  signé  avec  nous  ; le  père  a déclaré  ne  savoir.  » 

(Suivent  les  signatures.) 

1.  L’acte  de  naissance  de  Rosa  Bonheur  est  ainsi  conçu  : 

« Le  dix-huit  mars  mil  huit  cent  vingt-deux,  à midi,  est  comparu  le  sieur  Oscar-Raimond 
Bonheur,  âgé  de  vingt-six  ans,  professeur  de  dessin,  demeurant  rue  Saint-Jean-Saint-Seurin, 
n°  29,  lequel  nous  a présenté  un  enfant  du  sexe  féminin,  né  avant-hier  soir  à huit  heures,  de 
lui  déclarant  et  de  dame  Sophie,  son  épouse,  et  auquel  enfant  il  donne  le  prénom  de  Rosalie. 
Fait  en  présence  des  sieurs  François  Bonheur,  aïeul  paternel  de  l’enfant,  cuisinier,  même 
maison,  et  Guillaume  Laville,  commis,  rue  Castel-Moron,  n°  3,  témoins  majeurs.  Lecture 
faite  du  présent,  le  père  et  le  dernier  témoin  ont  signé  avec  nous  ; le  premier  a déclaré  ne 
savoir. 

» Signé  : O. -R.  Bonheur,  père.  — I. avili. e. 

» Marianne  Pérard-Bonheur  (grand’mère).  » 

Au  moment  de  la  naissance  de  sa  fille,  Raimond  Bonheur  habitait  donc  au  n°  29  de  la 
rue  Saint-Jean-Saint-Seurin,  aujourd’hui  rue  Duranteau,  et  non  pas  rue  Sainte-Catherine, 
ainsi  que  le  croyait  Rosa  Bonheur. 


ROSA  BONHEUR 


1 32 


augure  pour  moi,  semble-t-il,  puisque,  sans  connaître  cette  circon- 
stance, c'est  en  peignant  des  moutons  que  j'ai  débuté  dans  la  carrière 
artistique. 

C’est  peut-être  à l'influence  de  ce  signe  du  Zodiaque  que  je  dois 
mon  caractère  indépendant,  grâce  auquel  j'ai  fini  par  triompher  de  tous 
les  obstacles  que  les  astres  avaient  prédits  à leur  manière  : car,  au 
Levant,  se  trouvait  le  signe  effrayant  du  Sagittaire,  d’autant  plus  redou- 
table qu'à  l'Occident  on  voyait  le  signe  également  funeste  du  Taureau, 
symbole  de  l’aveugle  fureur. 

Dans  ce  signe  se  trouvait  le  Soleil  ; la  Lune,  tout  à fait  à son 
déclin,  en  était  très  voisine,  ainsi  que  Vénus.  Cette  disposition  fâcheuse 
aurait  paralysé  mon  essor,  car  Vénus,  planète  consacrée  à la  grâce  et  à 
l’amour,  se  trouvait  sous  la  domination  spéciale  de  Saturne,  astre  des 
méchants  et  des  jaloux. 

Si  je  m’étais  mariée,  j'aurais  été  absorbée  par  le  soin  de  mon  inté- 
rieur, comme  l'a  été  ma  mère.  Ce  qui  m’a  sauvée,  c’est  l'intervention 
de  Mercure,  dieu  du  commerce,  qui  se  trouvait  en  conjonction  avec 
Pollux,  une  des  plus  nobles  étoiles  du  ciel. 

Ma  mère  commença  par  m’allaiter;  mais,  comme  j’étais  une  enfant 
très  vigoureuse,  chez  laquelle  la  dentition  avait  été  précoce,  je  lui  mor- 
dis le  sein,  et  cet  accident  l’engagea  à me  confier,  bien  qu'à  regret,  à une 
brave  paysanne  qui  m’éleva  à la  cuillère. 

Ma  nourrice  m’adorait  ; elle  allait  elle-même  à l’étable  traire  la 
vache  qui  lui  paraissait  la  meilleure. 

Ce  zèle  semble  avoir  excité  la  jalousie  de  ma  mère,  car  au  moment 
où  elle  attendait  la  naissance  de  mon  frère  Auguste1,  elle  écrivait  à son 
amie  Victoire  Silvela  : 


Chère  Victoire, 


Dimanche,  12  septembre. 


Ma  Rosalie  dort  sur  le  lit  du  petit  Jules,  et  moi  je  vous  écris,  assise  à votre 
pupitre.  Je  viens  de  dîner  avec  la  Abuelita,  avec  laquelle  j’ai  barbouillé  l’espa- 
gnol tant  que  j’ai  pu  ; vous  vous  doutez  comme  je  m’en  acquitte. 

Vous  me  manquez  bien,  chère  Victoire.  J’ai  encore  beaucoup  de  choses  à 
préparer  et  que  surtout  je  n’ai  pas  de  nourrice.  Il  m’en  est  venu  une  aujour- 
d hui  qui  demeure  à la  Souille,  avec  laquelle  je  pourrais  bien  m’arranger.  Je  le 
voudrais  ; elle  a l’air  d’une  brave  femme  ; elle  est  fraîche  et  bien  portante  ; son 
enfant,  qui  n’a  que  neuf  mois,  est  de  toute  beauté  ; elle  court  autant  que  Rosalie  . 

enfin,  elle  me  convient  parfaitement,  nous  sommes  en  déficit  pour  le  prix 

Mais,  chère  Victoire,  je  vous  ennuie  de  mes  détails  de  ménage  ; il  me  semble 

1.  M.  Auguste  Bonheur,  né  le  21  septembre  1824,  est  mort  le  21  février  1884,  à l’Age  de 
60  ans. 


ROSA  BONHEUR 


1 33 


toujours  que  toutes  mes  affaires  vous  intéressent  autant  que  moi  les  vôtres.  Au 
surplus,  vous  aurez  un  jour  les  mêmes  soucis  en  tête;  il  faut  espérer  cependant 
que  vous  ne  serez  pas  obligée,  comme  moi,  de  donner  un  lait  étranger  à votre 
enfant.  Dieu  veuille  que  vous  ne  vous  le  voyez  pas  enlever  pour  le  confier  à des 
mains  mercenaires.  Je  ne  vous  le  cache  pas,  malgré  qu'on  dise  qu’on  ne  saurait 
avoir  trop  de  reconnaissance  pour  une  nourrice  qui  a eu  bien  soin  de  vos 


M.  DUBLAN  DE  LAHET. 
D’après  une  miniature 


enfants,  je  sens  que  je  ne  pourrai  jamais  aimer  les  miennes.  Je  ne  puis  sup- 
porter la  nourrice  de  Rosalie  ; je  voudrais  pouvoir  lui  faire  beaucoup  de  bien, 
mais  qu’elle  ne  vienne  jamais  à la  maison  : cette  femme  m’arrache  l’âme  quand 
je  la  vois  caressant  Rosalie  comme  si  cette  enfant  lui  appartenait 

Nous  habitions  ordinairement  avec  le  grand-père  et  la  grand'mère 
Bonheur,  pépé  et  mémée,  comme  on  dit  là-bas,  et  je  me  rappelle  les 
bonnes  promenades  que  nous  faisions  ensemble  le  dimanche  à la  cam- 
pagne, où  nous  dînions;  en  réalité,  mes  premières  années  se  passèrent 


1 34 


ROSA  BONHEUR 


moitié  à la  ville,  moitié  à Quinsac,  chez  M.  Dublan,  où  nous  faisions 
souvent  de  longs  séjours. 

Aussi  loin  que  mes  souvenirs  peuvent  remonter,  je  vois  encore 
l'empressement  avec  lequel  je  courais  au  pré  où  l’on  mettait  paître  les 
bœufs.  Ils  ont  failli  me  corner  bien  des  fois,  ne  se  doutant  pas  que  la 
petite  fille  qu’ils  poursuivaient  devait  passer  sa  vie  à faire  admirer  la 

beauté  de  leur  pelage. 

J’avais  pour  les  étables  un 
goût  plus  irrésistible  que  jamais 
courtisan  pour  les  antichambres 
royales  ou  impériales.  Vous  ne 
sauriez  vous  douter  du  plaisir 
que  j’éprouvais  à me  sentir  lécher 
la  tête  par  quelque  excellente 
vache  que  l’on  était  en  train  de 
traire  ! 

Ma  tante  Elisabeth,  sœur  de 
mon  père,  prétendait  que  mon 
goût  pour  les  animaux  venait  tout 
simplement  de  ce  que  la  chambre 
de  ma  mère  était  tapissée  de  sujets 
bucoliques. 

Les  fils  de  M.  Dublan  allaient 
à la  chasse.  Ma  grande  joie  était 
de  les  suivre  et  de  voir  sauter  les 
lapins  de  garenne.  Une  fois  même, 
ayant  voulu  faire  comme  eux, 
sauter  un  fossé,  je  suis  tombée 
dans  la  vase  et  l’on  eut  beaucoup 
de  peine  à m’empêcher  d’être 
engloutie  comme  le  fut  devant  moi  un  de  mes  souliers. 

Au  lieu  d’apprendre  à lire  et  à écrire,  je  préférais  m’amuser  avec 
les  petits  paysans.  Je  leur  dessinais  dans  le  sable  tous  les  hôtes  de  notre 
basse-cour. 

Les  leçons  de  français  étaient  pour  moi  des  moments  toujours  très 
pénibles;  la  sueur  me  perlait  sur  le  front  pendant  que  ma  mère  s’épui- 
sait sans  succès  à me  seriner  l’alphabet.  Un  jour,  cependant,  elle  eut 
une  idée  lumineuse  : elle  me  dit  de  dessiner  un  âne  à coté  d un  A, 
un  bœuf  à côté  d’un  B,  un  chat  à côté  d un  C,  et  ainsi  de  suite  jus- 
qu’au Z,  auquel  répondait  un  zèbre,  animal  que  je  n avais  jamais  vu. 


M M E RAIMOND  BONHEUR, 
Peinte  par  son  mari. 


ROSA  BONHEUR 


1 35 


mais  qui  ressemblait  à un  cheval  bariolé  par  un  maquignon  fantaisiste. 

Cette  intelligente  leçon  de  choses  fut  une  révélation  pour  mon 
cerveau  enfantin;  mais  cela  ne  m'arrêta  pas  de  crayonner  avec  ardeur 
une  foule  de  sujets;  j’essayais  de  faire  des  tableaux  comme  mon  père 
et  je  barbouillais  sur  toutes  les  places  vides  que  ma  main  pouvait 
atteindre. 

Mon  père  m’ayant  expliqué 
qu’il  faisait  poser  devant  lui  les 
personnes  pour  les  dessiner,  l’idée 
me  vint  tout  naturellement  de 
l imiter  et  d’adosser  mon  polichi- 
nelle à une  chaise,  après  quoi  je 
me  mettais  à le  copier. 

Comme  presque  tous  les  en- 
fants, j’étais  très  curieuse  de  savoir 
comment  j’étais  venue  au  monde  ; 
un  jour,  j’interrogeai  M.  Dublan 
sur  ce  point  qui  m'intriguait  si 
fort.  Sans  hésiter  un  instant,  il  me 
répondit  : « C’est  un  bateau  à 
vapeur  qui  t'a  apportée  à Bor- 
deaux ».  Mon  esprit  fut  si  vive- 
ment frappé  que,  dès  le  lendemain, 
je  m’en  allai  sur  les  sables  de  la 
Garonne,  pour  voir  si  les  bateaux 
à vapeur  qui  passaient  ne  m'appor- 
teraient pas  par  hasard  un  petit 
frère  ou  une  petite  sœur.  Je  ne 
voyais  naturellement  rien  venir, 
mais  cela  ne  m'empêchait  pas  d’y 
retourner,  comptant  bien  avoir  plus  de  chance.  Un  certain  jour,  je  finis 
par  m’y  endormir  ; une  vague  m’aurait  enlevée  si  ma  nourrice,  qui  me 
cherchait,  ne  m’avait  rattrapée  et  apportée  à la  maison  complètement 
réveillée,  mais  toute  ruisselante. 

Un  soir,  tandis  que  je  me  promenais  avec  ma  mère  sur  les  bords 
de  la  Garonne,  voyant  scintiller  dans  l'eau  l'image  de  la  lune  et  celle 
des  étoiles,  je  me  mis  à serrer  de  toutes  mes  forces  la  main  effilée  qui 
tenait  la  mienne,  en  m’écriant  : « Maman,  allons  jusqu’au  bout  de  la 
terre,  là  nous  les  verrons  bien  mieux  ». 

Si  ma  mère  faisait  des  emplettes  et  qu'on  lui  rendait  de  la  monnaie, 


RAIMOND  BONHEUR. 
Peint  par  lui-même. 


ROSA  BONHEUR 


1 36 


je  croyais  qu'elle  achetait  de  l’argent.  Elle  avait  beau  me  donner  des 
explications,  je  n'y  comprenais  jamais  rien. 

Je  me  rappelle  aussi  que  tous  les  dimanches  ma  mère  me  mettait 
en  blanc.  Combien  j'étais  hère  de  ma  robe,  de  mes  pantalons  qui  la 
dépassaient  et  de  mes  souliers  rouges!  Mon  père  m'a  peinte  ainsi.  Je 
vous  assure  que  ce  jour-là  je  serrais  avec  joie  mon  polichinelle  sur  ma 
poitrine  et  mon  porte-crayon  dans  ma  main. 

Souvent  ma  mère  se  mettait  à son  clavecin  pour  jouer  et  chanter 
tout  à la  fois.  M.  Dublan  l’accompagnait  avec  sa  flûte.  Tant  que  durait 
le  concert,  je  restais  assise  à terre,  et  gravement  je  faisais  des  découpures 
dans  une  bande  de  papier.  C’était  un  berger,  près  de  lui  son  chien,  à 
la  suite  une  vache,  un  mouton  et  enfin  un  arbre. 

Un  jour  le  duo  me  sembla  plus  suave  que  d'ordinaire  ; je  vis 
M.  Dublan  se  pencher  vers  la  tète  adorable  de  ma  mère  et  lui  adresser 
quelques  observations.  Je  l'entendais  qui  disait  : « Sophie,  encore  plus 
pianissimo  ».  Cette  petite  scène  avait  interrompu  mon  découpage  et 
poussée  par  je  ne  sais  quel  sentiment,  je  m'étais  glissée  tout  près  de  ma 
mère  et  je  l'observais  avec  délice.  De  temps  en  temps,  elle  me  jetait  un 
regard  tendre.  Tout  d’un  coup,  touchée  de  mon  extase,  elle  me  prit  sur 
ses  genoux,  plaça  mes  petits  doigts  sur  les  touches  de  l'épinette  et  se 
mit  à chanter  avec  mon  accompagnement  improvisé.  Puis  elle  examina 
avec  soin  mes  découpures.  Quelle  émotion  douce  envahit  tout  mon 
être  lorsque,  avec  un  sourire,  elle  me  pressa  sur  son  cœur,  et  me  couvrit 
de  baisers  en  m’appelant  sa  «grande  Rosa  ».  Ah!  quel  heureux  temps 
c’était  là  pour  moi 

Mes  parents  avaient  pour  amis  deux  familles  espagnoles,  les  Sil- 
velas  et  les  Figueras.  C’est  à Victoire  Silvelaque  ma  mère  faisait  part  du 
petit  sentiment  de  jalousie  qu’elle  éprouvait  à l’égard  de  ma  nourrice. 
Chez  eux  l’on  rencontrait  plusieurs  de  leurs  compatriotes,  entre  autres 
le  poète  Moratin1,  qui  jouait  volontiers  avec  moi  et  m’appelait  son 
« joli  petit  chou  ». 

Les  Silvelas  quittèrent  Bordeaux  vers  1828  et  vinrent  s'établir  à 
Paris,  d’où  ils  engagèrent  bientôt  mon  père  à suivre  leur  exemple. 
Poussé  par  le  désir  de  mieux  gagner  sa  vie,  mon  père  les  écouta 
volontiers,  car  il  lui  était  né  un  second  fils,  Isidore2,  et  il  ne  trouvait 

1.  Moratin  (Leandro-Fernandez  de),  poète  classique  et  auteur  dramatique.  Né  à Madrid 
en  1760,  il  mourut  à Paris  en  1828.  Ses  comédies,  le  Vieillard  et  la  Jeune  fille,  le  Café,  qui 
sont  de  1792,  et  son  ouvrage,  Origines  du  théâtre  espagnol,  lui  font  un  nom  dans  la  littérature 
de  son  pays.  Lors  de  l’occupation  française,  Moratin  s’était  rallié  au  roi  Joseph,  ce  qui  le 
contraignit  à l’exil  lors  de  la  restauration  de  1814. 

2.  M.  Isidore  Bonheur,  ne  le  i5  mai  1827,  est  mort  le  iy  novembre  1901. 


ROSA  BONHEUR 


i3  7 


pas  que  Bordeaux  fût  un  champ  suffisant  pour  la  réalisation  de  ses 
projets  d’avenir.  Il  vint  donc  à Paris,  nous  laissant  tous  les  trois  avec 
notre  mère  chez  le  bon  M.  Dublan  (1828). 

Persuadé  qu'il  allait  facilement  acquérir  et  fortune  et  réputation, 
mon  père  était  arrivé  plein  d’enthousiasme  dans  la  capitale.  Plutus 
parut  d’abord  lui  sourire  en  effet,  et  il  nous  réclama  avec  une  hâte  tout 


PÉPÊ  ET  MÉMF.E,  GRANDS-PARENTS  PATERNELS  DE  ROSA- BONHEUR. 

Dessin  de  Raimond  Bonheur. 


artistique,  qui  parut  bien  un  peu  précipitée  au  prudent  M.  Dublan. 

Ce  n'est  que  sur  les  instances  de  ma  mère,  que  ce  tuteur,  aussi  sage 
que  bienveillant,  se  décida  enfin  à nous  payer  nos  places  à la  diligence. 
Il  nous  accompagna  jusqu’à  la  voiture.  Et  je  me  souviens  que,  dans 
l'insouciance  ingrate  de  notre  âge,  nous  ne  prêtions  qu'une  attention 
bien  distraite  aux  larmes  et  aux  soupirs  de  ce  bon  vieillard  et  de  sa 
gouvernante,  la  bonne  Mme  Aymée  (1829). 

Après  deux  jours  et  trois  interminables  nuits,  nous  arrivâmes  à 

18 


1 38 


ROSA  BONHEUR 


Paris  pour  tomber  dans  les  bras  de  notre  père  chéri,  dont  il  nous 
semblait  que  nous  étions  séparés  depuis  une  éternité. 

J'étais  alors  dans  ma  septième  année,  mon  frère  Auguste  entrait 
dans  sa  cinquième  et  ma  mère  portait  dans  ses  bras  Isidore,  qui  n'avait 
pas  encore  deux  ans. 

Dans  la  rue  Saint-Antoine1,  en  face  de  la  maison  que  nous  habitions, 


se  trouvait  une  boutique  de  charcutier.  En  plein  étalage,  au  milieu  du 
lard  et  des  saucisses,  était  exposé,  en  guise  d’enseigne,  un  petit  sanglier 
de  bois  sculpté  et  enluminé.  Quoique  ce  fût  loin  d’être  un  chef-d’œuvre, 
l’animal  me  semblait  vivant,  et  chaque  fois  que  je  sortais  je  m’apitoyais 
sur  son  sort,  car  j’étais  bien  persuadée  qu'il  attendait  son  tour  d'être 
dépecé. 

Paris  me  paraissait  un  Bordeaux  fort  agrandi,  mais  beaucoup  plus 
laid  ; le  pain  y était  trop  fade  et  tout,  jusqu’au  soleil,  me  semblait  gâté, 
et  puis  je  n’avais  plus  ma  terre,  mes  arbres  et  mes  animaux  ! 

Les  Silvelas,  qui  tenaient  une  pension  pour  jeunes  gens,  venus 

i.  N°  5ü-52,  autrefois  1 5 3 . 


ROSA  BONHEUR 


i39 


pour  la  plupart  de  1 Espagne  et  de  l’Amérique  du  Sud,  avaient  été  d'une 
aide  précieuse  pour  mon  père  à ses  débuts,  en  lui  procurant  des  leçons 
a donner.  Mon  père  se  forma  ainsi  une  pet i te  clientèle  qui  tant  bien  que 
mal,  mais  plutôt  mal  que  bien,  nous  permit  de  vivre. 


ROSA  BONHEUR  A QUATRE  ANS,  PAR  RAIMOND  BONHEUR. 


Cependant  je  grandissais,  mes  frères  faisaient  de  môme,  et  nous 
n'avions  d’autre  institutrice  que  notre  mère,  lorsque  M.  Antin,  un  vieux 
janséniste,  qui  tenait  une  école  dans  la  maison,  proposa  à mes  parents 
de  nous  prendre  comme  élèves.  Sa  proposition  fut  tout  de  suite  acceptée, 
et  voilà  comment  j’eus  d’abord  pour  camarades  des  petits  garçons. 
Heureusement  que  cela  ne  m’effrayait  guère;  j’étais  bien  habituée  à 


140 


ROSA  BONHEUR 


tenir  tête  à mes  frères  et  lorsque  nous  allions  jouer  sur  la  place  Royale, 
c'est  moi  qui  étais  le  plus  garçon  de  tous. 

La  Révolution  de  Juillet  m’a  laissé  un  souvenir  très  vif;  ma  petite 
sœur  Juliette  venait  de  naître  (19  juillet),  lorsqu'on  commença  à se 
battre  partout  dans  notre  quartier,  et  je  me  rappelle  fort  bien  avoir  vu, 
devant  notre  porte,  une  pièce  d’artillerie  tirer  dans  la  direction  de  la 
Bastille.  Sa  première  détonation  eut  même  cet  effet,  par  l’ébranlement 
qu'elle  causa,  de  jeter  mon  frère  au  bas  de  la  porte  cochère  sur  laquelle 
il  était  grimpé.  J'ai  vu  aussi  la  garde  royale  charger  sur  les  insurgés  et 
ceux-ci  la  repousser  en  jetant  de  grands  cris. 

Ces  années-là  furent  loin  d'être  heureuses  pour  nous.  Nous  étions 
quatre  enfants  et  mon  père  ne  trouvait  plus  de  leçons  à donner;  le 
choléra  qui  survint  en  i832  n'améliora  pas  notre  sort.  J’ai  encore 
présent  à l'esprit  le  lugubre  spectacle  de  ces  charrettes  chargées  de  morts 
qui,  toute  la  journée,  circulaient  dans  les  rues. 

Il  nous  avait  fallu  quitter  la  rue  Saint-Antoine  pour  aller  demeurer 
dans  la  rue  des  Tournelles  une  vieille  maison  Louis  XIII,  où  il  y avait 
un  grand  escalier  de  pierre.  Nous  habitions  au-dessus  d’un  croquemort, 
et  cela  me  faisait  peur  lorsque  j'étais  seule. 

De  la  rue  des  Tournelles,  nous  avons  été  sur  la  place  de  la  Bastille1 2, 
ensuite  à la  rue  Taitbout. 

A la  fin  de  i83o,  ma  mère  avait  été  rappelée  en  toute  hâte  à Bor- 
deaux, près  de  M.  Dublan  tombé  malade.  Malgré  la  précipitation  avec 
laquelle  elle  nous  quitta,  c’est  à peine  si  elle  arriva  à temps  pour 
recueillir  son  dernier  soupir.  Kn  la  Voyant,  le  vieillard,  qui  déjà  était 
presque  moribond,  se  dressa  péniblement  sur  son  lit  et  lui  dit  : 

— Sophie,  tu  es  ma  fille,  ma  propre  fille,  viens  embrasser  ton  père 
mourant. 

Poussant  des  sanglots  et  se  précipitant,  ma  mère  couvrit  de  baisers 
désespérés  le  visage  déjà  convulsionné  du  père  qu'elle  venait  de 
retrouver. 

— Et  ma  mère,  ma  mère,  qui  était-elle  ? dis-le  moi,  mon  père,  je 
t’en  supplie. 

— Mon  enfant,  j'ai  juré  de  ne  jamais  le  révéler,  mais  tu  trouveras 
dans  le  secrétaire  des  papiers  qui  te  le  diront. 

M.  Dublan  voulait  parler  encore,  mais  il  ne  put  proférer  un  mot. 
Affolée  par  la  douleur,  ma  mère  fut  tout  entière  à le  soigner,  c'est-à- 

1.  N°  3o.  Raimond  Bonheur  semble  avoir  quitté  la  rue  Saint-Antoine  au  mois  d’oc- 
tobre i83o. 

2.  i83i. 


ROSA  BONHEUR 


i4' 


dire  à prolonger  pour  quelques  instants  cette  vie  qui  s’éteignait.  Par  un 
miracle  de  tendresse  et  d’amour  filial,  elle  y parvint  pour  quelques 


Mme  RAIMOND  BONHEUR  ET  SES  ENFANTS  ROSA  ET  AUGUSTE). 
Dessin  de  Raimond  Bonheur. 


heures,  pendant  lesquelles  c’est  à peine  si  elle  prit  garde  à ce  qui  se 
passait  autour  d’elle  (18  décembre  i83o). 

Lorsque  son  père  fut  mort,  crispé,  glacé  et  qu'on  1 eut  mis  au 
cercueil,  elle  songea  enfin  au  secrétaire  et  aux  précieux  papiers.  Au 


142 


ROSA  BONHEUR 


moment  de  l'ouvrir,  elle  s’aperçut  alors,  à sa  grande  stupéfaction,  que 

cette  serrure  venait  d'être  forcée  ! 1 

La  mort  de  M.  Dublan  fut  pour  ma  mère  le  commencement  de  la 
détresse.  En  même  temps  qu’elle  retrouvait  son  père,  elle  perdait  son 
protecteur.  Aucune  aide  ne  pouvait  plus  venir  de  Bordeaux,  par  suite 
de  l’effraction  du  secrétaire.  La  disparition  des  papiers  qui  devaient 
lui  révéler  le  secret  de  sa  naissance  et  lui  donner  sans  doute  des  droits 
à une  portion  de  l'héritage  de  son  père,  cette  disparition  était  la  ruine 
pour  elle. 

Dès  lors  commença  pour  nous  une  vie  de  misère. 

i . M.  Jean-Baptiste  Dublan  de  Lahet  avait  C2  ans  quand  il  mourut.  11  était  veuf  de  Jeanne- 
Kéty  Guilhem,  et  habitait  fossés  de  l’Intendance,  n°  i5. 


ETUDE  I)  AGNEAU,  PAR  ROSA  BONHEUR. 


M O U K L O N S . 
Dessin  lie  Rosa  Bonheur. 


CHAPITRE  X 


RAIMOND  BONHEUR  SAINT-SIM  ONIEN. 
I.A  MORT  DUNE  MÈRE  ( I 833). 


Vous  n’êtes  pas  sans 
savoir  que  quelques  mois 
après  la  mort  du  célèbre 
philosophe  Henri  de  Saint- 
Simon1,  ses  disciples  fon- 
dèrent une  association  reli- 
gieuse pour  la  propagation 
de  ses  doctrines.  Ce  grand 
homme,  qui  dans  sa  jeunesse 
avait  porté  les  armes  pour 
affranchir  l'Amérique,  n'a 
voulu  reconnaître  à son 
retour  dans  la  vieille  Europe 
qu'une  seule  espèce  d'aris- 
tocratie. Ce  n'était  pas  celle 
à laquelle  il  avait  le  droit  de 
prétendre,  puisqu'il  descen- 
dait de  Charlemagne,  mais 
l’aristocratie  des  penseurs, 
un  mot  de  tous  les  producteurs 


T K TE  DE  CHAMEAU. 

Dessin  de  Rosa  Bonheur. 

des  ingénieurs,  des  poètes,  des  peintres,  en 


i.  Henri,  comte  de  Saint-Simon  (1760-1825),  connut,  au  commencement  du  xixe  siècle, 
un  plan  de  réorganisation  générale  de  la  société.  Religion,  famille,  propriété,  travail,  rien 
n’échappait  à scs  vues  réformatrices.  La  partie  la  plus  remarquable  de  ses  projets  concernait 


'44 


ROSA  BONHEUR 


dont  le  labeur  est  utile  à l’humanité.  A la  mort  de  Saint-Simon,  en 
1825,  les  adeptes  de  la  foi  nouvelle,  dont  Enfantin  et  Olinde  Rodrigues 
étaient  devenus  les  plus  ardents  propagandistes,  se  réunirent  pour  créer 

une  sorte  de  couvent 


laïque  dans  une  vaste 
maison  qui  existe  en- 
core à Ménilmontant. 

Au  mois  de  juin 
i83o,  les  chefs  de  ce 
mouvement  de  réor- 
ganisation sociale 
publièrent  une  liste 
de  leurs  affiliés.  Ils 
étaient  au  nombre 
de  soixante-dix-neuf, 
parmi  lesquels  figurait 
mon  père. 

Car  mon  père 
avait  une  nature  d’apô- 
tre ; il  se  plaisait  à 
répandre  partout  les 
connaissances  qu’il 
avait  acquises,  les  re- 
marques qu’il  avait 
faites,  en  un  mot  tout 
ce  qui  lui  paraissait 
utile.  C’était  un  véri- 
table serviteur  de 
l’humanité. 

Quoiqu’il  nous 
chérît  avec  l’impétuo- 
sité de  son  caractère, 
ce  qu’il  cherchait 
avant  tout,  c’était 
l’amélioration  de  la 
société.  Jamais  il  ne  perdit  de  vue  les  idées  généreuses  pour  songer  à 
ses  intérêts  personnels.  Le  jour  où  mon  père  manifesta  l’intention  de 


LE  PERE  ENFANTIN, 

CHEF  DE  LA  RELIGION  SAINT-SIM  ONIENNE. 

(Costume  dessiné  par  Raimond  Bonheur.) 
Fac-similé  d’une  lithographie  de  Leclerc  (1832). 


1 association  des  travailleurs  et  l'influence  prédominante  qu’il  accordait  à la  science  et  à l'in- 
dustrie dans  la  société  nouvelle.  La  ruine  de  sa  fortune  et  l’insuccès  de  ses  doctrines  l’ame- 
nèrent, en  182.3,  à une  tentative  de  suicide  ; il  continua  son  apostolat  jusqu'en  1825. 


ROSA  BONHEUR 


'45 


s’enrôler  dans  la  phalange  des  Saint-Simoniens,  ma  mère  ne  fit  aucune 
opposition;  au  contraire,  voyant  là  un  moyen  de  le  rendre  plus  heureux, 
elle  l’encouragea  à suivre  ses  inspirations;  elle  alla  même  jusqu’à  pro- 
poser de  s’enrôler 
comme  son  mari. 

Dans  les  pre- 
miers temps  de  l'ins- 
tallation, alors  que 
l'on  espérait  que 
l’institution  allait  se 
développer  à pas  de 
géants  et  se  répan- 
dre dans  toutes  les 
parties  du  globe,  le 
Conseil  des  apôtres 
avait  conçu  pour  Pa- 
ris un  vaste  plan  de 
propagande.  Dans 
chacun  des  douze 
a r rond  issem  en  ts 
dont  il  se  compo- 
sait alors,  l’on  avait 
décidé  d’établir  un 
centre  permanent 
de  prédication. 

Au  temps  où  les 
événements  que  je 
vais  vous  raconter 
se  déroulaient,  je 
n'avais  pas  assez 
d expérience  pour 
comprendre  ce  qui  jeune  dame  saint-simonienne. 

se  passait  ; mais  de-  Fac-similé  d’une  gravure  de  Maleuvre. 

puis,  j'ai  voulu  me 

rendre  compte  des  influences  qui  avaient  formé  mon  caractère,  et  j'ai 
acheté  les  principaux  ouvrages  relatifs  au  Saint-Simonisme.  Ce  qui  était 
obscur  pour  moi  en  1 832  s'est  subitement  éclairé.  J ai  compris  ce  qu  il 
y avait  de  noble  dans  la  nature  de  mon  père,  mais  aussi  les  angoisses 
et  les  douleurs  de  ma  pauvre  mère,  et  j'ai  revécu  un  drame  émouvant 
dont  les  péripéties  ont  exercé  une  influence  incroyable  sur  ma  vie. 


19 


146 


ROSA  BONHEUR 


Le  personnel  des  divers  foyers  de  lumière  saint-simoniens  devait  se 
composer  réglementairement  de  trois  personnes.  En  premier  lieu,  un 
médecin  du  corps,  puis  un  médecin  de  l'âme,  qui  était  l'apôtre  saint- 
simonien,  en  troisième  lieu  un  adjoint. 

Si  ce  beau  plan  avait  reçu  un  commencement  d'exécution,  ma  mère 
aurait  occupé  un  rang  d'adjoint  dans  l’état-major  de  l’armée  sacerdotale. 
Mais  les  difficultés  financières  étaient  immenses.  Le  Collège  des  apôtres 
ne  put  établir  que  quatre  commissions  de  propagande;  mon  père  figura 
dans  l’une  d'elles  en  qualité  d’adjoint  ; quant  à ma  mère,  il  ne  fut  plus 
question  de  rien  pour  elle,  sinon  de  s'occuper  du  soin  de  ses  enfants. 

Autour  des  chefs  saint-simoniens,  le  Père  Enfantin1  et  le  Père 
Bazard,  les  « Pères  Suprêmes  »,  s'étaient  groupés  beaucoup  d'hommes 
qui  depuis  sont  devenus  illustres.  C'étaient  les  Pereire,  les  Talahot,  les 
Hippolyte  Carnot,  les  Olinde  Rodrigues,  les  Edouard  Charton,  les 
Jean  Raynaud,  les  Émile  Barrault  et  tant  d'autres. 

D’une  façon  plus  ou  moins  directe,  toutes  les  idées  qui  agitent 
encore  aujourd'hui  l’esprit  des  classes  laborieuses  sont  sorties  de  ce 
prodigieux  mouvement. 

AP  rès  la  rupture  survenue  entre  Bazard  et  Enfantin,  mon  père 
demeura  fidèle  à celui-ci  et  à la  Famille. 

Leur  maison  de  Ménilmontant  n’était  pas  du  tout  un  atelier  de  pro- 
duction ; c'était,  si  je  puis  m'exprimer  ainsi,  un  séminaire  dans  lequel 
les  apôtres  devaient  se  préparer  à leur  glorieuse  mission  avant  de  se 
disperser,  comme  ceux  du  Christ,  pour  porter  la  bonne  parole  à tous 
les  points  de  l'horizon.  Les  disciples  de  cette  religion  nouvelle  étaient 
presque  tous  des  jeunes  hommes  vigoureusement  constitués.  Ils  laissaient 
pousser  leur  barbe,  et  cela  leur  donnait  un  aspect  majestueux.  Leur 
costume  était  fort  pittoresque  : ils  portaient  en  effet  un  pantalon  blanc, 

1.  Enfantin  (Barthélemy-Prosper)  (1 796-1864)  devint,  après  la  mort  de  Saint-Simon,  un 
des  plus  ardents  propagandistes  de  l’idée  sociale  nouvelle.  A la  suite  des  journées  de  Juillet, 
ayant  associé  ses  efforts  à ceux  de  Bazard,  le  fomentateur  du  mouvement  carbonariste  contre 
le  gouvernement  de  la  Restauration,  Olinde  Rodrigues  les  proclama  Pères  Suprêmes.  Les 
vues  politiques  de  Bazard  devaient  bientôt  le  séparer  d’Enfantin,  qui  rêvait  la  rénovation  de 
la  société  par  la  douceur  et  l'affection,  et,  à la  fois  prêtre  et  médecin,  réformait  le  mariage  et 
prétendait  assurer  la  bonne  harmonie  des  époux  par  l’intervention  de  ceux  de  ses  adeptes  qu’il 
investissait  des  fonctions  de  prêtres  et  de  confesseurs.  A ce  moment,  la  Famille  devint  une 
véritable  église,  dont  Enfantin  était  le  seul  pontife,  l’Élu  de  Dieu,  la  Loi  vivante.  Pour  régler 
les  conditions  de  l’harmonie  des  deux  sexes,  il  importait  qu’une  femme  fût  associée  au  ponti- 
ficat suprême,  et  l’on  se  mit  à la  recherche  de  la  Femme-Messie,  la  Mère.  Malgré  les  attaques 
de  ses  anciens  amis,  Enfantin  voyait  chaque  jour  s’accroître  le  nombre  de  ses  fidèles  ; des 
missions  étaient  envoyées  au  loin.  Les  poursuites  de  i832  coupèrent  court  à toutes  ses 
espérances.  Après  son  retour  d’Égypte,  où  la  plupart  de  ses  compagnons  s’étaient  faits 
musulmans,  Enfantin  fut  successivement  maître  de  poste,  membre  de  la  commission  d’Algérie, 
directeur  de  la  Compagnie  de  Paris-Lyon,  et,  par  intervalle,  rédacteur  au  journal  le  Crédit. 


ROSA  BONHEUR 


147 


un  gilet  rouge  et  une  tunique  d'un  bleu  violacé1.  Détail  curieux  qui 
montre  jusqu’où  ils  poussaient  le  symbolisme,  le  gilet  était  boutonné 
par  derrière,  afin  qu’aucun  d eux  ne  put  s'en  vêtir  tout  seul.  A leurs 
yeux,  c'était  un  moyen  de  les  rappeler  chaque  jour  à la  pratique  de  la 
fraternité. 

Comme  coiffure,  ils  avaient  adopté  le  béret,  en  souvenir  de  la  grande 
Révolution. 

Le  Conseil  des  apôtres  décida  que  les  Saint-Simoniens  seraient 


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FABRÉ-PALAPRAT.  ENFANTIN.  I.’aBBÉ  CHATEL. 

Fac-similé  d’une  lithographie  satirique  de  l’époque  (:833). 


partagés  en  plusieurs  sections,  dans  lesquelles  chacun  prendrait  sa  part 
du  travail  quotidien  nécessaire  à l’entretien  de  la  maison  commune.  Les 
uns  ciraient  les  bottes,  les  autres  balayaient  les  chambres,  quelques-uns 
s’occupaient  de  la  lingerie.  Il  y en  avait  qui  étaient  chargés  de  la  cuisine 
ou  bien  de  servir  à table. 

1.  M.  Paul  Bonnefon  croit  pouvoir  affirmer  que  le  dessin  de  ce  costume  fut  donné  par 
Raimond  Bonheur  lui-même  (Raimond  et  Rosa  Bonheur,  dans  l'Art , 23e  année,  3e  série, 
t.  III,  p.  422). 


ROSA  BONHEUR 


1 48 


On  avait  aussi  formé  une  brigade  de  jardiniers;  c'est  dans  cette 
dernière  section  que  figurait  mon  père. 

A ces  rénovateurs  du  genre  humain  il  fallait  de  quoi  vivre.  Leurs 
ressources  consistaient  en  dons  que  faisaient  les  adhérents  à la  doctrine 
ou  leurs  admirateurs. 

Toutes  les  fois  qu'il  le  pouvait,  le  Collège  des  apôtres  contrac- 
tait des  emprunts  avec  des  capitalistes  confiants  dans  l'avenir  de 
l'institution  naissante.  Mais  le  service  financier  fonctionnait  d'une 
façon  fort  irrégulière.  Je  me  rappelle  avoir  entendu  dire  à ma  mère 
que  le  Père  Bouftard,  trésorier  général,  avait  besoin  de  plus  de 
200.000  francs  et  qu'il  n'avait  en  caisse  que  y5  francs  au  commence- 
ment de  mai  i832. 

La  visite  des  amis  particuliers  avait  lieu  le  mercredi  ; les  femmes 
des  Saint-Simoniens  ne  manquaient  jamais  d'aller  voir  leurs  maris  et 
d amener  avec  elles  leurs  enfants.  Ma  mère  faisait  comme  les  autres, 
c'est  ainsi  que  je  me  suis  liée  avec  les  enfants  des  hommes  célèbres 
dont  je  vous  ai  donné  les  noms. 

Pour  ces  pèlerinages  hebdomadaires,  ma  mère  me  coiffait  du  bonnet 
saint-simonien,  et  cela  m'a  valu  plus  d'une  fois  d'ameuter  dans  la  rue 
des  gamins  qui  me  jetaient  des  pierres  en  se  moquant  de  ma  coiffure  et 
de  son  gros  gland.  Je  me  rappelle  combien  mon  père  était  heureux  de 
nous  voir  porter  les  couleurs  de  la  Famille  de  Ménilmontant,  comme  il 
faisait  fête  à sa  femme  et  avec  quel  empressement  il  lui  tendait  l’offrande 
qu'elle  venait  chercher  et  qu'il  accompagnait  toujours  de  bonnes  paroles. 
Oh  ! les  bonnes  paroles!  elles  ne  manquaient  jamais.  Dans  les  moments 
difficiles,  mon  père  était  d’une  véritable  éloquence;  il  réchauffait  l'âme 
de  ma  mère  en  lui  faisant  entrevoir  le  prochain  triomphe  du  nouveau 
christianisme. 

Le  public  était  admis  aux  visites  du  dimanche  ; il  y avait  quelque- 
fois même,  d’après  ce  que  l’on  m’a  dit,  jusqu’à  dix  mille  spectateurs, 
qui  restaient  séparés  de  nous  par  un  simple  cordon  et  qui  suivaient  avec 
passion  les  exercices  du  nouveau  culte. 

La  première  cérémonie  publique  eut  lieu  le  6 juin  1 832 , au  moment 
même  où,  dans  la  rue  Saint-Martin,  le  canon  tonnait  contre  une  barri- 
cade défendue  héroïquement  par  une  poignée  de  républicains. 

Le  ciel,  splendide  jusque-là,  se  couvrit  subitement;  de  violents 
coups  de  tonnerre  retentirent  et  j'ai  entendu  un  des  apôtres  s'écrier  en 
regardant  Enfantin  : « Père,  il  y a à la  fois  deux  orages  ». 

La  solennité  à laquelle  nous  assistions  était  la  prise  d'habit.  Les 
uns  après  les  autres,  les  apôtres  venaient  devant  le  Père  Enfantin,  qui 


LES  MOINES  DE  MENILM ONTANT 

ou 

LES  CAPACITES  SAINTSIMONIENNE  S. 


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Fac-similé  d une  lithographie  de  l'époque,  montrant  Raimond  Bonheur  (n°  1 1 ) occupé  aux  travaux  de  jardina 


ROSA  BONHEUR 


1 5o 


leur  disait,  en  les  regardant  comme  l’eût  fait  un  grand-prêtre  : « Vous 
sentez-vous  la  force  de  revêtir  ce  costume  ? » 

Mon  père  s’approcha  à son  tour  ; je  n'ai  pas  compris  ce  qu'il  disait, 
mais  depuis  j’ai  lu  son  discours  dans  une  brochure.  Vous  la  trouverez 
à la  Bibliothèque  de  l’Arsenal  à laquelle  le  Père  Enfantin  a légué  ses 
collections.  Mon  père  n'osait  accepter  le  vêtement  apostolique,  il  s'ex- 
primait en  termes  touchants  sur  la  position  malheureuse  dans  laquelle 
se  trouvait  sa  famille.  Rassuré  cependant  par  la  présence  de  Talabot 
dans  le  corps  des  apôtres,  il  accepta  enfin  les  insignes  sacerdotaux. 

Le  9 juillet  eut  lieu,  en  grande 
pompe,  l’inauguration  des  travaux 
du  Temple.  La  Famille  se  réunit 
sur  la  pelouse  pour  attendre  l’ar- 
rivée du  Père  Enfantin,  qui  sortit 
de  la  maison  avec  un  brillant  cor- 
tège. A cause  de  sa  belle  voix 
sonore  et  de  sa  noble  prestance, 
mon  père  était  chargé  de  faire 
l'office  de  héraut  d’armes,  et  ce 
fut  lui  qui  annonça  solennelle- 
ment : « Le  Père  ! ». 

Dans  cette  cérémonie  furent 
exécutés,  pour  la  première  fois, 
les  chants  liturgiques  composés 
par  Félicien  David.  Ces  paroles  et 
cette  harmonieont  produit  sur  moi 
une  impression  si  vive,  qu'il  me 
semble  encore  les  entendre,  lorsque  je  songe  à ces  lointains  événements. 

Par  une  coïncidence  curieuse,  c’est  précisément  ce  jour  de  fête  que 
le  Parquet  avait  choisi  pour  lancer  deux  assignations  contre  les  Saint- 
Simoniens. 

Le  Père  Enfantin  et  les  quatre  principaux  apôtres  furent  bientôt 
envoyés  devant  la  cour  d'assises,  pour  répondre  d'un  délit  contre  les 
bonnes  mœurs  et  l'ordre  public.  Ils  étaient,  en  même  temps,  poursuivis 
devant  le  tribunal  de  police  correctionnelle  pour  escroquerie. 

L’affaire  tut  appelée  devant  la  cour  d'assises  le  28  août.  Ces  persécu- 
tions avaient  rendu  mon  père  plus  ardent  encore  qu’il  n’était  auparavant. 
Revêtu  de  son  grand  costume,  il  se  rendit  à la  cour  d’assises,  faisant 
cortège  à ceux  des  apôtres  qui  avaient  été  choisis  par  le  ministère  public 
comme  les  boucs  émissaires  des  péchés  de  l’association. 


LA  BÉQUÉE  (1841). 
Dessin  de  Rosa  Bonheur. 


RO  SA  BONHEUR 


1 5 1 


Mon  père  était  un  des  quarante  témoins  qu'Enfantin  amenait  pour 
sa  défense.  Ainsi  que  les  trente-neuf  autres,  il  refusa  cependant  de 
déposer.  Indigné,  en  effet,  des  procédés  du  parquet,  le  Père  leur 
avait  intimé  l’ordre  de  garder  le  silence;  quant  à lui  cependant,  il 
proclama  hautement  son  intention  de  transformer  la  morale  publique, 
et  pour  ses  conseils  présenta  deux  femmes,  que  la  Cour  n’accepta  pas, 
naturellement. 

Marchant  à pas  majestueux  derrière  le  Père  Enfantin,  à travers 
une  foule  agitée  des  sentiments  les  plus  divers,  mon  père  fit  à deux 


reprises  différentes,  avec  tous  ses  frères,  le  trajet  de  la  maison  de 
Ménilmontant  au  calvaire  du  Palais  de  Justice. 

Condamnés  par  le  jury  le  29  août,  les  accusés  rentrèrent  silencieux 
et  la  tête  haute  dans  l’asile  de  la  Famille  persécutée.  Le  3o  octobre,  ils 
en  sortirent  de  nouveau  pour  se  rendre  à la  police  correctionnelle  où, 
cette  fois,  on  les  acquitta. 

Cet  heureux  résultat  fut  célébré  dans  un  banquet  au  restaurant 
du  Veau  qui  tête , qui  se  trouvait  sur  le  boulevard  du  Temple  et  était 
assez  renommé  dans  les  annales  de  la  gastronomie  parisienne. 

La  condamnation  en  cour  d’assises,  en  dépit  de  la  fermeté  d'âme 
des  adeptes,  avait  singulièrement  empiré  la  situation  de  la  Famille. 
Rares  étaient  les  journaux  qui,  comme  le  National , tout  en  repoussant 
les  doctrines  saint-simoniennes,  attaquaient  le  jugement  comme  portant 
atteinte  à la  liberté  de  penser. 


ROSA  BONHEUR 


1 5 2 


Les  ressources  diminuèrent,  et  lorsque,  au  commencement  de 
décembre,  le  Père  Enfantin  et  scs  co-accusés  entrèrent  à Sainte-Pélagie, 
ia  maison  de  Ménilmontant  était  presque  déserte.  11  fallut  songer  à se 
séparer. 

Les  apôtres  se  partagèrent  en  deux  groupes  : l’un  qui  prétendait 
continuer  en  France  la  propagande  entreprise;  l'autre,  beaucoup  plus 
nombreux,  qui  voulait  aller  répandre  en  Orient  la  doctrine  persécutée. 
Duveyrier  et  d’Eichthal  étaient  les  chefs  de  ce  dernier  groupe,  qui  se 
partagea  lui-même  entre  l'Egypte  et  la  Grèce. 

Mon  père  ne  put  faire  partie  ni  de  l’un  ni  de  l'autre  de  ces  essaims 
de  prédicateurs  : sa  famille  à élever  lui  rendait  la  chose  impossible. 
Mais  il  en  éprouva  un  regret  très  vif  et  plusieurs  fois,  dans  les  moments 
d’exaltation,  je  l'ai  entendu  dire  qu'il  n'y  avait  que  l’Eglise  catholique 
pour  comprendre  que  des  hommes  et  des  femmes  qui  veulent  se  con- 
sacrer à une  grande  cause  doivent  dès  l'avance  prendre  leur  parti  du 
célibat. 

Lorsque  mon  père  entamait  ce  sujet,  ma  mère  fondait  en  larmes; 
elle  me  prenait  dans  ses  bras  et  m'embrassait  convulsivement.  J’étais 
trop  jeune  alors  pour  comprendre  le  sens  de  ces  paroles,  mais  je  les  ai 
gardées  gravées  d’une  façon  ineffaçable  dans  mon  esprit  ; elles  n'ont 
point  été  sans  influence  pour  m'écarter  du  mariage. 

Si  vous  voulez  vous  faire  une  idée  du  sentiment  de  bienveillance 
universelle  qui  régnait  dans  l'esprit  de  mon  père,  allez  à la  Bibliothèque 
Nationale,  vous  y trouverez  un  article  qu’il  publia  dans  un  journal  fondé 
après  la  dispersion  de  la  Famille  samt-simonienne.  C'est  le  premier  et 
le  dernier  numéro  d’une  feuille  intitulée  : Le  Carnet  du  Théo-gyno- 
démophile,  mot  qui  veut  dire  : « l’ami  de  Dieu,  de  la  femme  et  du 
peuple1  ». 


Morale  : Une  vérité  entre  mille. 

En  religion,  en  politique,  en  morale,  les  opinions  qui  nous  divisent  ne 
sont  en  réalité,  pour  qui  ne  considère  rien  superficiellement,  que  l’expression, 
le  moyen  incomplet  de  la  même  volonté  imparfaitement  conçue,  imparfai- 
tement exprimée,  imparfaitement  jugée,  et  qui  mérite  notre  bienveillance,  notre 
respect  plutôt  que  notre  vaniteuse  haine,  car  cette  volonté  qui  anime  de  géné- 
reux champions  est  bonne,  son  but  est  le  même  : le  bien-être,  le  salut  de  tous. 

Oui,  ces  divisions  entre  les  partis,  qui  les  rendent  hideux  et  honteux  de 
leurs  excès,  qui  les  étourdissent,  qui  les  aveuglent,  tout  cela  est  une  fermen- 

i.  Dans  le  catalogue  se  trouve,  au  nom  de  Raimond  Bonheur,  cette  pièce,  qui  porte  la  cote 
Zp.  i3go  ; c’est  un  petit  cahier  de  iC  pages  in-8°,  imprimé  en  1 833  chez  Cordier  et. signé  par 
E.  Javari,  R.  Bonheur  et  G.  Biard. 


ROSA  BONHEUR 


i 53 


tation,  un  laboratoire  où  se  travaillent,  se  tamisent,  s’expérimentent  et  s’épurent 
le  bien-être,  le  salut  de  l’humanité,  et  du  choc  qui  se  produit  entre  les  opinions, 
naît  la  lumière  qui  les  harmonise  chaque  jour. 

Mais  le  mal  est  dans  cet  orgueilleux  penchant  à imposer  violemment  notre 
opinion  particulière,  sans  avoir  assez  raison  de  l’ensemble,  du  temps  et  du  lieu 
où  nous  sommes  placés.  Le  mal  est  de  ne  voir  de  vérité,  de  justice  qu’en  nous 
et  de  ne  voir  dans  les  autres  que  des  vices  contraires. 

Le  mal  est  de  ne  pas  assez  nous  rendre  compte  de  la  bonne  volonté, 
plus  ou  moins  lumineuse  et  plus  ou  moins  clairement  exprimée,  qui  anime  des 
hommes  si  bien  faits  pour  se  fortifier  dans  l’union.  Je  parle  de  ceux  qui,  de 
bonne  foi,  ont  pris  une  bannière  et  non  de  ceux  qui  s’en  font  un  moyen  de  satis- 
faire leur  cupidité,  et  malheureusement  dans  tous  les  partis  il  y a de  dangereux 
égoïstes.  Ceux-là  sont  les  plus  cruels,  les  plus  criminels,  qui  se  font  un  jeu 
d’obscurcir  à dessein  une  bonne  volonté,  de  semer  la  division  par  des  arguments 
qu’ils  savent  être  faux,  qui  abusent  de  la  faculté  interprétative  et  font  de 
mauvaises  et  subtiles  définitions.  Ce  sont  de  tels  hommes  dont  les  intentions 
déloyales  ont  fait  souvent  avorter  le  progrès  des  lumières  et  fait  plus  d'une  fois 
couler  le  sang  humain  qui  a inondé  la  terre.  Mais  ces  turpitudes  indignes  de 
l’humanité  sont  emportées  par  l’entraînement  providentiel  des  choses  et  la 
justice  grandit  et  nécessite  de  meilleurs  jugements  et  des  actes  mieux  ordonnés. 

R.  Bonheur. 

Malgré  la  réputation  dont  jouissait  mon  père,  il  ne  trouva,  à la  suite 
du  naufrage  de  la  Famille,  que  très  peu  de  leçons  à donner.  Et  pourtant 
il  avait  quatre  enfants  à nourrir!  Dans  les  moments  de  répit  que  lui 
laissait  ma  petite  sœur  Juliette,  qui  avait  à peine  deux  ans,  ma  mère 
courait  le  cachet  de  musique  à vingt  sous.  C'était  là  ses  seules  sorties, 
à moins  que  ce  ne  fût  pour  se  rendre  aux  Halles,  de  grand  matin,  afin 
d’avoir  à meilleur  compte  les  légumes  qui  faisaient  la  base  presque 
exclusive  de  notre  nourriture.  Notre  position  était  lamentable. 

Dans  mon  insousciance,  j'étais  loin  de  me  douter  de  notre  détresse 
et  je  priais  souvent  ma  mère  de  chanter,  comme  elle  le  faisait  autrefois 
à Bordeaux.  Elle  s'y  prêtait  toujours  de  bonne  grâce  et,  chaque  fois, 
ce  que  j'entendais  me  mettait  comme  en  extase.  Lin  jour,  sa  voix  me 
parut  plus  triste  qu’à  l’ordinaire  et  je  ne  pus  m'empêcher  de  lui  dire  : 

— Maman,  arrête-toi,  il  me  semble  que  tu  chantes  dans  les  rues 
pour  recevoir  des  sous. 

— Enfant  que  tu  es,  me  répondait-elle.  Eh  bien,  prends  ce  bâton 
et  danse. 

Et  je  dansai,  heureuse  de  voir  que  ma  mère  me  souriait  tout  en  se 
replaçant  à sa  table  de  travail.  Car  elle  travaillait  beaucoup,  non  seu- 
lement pour  entretenir  les  vêtements  de  toute  notre  maisonnée,  mais 
aussi  pour  fabriquer  des  jarretières  de  pacotille  qui  lui  étaient  encore 

20 


i-s4 


ROSA  BONHEUR 


moins  bien  payées  que  ses  cachets  de  musique.  C'est  à peine  si,  en  sacri- 
fiant sa  santé  à ce  labeur  ingrat,  elle  arrivait  à ajouter  douze  sous  par 
jour  à notre  famélique  budget. 

Par  surcroît  de  fatalité,  je  tombai  malade,  et  il  me  semble  encore 
voir  ma  mère  se  pencher  sur  moi  pour  me  faire  boire  mes  potions. 
Sa  main  se  posait  sur  mon  front  brûlant,  et  je  mettais  mes  deux  bras 
autour  de  son  cou,  baisant  longuement  ses  beaux  yeux  humides  de 

larmes Hélas  ! les  fatigues  qu'elle  éprouva  du  fait  de  ma  maladie 

achevèrent  d'épuiser  sa  constitution,  déjà  terriblement  éprouvée  par  la 

misère  supportée  avec  tant  de  fierté Fille  mourut.  Après  avoir  été 

élevée  comme  une  princesse,  elle  n'a  même  pas  eu  de  tombeau Nous 

étions  si  pauvres,  qu'il  fallut  la  laisser  enterrer  à la  fosse  commune  1 

Ah  ! ce  que  c'est  que  la  vie  1 Ma  mère,  la  plus  noble  et  la  plus  fière 
des  créatures,  succombant  à la  fatigue  et  à la  misère,  pendant  que  mon 

père  rêvait  au  salut  du  genre  humain Quand  j’ai  obtenu  mes  succès 

et  gagné  de  l’argent  plus  que  je  n'en  pouvais  dépenser,  combien  n'au- 
rais-je pas  donné  pour  savoir  en  quel  lieu  pleurer  ma  mère  et  rendre 
honneur  à ses  restes,  mais  il  était  trop  tard  ! 

i.  Les  funérailles  de  Mme  Bonheur  eurent  lieu  le  Ier  mai  1 8 3 3 et  ses  restes  furent  déposés 
à la  fosse  commune  du  cimetière  Montmartre,  ainsi  que  l’atteste  le  registre  d’entrée. 


CROQUIS  D ALBUM,  PAR  ROSA  BONHEUR. 


LES  GLANEUSES. 
Croquis  de  Rosa  Bonheur. 


CHAPITRE  XI 

l'éducation  . — rai  mono  bonheur  templier. 

UN  PENCHANT  IRRÉSISTIBLE  POUR  LA  PEINTURE. 


Après  la  mort  de  ma  mère, 
Mme  Avinée,  qui  l’avait  élevée  avec  un 
dévouement  absolu,  reportant  sur  les 
enfants  l’affection  qu  elle  portait  à celle 
que  nous  pleurions,  conçut  l'idée  géné- 
reuse de  me  prendre  auprès  d’elle  à 
Bordeaux.  Mais  j’avais  déjà  onze  ans, 
mon  père  préféra  lui  confier  ma  sœur 
Juliette  qui  n'en  avait  que  trois,  et 
bientôt  après  m'emmena  habiter  avec 
lui  sur  le  quai  de  l'Ecole. 

Le  départ  de  Juliette  me  laissait 
seule  à la  maison,  mon  père,  qui 

donnait  des  leçons  de  dessin  dans 
> 

une  pension,  en  ayant  profité  pour  y 
faire  entrer  à la  fois  mes  deux  frères. 
étude  de  sanglier.  Ce  fut  ma  tante  Elisabeth  qui  s’oc- 

Dessin  par  Rosa  Bonheur.  cupa  de  moi  ; elle  me  confia  à une 

de  ses  amies,  Mme  Pèlerin,  qui  habi- 
tait aux  Champs-Elysées,  dans  l’allée  des  Veuves,  et  j'allai  à l’école 
chez  les  sœurs  de  Chaillot. 

Ce  que  fut  mon  existence  à ce  moment-là,  Eugène  de  Mirecourt  1 a 


ROSA  BONHEUR 


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raconté  au  long  de  la  petite  brochure  qui  m'a  été  consacrée  dans  la  série 
des  Contemporains  que  l'on  publiait  alors  1 : 

Le  Bois  de  Boulogne...,  dit-il,  ne  ressemblait  guère  à ce  qu’en  a fait  de  nos 
jours  le  génie  du  luxe  et  des  améliorations. 

Ce  n’était  qu’un  fourré  de  jeunes  arbres,  assez  mal  peignés,  et  succédant 
d’une  façon  médiocre  aux  vieilles  futaies  de  chênes,  de  hêtres  et  de  bouleaux, 
abattus  en  1 8 1 3 par  messieurs  les  Cosaques. 

Des  avenues  larges  et  poudreuses  coupaient  à angles  droits  ces  insipides 
taillis,  peu  fréquentés  dans  la  semaine,  si  ce  n’est  par  le  duel  ou  par  le 
suicide. 

Quelques  rares  bourgeois,  habitants  de  Neuilly  ou  des  villages  circonvoi- 
sins,  y venaient  chercher  un  peu  d’ombre  pendant  la  canicule.  On  pouvait 
encore  y rencontrer  çà  et  là  quatre  ou  cinq  amateurs  d’équitation,  montés  sur 
des  rosses  indignes,  ou  un  égal  nombre  de  bambins,  déserteurs  de  la  « mu- 
tuelle »,  qui  se  consolaient  de  la  férule  ou  du  bonnet  d’àne  en  chassant  aux 
papillons  ou  en  dénichant  des  merles. 

Malgré  ses  ombrages  rôtis  par  le  soleil,  malgré  sa  tristesse  et  sa  solitude, 
le  Bois  de  Boulogne  avait  cependant  alors  une  admiratrice  fervente. 

C’était  une  jeune  fille,  âgée  de  dix  ans  à peine. 

Elle  ne  connaissait  rien  de  plus  magnifique  au  monde  que  cette  promenade 
et  venait  y passer  régulièrement  tous  les  jours  que  le  Bon  Dieu  faisait  sans 
brouillard  et  sans  pluie. 

Avec  ses  traits  éveillés,  ses  brusques  allures,  ses  cheveux  ras  et  sa  face 
toute  ronde,  on  l’eût  prise  pour  un  des  héros  de  l’école  buissonnière  dont  nous 
parlions  à 1 instant  même,  si  une  robe  écourtée,  recouvrant  à mi-jambe  un 
pantalon  d'étoffe  brunâtre,  n’eût  été  l’indice  de  son  sexe 

Visitant  les  berges  et  les  lisières,  elle  faisait  d’énormes  bouquets  de 
marguerites  et  de  boutons  d’or,  ou  bien  elle  s’enfoncait  au  milieu  du  taillis,  se 
couchant  sur  l’herbe,  passant  des  heures  entières  à écouter  le  chant  des  fauvettes, 
à observer  les  magnifiques  effets  du  rayon  de  soleil  qui  filtre  sous  les  rameaux, 
ou  à contempler,  rêveuse,  les  grands  nuages  blancs  et  roses  que  le  couchant 
sème  dans  l’azur. 

D’autres  fois,  s’arrêtant  au  bord  du  chemin,  elle  dessinait  sur  le  sable, 
avec  une  branche  d’arbre,  tout  ce  qui  frappait  ses  yeux,  chevaux  et  cavaliers, 
bêtes  et  gens,  promeneurs  et  promeneuses,  encadrant  ses  personnages  dans  des 
horizons  de  fantaisie,  tout  peuplés  de  moulins  et  de  chaumières. 

Bientôt  sa  composition  l’absorbait  de  telle  sorte  qu’elle  ne  voyait  pas  les 
badauds  groupés  autour  d’elle. 

Ceux-ci  tombaient  des  nues  et  s’extasiaient  devant  la  précision  des  figures 
que  traçait  la  jeune  fille  sur  la  poussière  de  la  route. 

Un  d’entre  eux  lui  dit  un  jour  : 

— Sais-tu  que  tu  dessines  fort  bien,  ma  petite?... 

— Certainement,  monsieur,  répondit  l’enfant  d’un  air  résolu.  Papa  aussi 
dessine  bien...  C’est  lui  qui  m’a  donné  des  leçons! 

i.  Eugène  de  Mirecourt.  Les  Contemporains.  Rosa  Bonheur.  In-3î  Paris,  Havard,  i856. 


ROSA  BONHEUR 


5 7 


Inutile  de  dite  que  la  jeune  artiste  du  Bois  de  Boulogne  était  Mlle  Rosa 
Bonheur. 

Dès  1 enfance,  elle  révélait  ses  dispositions  prodigieuses. 

Son  pèie,  Raimond  Bonheur,  avait  du  talent  comme  artiste. 

En  ce  qui  me  concerne,  mon  père  était  du  moins  un  maître  trop 
intelligent  pour  ne  pas  avoir  reconnu  mes  dispositions  artistiques,  mais 
une  douloureuse  expérience  l'avait  si  bien  averti  des  difficultés  que 


TÊTE  DE  CHEVAL. 

Croquis  de  Rosa  Bonheur  à l’àge  de  i3  ans. 


présente  la  carrière,  même  pour  un  homme,  qu'il  redoutait  pour  sa 
fille  une  profession  aussi  hasardeuse.  Non  sans  apparence  de  raison,  il 
lui  sembla  bien  préférable  de  me  mettre  en  apprentissage  chez  une 
couturière,  Mme  Ganiford.  Le  fâcheux  était  que  l’obligation  de  rester 
toute  la  journée  courbée  sur  l’aiguille  me  paraissait  intolérable;  ne 
pas  lever  la  tête,  ne  pas  dire  un  mot,  n'avoir  d’autre  distraction  que 
de  me  piquer  les  doigts,  comment  mon  tempérament  nerveux  eût-il  pu 
se  résigner  à cela  ? Aussi,  dès  que  la  maîtresse  était  occupée  avec  une 
cliente,  je  m’échappais  de  son  atelier,  j'allais  dans  celui  où  son  mari 
fabriquait  des  capsules  fulminantes,  et  je  l'aidais  à tourner  la  roue  ; ce 


métier  de  gros  écureuil  me  plaisait  beaucoup  mieux  que  de  faire  des 
ourlets.  Bientôt  mon  père  se  rendit  compte  de  ma  répugnance  insurmon- 
table à manier  l'aiguille  et  force  lui  fut  bien  de  me  reprendre  chez  lui. 

Pendant  quelque  temps,  j'essayai  d’un  autre  métier,  celui  de  colo- 
riste. C'était  chez  M.  et  Mme  Brisson  ; mon  père  les  connaissait;  ils 
coloriaient  au  patron  des  gravures  de  modes,  des  armoiries,  des  vues 

kaléidoscopiques  : ce  travail 
me  plaisait  assez  et  me  per- 
mettait de  gagner  quelques 
sous  ; mais  cela  ne  put  durer 
longtemps.  Mmc  Brisson  était 
pourtant  une  excellente 
femme,  un  peu  originale,  il 
est  vrai.  Jugez-en  : elle  avait 
trois  fils  et  ne  pouvait  se 
consoler  de  n'avoir  aucune 
fille.  Pour  se  faire  illusion, 
elle  avait  eu  l'idée  cocasse  de 
leur  donner  à la  maison  des 
noms  féminins  : l'un  d'eux, 
le  plus  jeune,  qui  était  mon 
meilleur  camarade,  s’appelait 
Eléonore. 

Vers  cette  époque, 
M.  Geoffroy  Saint-Hilaire,  le 
célèbre  directeurdu  Muséum, 
fit  à mon  père  la  commande 
d’une  série  considérable  de 
planches  représentant  des 
pièces  d'histoire  naturelle. 
Son  temps  se  trouva  dès  lors 
absorbé  par  ce  travail  et  par  ses  leçons  et  il  dut  renoncer  à s'occuper 
lui-même  de  mon  éducation,  et  comme  il  ne  voulait  pas,  cependant, 
que  je  croupisse  dans  l’ignorance,  il  eut  l’excellente  idée  de  faire  une 
nouvelle  tentative  à mon  sujet,  et  me  fit  entrer  dans  l'institution  dirigée 
par  le  bon  M.  Gibert  et  par  son  épouse,  rue  de  Reuilly.  Eà  encore  il 
payait,  je  n ai  pas  besoin  de  le  dire,  de  la  même  monnaie  que  pour  la 
pension  de  mes  frères. 

Dans  cette  maison,  j'ai  fait  le  diable  ! Si  l'on  m’y  avait  laissée, 
j'aurais  transformé  toutes  ces  petites  lilles  en  autant  de  garçonnets.  Ma 


ROSA  BONHEUR 


1 1’9 


nature  indépendante  déplaisait  à i\lme  Gibert,  et  ce  n’est  pas  surprenant. 
Au  lieu  d appiendre  mes  leçons,  par  exemple,  je  passais  mon  temps  à 
crayonner  sur  mes  cahiers  tous  les  animaux  de  l’arche  de  Noé.  Ou 
bien  je  faisais  de  mes  professeurs  des  caricatures  très  idéales,  que  j'atta- 
chais au  bout  d une  ficelle;  à l’autre  extrémité  je  mettais  une  boule  de 
papier  mâché,  je  lançais  le  tout  au  plafond  et  voila  le  professeur  pendu  ! 
Mes  camarades  riaient  à gorge  déployée;  quant  à moi,  naturellement, 
j'étais  punie  avec  sévérité,  mais 
je  recommençais  toujours, 
parce  que  je  m’apercevais  qu’on 
ne  me  rendait  jamais  mes  cari- 
catures et  qu’on  paraissait 
même  lesgarder  précieusement. 

Peut-être  étaient-elles  trop  res- 
semblantes ? 

Malgré  lui,  mon  père  était 
bien  obligé  de  me  donner  le 
premier  prix  de  dessin,  mais  il 
savait  par  ses  collègues  que 
j’étais  la  dernière  dans  toutes 
les  autres  branches  d'études. 

Peu  de  temps  après  la 
mort  de  ma  mère,  il  était  entré 
dans  l'ordre  des  Templiers, 
une  des  nombreuses  sociétés 
secrètes  qui  avaient,  avant  1 83o, 
conspiré  contre  le  trône  des 
Bourbons  et  dans  les  rangs  de 
laquelle  s’étaient  engagés  l’élite 

des  Français  épris  de  progrès  et  de  liberté.  Cette  association  se  pré- 
tendait l'héritière  directe  des  moines  guerriers  dont  elle  avait  pris  le 
nom. 

Dans  les  premières  années  du  xive  siècle’,  un  farouche  roi  de  France 
en  avait  fait  brûler  vifs  plus  d'une  douzaine  sur  le  terre-plein  du  Pont- 
Neuf,  à l’endroit  même  où  se  trouve  actuellement  la  statue  de  son 
meilleur  successeur,  le  bon  Henri  IV,  que  vous  aimez  comme  moi,  j’en 
suis  sûre. 

Les  chevaliers  du  Temple  conservaient  précieusement  un  Evangile 
de  leur  façon,  qu'ils  prétendaient  le  seul  authentique.  Ils  avaient  des 
i . En  1 314. 


ROSA  BONHEUR 
F.  N COSTUME  DE  TEMPLIER. 


i6o 


ROSA  BONHEUR 


pratiques  étranges  et  mystérieuses.  Leur  grand-maître,  à cette  époque, 
était  un  médecin  célèbre,  ami  particulier  de  mon  père,  qui  l'avait  ren- 
contré dans  un  petit  café  voisin  de  chez  nous,  le  café  du  Parnasse,  dont 
le  propriétaire  avait  été  autrefois  le  beau-père  de  Danton.  Ce  savant 
s’appelait  Fabré-Palaprat;  il  s'était  adonné  à la  science  de  l’électricité 
et  fut  l'un  des  fondateurs  de  la  Société  galvanique  de  Paris,  s’efforçant 
de  faire  apprécier  les  expériences  deVolta,  auxquelles  beaucoup  de  gens 
refusaient  alors  d'attacher  aucune  importance. 

Fapré-Palaprat  avait  été  décoré  de  la  Légion  d'honneur  pour  sa 
bravoure  pendant  la  défense  de  Paris  en  1814,  et  la  décoration  de 
Juillet  le  récompensa  plus  tard  de  son  rôle  dans  les  trois  célèbres 
journées  de  i83o. 

Je  me  souviens  qu’un  jour,  mon  père  étant  venu  me  chercher  à la 
pension,  me  conduisit  le  soir  à la  chapelle  des  chevaliers,  dans  la  cour 
des  Miracles,  pour  faire  de  moi  une  petite  Templière,  pour  me  rebap- 
tiser, comme  on  disait  dans  la  langue  mystique  de  l’ordre.  La  cérémonie 
consistait  à faire  passer  le  néophyte  sous  une  voûte  d'acier,  formée  par 
les  glaives  que  les  chevaliers,  rangés  deux  à deux,  entrecroisaient  symé- 
triquement au-dessus  du  chemin  que  mes  petites  jambes  avaient  à 
parcourir. 

Les  officiants,  très  nombreux,  à ce  qu'il  me  parut,  étaient  vêtus 
d'un  long  manteau  blanc,  portant  à l’épaule  une  grande  croix  d'un  rouge 
écarlate.  Ils  avaient  la  tête  couverte  d'un  casque  terminé  par  une  pointe 
aiguë.  La  chapelle,  où  l’on  célébrait  cette  cérémonie  extraordinaire, 
était  éclairée  d'une  lumière  faible  et  tremblotante  : on  percevait  les 
sons  lointains  d'un  orgue  qui  paraissaient  venir  des  profondeurs  de  la 
terre.  Je  ne  comprenais  rien,  bien  entendu,  à ce  qui  se  passait  autour 
de  moi,  mais  il  me  semblait  que  j'étais  transfigurée.  D'une  faible  enfant, 
j'étais  devenue  une  vaillante  chevalière! 

Il  faut  bien  dire  que,  les  nuits  suivantes,  j'eus  une  peine  infinie  à 
m’endormir  dans  mon  petit  lit  de  pensionnaire.  Une  fois  même,  par 
un  beau  clair  de  lune,  dont  les  vitres  du  dortoir  étaient  tout  illuminées, 
je  n'y  pus  tenir.  Je  me  levai  et.  sans  presque  m'habiller,  mais  en  ayant 
grand  soin  de  boucler  autour  de  ma  taille  un  sabre  de  bois  dont  on 
m'avait  fait  cadeau,  je  me  glissai  furtivement  hors  de  la  pièce  et  descen- 
dis au  jardin.  Là,  avec  des  airs  de  Don  Quichotte,  je  commençai  de 
me  promener  majestueusement. 

Il  y avait,  au  long  des  allées,  un  grand  nombre  de  magnifiques  roses 
trémières;  j'en  fis  autant  de  Sarrasins  qu’il  s'agissait  de  combattre  : alors, 
tirant  mon  arme  redoutable  de  son  fourreau  de  carton,  je  me  mis  à 


RO  SA  BONHEUR 


lô  [ 


trappei  d estoc  et  de  taille,  jusqu  à ce  que  la  dernière  rose  trémière  fût 
couchée  sur  le  sable. 

Quand  j'eus  fini  de  pourfendre  les  ennemis  de  mon  Dieu  et  de  ma 
patrie,  ce  qui  avait  exigé  assez  longtemps,  je  me  sentis  tout  à fait  fati- 
guée, au  point  que  j’eus  de 
la  peine  à remonter  jusqu'à 
ma  couchette.  Je  m'endor- 
mis profondément,  avec  la 
conscience  du  devoir  accom- 
pli, et  ne  me  réveillai  qu’à 
l'heure  habituelle.  Le  matin, 
étant  descendue  à la  salle  à 
manger  rejoindre  mes  com- 
pagnes, je  vis  toutes  ces 
demoiselles  avec  des  tètes 
longues  comme  cela  ! J’avais 
oublié  mon  triomphe  de  la 
nuit,  et,  d’un  air  innocent,  je 
demandai  la  cause  de  cette 
émotion. 

— Ce  qu'il  y a ! s’écria 
Mm8  Gibert  d'un  air  furieux, 
tu  le  sais  bien  ; n’est-ce  pas 
toi,  polissonne,  qui  as  coupé 
mes  roses  trémières  ! Je  le 
dirai  à ton  père,  car  nous 
ne  pouvons  plus  te  garder! 

Cet  excès  d’enthousiasme 
chevaleresque  et  l'expulsion 
qui  en  avait  été  la  consé- 
quence décidèrent  de  ma 
vocation  et  de  mon  avenir. 

Quand,  à la  suite  de  cette  aventure,  je  rentrai  à la  maison,  mon  père  plaça 
devant  moi  un  modèle  en  plâtre,  des  crayons  et  du  papier,  et  me  dit  : 

— Ma  fille,  puisque  tu  ne  sais  faire  que  des  bonshommes,  voici 
désormais  tes  outils;  tâche  d’apprendre  à t'en  servir,  afin  de  gagner  ta 
vie  et  de  faire  ton  chemin  honorablement. 

Malgré  le  ton  sévère  de  ces  recommandations,  qui  répondaient  si 
bien  pourtant  à mes  désirs,  j’étais  ravie.  Enfin  ! j'allais  pouvoir  crayon- 
ner à ma  guise,  sans  que  personne  vint  me  gronder. 


« MON  PROFESSEUR  DE  DANSE.  » 
Aquarelle,  par  Rosa  Bonheur. 


2 1 


IÔ2 


ROSA  BONHEUR 


Dans  notre  petit  atelier  de  la  rue  des  Tournelles,  où  nous  étions 
revenus  habiter,  je  travaillai  avec  acharnement,  copiant  avec  amour  les 
plâtres  que  mon  père  me  mettait  entre  les  mains,  et  ne  m'interrompant 
pas  même  lorsque  des  amis  venaient  nous  voir.  Lorsqu'il  rentrait,  le 
soir,  c'était  pour  venir  aussitôt  regarder  mon  travail  de  la  journée;  il  le 
corrigeait,  plus  sévèrement,  je  crois,  que  celui  de  ses  élèves,  mais  s'il 

m'arrivait  de  faire  un  dessin 
passable,  je  voyais  combien  il 
était  heureux  de  me  féliciter  de 
mes  progrès. 

Un  jour,  mon  père  vint  à 
laisser  à la  maison  sa  boîte  à 
couleurs;  je  m'en  emparai  sur 
le  champ.  Descendant  quatre  à 
quatre  l'escalier,  j'achetai  pour 
deux  sous  de  cerises,  et,  reve- 
nue à l'atelier,  je  me  mis  à 
peindre  ma  première  nature 
morte  sur  une  petite  toile  déni- 
chée dans  un  coin.  Je  vois  en- 
core la  surprise  de  mon  père  : 
« C'est  très  bien,  me  dit-il  en 
m'embrassant,  continue  à tra- 
vailler avec  persévérance,  tu 
deviendras  une  véritable  ar- 
tiste ».  Il  me  caressait  les  che- 
veux et  ajoutait  d'un  ton  plus 
ému  : « Peut-être,  ma  fille, 
trouverai-je  en  toi  la  réalisa- 
tion de  mes  ambitions  artis- 
tiques ! » 

Peu  de  temps  après,  il  voulut  bien  m'installer  au  musée  du  Louvre. 
Ma  joie  fut  si  grande,  de  songer  que  désormais  il  me  serait  permis  de 
travailler  dans  ce  sanctuaire  autant  qu'il  me  plairait,  que  tout  au  long 
de  la  première  journée,  ma  main  ne  cessa  de  trembler  comme  la  feuille, 
au  point  que  je  tus  incapable  de  donner  un  seul  coup  de  crayon.  Lorsque 
je  rentrai,  le  soir,  mon  père  s’aperçut  de  mon  trouble  : « Qu'as-tu  donc, 
me  dit-il,  es-tu  malade  ? » Je  me  jetai  dans  ses  bras  toute  en  larmes  et 
m'écriai  : « Je  suis  si  heureuse  que  je  n'ai  pu  dessiner  aujourd’hui, 
mais  tu  n'auras  plus  à te  plaindre  d'une  telle  paresse.  » 


AU  LOUVRE  : LA  VIEILLE  DEMOISELLE- 
Lavis  de  Rosa  Bonheur. 


ROSA  BONHEUR 


iG3 


Mon  père,  vous  le  pensez  bien,  m'avait  recommandé  de  garder  la 
meilleure  tenue  au  milieu  des  rapins  qui  travaillaient  comme  moi  dans 
la  belle  salle  de  sculpture  : je  ne  m’en  faisais  pas  faute,  et  il  paraît 
même  que  je  marchais  d'un  pas  militaire  qui  retentissait  merveilleu- 
sement sur  les  dalles.  A cause  de  cela,  les  élèves  des  Beaux-Arts  m’ap- 


pelaient « le  petit  hussard  » ; de 
cette  manière  au  moins,  j’arrivais 
à les  tenir  à distance. 

Si  quelques-uns  se  moquaient 
de  moi,  je  prenais  ma  revanche 
en  faisant  leur  caricature.  J’ai 
gardé  des  échantillons  de  mon 
savoir-faire  à cette  époque,  où 
j'avais  à peine  quatorze  ans  : en 
voici.  La  vieille  fille  que  vous 
voyez  là  n'était  pas  de  mes  per- 
sécuteurs, tout  au  contraire,  elle 
était  pleine  de  bonté  pour  moi  et 
m’aurait  volontiers  défendue  en 
cas  de  besoin. 

Mes  journées  tout  entières  se 
passaient  au  musée.  Pour  déjeu- 
ner, à midi,  un  sou  de  pommes 
de  terre  frites  et  deux  sous  de 
pain  faisaient  mon  affaire  ; je  ne 
buvais  que  de  l’eau,  dont  j’allais 
m'approvisionner  à la  fontaine, 
avec  une  petite  gourde  qui  avait 
bien  dix  centimètres  de  hauteur. 
Le  soir,  mon  père  ne  faisait  pas 
beaucoup  plus  de  cuisine.  Il  m’en- 
voyait chez  une  gargotière  du 
voisinage,  faire  remplir  de  bouillon 


AU  LOUVRE  : UN  R A PIN. 

Aquarelle  de  Rosa  Bonheur. 

une  boîte  à lait;  avec  du  pain,  cela 


constituait  tout  notre  dîner. 

Avant  de  me  coucher,  j’apprenais  l'histoire  de  France  dans  un  livre 
que  mon  père  m’avait  acheté  et  qui  lui  avait  coûté  vingt-neuf  sous.  C'était 
un  tableau  synoptique  qui  allait  des  Gaulois  à la  troisième  année  du  règne 
de  Louis-Philippe.  Non  content  de  m’y  faire  apprendre  les  grands  faits 
historiques  de  mon  pays,  mon  père  exigeait  que  je  prisse  des  sujets  de 
compositions  dans  les  événements  qui  frappaient  le  plus  mon  imagination. 


ROSA  BONHEUR 


Je  me  souviens  d'un  certain  après-midi  où,  en  manière  de  prome- 
nade, mon  père  m'avait  emmenée  à pied  de  Paris  au  Mont-Valérien, 
qui,  à cette  époque,  était  dominé  par  une  construction  très  ancienne,  un 
grand  monastère,  entouré  d'un  vieux  cimetière.  Arrivés  là,  mon  père 
s'arrêta  au  milieu  des  tombes,  sans  doute  pensant  à ma  mère  qu'il  avait 
perdue  peu  d'années  auparavant. 

En  sortant  du  cimetière  il  se  mit  à marcher  sans  parler,  tout  absorbé 
dans  ses  pensées  ; moi  je  le  suivais  comme  un  chien  suit  son  maître. 
Et  je  songeais  qu'un  jour  aussi,  je  le  perdrais  ; j'en  étais  toute  attendrie  ; 
alors  mon  affection  pour  lui  me  suggéra  l’idée  de  placer  mes  pieds  dans 
la  trace  des  siens.  D'ou  me  venait  cette  pensée,  surprenante  chez  une 
enfant  ? Peut-être  de  ma  mère. 

Le  soir,  à la  maison,  pour  me  distraire  des  préoccupations  qui  ne 
nous  manquaient  pas  et  de  l’obsédante  pensée  de  ma  pauvre  mère 
absente,  il  m'arrivait  quelquefois  de  copier,  à la  lueur  de  la  lampe,  des 
plâtres  d’animaux.  Bientôt  je  m’aperçus  que  ce  mode  de  travail  avait  un 
avantage  très  sérieux  pour  moi  ; les  ombres  se  détachaient  avec  une 
vigueur  telle,  que  les  formes  des  bœufs,  des  moutons,  des  chevaux,  se 
gravaient  dans  mon  esprit  avec  une  facilité  surprenante.  Beaucoup  de 
ces  modèles  étaient  du  sculpteur  Mène  h un  homme  de  grand  talent  et 
un  ami  de  mon  père.  Ces  moulages  merveilleux  m'ont  tellement 
intéressée  que  bientôt  je  me  suis  exercée  à modeler  moi-même  des 
animaux  pour  m’en  servir  dans  mes  compositions.  Je  maniais  la  truelle 
avec  autant  de  facilité  que  la  brosse.  J'ai  créé  ainsi  tout  un  troupeau, 
des  brebis,  des  moutons,  des  béliers,  des  bœufs,  des  taureaux,  des 
chevaux  et  des  cerfs.  Ces  animaux  étaient  tous  de  petite  taille,  vous  le 
pensez  bien.  C’est  moi  qui  ai  donné  les  premières  leçons  de  modelage 
et  de  sculpture  à mon  frère  Isidore. 

— Cherche  ta  voie,  ma  fille,  ne  cessait  de  me  répéter  mon  père, 
cherche  ta  voie,  aie  l'ambition  de  dépasser  Mme  Vigée-Lebrun,  dont 
tout  le  monde  parle  en  ce  moment.  Elle  est,  comme  toi,  la  fille  d'un 
peintre,  et  elle  a si  bien  fait  qu'à  vingt -huit  ans  elle  fut  admise  à 
l’Académie  Royale  et  qu  elle  est  aujourd'hui  membre  de  l’Académie  de 
Rome,  de  celles  de  Saint-Pétersbourg  et  de  Berlin. 

Ces  paroles  me  hantaient  nuit  et  jour.  Je  les  méditais  longuement. 
Suivre  la  même  voie  que  cette  femme  me  paraissait  une  folie  cependant. 

Ne  pourrais-je  pas  me  rendre  célèbre,  dis-je  une  fois  à mon  père, 
en  me  bornant  à peindre  des  animaux? 

— Certainement,  fît-il,  et  je  te  répondrai  comme  un  roi  de  France  : 

i.  Mène  (Pierre-Jules),  1810-1880. 


ROSA  BONHEUR 


i G 5 


« Si  Dieu  le  veut,  tu  le  peux.  » Que  ce  soit  là  désormais  ta  devise. 

Depuis  ce  jour,  je  me  suis  attachée  à copier  spécialement  les  dessins 
de  Salvator  Rosa  et  de  Cari  Dujardin.  Les  tableaux  dans  lesquels 
figuraient  des  chevaux,  des  chiens  ou  des  moutons,  avaient  toutes  mes 
préférences.  C’étaient  Paul  Potter,  Wouvermans,  Van  Berghem,  qui 
m'attiraient  plus  que  tous  les  autres  peintres.  Je  l’ai  raconté  dans  le 

Ladies  Home  Journal 1 : les  vieux  maîtres  exerçaient  sur  moi  une  fasci- 

> 

nation  irrésistible.  Aussi  ne  saurais-je  assez  conseiller  aux  commençants 


LA  FIANCÉE  DU  SOLDAT. 

Aquarelle  peinte  par  Rosa  Bonheur  à l'âge  de  16  ans. 


de  se  meubler  la  tête  d’études,  c’est  la  vraie  grammaire  de  l’art  et  le 
temps  ainsi  employé  ne  peut  être  que  très  profitable. 

Les  rapins  qui  s’étaient  moqués  de  moi  cessèrent  leurs  railleries 
du  jour  où  ils  virent  que  je  faisais  de  bonnes  copies. 

Enfin,  l’on  acheta  mon  premier  travail  : j’en  reçus  cent  francs.  Vous 
devinez  ma  joie.  Du  coup,  je  crus  ma  fortune  faite  ! C est  comme  cela 
pourtant  que  peu  à peu  je  suis  arrivée  à remplir  la  bourse  de  mon  père. 

Tenez,  voici  un  daguerréotype  pris  à cette  époque  : l’album  que 
j'ai  à la  main  était  mon  compagnon  inséparable  ; j y croquais  tout 
ce  qui  passait  devant  mes  yeux.  Mes  cheveux  bruns  avaient  des 
reflets  de  cuivre,  comme  ceux  de  ma  mère.  C'est  après  sa  mort  que  1 on 
i.  Décembre  1896. 


ROSA  BONHEUR 


1 66 


commença  à me  tondre  ; qui  donc  aurait  pris  soin  de  mes  boucles  ? 
La  petite  robe  à carreaux  que  vous  me  voyez  là,  avec  une  pelisse,  était 
tout  mon  uniforme.  Vous  pouvez  vous  convaincre,  par  ce  daguerréo- 
tvpe,  que  dans  ma  jeunesse  je  ne  courais  pas  les  rues  de  Paris  vêtue  en 
garçon,  ainsi  que  le  prétendent  certains  de  mes  biographes...  C'est 
seulement  après  mes  premiers  envois  au  Salon,  quand  j'ai  entrepris 
d'étudier  les  bœufs  dans  les  abattoirs  et  les  chevaux  dans  les  marchés, 
que  j'ai  enfourché  des  culottes. 

Ma  vie  avec  mon  père  était  un  mélange  de  scènes  de  tristesse  et 

d'incidents  comiques.  Son  atelier 
était  rarement  balayé;  c'était  un 
tohu-bohu,  un  pêle-mêle,  un  vrai 
capharnaüm.  Quand  il  recevait  de 
l'argent,  il  le  jetait  dans  tous  les 
coins,  de  peur  de  le  dépenser  trop 
vite.  S'il  venait  à en  avoir  besoin, 
il  me  disait  : « Viens,  fille,  tâche 
de  me  déterrer  une  pièce  de  cent 
sous  ». 

C'est  dans  ce  pauvre  milieu  que 
me  trouva  Nathalie  Micas,  la  jeune 
fille  qui  devait  occuper  une  place 
si  considérable  dans  mon  existence. 
J'avais  quatorze  ans  à cette  époque, 
elle  en  avait  deux  de  moins,  mais 
sa  taille  était  plus  élevée.  Sa  famille, 
établie  depuis  longtemps  à Paris, 
était  d’origine  portugaise.  Un  de  ses  grands-oncles  avait  été  chevalier 
de  l'ordre  de  Saint-Louis  et  lieutenant -général  dans  les  armées  de 
Louis  XV  et  de  Louis  XVI. 

Victime  de  la  Révolution,  qui  avait  englouti  tout  son  patrimoine, 
M.  Micas  avait  été  obligé  de  se  faire  typographe.  Plus  tard,  il  s'établit 
fabricant  de  gaines  et  d’étuis,  et  sa  femme  dirigea  un  petit  atelier  d’une 
vingtaine  d’ouvrières  dans  la  rue  de  Montmorency,  n°  q3. 

Un  jour,  mon  père  le  vit  entrer  dans  son  atelier.  M.  Micas  venait 
lui  demander  de  faire  le  portrait  de  sa  fille  : « 11  faut  m’accorder  un 
tour  de  faveur,  monsieur,  dit-il  sur  un  ton  fort  triste,  parce  que  la 
pauvre  enfant  ne  restera  pas  longtemps  de  ce  monde.  » Il  parait  que  sa 
petite  Nathalie  était  d’une  santé  très  délicate  et  qui  donnait  de  grandes 
inquiétudes. 


ROSA  BONHEUR  A SEIZE  ANS. 


ROSA  BONHEUR 


u,7 


Les  séances  commencèrent  immédiatement,  ce  fut  le  départ  d'une 
vie  nouvelle. 

L’expression  du  visage  de  la  jeune  malade  m’inspira  dès  l’abord  un 

sentiment  de  surprise  indéfinissable  : au  cours  d’une  des  dernières  nuits, 

j'avais  vu  en  rêve  cette  jeune  fille  pâle  et  brune  qui  descendait  un  vieil 

escalier  et  s'avancait  vers  moi. 

> 

Un  nouvel  étonnement  m'était  réservé  quelques  jours  plus  tard, 


LE  BERGER  ET  SES  MOUTONS. 
Tableau  peint  par  Rosa  Bonheur  à l’àge  de  19  ans. 


quand  je  fis  ma  première  visite  à l'appartement  des  Micas  : l'escalier 
de  la  maison,  c’était  celui  de  mon  rêve;  je  le  reconnus  sur  le  champ, 
.le  ne  pus  m’empêcher  de  faire  part  à Mme  Micas  de  cette  étrange  coïn- 
cidence, et  cela  nous  conduisit  naturellement,  Nathalie  et  moi,  à rappeler 
quelques-uns  de  nos  souvenirs  d'enfance.  Quelle  fut  ma  surprise  d’ap- 
prendre que  nous  nous  étions  déjà  rencontrées.  Une  fois,  c'avait  été  au 
cours  d'une  de  ces  visites  du  dimanche,  où  j'accompagnais  ma  mère  à 
la  maison  de  Ménilmontant.  Certain  jour  que  je  m'étais  amusée,  avec 
d'autres  enfants  de  Saint-Simoniens,  à lancer  des  pommes  par-dessus  la 
muraille  à un  groupe  de  petits  garçons  et  de  petites  filles  qui  étaient  de 


1 68 


ROSA  BONHEUR 


l'autre  côté;  il  paraît  que  Nathalie  était  du  nombre  de  ces  gamins,  qui 
nous  réjouissaient  tant,  lorsque  nous  les  voyons  se  disputer  nos  libé- 
ralités. 

C'était  Nathalie  encore,  cette  petite  fille  que  l'on  promenait  tous 
les  jours  sur  la  place  Royale,  et  qui  bien  des  fois  m'avait  amusée  à 
cause  de  l'abat-jour  vert  que  ses  parents  lui  mettaient  sur  le  front  pour 
garantir  ses  yeux  malades  de  l’éclat  trop  vif  du  jour!  Cet  abat-jour  vert 
avait  le  don  d’exciter  les  rires  des  petits  galopins  de  l'école  Antin,  et  je 
n'en  étais  pas  le  moins  turbulent,  vous  le  savez. 

Mm0  Micas  assistait  souvent  aux  séances  de  portrait,  et  plusieurs  fois 
elle  se  montra  touchée  jusqu'aux  larmes  de  tout  ce  que  je  lui  disais  de 
ma  mère  et  du  culte  véritable  que  je  gardais  pour  sa  mémoire.  Cette 
excellente  femme  me  prit  en  amitié  et  s'attacha  désormais,  autant  qu'il 
lui  fut  possible,  à me  faire  oublier  la  perte  irréparable  que  j'avais  faite. 
Comment  la  bonté  qu'elle  me  témoignait  n’eût-elle  pas  gagné  mon  affec- 
tion et  ma  confiance?  C'est  à elle  que  je  fis  la  première  confidence  d'un 
rêve  dont  je  n'avais  pas  osé  parler  à mon  père. 

Une  nuit,  il  m’avait  semblé  voir  ma  mère  debout  à côté  de  mon 
lit;  elle  était  vêtue  d'une  robe  blanche,  ses  cheveux  bouclés  flottaient 
sur  ses  épaules.  Si  grande  que  fût  mon  émotion,  elle  n’égala  point  ma 
joie,  et  je  me  dressai  précipitamment  pour  me  jeter  dans  ses  bras.  Une 
étrange  torpeur  paralysa  mes  membres  à ce  moment-là.  Je  m'écriai 
cependant  : « Chère  maman,  tu  n'es  donc  pas  morte  ? » 

Ma  mère  se  mit  à sourire  en  faisant  de  la  tête  un  signe  de  dénégation, 
puis  elle  posa  sur  ses  lèvres  l'index  de  sa  main  gauche,  et,  tout  en  me 
regardant  avec  des  yeux  pleins  d'amour,  elle  s’etfaça  aussi  rapidement 
qu’elle  m’était  apparue.  Le  souvenir  de  ce  songe,  de  cette  vision,  a été 
ma  consolation  pendant  toute  ma  carrière.  Depuis  lors,  je  n’ai  cessé  de 
garder  la  conviction  que  ma  mère  s’était  montrée  à mes  yeux  dans  le 
dessein  de  me  faire  comprendre  qu’elle  était  toujours  vivante  auprès  de 
moi.  Que  de  fois,  dans  les  moments  difficiles,  j'ai  senti  les  effets  de  sa 

protection  ! Oh  ! oui,  c'est  elle  qui  a été  mon  ange  gardien,  la  sainte 

que  j’ai  toujours  invoquée  et  vers  laquellè  se  sont  élevées  mes  prières 

Mon  père  faisait  payer  ses  toiles  un  prix  dérisoire;  c’était  pour  lui 
bonne  aubaine  quand  il  parvenait  à obtenir  cent  cinquante  à deux  cents 
francs  pour  un  portrait.  Lorsque  celui  de  Nathalie  fut  achevé,  M.  Micas 
se  décida  à faire  faire  le  sien  et  celui  de  sa  femme.  L'effet  premier  de 
ces  rencontres  fréquentes  fut  bientôt  de  rendre  les  deux  hommes  les 
meilleurs  amis  du  monde  : peut-être  étaient-ils  naturellement  faits  pour 
sympathiser,  mais  la  sollicitude  de  mon  père  pour  la  petite  Nathalie, 


ROSA  BONHEUR 


169 


dont  M.  Micas  avait  été  profondément  touché,  fut  certainement  pour 
beaucoup  dans  l’éclosion  de  tels  sentiments. 

Si  notre  logis  était  souvent  en  désordre,  mes  vêtements  étaient  loin 
de  recevoir  les  soins  dont  ils  avaient  besoin.  Nathalie  voulut  se  charger 
d’une  tâche  à laquelle  je  m’entendais  très  mal  : elle  prit  l’habitude,  à cet 
effet,  de  venir  un  peu  plus  tôt  et  de  partir  un  peu  plus  tard.  En  compen- 
sation. je  lui  donnais  des  leçons  de  dessin  ; elle  y prenait  beaucoup  de  goût 
du  reste,  et  montrait  des  aptitudes  réelles;  j’étais  très  fière  de  mon  élève. 

M.  Micas  et  mon  père  voyaient  avec  une  égale  satisfaction  l’affection 


l’heureuse  famille. 

Lavis  peint  par  Rosa  Bonheur  à l’âge  de  19  ans. 


grandissante  de  leurs  enfants.  Mon  père  donnait  a Nathalie  le  nom  de 
Nanette  ; plus  poétiquement,  M.  Micas  m appelait  « sa  petite  fleur 
des  bois  ». 

Vers  cette  époque,  mon  père  fut  amené  a taire  la  connaissance  de 
plusieurs  personnages  dont  la  protection  lui  fut  très  utile  : M.  feuillet 
de  Conches,  M.  Germain-Leduc,  sans  compter  la  famille  Czartorisky. 
J'ai  vu  venir  à la  maison  la  princesse  Adam  Czartoriska  : elle  taisait  de 
belles  broderies,  qui  étaient  vendues  au  bénéfice  des  Polonais  réfugiés  en 
France,  — ils  étaient  nombreux  alors;  mon  père  lui  a dû  plus  d un 
élève,  et  moi-même  j’ai  été  donner  quelques  leçons  le  dessin  à sa  tille, 
la  princesse  Ida.  Oh  ! c étaient  là  des  heures  bien  employées!  Nous  les 
passions  à faire  des  glissades  d’un  bout  à 1 autre  de  la  grande  galerie. 


i?o 


ROSA  BONHEUR 


J’étais  pourtant  déjà  jeune  fille,  mais  je  n’avais  pas  perdu  le  goût  des 
jeux  garçonniers  : je  crois  bien  qu’à  vingt  ans  il  m’est  arrivé  de  jouer 
encore  aux  chevaux  avec  mon  frère  Isidore. 

Il  vint  aussi  à notre  atelier  une  petite  dame  anglaise  très  drôle,  qui 
était  la  femme  de  l'amiral  Cockburn,  celui  qui  reçut  à bord  du  Belle- 
rophon  Napoléon,  lorsqu’il  dut  s’embarquer  à Rochefort  pour  l'Angle- 
terre avant  d’aller  à Sainte-Hélène.  Un  jour,  elle  voulut  m’emmener  à 
Versailles  et  je  lui  dus  à cette  occasion  ma  première  robe  blanche. 

Entre  temps,  nous  avions  été  habiter  rue  de  la  Bienfaisance  (i83y- 
1 838),  ensuite  29,  faubourg  du  Roule  ( 1 838),  avant  d’aller  rue  Rum- 


<>  Assemblée  d'aspirants,  soupirants,  pleins  d'espoir.  Coups-d'oeil  profonds  de  part  et  d'autre.  Observations 
délicates  de  la  part  du  père  et  de  la  mère,  grande  envie  d'apprécier  de  la  part  des  demoiselles,  mais  timidité  délicieuse 
qui  permet  aux  prétendants  de  savourer  d'avance  les  charme*  des  200.000.000  000  demoiselles.  » 

LES  DEMOISELLES  A MARIER. 

Croquis  de  Rosa  Bonheur. 


ford,  i3  (1841),  mais  il  s'était  auparavant  produit  un  grand  changement 
chez  nous.  Mon  père,  qui  semblait  tourmenté  d’une  grave  préoccupa- 
tion, me  regardait  parfois  d une  façon  qui  m’intriguait.  Souvent  aussi, 
à la  nuit  tombante,  il  m’emmenait  avec  lui  dans  la  ville  et  s’arrêtait 
toujours  devant  la  même  maison;  là,  il  attendait  patiemment  qu’une 
jeune  femme  en  sortît.  A peine  avait-elle  paru,  qu’il  lui  prenait  le  bras, 
et  tous  deux  se  promenaient  de  long  en  large  pendant  plus  d une  heure. 

J’aurais  bien  désiré  savoir  ce  qu’ils  disaient,  je  n’osais  m’approcher 
cependant  et  je  restais  à une  distance  si  respectueuse  que  je  ne  pouvais 
rien  entendre. 

Je  ne  m’amusais  guère,  et  pour  distraire  mon  ennui,  j’en  étais  réduite 
à aller  sous  un  réverbère  observer  les  papillons  qui,  attirés  par  la 
lumière,  venaient  se  précipiter  dans  la  flamme.  Ces  pauvres  petits 


ROSA  BONHEUR 


171 


insectes,  il  en  est  qui  tombaient  morts  devant  moi  ; pour  éviter  qu'ils  ne 
fussent  écrasés  par  les  pieds  des  passants,  je  les  ramassais,  j’en  rem- 
plissais ma  poche,  puis,  arrivée  à la  maison,  je  mettais  les  petits  cadavres 
dans  une  boîte  en  carton  qui  leur  servait  de  tombeau. 

Certain  soir,  mon  père  me  fit  pénétrer  sous  la  porte  cochère  aux 
alentours  de  laquelle  nous  avions  monté  la  garde  si  souvent.  II  me  fit 


DANS  LES  LANDES  : PAGE  DE  CROQUIS,  PAR  ROSA  BONHEUR. 


grimper  l escalier  et  m introduisit  chez  cette  jeune  femme,  à peine  mon 
aînée  de  neuf  ans  et  qui  avait  un  lils  presque  aussi  grand  que  moi.  Après 
m'avoir  présentée,  mon  père  me  dit  que  dorénavant  cette  dame  me  ser- 
virait de  mère,  car  il  allait  1 épouser,  et  que  notre  intérieur  seiait  tenu 
d'une  façon  plus  convenable  ; en  attendant,  il  désirait  que  je  me  rendisse 
à Bordeaux  chercher  ma  sœur  qui  vivrait  désormais  avec  nous  1 . 

I.  Mm«  veuve  Peyrol,  qui  fut  la  seconde  Mmc  Bonheur,  était  née  Marguerite  Ricard,  le 
5 mai  1 8 1 3 ; elle  est  morte  en  1887,  à l'âge  de  74  ans. 


ROSA  BONHEUR 


1 72 


Vous  ne  me  croiriez  pas  si  je  ne  vous  disais  que  le  coup  fut  très 
rude,  bien  qu’il  ne  me  surprit  point  ; aussi  est-ce  avec  une  grande  satis- 
faction que  je  m'éloignai  pour  quelque  temps  d'un  intérieur  où  la  nouvelle 
venue  allait  régner  en  maîtresse  ; même  je  trouvai  le  moyen  de  pro- 
longer mon  absence,  en  prétextant  des  excursions  artistiques.  J’ai  fait  du 
reste,  à cette  époque,  des  études  très  sérieuses  de  bergers  montés  sur 
leurs  échasses  ; n’empêche  que  mon  père,  finissant  par  craindre  de  ne 
pas  me  voir  revenir  à Paris,  m'écrivait  les  lettres  les  plus  pressantes 
pour  me  rappeler. 

Un  de  mes  gros  sujets  de  préoccupation  pendant  mon  séjour  à 
Bordeaux  avait  été  le  mystère  qui  planait  sur  la  naissance  de  ma  pauvre 
mère,  et  je  m’étais  proposé  de  profiter  des  circonstances  pour  interroger 
là-dessus  la  vieille  Mme  Aymée,  pensant  bien,  non  sans  raison,  que  si  je  la 
décidais  à parler,  je  saurais  bientôt  tout  ce  que  je  désirais  connaître. 
Par  malheur,  je  me  heurtai  à une  volonté  obstinée  de  garder  le  silence. 
Ne  voulant  pas  m'avouer  vaincue,  je  commençai  des  recherches  à la 
mairie.  Mme  Aymée  voyait  avec  impatience  le  mal  que  je  me  donnais. 

— Arrête-là  tes  démarches,  me  dit-elle  enfin,  à quoi  cela  te  ser- 
vira-t-il  de  savoir  le  vrai  nom  de  ta  grand'mère  ? Tout  ce  que  je  puis 
te  dire,  c'est  que  c'était  une  grande  dame  et  que  tu  dois  respecter  sa 
mémoire  en  t’abstenant  de  pénétrer  son  secret.  Promets-moi  de  ne  plus 
t'occuper  de  toutes  ces  vieilles  histoires. 

Et  je  le  lui  promis,  bien  qu'à  regret. 

— Du  reste,  poursuivit-elle,  qu'est-ce  que  cela  peut  te  faire,  est-ce 
que  tu  ne  sais  pas  que  si  tu  descends  par  ta  mère  d'une  race  royale,  par 
ton  père  tu  viens  d’une  famille  de  cuisiniers. 

J'ai  su  plus  tard  que  Mme  Aymée  avait  toujours  eu  de  grandes  craintes 
au  sujet  du  valet  de  chambre  de  M.  Dublan,  qui  lui  aussi  était  au  courant 
du  mystère  de  ma  famille.  Chose  inexplicable,  cet  homme  fut,  dit-on, 
mystérieusement  assassiné,  en  même  temps  qu'un  maire  de  Bordeaux. 

Il  m'est  arrivé  plusieurs  fois,  au  cours  de  ma  longue  carrière, 
d'avoir  facilité  de  recommencer  mes  recherches  avec  une  quasi  certi- 
tude de  réussite.  La  parole  donnée  à Mmc  Aymée  m’a  toujours  arrêtée. 
Ce  que  j'avais  promis  était  sacré  pour  moi. 

Comme  on  le  suppose  bien,  Mmc  Aymée  m'avait  beaucoup  ques- 
tionnée sur  ce  qu'était  ma  vie  à Paris  et  sur  l'intérieur  de  mon  père, 
aussi  ai-je  eu  toutes  les  peines  du  monde  à obtenir  d'elle  qu  elle  me 
laissât  emmener  ma  sœur.  Songez  qu'elle  avait  élevé  Juliette  depuis 
1 âge  de  trois  ans,  et  que  ma  sœur  venait  d’atteindre  sa  seizième  année. 
Mm0  Aymée  l'aimait  comme  son  enfant,  et  ce  fut  pour  elle  un  grand 


ROSA  BONHEUR 


i73 


crève-cœur  de  s’en  séparer.  Lorsqu’elle  vint  nous  conduire  à la  diligence, 
elle  était  toute  en  larmes  et  la  dévorait  de  ses  baisers. 

Quelle  que  fût  mon  appréhension  en  rentrant  chez  mon  père,  rue 
Rumford,  je  m'aperçus  du  moins  que  notre  intérieur  était  beaucoup 
mieux  tenu  qu'autrefois. 

Il  se  trouva  que  ma  sœur  Juliette,  tout  comme  moi,  était  heureu- 
sement douée  pour  le  dessin  ; mon  père  la  fit  travailler  dans  son  atelier 
avec  moi  et  mes  deux  frères.  11  avait  donc  sous  ses  yeux  toute  une 
couvée  d’artistes,  qui  devait  plus  tard  rendre  son  nom  célèbre. 

J’étais  le  moniteur  général  de  la  petite  troupe  ; cela  soulageait 


CROQUIS  HUMORISTIQUE  DE  ROSA  BONHEUR. 
(M.  Bourges,  marchand  de  tableaux,  et  son  pot-au-feu.) 


d'autant  mon  père.  M.  Micas,  par  contre,  désapprouvait  tout  a lait  un 
tel  arrangement;  c est  que,  avec  une  perspicacité  remarquable,  il 
escomptait  pour  moi  un  autre  avenir  que  celui  de  maîtresse  de  dessin. 
Le  temps  que  je  consacrais  à enseigner  à mes  frères  et  sœur  ce  que  je 
savais  déjà  lui  eût  paru  beaucoup  mieux  employé  a me  perfectionner 
dans  mon  art,  aussi  conseillait-il  à mon  père  de  louer  un  atelier  où  je 
travaillerais  seule  et  où,  par  conséquent,  je  pourrais  donner  libre  cours 
à mes  inspirations. 

Mon  père  objectait  la  dépense,  question  toujours  capitale  chez  nous, 
mais  qui  n empêcha  pas  la  bonne  mère  Micas  de  se  mettre  en  campagne 
et,  après  de  persévérantes  recherches,  de  me  dénicher  un  local  dans  une 
grande  caserne  artistique  de  la  rue  de  1 Ouest,  56.  Cet  atelier  semblait  tait 


174 


R OS A BONHEUR 


exprès  pour  moi;  le  prix  en  était  si  modéré  que  mon  père  dut  renoncer 
à faire  aucune  objection.  N'était-ce  pas  moi,  du  reste,  qui  faisais  bouillir 
la  marmite  à la  maison  ; la  vente  de  mes  tableaux  devait  suffire  à peu 
près  à tout.  Oh  ! je  ne  regardais  pas  au  prix  de  mes  toiles;  j'étais  bien 
heureuse  de  prendre  tout  ce  qu'on  m'offrait,  et  je  faisais  des  tableaux 
pour  trois  cents  francs,  sauf  à me  rattraper  sur  la  quantité,  car  il  me 
fallait  de  l'argent  pour  venir  en  aide  à mon  cher  père  que  je  savais 
atteint  de  la  maladie  de  cœur  qui  devait  l'emporter  quelques  années 
plus  tard  ? 


APRÈS  BOIRE. 
Croquis  de  Rosa  Bonheur. 


CHAPITRE  XII 

LES  PREMIERS  SUCCÈS.  LE  DÉBUT  AU  SALON  ( I 8 4 I ) . 

VOYAGES  EN  AUVERGNE. 

Lorsque  j’ai  commencé  à vendre  ma 
peinture,  mon  père  me  donna  le  conseil  de 
signer  Raimond,  car,  à son  dire,  le  nom 
de  Bonheur  avait  Pair  d'une  dérision  pour 
nous.  « Ne  serait-ce  pas  faire  injure  à ma 
mère,  lui  dis-je  ? Mon  ambition  est,  au 
contraire,  d’illustrer  le  nom  qu’elle  a porté, 
de  telle  sorte  qu  elle  se  trouve  associée  à la 
renommée  que  je  pourrai  acquérir.  Elle 
m’appelait  Rosa  dans  ses  moments  de  ten- 
dresse, c'est  Rosa  Bonheur  que  je  veux 
signer.  » Puis-je  regretter  aujourd’hui  de 
m’être  montrée  fidèle  à sa  mémoire1  ? 

Mon  père  me  sermonnait  souvent,  du 
reste;  il  me  reprochait  mes  allures  gar- 
çonnières, mon  indépendance  de  carac- 
tère et  d’esprit,  sans  compter  la  franchise  sans  détour  de  mes  propos. 

1.  Les  livrets  du  Salon  portent  : en  1841,  Rosalie  Bonheur  ; en  1842,  Rosalie  R.  Bonheur; 
en  1843,  Rosalie  Bonheur  ; à partir  de  1844,  Rosa  Bonheur. 


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ROSA  BONHEUR 


« Ah  ! me  disait-il,  tu  n’as  point  l’art  de  dire  les  choses  à moitié,  toi, 
et  tu  n'entends  rien  à la  diplomatie.  La  niaiserie  des  brebis  timides  t’a 
paru  absurde,  et  c’est  pourquoi  tu  ne  veux  pas  te  contenter  de  leur  sort; 
sache  bien  cependant  que  le  rôle  du  cheval  ombrageux  n’est  pas  meilleur  : 
après  avoir  eu  la  fumée  aux  naseaux  et  l’écume  au  frein,  faute  d'avoir 
pu  se  résigner  au  mors  et  à la  bride,  il  devient  bientôt  une  simple  rosse. 
Avec  du  talent  et  de  la  modestie,  on  peut  arriver  fort  bien  à se  faire 

estimer  et  à conquérir  de  nobles  amitiés Ce  n’est  pas,  tu  t'en  doutes, 

que  j’aie  grande  vénération  pour  les  formes  et  pour  les  habitudes 
du  monde,  ce  bon  ton  prétendu,  ces  formules  de  conversation  originel- 
lement belles,  mais  qui  se  changent  en  grimaces.  Certainement,  je 
méprise  tout  cela,  parce  que  c’est  le  masque  de  bien  des  hypocrisies.  Il  y 
a là  toutefois  une  tradition  qui  est  suivie  par  la  société  avec  plus  de 
justesse  qu'on  ne  pense.  Cette  société  n'est  pas  toute  fausse  dans  ses 
formes,  pas  plus  que  tous  ceux  qui  disent  des  patenôtres  ne  sont  des 
tartufes;  la  plupart  sont,  au  contraire,  de  braves  gens,  respectables  à 
tous  égards.  Il  te  faut  garder  la  mesure  des  hautes  convenances;  le 
style  débraillé,  genre  bousingot,  ne  paraît  pas  propre  à donner  idée 
d'un  jugement  élevé;  il  en  est  de  même  de  ce  grand  laisser-aller, 
exempt  de  mesure,  qui  fait  regretter  le  tact  exquis  de  la  femme,  .le  dis  ceci 
parce  que  je  veux  que  rien  n’altère  cette  brillante  auréole  que  donne  le 

talent  qui  fait  tant  d’envieux  cruels  et  jaloux 11  en  est  de  ceci  comme 

de  la  politique  : que  de  gens  sont  prêts  à tout  briser,  et  qui  n’ont  pas 
le  moindre  plan  pour  nous  refaire  un  abri  solide  le  lendemain.  C'est  la 
pierre  d'achoppement,  à notre  époque.  Édifier  a toujours  été  plus  lent 

que  détruire Mais  je  connais  ton  bon  cœur,  ma  fille,  et  je  sais  qu’il 

modifiera  ta  manière  de  voir  en  ce  qui  concerne  des  habitudes  puériles 
et  stupides  peut-être,  si  l’on  n’en  juge  que  les  apparences,  mais  qu’il  est 

nécessaire  de  respecter  néanmoins  et  de  mieux  approfondir Point 

de  singerie  ni  d'exagération,  du  vrai,  du  beau,  de  la  dignité,  c’est  se 
sentir  dans  le  sentier  divin  qui  nous  élève  au-dessus  des  brutes  et  des 
gens  pires  que  les  brutes Je  laisse  là  ce  sermon,  qui  n’est  qu'un  épan- 

chement de  mon  pauvre  cœur  paternel,  jaloux  de  voir  sans  tache  mon 
bien  le  plus  précieux.  » 

Ce  sont  à peu  près  les  termes  d’une  lettre  qu'il  m'écrivait.  Pauvre 
père,  mon  indépendance  de  caractère  lui  donnait  bien  du  fil  à retordre! 
Et  pourtant,  si  je  lui  résistais  parfois,  c’était  précisément  parce  que  je 
l’adorais  et  que  je  sentais  la  nécessité  de  le  défendre  contre  lui-même; 
il  était  si  bon  et  si  facile  à exploiter  ! 

J’avais  dix-neuf  ans  (1841)  lorsque,  pour  la  première  fois,  il  menga- 


ROSA  BONHEUR 


i 


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gea  à présenter  au  Salon  deux  de  mes  œuvres  qui  lui  paraissaient  dignes 
d’ètre  admises.  Chèvres  et  moutons , c'était  le  titre  de  l'une  d'elles:  l'autre 
représentait  Deux  lapins.  Je  les  vois  encore.  Toutes  deux  furent  accep- 
tées ; je  n'ai  pas  besoin  de  vous  dire  combien  je  fus  heureuse  et  fière. 
Il  en  fut  de  même  l’année  suivante  pour  trois  toiles1 2 3  et  une  petite  terre 
cuite  qui  était  une  brebis  tondue. 

J'ai  exposé  aussi  en  i8q3  ' et  en  1844^,  toujours  des  animaux.  Dans 


TÈTE  DE  BÉLIER  ( I 8 4 5 ) , PAR  ROSA  BONHEUR. 

mon  cher  petit  atelier,  j'en  étudiais  successivement  tous  les  types,  au 
triple  point  de  vue  myologique,  ostéologique  et  physiologique  4 ; je  me 
préparais  aux  dissections  que  j’ai  exécutées  plus  tard,  lorsque  1 amour 

1.  Salon  de  1842  : Animaux  dans  un  pâturage,  effet  du  soir  ; Vache  couchée  dans  un 
pâturage  ; le  Cheval  à vendre  ; une  Brebis  tondue  (terre  cuite). 

2.  Salon  de  1843  : Chevaux  sortant  de  l’abreuvoir;  Chevaux  dans  une  prairie,  et  un  Taureau 
(plâtre). 

3.  Salon  de  1844  : Vaches  au  pâturage,  bord  de  la  Marne  ; Moutons  dans  une  prairie  ; 
la  Rencontre,  paysage  avec  animaux,  et  un  Ane. 

4.  A cette  époque,  Rosa  Bonheur  notait  l’emploi  de  ses  journées  sur  de  minuscules  cale- 
pins, bourrés  de  dessins,  de  croquis.  Pour  certains  jours,  on  y lit  des  lignes  comme  celles-ci  : 

« Étude  de  ciel  le  soir  et  le  matin,  du  côté  de  Clamart.  — Les  enfants  faisant  du  feu.  — 

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ROSA  BONHEUR 


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de  l'art  m'a  poussée  à fréquenter  les  abattoirs.  Je  lisais  les  ouvrages  d'ana- 
tomie avec  le  plus  grand  soin,  tout  en  prenant  des  notes.  Quelquefois 
même  je  rédigeais,  comme  aide-mémoire,  des  tableaux  synoptiques. 

Nathalie  venait  tous  les  matins  me  retrouver  dans  mon  petit  atelier; 

nous  travaillions,  nous 
vivions  là  en  tête-à-tête, 
sans  recevoir  la  visite  d'au- 
cun flirteur. 

Avec  quelle  sollicitude 
cette  brave  amie  s'ingéniait 
àme  faire  gagner  du  temps! 
C'est  elle  qui,  par  exemple, 
calquait  mes  dessins  et  les 
reportait  exactement  sur 
la  toile,  car  son  ambition 
n'était  pas  de  devenir  mon 
égale  ; ce  qu  elle  voulait, 
ce  qui  suffisait  à ce  cœur 
dévoué,  c’était  de  m’être 
utile,  de  m’épargner  la  pré- 
paration de  mes  tableaux. 

Nous  travaillions  avec 
acharnement  jusqu’à 
l'heure  du  déjeuner.  Dès 
que  midi  sonnait,  vite,  l’on 
embrochait  des  côtelettes 
que  Nathalie  avait  appor- 
tées le  matin  et  nous  les  fai- 
sions griller  devant  la  porte 
ouverte  du  petit  poêle  en 
fonte.  Quel  plaisir  de  voir 
tomber  le  jus  dans  la  sou- 
coupe qui  servait  de  lèche- 
frite! Jamais  je  n'ai  mangé  rien  d’aussi  délicieux  et  de  meilleur  marché. 

Préparer  des  papiers  en  couleur  pour  pochades.  — Dessiner  des  compositions  de  vaches  et  de 
chevaux.  — Etude  de  taureaux.  — Chevaux  en  bas-relief  pour  étude  de  mouvements.  — De 
même  de  bœufs,  étalons.  — Faire  Nathalie  en  plein  air. 

» Deux  dessins  de  bienfaisance,  un  pour  M.  David  (d’Angers),  — croquis  d'après 
nature.  — Faire  des  bœufs  du  marché,  — des  chevaux.  — Lire,  sur  la  conformation  du  cheval, 
Richard  (du  Cantal),  — aller  au  Marché  aux  Chevaux,  abattoirs.  — Dessin  à préparer  en 
anatomie  pour  chevaux.  — Finir  mes  grandes  études  de  chevaux.  » 


VACHE,  VUE  DE  DOS. 
Dessin  de  Rosa  Bonheur. 


RUSA  BONHEUR 


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Ce  régime  convenait  admirablement  à Nathalie.  Ma  chère  amie 
reprenait  des  forces  à vue  d'œil  ; ses  joues  se  coloraient,  ses  yeux  deve- 
naient plus  vifs.  Elle  n’avait  jamais  été  poitrinaire;  son  père  et  sa  mère 
se  l’étaient  imaginé  à faux.  Si  elle  avait  paru  longtemps  languissante, 
c’est  tout  simplement  parce  que  sa  nourrice  était  une  femme  intéressée, 
qui  l'avait  privée  des  soins  nécessaires  à son  jeune  âge. 


Cliché  Braun,  Clément  et  C'"\ 

B É LIER,  BREBIS  ET  AGNEAU,  PAR  R OSA  BONHEUR. 

(Salon  de  1845,  3e  médaille.) 


Le  soir  venu,  nous  rentrions  chacune  chez  nos  parents,  pour  le  dîner. 

Je  ne  me  contentais  pas  de  travailler  entre  les  quatre  murs  de  mon 
atelier.  A la  belle  saison,  je  parcourais  les  quartiers  des  Batignolles,  des 
Ternes,  et  le  versant  nord  de  la  Butte-Montmartre;  j'allais  à Villiers, 
près  du  parc  de  Neuilly;  ce  n'était  que  fermes,  étables  et  écuries. 
Même  il  m’arrivait  de  m’éloigner  de  Paris  et  de  prendre  pension  dans 
les  pays  où  je  m'arrêtais.  C’est  ainsi  que,  plusieurs  fois,  je  suis  allée  à 
Anet  ; j’avais  trouvé  un  gîte  chez  le  juge  de  paix  qui,  tout  comme  sa 
femme,  me  comblait  de  prévenances  et  de  soins.  Il  existe  là  les  ruines 


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ROSA  BONHEUR 


du  fameux  château  qu’Henri  II  fit  construire  pour  Diane  de  Poitiers, 
mais  ces  vieilles  murailles  tentaient  moins  mon  crayon  que  les  moutons, 
les  chèvres  et  les  vaches  qui  paissaient  dans  les  champs  d'alentour. 

Je  ne  me  plaisais  qu’au  milieu  de  ces  bêtes,  je  les  étudiais  avec 
passion  dans  leurs  mœurs.  Une  chose  que  j’observais  avec  un  intérêt 
spécial,  c'était  l'expression  de  leur  regard  : l’œil  n'est-il  pas  le  miroir 
de  l’âme  pour  toutes  les  créatures  vivantes;  n'est-ce  pas  là  que  se 


; SÇ  ;■  • ^ 




— c ■ 


LES  TOMBEREAUX  DE  PIERRES. 
Dessin  de  Rosa  Bonheur. 


peignent  les  volontés,  les  sensations  des  êtres  auxquels  la  nature  n'a  pas 
donné  d'autre  moyen  d'exprimer  leur  pensée. 

Je  m’efforcais  de  mettre  dans  tout  ce  que  je  faisais  l'exactitude  des 
moindres  détails.  Je  dessinais  l'animal  dans  les  diverses  attitudes  qu'il 
prenait,  et  lorsqu’il  venait  à en  changer,  je  n'avais  pas  la  simplicité 
d'attendre  qu'il  lui  plût  de  reprendre  celle  que  j'avais  trouvée  intéres- 
sante. Je  saisissais  la  nouvelle  pose.  Mais  s'il  revenait  à la  première, 
j’en  profitais  pour  compléter  le  croquis  commencé. 

Le  travail  ne  m’a  jamais  fatiguée  et  jamais  la  patience  ne  m a fait 
défaut,  à ce  point  qu'il  m’est  arrivé  de  faire  ce  manège  pendant  cinq  à 
six  heures  de  suite,  sans  interruption. 


ROSA  BONHEUR 


1 8 1 


J’avais  à cette  époque  de  si  bons  yeux,  que  je  distinguais  à une 
distance  considérable  les  objets  que  je  voulais  étudier.  Dans  un 
paysage,  aucun  détail  ne  m’échappait  et  je  les  rendais  tous  avec  une 
sincérité  qui  souvent  déroutait  le  public,  au  point  de  nuire  au  succès  de 
mes  tableaux. 

Si  l’on  veut  se  faire  une  idée  des  beautés  de  la  nature,  il  importe 
cependant  d’étudier  assez  minutieusement  les  lointains  et  les  deuxièmes 
plans;  ce  n’est  qu’ensuite  qu’il  convient  d’estomper  les  détails  en  les 


A LA  PORTE  DE  l’ÉCURIE. 
Dessin  de  Rosa  Bonheur. 


enveloppant  de  leur  atmosphère.  C’était  la  méthode  de  Wouvermans, 
celle  de  Hobbema,  de  Metzu,  de  Van  Ostade,  de  Terburg  et  de 
Berghem.  J’ai  tâché  de  la  suivre. 

Mon  envoi  au  Salon  de  i8q5  se  composait  de  six  toiles1;  cela 
faisait  dix-huit  que  je  présentais  depuis  1841,  et  qui  toutes  avaient  été 
admises.  Cette  fois,  j'obtins  une  troisième  médaille.  Si  grande  que  fût 
ma  joie,  Nathalie  se  montra  plus  heureuse  encore  que  moi.  Je  n'ou- 
blierai jamais  comment  sa  pâleur  maladive  s'anima  tout  d’un  coup 

1.  Salon  de  1845  : les  Trois  Mousquetaires  ; Brebis  et  son  agneau  égares  pendant  I orage; 
le  Labourage , où  la  charrue  est  traînée  par  deux  chevaux;  Taureau  et  vaches;  Bélier , brebis 
et  agneau;  Vaches  au  pâturage. 


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ROSA  BONHEUR 


lorsque  je  lus  devant  elle  la  lettre  qui  m’annonçait  mon  premier  succès. 
Il  semble  que  de  ce  jour  date  vraiment  notre  amitié;  nous  nous  liâmes 
en  effet  d’une  façon  complète  et  nous  devînmes  inséparables.  Je  n'étais 
heureuse  que  lorsque  je  la  voyais  près  de  moi  ; de  son  côté,  elle  n'éprou- 
vait pas  de  plus  grand  plai- 
sir que  lorsqu'elle  venait 
à l’atelier,  pour  travailler 
avec  moi. 

La  distinction  que 
j’avais  obtenue  rendit  plus 
facile  la  vente  de  mes 
tableaux.  Je  continuais  de 
donner  à mon  père  tout 
l'argent  que  j’en  tirais,  sauf 
cequ'il  me  fallut  pour  ache- 
ter xMargot.  Margot  était 
une  iument  que  je  m'étais 
mise  en  tête  de  posséder  ; 
je  la  montais  à califour- 
chon, et  c'est  sur  le  dos  de 
cette  bonne  bête,  que, 
comme  Don  Quichotte  sur 
son  Rossinante,  j'ai  gra- 
duellement étendu  le  cercle 
de  mes  pérégrinations 
Quoique,  dans  le  fond  de 
mon  cœur,  je  fusse  restée 
lidèle  Templière,  je  m’em- 
presse de  dire  que  pas  une 
seule  fois  cependant  je  n'ai 
cherché  querelle  aux  mou- 
lins à vent. 

) : Bien  souvent  il  m'est 

arrivé,  au  cours  de  mes  longues  promenades,  de  rencontrer,  sur  les 
routes  poudreuses  de  l'Ile-de-France,  des  troupeaux  de  ces  bestiaux 
que  l'on  conduit  aux  abattoirs  de  Paris.  Et  je  me  souviens  particu- 
lièrement d'une  fois,  — c'était  à une  époque  où  nous  avions  loué  à 
Chevilly  une  petite  maison  de  campagne  pour  y passer  l'été  et  faire 
des  études  d'animaux,  — je  revenais  à Paris  à la  nuit  tombante, 
montée  sur  ma  jument  Margot.  La  route  était  encombrée  de  troupeaux 


LE  VIEUX  MONTAGNARD. 
Dessin  de  Rosa  Bonheur. 


ROSA  BONHEUR 


1 83 


de  bœufs  et  de  moutons,  et  Paris  m’apparaissait  perdu  sous  un  plafond 
de  brouillard  sale  et  triste;  Paris,  la  ville  immense,  où  grouille  tant  de 
misère,  où  vit  tant  de  grandeur! 

Je  songeais  avec  tristesse  que  toute  cette  chair  vivante,  tout  ce  sang 
des  pauvres  bêtes  qui  s'en  allaient  devant  moi,  beuglant  ou  bêlant,  dans 
un  nuage  de  poussière,  allait  bientôt  tomber  sous  le  couteau  du  boucher. 

Pauvres  créatures  innocentes,  qui  ne  reçoivent  la  vie  qu’à  raison  de 


a l’ombre  d’un  chêne  (1846). 
Dessin  de  Rosa  Bonheur. 


cette  fin  lamentable  !...  Je  me  demandais  pourquoi  tant  de  victimes. 
Ces  êtres  muets  ont-ils  été,  dans  une  vie  antérieure,  des  gens  comme 
nous,  dont  les  crimes  ou  les  fautes  auraient  mérité  cette  effroyable 

punition Quel  déplorable  destin! Quelle  terrible  nécessité  aussi 

que  celle  de  donner  la  mort Cette  scène  m'a  inspiré  deux  tableaux  : 

le  Meunier  cheminant  et  le  Départ  pour  le  marché  ''. 

1.  Salon  de  1848. 

2.  Cette  toile  porte  la  date  de  1854  : elle  a obtenu  une  enchère  de  32.000  francs  à la  vente 
faite  le  i5  novembre  1906  à la  Galerie  Georges  Petit. 


184 


ROSA  BONHEUR 


Le  travail  sans  relâche  que  je  menais  en  l’été  de  1846'  m’avait 
beaucoup  fatiguée;  je  me  sentais  un  grand  besoin  de  repos,  tout  au 
moins  de  changement  d’air;  sur  les  instances  des  parents  de  ma  belle- 
mère,  qui  habitaient  l’Auvergne,  je  m’étais  décidée  à me  rendre  auprès 
d eux,  mais  je  n’entendais  pas  qu’un  séjour  de  quelques  mois  en  province, 
fùt-il  forcé,  dût  être  tout  à fait  sans  profit  pour  mon  art. 

Dans  les  derniers  jours  de  1846,  je  partis  donc  par  la  diligence  du 
grand  bureau  — car  il  n'y  avait  pas  encore  de  chemin  de  fer.  C'était  une 
de  ces  lourdes  machines  à cinq  chevaux  qui  mettaient  alors  Paris  en 
communication  avec  toutes  les  parties  du  royaume.  Ma  belle-mère 
faisait  le  voyage  avec  moi.  Ah  ! nous  n'allions  pas  tout  à fait  aussi  vite 
que  dans  les  trains  rapides  d’aujourd'hui.  Les  chevaux  trottaient  quand 
la  route  était  plane,  mais  si  elle  venait  à monter  quelque  peu,  l’on  allait 
au  pas.  Je  vous  laisse  à penser  si,  dans  les  contrées  montagneuses  que 
nous  traversions,  l'occasion  pour  les  chevaux  d'aller  au  pas  était  fré- 
quente. Et  les  voyageurs  de  descendre  pour  se  dégourdir  les  jambes. 
J’étais  généralement  perchée  à l’impériale,  mais  il  ne  me  déplaisait  pas 
non  plus  d'aller  devant  les  chevaux,  au  long  des  côtes.  Ces  pays  sont 
admirables.  J'eus  le  temps  de  bien  voir,  durant  les  huit  jours  juste  que 
dura  le  voyage  de  Paris  à Clermont.  Pour  se  rendre  à Mauriac,  où 
habitaient  les  parents  de  ma  belle-mère,  il  fallait  encore  un  jour  et  demi. 
Voici  une  lettre  écrite  de  là-bas,  et  que  je  garde  précieusement.  Je 
l'adressais  à Mmc  Micas. 


Mauriac,  vendredi  matin,  6 septembre  1846. 

Mes  chers  amis,  je  suis  ici  depuis  mardi,  neuf  heures  du  soir.  Pardonnez-moi 
d’avoir  tardé  à vous  donner  de  mes  nouvelles  comme  je  vous  l’avais  promis  ; 
mais  si  vous  saviez  tout  ce  que  j’ai  éprouvé  en  voyant  ce  bon  pays  où  l’on  est 
si  hospitalier,  où  l’on  m’a  tant  fêtée  que  je  n’ai  pas  encore  eu  un  moment  de 
liberté!  Figurez-vous  qu’ici,  comme  dans  tous  les  pays  de  montagne,  pour  vous 
faire  honneur,  on  ne  trouve  pas  de  meilleure  manière  que  de  vous  servir  à 
manger  et  à boire,  comme  nos  premiers  pères,  qui  avaient  de  plus  robustes 
constitutions  et  qui  faisaient  honneur  sans  peine  à leurs  hôtes;  mais  pour  moi, 
si  je  n’avais  pas  bientôt  fini  d’épuiser  le  nombre  des  parents  et  amis,  je  pourrais 
mourir  de  quelque  indigestion.  Pourtant,  je  ne  serais  pas  brave  si  je  ne  répondais 
pas  à leur  bonne  réception  ; du  reste,  je  me  porte  bien,  et  ma  belle-mère  encore 
mieux;  elle  a repris  d’une  manière  surprenante  depuis  deux  ou  trois  jours. 
Notre  voyage  a été  heureux,  et  surtout  pour  moi,  qui  étais  enchantée  d’être 
perchée  sur  l’impériale. 

Nous  sommes  arrivées  à Clermont  lundi,  à six  heures  du  matin.  Vous 

i.  Au  Saloh  de  1846,  Rosa  Bonheur  avait  exposé  : un  Troupeau  cheminant  ; le  Repos 
Moutons  et  chèvres  ; un  Pâturage;  Brebis  et  agneau , dessin. 


ROSA  BONHEUR 


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dépeindre  ce  que  j’ai  éprouvé  en  voyant  le  Puy  de  Dôme,  cette  montagne 
énorme,  dont  le  sommet  se  perd  dans  la  neige  ! Si  Maurice  ne  m’avait  pas 
retenue,  je  voulais  grimper  sur  toutes  les  montagnes,  mais  nous  devions 
repartir  le  soir  à dix  heures  pour  Mauriac;  cependant,  après  avoir  déposé  nos 
effets  à l’hôtel,  nous  sommes  montées  dans  une  petite  voiture  qui  vous  porte 
à des  bois  à moitié  des  montagnes;  là,  j’ai  encore  vu  de  belles  choses.  Enfin, 
le  soir  est  venu  et  nous  sommes  parties,  et  alors,  que  la  route  devient  mauvaise  ! 


BERGER  JOUANT  DE  L A MUSETTE  (1847). 
Dessin  de  Rosa  Bonheur. 


à travers  les  rochers,  jusqu’à  Mauriac,  tantôt  dans  les  ravins,  tantôt  suspendue 
au-dessus;  vous  pouvez  en  juger  : pour  faire  trente  lieues,  on  met  une  nuit  et 
un  jour;  mais  il  n’y  a rien  à craindre  en  ce  temps-ci,  c’est  en  hiver  que  c’est 
dangereux. 

Je  suis  pressée  pour  aujourd’hui,  je  ne  vous  en  dirai  pas  davantage;  je 
désire  savoir  de  vos  nouvelles,  répondez-moi  s’il  vous  plaît.  Madame  Micas,  je 
vous  embrasse  de  tout  coeur,  et  vous  aussi,  monsieur  le  pêcheur  à la  ligne 
(M.  Micas);  c’est  un  pays  qu’il  vous  faudrait  voir,  prendre  des  truites  pendant 
que  je  prendrais  les  magnifiques  vues,  les  belles  cascades  qui  roulent  sur  la 

24 


i86 


ROSA  BONHEUR 


pierre;  l’eau  est  comme  du  cristal  ; c’est  sauvage  et  beau,  mille  fois  beau.  Hier 
j’ai  été  au  pont  d’Ause,  perchée  sur  un  char  rustique  traîné  par  des  bœufs. 
Demain  je  repars  avec  Jacques  à la  chasse.  Enfin,  je  suis  heureuse  autant  que 
je  peux.  Je  vous  embrasse. 

Votre  amie,  votre  enfant  si  vous  le  voulez, 

Rosa  Bonheur. 


Suivaient  ces  lignes  à l'adresse  de  Nathalie  : 

Ma  chère  amie,  tu  vois  que  les  distractions  ne  sont  pas  ce  qui  me  manque  , 
c’est  si  beau,  par  ici,  que  mon  esprit  n’est  qu’à  admirer  et  à imiter;  chose 

bien  difficile  : l’imitation  est  si  froide  pour  rendre  ce  qui  est Enfin,  je  ferai 

de  mon  mieux.  Ah  ! si  tu  étais  avec  moi,  j’en  perdrais  la  tête  de  bonheur,  car 
éprouver  un  plaisir  sans  toi,  ce  n’est  qu’en  jouir  à moitié.  C’est  que,  vois-tu, 
tu  me  comprends,  toi,  ma  Nathalie.  Il  me  semble  qu’il  y a un  mois  que  je  ne 
t’ai  vue  ; et  puis,  la  vie  est  si  différente  de  celle  de  Paris  qu’il  me  semble  être 
encore  bien  plus  loin.  Je  suis  tout  étrange  le  matin  ; lorsque  je  m’éveille,  je  suis 
tout  étonnée  de  ne  pas  me  trouver  où  mon  esprit  était.  J'attends  avec  impa- 
tience de  tes  nouvelles.  Ne  m’écris  pas  poste  restante  avant  que  je  ne  te  l’aie 
dit  ; ce  n’est  pas  si  facile  que  tu  crois  d’aller  les  chercher.  Voici  où  tu  vas 
m’écrire  mon  adresse  : chez  Fauché1 2,  aubergiste  à Mauriac. 

Je  t’embrasse,  ton  amie, 

Rosa  B. 

Je  t’embrasse  comme  je  t’aime. 


J'ai  travaillé  énormément  pendant  les  quelques  semaines  de  ce 
voyage  de  fin  d’été.  Lorsqu’il  me  fallut  rentrer  à Paris,  mes  albums  et 
mes  cartons  étaient  bourrés  de  croquis  et  d'études  faits  d’après  les  sites 
pittoresques  de  cette  contrée,  ses  habitants  et  les  animaux  que  j'y  avais 
rencontrés. 

Les  quatre  tableaux  que  j’ai  envoyés  au  Salon  de  1847  ’ ont  été  en 
partie  composés  d'après  ces  études. 

S'ajoutant  aux  récits  que  je  faisais  des  incidents  de  mon  voyage, 
les  études  que  j’avais  rapportées  d’Auvergne  avaient  eu  un  autre  effet 
que  de  me  fournir  des  sujets  de  compositions,  celui  d'enthousiasmer 
tellement  ma  chère  Nathalie  qu'elle  n'eut  plus  qu'un  désir  : faire  à 
son  tour  ce  voyage,  mais  le  faire  avec  moi.  Je  ne  pus  résister  à ses 

1.  M.  Fauché  était  un  parent  de  la  seconde  Mm*  Bonheur.  Sa  fille  épousa  dans  la  suite 
M.  Auguste  Bonheur. 

2.  Salon  de  1847:  Labourage,  paysageet  animaux  (Cantal);  Moutons  au  pâturage  ( Cantal)  ; 
Etudes  de  chevaux  étalons  pur  sang;  Nature  morte. 


ROSA  BONHEUR 


.87 


instances,  et  le  Salon  de  1847  ne  fut  pas  plutôt  fermé  que  nous  partîmes 
ensemble.  Voici,  écrite  d’un  coin  d'Auvergne,  une  lettre  de  Nathalie 
à sa  mère  : 


Chère  maman, 


Mercredi. 


Hier  mardi,  j’ai  reçu  ta  lettre  qui,  je  t’assure  bien,  malgré  le  peu  de  temps 
qui  nous  sépare,  était  attendue  avec  une  vive  impatience,  quoique  je  ne  puisse 
pas  te  dire  que  je  m’ennuie.  L’idée  que  je  m’étais  faite  du  pays  est  loin  d’être 


LE  DÉPART  POUR  LE  MARCHÉ  ( I 8 5 4 ) , PAR  ROSA  BONHEUR. 
D’après  une  eau-forte  de  G.  Greux. 


près  de  la  vérité;  c’est  charmant;  la  campagne  est  riche  et  partout  l’on  rencontre 
de  quoi  se  mettre  à l’ombre.  Les  chaumes  sont  on  ne  peut  plus  artistiques; 
aussi,  dans  ce  moment,  suis-je  en  train  d’en  peindre  un  d’après  nature.  Je  ne 
veux  pas  dire  lequel;  je  désire  qu’on  le  reconnaisse.  Tu  me  recommandes, 
bonne  mère,  de  ne  pas  faire  d’extravagances  ; je  te  remercie,  mais  si  tu  étais  là, 
tu  ne  me  reconnaîtrais  pas  : je  suis,  et  nous  sommes  pour  mieux  dire  on  ne 
peut  plus  calmes;  le  désir  de  travailler  nous  tient  en  laisse  et  ce  n’est  qu’au 
coucher  du  soleil  que  nous  faisons  nos  promenades  sentimentales. 

Là,  ma  chère  mère,  nous  voudrions  que  toi  aussi,  qui  travailles  tant,  tu 
puisses  te  reposer.  Aussi,  mère  chérie,  es-tu  le  sujet  de  nos  plus  agréables 
conversations.  Tu  me  dis  aussi,  chère  mère,  de  ne  pas  trop  retenir  ma  chère 


1 88 


ROSA  BONHEUR 


Rosa  ; je  peux  bien  y être  pour  quelque  chose,  mais  comme  il  y a longtemps 
qu’elle  n’a  trouvé  le  moyen  de  faire  d’aussi  belles  études,  elle  se  sent  entraînée 
malgré  elle.  Enfin,  mère  chérie,  nous  tâcherons  d’arranger  cela  pour  le  mieux, 
mais  en  attendant,  nous  travaillons  beaucoup,  et  il  se  trouve  qu’hier  nous 
avions  tous  les  habitants  du  pays  sur  le  dos,  ce  qui  devenait  horriblement 


PAGE  d’album. 
Croquis  de  Rosa  Bonheur. 


gênant.  Il  est  encore  une  chose  bien  contrariante,  c’est  qu’il  ne  fait  plus  bien 
beau  et  que  nous  sommes  obligées  de  nous  mettre  sous  un  hangar  pour 
travailler. 

Dans  mon  égoïsme,  quoique  je  ne  puisse  t’aider,  la  pensée  que  vous  avez 

de  1 ouvrage  contribue  bien  à ce  que  le  temps  ne  me  semble  pas  aussi  long 

Enfin,  ma  bonne  mère,  le  temps  et  Dieu  voudront  peut-être  que  tant  d’années 
de  tiavail  et  de  veilles  ne  soient  pas  perdues.  J’allais  oublier  de  te  dire  que  je 


ROSA  BONHEUR 


189 


me  porte  on  ne  peut  mieux  et  que  j’ai  déjà  des  couleurs  sur  le  côté  gauche;  tu 
vois,  mère,  que  c’est  un  progrès. 

Je  vais  laisser  un  peu  de  place  pour  que  Rosa  puisse  t’écrire,  car  si  nous 
sommes  deux  à t’écrire,  nous  sommes  aussi  deux  à t’aimer  du  même  amour. 
Ta  fille  qui  t’aime  et  t’embrasse  mille  et  mille  fois. 

Jeanne-Nathalie  Micas. 

A cette  lettre,  j’ai  ajouté  un  post-scriptum  pour  Mme  Micas  : 

Chère  mère  Micas,  nous  avons  reçu  votre  lettre  hier;  Nathalie  l’attendait 


LES  CHARBONNIERS  ( I 8 7 5 ) , PAR  ROSA  BONHEUR. 
(Appartenant  à M.  Knocdler  ) 


avec  impatience.  Je  suis  ici  depuis  trois  jours.  Si  vous  saviez  comme  je  suis 
heureuse  ; tout  se  réunit  pour  cela,  des  hôtes  si  bienveillants,  un  paysage  où  il 
y aurait  de  quoi  faire  des  études  de  chic  pendant  trois  mois,  et  avec  cela,  je 
suis  avec  ma  Nathalie.  Enlin,  mère  Micas,  lorsque  vous  verrez  mes  parents, 

dites-leur  que  je  fais  de  jolies  études,  que  je  suis  heureuse  et  tranquille 

Je  vous  embrasse  de  tout  mon  cœur. 


Votre  Rosa  dévouée, 


Rosa  Bonheur. 


Peu  de  mois  après  notre  retour  de  cette  heureuse  tournée  artis- 
tique, un  grand  malheur  devait  nous  frapper.  Le  pauvre  M.  Micas 


190 


ROSA  BONHEUR 


tomba  gravement  malade;  bientôt  son  état  parut  sans  espoir.  Peu  de 
jours  avant  de  rendre  le  dernier  soupir,  il  nous  fit  appeler,  mon  père  et 
moi. 

— Raimond,  dit-il  à son  ami,  je  suis  bien  malade  et  je  ne  me 
relèverai  pas  ; toi  non  plus,  tu  ne  vivras  pas  longtemps.  Laisse  nos 
deux  enfants  toujours  ensemble,  tu  vois  combien  elles  s’aiment.  Rosa 
a besoin  de  la  protection  et  de  l'afiection  de  ma  Nathalie.  Venez,  mes 
enfants,  que  je  vous  bénisse  ! 

Tout  émues,  nous  nous  agenouillâmes  devant  son  lit.  Ayant  mis  ses 
mains  sur  notre  tète,  le  bon  père  Micas  nous  dit  alors  : « Ne  vous  quittez 
jamais,  mes  chères  enfants,  et  que  Dieu  vous  protège!  » Puis  il  nous 
embrassa.  Quelques  jours  après,  il  n'était  plus1.  Depuis  lors,  Nathalie 
et  moi,  nous  ne  nous  sommes  jamais  quittées,  et  si  la  mort  nous  a 
séparées,  nos  âmes  se  retrouveront,  je  l'espère.  Elle  et  ma  mère  veillent 
sur  moi. 

1.  M.  Frédéric-Louis  Micas,  né  le  9 décembre  1802,  est  mort  le  19  mars  1848,  à l’àge  de 
46  ans. 


BERGER  GARDANT  SON  TROUPEAU. 
Dessin  de  Rosa  Bonheur. 


TAUREAUX  PASSANT  UN  GUÉ,  PAR  ROSA  BONHEUR. 


CHAPITRE  XIII 

LA  MÉDAILLE  ü'OR  DU  SALON  DE  1848. 

LE  LABOURAGE  NIVERNAIS. 

MORT  DE  RAIMOND  BONHEUR  (1849). 

Presque  tous  mes  biographes  pré- 
tendent que  c'est  au  Labourage  Hiver- 
nais que  j’ai  dù  ma  médaille  d'or  ; c'est 
au  contraire  ma  médaille  d’or  qui  m'a 
fait  avoir  la  commande  de  ce  tableau. 

Le  24  février  1848,  le  jour  même 
de  la  proclamation  de  la  seconde  Répu- 
blique, Ledru-Rollin,  ministre  de  l'In- 
térieur, prévenait  les  artistes  français 
qu'ils  seraient  convoqués  ultérieure- 
ment pour  élire  un  jury  d'examen  ; cinq 
jours  après,  cependant,  le  29  février,  un 
décret  déclarait  qu’exceptionnellement 
pour  1 848,  toutes  les  œuvres  présentées 
au  Salon  seraient  reçues  indistincte- 
ment.  Vous  devinez  quel  surcroît  d'ac- 
tivité dans  les  ateliers  produisit  cette 
Études  par  Rosa  Bonheur.  annonce,  si  bien  que  le  livt et  ne  comprit 

pas  moins  de  5. 180  numéros,  c'est-à- 
dire  plus  du  double  de  ce  qu'il  devait  en  avoir  l'année  suivante. 

Le  nom  de  Bonheur  fut  largement  représenté  ; à nous  seuls,  sans 


compter  les  objets  que  nous  avions  envoyés  à la  section  de  sculpture, 
nous  occupions  une  page  presque  entière  du  catalogue. 

Mon  frère  Auguste  avait  une  nature  morte,  un  portrait  d’enfant  et 
mon  portrait  ; Isidore,  une  toile  et  un  plâtre  représentant  le  même  sujet, 
c'est-à-dire  un  Cavalier  attaqué  par  une  lionne.  Mon  père  y figurait 
par  un  paysage.  Quant  à mon  envoi,  il  se  composait,  pour  la  peinture, 
de  six  tableaux  : Bœufs  et  taureaux  de  la  race  du  Cantal,  Moutons  au 
pâturage,  Chien  courant,  un  Bœuf,  le  Meunier  cheminant,  Pâturage 
des  bœufs  de  Solers. 

Non  contente  d’exposer  à la  section  de  peinture,  j’avais  envoyé  à 
la  sculpture  un  taureau  et  une  brebis. 

La  faculté  d’exposer  sans  avoir  à se  préoccuper  du  jugement  préalable 
d’un  comité  d’examen  permit  à beaucoup  d’artistes,  cette  année-là,  de 
montrer  un  talent  qu’on  ne  leur  soupçonnait  pas.  Certains  même,  qui 
avaient  reçu  l'étincelle,  produisirent  un  nombre  exceptionnel  d’œuvres 
remarquables.  Des  éclats  de  rire  homériques  accueillirent,  par  contre, 
un  bon  nombre  de  toiles,  et  furent  fort  utiles  aux  infortunés  qui  avaient 
bravé  le  ridicule  en  les  signant  de  leur  nom.  Combien  de  malheureux, 
en  effet,  qui,  jusque-là,  avaient  attribué  leurs  insuccès  au  parti  pris  des 
jurys  d'admission,  durent  perdre  leurs  belles  illusions  et  renoncer  à 
rivaliser  avec  Raphaël  et  Rubens! 

Le  jury  qui  fut  chargé  d'apprécier  le  mérite  des  objets  exposés  com- 
prenait toutes  les  illustrations  du  temps  : Horace  Yernet  le  président, 
Robert  Fleury  père,  Léon  Cogniet,  Delacroix,  Meissonier,  Corot,  Jules 
Dupré,  Flandrin,  Isabey...,  et  c'e<t  à cet  auguste  tribunal  que  je  dus 
l'honneur  inespéré  de  recevoir  une  médaille  d'or  pour  l'ensemble  de 
mon  exposition,  une  médaille  d'or  à moi,  humble  débutante,  qui  n’avais 
obtenu  jusque-là  qu'une  médaille  de  bronze. 

Anatole  de  la  Forge,  le  brave  défenseur  de  Saint-Quentin,  m’a 
adressé,  à ce  sujet,  un  éloge  qui,  s’il  était  fondé,  serait  de  nature  à me 
remplir  d’orgueil.  Ne  prétendait-il  pas  que,  en  dépit  de  mes  vingt-six 
ans,  j'étais  devenue  une  rivale  dangereuse  pour  Brascassat,  c'est-à-dire 
pour  le  Paul  Potter,  pour  le  roi  des  animaliers  français  de  l'époque.  Il 
attribuait  même  à la  conscience  que  celui-ci  en  avait,  les  efforts  visibles 
et  heureux  que  Brascassat  fit  désormais  pour  se  surpasser  lui-même. 

En  même  temps  que  le  jury  m'accordait  la  haute  récompense  que 
je  viens  de  dire,  le  ministre  y joignait,  à titre  exceptionnel,  un  magni- 
fique vase  de  Sèvres,  et,  bientôt  après,  la  commande  du  Labourage 
nivernais.  Je  dis  le  Labourage  nivernais , parce  que  c'est  le  nom  qui  fut 
donné  à mon  tableau,  mais  l’Etat  ne  me  demandait  qu'un  sujet  de 


ROSA  BONHEUR 


193 


labourage,  du  genre  de  deux  des  peintures  que  j'avais  exposées  au 
Salon,  et  pour  lequel  il  devait  m ètre  alloué  3. 000  francs. 

Je  n’oublierai  jamais  la  joie  de  mon  père  à ce  double  succès.  11 
triomphait  vraiment  dans  ma  personne.  N'avait-il  pas  été  mon  seul 
professeur  ? Et  puis,  la  satisfaction  bien  légitime  qu'il  éprouvait  de  ce 
fait  se  trouvait  accrue  de  cet  autre  : que  le  gouvernement  qui  glorifiait 
ainsi  sa  fille  était  celui-là  même  qu'il  aimait  et  dont  il  avait  rêvé 
l'avènement. 

J'étais  heureuse  aussi,  croyez-le  bien,  et  le  jour  où  ',  au  ministère 


BŒUFS  ET  TAUREAU  ( R A C E DU  CANTAL). 
(Salon  de  1848,  médaille  de  iro  classe.) 


des  finances,  on  me  paya  un  premier  acompte  de  i.5oo  francs,  il  me 
sembla  être  aux  anges.  Mes  trois  billets  de  banque  firent  à la  maison 
une  entrée  triomphale.  Jamais  1 on  n en  avait  vu  autant  à la  lois. 

Je  résolus  de  peindre  un  attelage  de  trois  paires  de  bœuls  et,  en  me 
mettant  à l'œuvre,  j'avais  bien  aussi  1 arrière-pensée  de  célébrer  au 
moyen  de  mon  pinceau  l art  de  tracer  les  sillons  d’où  sort  le  pain  qui 
nourrit  l’humanité  tout  entière. 

Mais  il  me  fallait  travailler  d’après  nature,  et,  pour  cela,  m’éloigner 
de  Paris.  Sur  l’invitation  qui  m'en  fut  faite,  j’allai  passer  1 hiver  de  1848 
dans  la  famille  d’un  ami  de  mon  père,  M.  Mathieu,  qui  était  un  sculp- 
1.  19  septembre  1848. 


25 


>94 


ROSA  BONHEUR 


teur  distingué  et  qui,  alors,  donnait  des  leçons  au  château  de  la  Cave, 
dans  la  Nièvre.  Nathalie  m'avait  accompagnée,  et  sa  présence,  comme 
ses  encouragements,  me  furent  utiles  pour  mon  travail.  Je  fis  ce  tableau 
avec  une  rapidité  étonnante,  car  je  tenais  à ce  qu'il  fût  achevé  pour  le 
Salon  de  1849. 

Hélas  ! je  ne  peux  me  défendre  d’un  serrement  de  cœur,  toutes  les 
fois  que  je  pense  à mon  Labourage  nivernais.  C’est  pourtant  cette  toile 


ÉTUDE  DE  BŒUFS  SOUS  LE  JOUG. 
Dessin  de  Rosa  Bonheur. 


qui  a créé  en  réalité  ma  réputation;  mais,  pour  moi,  quel  souvenir 

lugubre  elle  me  rappelle Quelques  jours  avant  sa  mort,  mon  père 

examinait  encore  mon  travail  d un  œil  heureux,  et  il  m'embrassait  en 
disant  : « Je  vois  que  tu  suis  de  près  Vigée-Lebrun,  et  que  ce  n'est  pas 
en  vain  que  je  te  1 ai  donnée  pour  modèle.  » Pauvre  père,  malgré  les 
soulirances  qu  il  endurait  depuis  longtemps  et  qui  s'aggravaient  tous  les 
jours,  il  ne  soupçonnait  pas  que  le  prix  de  ma  peinture  était  destiné 
a payer  ses  funérailles  et  les  frais  de  notre  deuil. 

Mon  père  ne  survécut  qu  un  an,  presque  jour  pour  jour,  à son  ami 
M.  Micas,  qui  s était  montré  trop  bon  prophète.  Il  expira  le  23  mars  1849. 


ROSA  R O N H F.  U R 


195 

Voici  en  quels  termes  le  journal  le  Crédit,  auquel  collaborait  alors  le 
Père  Enfantin  revenu  d’Égypte,  donna  le  compte  rendu  de  ses  funé- 
railles : 

Dimanche  dernier,  des  artistes,  des  hommes  de  lettres,  des  gens  du  monde 


RAIMOND  BONHEUR  I 849  , PAR  AUGUSTE  BONHEUR. 


accompagnaient  le  convoi  d’un  modeste  et  consciencieux  artiste,  dont  le  nom 
vivra  longtemps  dans  l’histoire  des  arts  contemporains.  Raimond  Bonheur 
était  peintre  de  paysages,  et  il  laisse  des  toiles  à peine  connues  où  se  révèle  le 
germe  profond  d’un  talent  plein  de  sève  et  d’imagination.  Dimanche,  dans  le 
salon  qui  précédait  la  chambre  mortuaire,  l’un  de  nos  grands  artistes,  Léon 
Cogniet,  admirant  quelques-unes  des  productions  de  Raimond  Bonheur,  nous 
disait  : « J’étais  loin  de  me  douter  de  l’existence  d’un  tel  talent  ! » Pour  combien 


ROSA  BONHEUR 


igf> 


d’artistes,  hélas  ! comme  pour  l’ami  que  nous  regrettons,  le  jour  de  la  justice 
date  seulement  du  jour  de  leur  mort! 

Raimond  Bonheur  avait  le  culte  et  la  passion  de  l’art.  Pauvre,  et  père  d’une 
famille  nombreuse,  il  fit  de  ses  enfants  autant  d’artistes,  et  l’aînée  de  cette 
jeune  famille,  Mlle  Rosa  Bonheur,  a déjà  conquis  une  place  éminente  parmi  nos 
talents  de  premier  ordre.  Deux  de  ses  fils,  Auguste  et  Isidore,  ont  exposé  déjà 
des  toiles  et  des  sculptures  riches  d’espérance.  Rien  n’était  plus  touchant  et 
plus  simple  que  l’intérieur  de  cette  famille  aux  mœurs  patriarcales.  Un  jour, 
Delaroche  vint  la  visiter  ; il  trouva  dans  l’atelier  tout  ce  petit  monde  occupé, 
et  les  plus  jeunes  enfants  eux-mêmes  crayonnant  déjà.  Il  en  sortit  ému  jusqu’aux 
larmes. 

Après  avoir  longtemps  et  courageusement  lutté  contre  la  misère  avec  cette 
sérénité  d’âme  et  cette  confiance  en  Dieu  qui  ne  l’ont  pas  un  instant  abandonné 
jusqu’à  sa  dernière  heure,  Raimond  Bonheur  avait  obtenu,  depuis  quelques 
mois,  la  direction  de  l’une  des  écoles  communales  de  dessin,  instituées  par  la 
ville  de  Paris  pour  les  jeunes  filles.  Nul  n’a  plus  de  droits  à la  survivance  de 
cette  direction  que  Mlle  Rosa  Bonheur,  et  l’administration  fera  un  acte  de 
justice  en  la  lui  confiant. 

Al.  Gustave  d’Eichtal  a prononcé  quelques  mots  profondément  sentis  sur 
la  tombe  de  Raimond  Bonheur.  Il  a parlé  avec  cœur  de  son  dévouement  à sa 
famille,  de  son  abnégation,  de  son  talent,  de  son  courage  ; mais  ce  que  M.  Gus- 
tave d’Eichtal  a omis  de  dire,  c’est  qu’à  ce  dévouement  profond,  à ce  culte 
pieux  pour  les  sentiments  et  les  affections  de  famille,  Raimond  Bonheur  joi- 
gnait un  égal  dévouement  aux  idées  généreuses  d’émancipation  et  de  progrès 
pacifiques.  Enfant  du  peuple,  sa  vie  fut  une  longue  et  ardente  aspiration 
vers  les  améliorations  populaires  auxquelles  ses  sympathies  ne  firent  jamais 
défaut. 

L.  J. 

J’avais  vingt-sept  ans  à la  mort  de  mon  père.  Deux  mois  après  ces 
tristes  journées,  le  Labourage  nivernais  figurait  au  Salon1;  mais  j'eus  de 
la  peine  à le  reconnaître  au  catalogue  : mon  tableau  s'y  trouvait  inscrit 
comme  étant  l’Abordage  nivernais , le  sonibrage.  J'en  fus  contrariée 
un  moment,  d'autant  que  ce  quiproquo  m’a  valu  nombre  de  demandes 
auxquelles  je  n’ai  pu  répondre.  Heureusement  cela  n'a  pas  nui  à 
l’appréciation  de  l'œuvre  2. 


1.  Le  Salon  de  1849  s’ouvrit  le  i5  juin  au  palais  des  Tuileries. 

2.  Quelque  temps  après  la  mort  de  Rosa  Bonheur,  il  m’est  venu  d'Amérique  une  lettre 
demandant  si  la  grande  artiste  n’avait  pas  exécuté  un  second  Labourage  nivernais  semblable 
à celui  du  Luxembourg.  J’ai  fait  diverses  recherches  et  enfin  trouvé,  dans  un  registre  où 
Nathalie  Micas  inscrivait  le  sujet  et  le  prix  des  tableaux  de  Rosa  Bonheur,  cette  mention  : 

« Copie  du  Labourage,  vendue  à M.  Marc,  4.000  francs,  mais  2.000  ont  été  donnés  à 
Auguste  pour  sa  participation  dans  le  travail.  » 

Chose  assez  curieuse,  Rosa  Bonheur  avait  reçu  mille  francs  de  plus  pour  la  copie  que 
pour  l’original.  Cette  copie,  qui  orne  sans  doute  aujourd'hui  la  demeure  de  quelque  Américain, 
a été  gravée.  Elle  diffère  de  l’original,  du  reste,  par  le  fond  à gauche. 


ATTELAGE  DE  BŒUFS  NIVERNAIS,  PAR  ROSA  BONHEUR. 
Elude  faite  à la  Cave,  près  Nevers  (octobre  i85o). 


198 


RO  SA  BONHEUR 


Il  n'est  pas  sans  intérêt  de  donner  ici  quelques-uns  des  jugements 
portés  sur  le  Labourage  nivernais. 

Dans  le  petit  volume  qu'il  a consacré  à Rosa  Bonheur1,  Eugène  de 
Mirecourt  écrivait  en  1 856  : 

Aucune  des  œuvres  de  Rosa  Bonheur  ne  connaît  ce  qu’on  nomme  la 
« ficelle  »,  en  jargon  de  rapin.  Tous  ses  tableaux  sont  naïvement  sentis  et 

scrupuleusement  exécutés La  simplicité  chez  elle  a mieux  réussi  que  la 

finesse  chez  les  autres  et  les  efforts  de  ce  pinceau  naïf  ne  déplurent  pas  à cette 
grande  enfant  gâtée  qu’on  nomme  l’opinion. 

En  examinant  les  tableaux  de  Mlle  Bonheur,  la  foule  se  trouva  surprise 
de  sentir  d’elle-même  une  impression  véritable  et  sérieuse  en  face  de  ces  grands 
bœufs  blancs  ou  roux,  à l’œil  limpide,  au  mufle  chargé  d’écume;  elle  s’émut  au 
spectacle  paisible  et  naturel  de  ces  moutons  qui  broutent  l’herbe  savoureuse 
des  prés  ou  des  montagnes  ; elle  se  sentit  prise  d’extase  devant  ces  paysages 
qui  respirent  un  charme  si  mélancolique,  si  rêveur,  si  rempli  de  parfums 
champêtres. 

Peu  de  temps  après,  Mazure2  disait  à son  tour  : 

Après  les  vieux  peintres  hollandais,  et  mieux  que  les  anciens  paysagistes 
en  France,  nous  avons  dans  notre  temps  de  très  habiles  peintres  de  bétail  : 
MM.  Brascassat,  Coignard,  Palizzi,  Troyon,  une  femme  surtout,  qui  porte  le 
talent  jusqu’au  génie,  Mlle  Rosa  Bonheur. 

Plusieurs  peuvent  être  loués  pour  l’art  avec  lequel  ils  jettent  les  groupes 
d’animaux  dans  un  paysage,  mais  si  l’on  considère  la  peinture  des  animaux 
sans  s’inquiéter  du  paysage,  si  l'on  demande  une  monographie  du  labour,  rien 
ne  peut  se  comparer  à l’artiste  que  nous  venons  de  citer  en  dernier  lieu.  Que 
l'on  revoie,  au  Luxembourg,  le  Labourage  nivernais.  Si  beaux  sont  ces  bœufs 
avec  leur  pelage  varié,  leurs  muscles  ressortis,  leurs  fanons  puissants  ! Il  y a 
en  eux  tant  de  ressorts  qu’ils  semblent  légers  dans  la  pesanteur  même  de  leur 
masse.  Haletants,  ils  souffrent,  mais  avec  quelle  énergie,  quelle  volonté  ! 
L’homme  qui  les  guide  est  beau  et  représente  la  puissance  humaine,  dominant 
celle  de  la  nature  dans  ce  que  celle-ci  a de  plus  intense,  la  vie  et  le  travail  de 
l’être  aimé.  Puis  il  y a tant  d’air  à l’entour  de  l’homme  et  des  bêtes  ! On  sent 
la  grande  nature  dans  ce  qu’elle  a de  plus  imposant.  Toutefois  on  regrette 
l’entourage  naturel  qui  manque  à cette  œuvre  d’ailleurs  vivante  ; on  cherche  la 
profondeur  du  ciel  et  le  paysage. 

Enfin,  Émile  Cantrel3 , dans  l’Artiste , comparait  en  ces  termes 
Rosa  Bonheur  à George  Sand  : 

11  y a une  très  intime  parenté  entre  les  deux  talents.  Mlle  Rosa  Bonheur  lit 
souvent  George  Sand,  c’est  son  auteur  de  prédilection  et  je  ne  serais  pas 

1.  Eugène  de  Mirecourt.  Les  Contemporains.  Rosa  Bonheur , p.  46-47. 

2.  Paysage  ! Dieu,  la  Nature  et  l’Art),  p.  103-104.  Paris,  Tardieu,  1 858. 

3.  L’Artiste , n°  du  Ier  septembre  1859. 


( Musée  du  Luxembourg 


X 


RO  SA  BONHEUR 


i ni) 


surpris  que  Mme  Sand  eût  la  même  préférence  pour  les  paysages  de  Rosa 
Bonheur.  Le  génie  de  George  Sand  est  surtout  un  génie  paysagiste  ; et  Rosa 
Bonheur,  dans  ses  tableaux,  fait  chanter  l’arbre  et  parler  éloquemment  la  bête, 
l’herbe  et  le  nuage,  foutes  deux  savent  entendre  les  symphonies  muettes  de  la 
création,  toutes  deux  savent  nous  les  rendre  avec  le  langage  passionné  et  harmo- 
nieux de  l’art:  l’une,  dans  les  descriptions  d’une  plume  qui  vaut  le  pinceau  de 
Ruysdaël  et  la  palette  du  Lorrain;  l’autre,  dans  les  récits  d’une  palette  qui 
a tout  le  génie,  toute  la  fermeté  de  style,  toute  la  vigueur  du  coloris,  qui  ont 
fait  si  justement  la  gloire  de  la  plume. 

George  Sand  et  Rosa  Bonheur  sont  deux  paysagistes  de  l’école  de  Jean- 


ÉTUDE  DE  TAUREAU. 
Dessin  de  Rosa  Bonheur. 


Jacques,  deux  femmes  supérieures  que  l’Europe  nous  envie,  deux  peintres 
sérieux  et  convaincus  dont  la  France  aura  le  droit  de  se  glorifier,  — deux  génies 
frères. 

Ainsi  que  l’écrivait  avec  raison  le  critique  de  l'Artiste , les  talents 
respectifs  de  Rosa  Bonheur  et  de  George  Sand  n'étaient  pas  sans  parenté, 
et  beaucoup  même  ont  cru  voir,  dans  celles  des  pages  de  la  Mare  au  Diable 
(1846),  où  les  travaux  des  champs  sont  décrits  en  termes  pleins  de  poésie, 
de  sentiment  et  de  couleur,  la  source  où  Rosa  Bonheur  s’est  inspirée 
avant  de  peindre  son  Labourage.  La  chose  est  possible,  sans  pourtant 


200 


ROSA  BONHEUR 


qu'il  en  reste  aucune  preuve  positive.  N’est-il  pas  permis  de  supposer 
cependant  qu’un  même  sentiment,  l’amour  de  la  nature,  exalté  un  peu  à 
l’époque  par  toute  la  littérature  romantique  issue  de  Rousseau,  a provo- 
qué dans  des  genres  différents  une  interprétation  analogue  de  cet  acte 
aussi  commun  qu'il  est  sublime,  le  labourage  d'un  champ. 

Dans  un  ouvrage  plus  récent  que  les  précédents,  les  Chefs-d’œuvre 
d’art  au  Luxembourg' , M.  Adrien  Dézamy  a consacré  un  sonnet  au 
Labourage  nivernais  : 


Labourage  Nivernais. 

Six  grands  bœufs  nivernais,  six  grands  bœufs  blancs  et  roux, 
Labourant  un  coteau,  par  un  matin  d’automne, 

Traînent  une  charrue  inerte  qui  festonne 
Et  rampe,  avec  un  bruit  de  ferraille  et  de  clous. 

Tandis  que  sur  leur  dos,  son  aiguillon  de  houx. 

Voltige  pour  hâter  leur  marche  monotone, 

D’une  voix  de  fausset,  le  conducteur  entonne 
Quelque  vieille  chanson  au  refrain  lent  et  doux. 

Le  soc  ouvre  les  flancs  de  la  terre  féconde... 

Aux  trilles  des  oiseaux  s’envolant  à la  ronde 
Par  un  long  beuglement  l’attelage  répond. 

Le  soleil  resplendit  sur  la  campagne  en  fête  : 

Et  devant  ce  tableau  si  vivant  ie  m’arrête 
Et  fredonne  un  refrain  du  vieux  Pierre  Dupont.] 

i.  Les  Chefs-d’œuvre  d'art  au  Luxembourg.  Rosa  Bonheur.  Paris,  Baschet,  1880.  In-P. 


CROQUIS  D ALBUM,  PAR  ROSA  BONHEUR. 


BOl'RRIQUAIRES  TRAVERSANT  LES  PYRÉNÉES  ( I 8 5"),  PAR  ROSA  EONHEER. 
D'après  une  gravure  de  Ch.  G.  Lewis,  éditée  par  Lefèvre  et  fils,  à Londres. 


CHAPITRE  XIV 

VOYAGE  AUX  PYRÉNÉES.  — UNE  SAISON  A E M S (l85o). 

Mon  père  mort,  il  n’y  avait  plus 
personne  à la  maison  à qui  faire  part  de 
mes  joies  et  de  mes  peines.  Un  tel  vide 
m’effraya,  et  c’est  alors  que  je  demandai 
à Mme  Micas  de  vouloir  bien  me  per- 
mettre de  vivre  chez  elle  et  de  me  consi- 
dérer désormais  comme  la  sœur  de 
Nathalie,  ainsi  que  M.  Micas  en  avait 
manifesté  le  désir  dans  ses  derniers  mo- 
ments. C’est  de  ce  jour  que  date  la  jalousie 
des  miens,  et,  pour  son  compte,  ma  belle- 
mère,  dont  la  vue  me  rappelait  combien 
ma  mère  était  charmante,  s’est  beaucoup 
plainte  de  ce  qu  elle  appelait  mon  aban- 
don de  la  maison  paternelle.  N’avais-je 
pas  le  droit  de  suivre  les  impulsions  de 
mon  cœur  et  d’aller  vivre  avec  mes 
amies?  Si  je  m’étais  mariée,  aurais-je 
continué  d’habiter  avec  elle  ? Il  était  bien 
naturel  que  je  m’adresse  à Mme  Micas  au  lendemain  du  jour  où,  avec  une 
générosité  admirable,  elle  avait  mis  à ma  disposition  tout  ce  qu’elle 

2 S 


202 


ROSA  BONHEUR 


possédait  pour  me  permettre  de  payer  les  dettes  de  mon  père.  Son  dé- 
vouement m'a  permis  d'accroître  rapidement  mes  ressources,  et  toute  la 
famille  en  a profité,  car  de  vivre  séparée  d'eux  ne  m’a  pas  empêchée  de 
leur  venir  en  aide  : c’était  encore  moi  qui  faisais  bouillir  la  marmite,  tout 
comme  auparavant.  A mes  deux  frères,  je  prêtais  mes  dessins,  et  combien 
de  fois  ai-je  partagé  avec  eux  le  prix  de  tableaux  auxquels  ils  avaient 
collaboré?  A mon  beau-frère1  j’abandonnais  mes  droits  d’auteursur  les 

animaux  sculptés  qu’il  coule  en  bronze 
encore  aujourd'hui.  Je  lui  ai  dessiné, 
sur  pierre  lithographique,  des  compo- 
sitions importantes  qu'il  a éditées. 

Pour  ne  pas  risquer  d'entraver 
la  carrière  artistique  de  mon  frère 
Isidore,  j'ai  cessé  d’exposer  à la  sculp- 
ture le  jour  où  je  me  suis  rendu 
compte  de  son  talent  dans  cet  art. 
Tant  qu'à  ma  belle-mère,  je  n'ai 
jamais  cessé  d’être  bonne  pour  elle. 
Un  an  avant  la  mort  de  mon  père, 
elle  nous  avait  donné  un  petit  frère, 
Germain'.  C'est  moi  qui  ai  payé, 
aussitôt  que  cela  me  fut  possible,  les 
frais  d’éducation  de  cet  enfant. 

Plusieurs  fois  l’on  a demandé  ma 
rnain.  J'ai  toujours  refusé.  Ma  belle- 
mère,  au  surplus,  avait  la  manie  de 
faire  des  unions  dans  sa  famille.  Un 
des  fils  qu  elle  avait  eus  de  son  pre- 
mier mariage  a épousé  ma  sœur une 
de  ses  nièces  est  devenue  la  femme  de  mon  frère  Auguste.  Je  n'ai  pas 
voulu  qu’on  me  choisisse  un  époux  de  cette  manière.  Cela  ne  veut  pas 
dire,  certes,  que  je  fusse  d’une  nature  froide  et  indifférente,  incapable 
d’apprécier  les  hommages  de  l'homme  qui  fût  devenu  mon  mari  ; mais, 
que  voulez-vous,  j’ai  préféré  conserver  mon  nom.  Du  reste,  je  suis 
heureusement  parvenue  à lui  donner  quelque  éclat,  grâce,  sans  doute, 
à la  protection  de  ma  mère.  Et  puis,  comme  la  religion,  l'art  ne  peut-il 
pas  avoir  ses  vestales? 

1.  M.  Hippolyte  Peyrol. 

2.  M.  Germain  Bonheur,  né  en  1848,  se  consacra  aussi  à la  peinture  et  mourut  en  1881. 

3.  Marie-Julie-Joséphine-Victoire  dite  Juliette  Bonheur,  née  le  19  juillet  i83o,  épousa 
M . Peyrol  en  1 852  ; elle  eut  deux  fils,  MM.  Hippolyte  et  René  Peyrol,  et  mourut  le  19  avril  1891 . 


ROSA  BONHEUR 


203 


L'été  qui  suivit  la  mort  de  mon  père,  Nathalie  ne  cessa  d’ètre 
souffrante.  Dans  le  but  de  lui  procurer  un  changement  d'air  nécessaire 
à son  rétablissement,  la  bonne  mère  Micas  ollrit  de  nous  payer,  sur  ses 
économies,  un  voyage  aux  Pyrénées. 

En  ce  qui  me  concernait,  j'acceptai  avec  enthousiasme,  comptant 


NATHALIE  MICAS. 
Dessin  de  Rosa  Bonheur. 


bien  que  la  vue  de  ces  montagnes,  plus  pittoresques,  plus  élevées  que 
celles  de  l’Auvergne,  ouvrirait  à mon  pinceau  de  nouveaux  horizons. 

Je  ne  me  trompais  pas,  et  j'ai  été  tellement  enchantée  de  ce  que  j’ai 
vu  dans  ces  monts  que  Louis  XIV  déclarait  abolis,  que,  depuis  lors,  j’y 
suis  retournée  à différentes  reprises. 

Avant  notre  départ,  nous  avions  demandé,  Nathalie  et  moi,  l'auto- 
risation d’endosser  des  vêtements  masculins.  Ce  n'est  donc  pas  en  ama- 
zones, avec  le  voile  et  le  chapeau  classiques,  que  nous  avons  parcouru 
ces  régions  abruptes,  mais  bien  en  vrais  cavaliers,  à califourchon  sur  nos 


204 


ROSA  BONHEUR 


montures.  Il  est  vrai  que  souvent,  pour  ne  pas  trop  épuiser  les  écono- 
mies de  la  bonne  mère  Micas,  nous  grimpions  sur  le  même  cheval. 

Mme  Micas  n'avait  pas  manqué,  en  même  temps  qu'elle  nous  donnait 
la  volée,  de  nous  faire  promettre  un  compte  rendu  exact  de  tout  ce  qui 
nous  arriverait  d'intéressant.  IVlais  je  dessinais  et  peignais  sans  relâche, 
et  c’est  Nathalie  qui  tenait  la  plume  presque  toujours;  c’est  même  tout 
juste  si  je  prenais  le  temps  d'ajouter  quelques  lignes  au  galop.  Il  est 
vrai  que  Nathalie  mettait  sur  le  papier  ce  que  j’avais  dans  la  tête  ; son 

cœur  et  sa  plume  donnaient  du  reste  à 
l'idée  commune  un  tour  charmant. 

Ces  lettres  que  Nathalie  et  moi  nous 
adressions  à la  bonne  mère  Micas,  je  les 
ai  conservées  avec  grand  soin,  et  plus 
d’une  fois,  en  les  parcourant,  j’ai  cru 
revivre  de  bonnes  semaines  de  jeunesse. 

'Je  les  ai  relusàmon tour, ces  feuillets 
qui  jadis  avaient  renseigné  minutieuse- 
ment la  bonne  dame  demeurée  à Paris, 
sur  l’existence  quotidienne  de  « ses  deux 
filles  » : les  uns  et  les  autres,  en  dépit  du 
temps  défavorable,  respirent  la  gaieté  et 
l’entrain,  ceux  de  Nathalie  ont  parfois  une 
jolie  tournure  littéraire  ; les  mots  grif- 
fonnés par  Rosa  Bonheur,  plus  rares  et 
tout  de  prime  saut,  ont  une  vie,  une  cou- 
rosa  bonheur,  ses  FRÈRES  isidore  leur  et  un  pittoresque  pleins  de  charme. 
et  auguste,  sa  sœur  Juliette.  Si  les  eaux  minérales  se  montrent 

peu  efficaces  sur  la  santé  délicate  de 
Nathalie,  la  nouveauté,  la  beauté  des  sites,  la  sauvagerie  grandiose  des 
montagnes,  les  enchantent  à l’égal  l’une  de  l’autre.  « Sans  doute,  à 
Eaux-Bonnes,  écrit  Nathalie -,  l’on  ne  rencontre  que  spectres,  que  cada- 
vres vivants  qui,  du  matin  au  soir,  toussent  ou  crachent;  ou  bien  des 
élégants  embêtants  »,  mais  que  de  belles  excursions  on  fait  aux  alentours. 
Certain  jour,  Rosa  Bonheur,  en  bonne  amie  des  bêtes,  n’a  pu  résister 
aux  séductions  d’un  jeune  chien  de  montagne  qui  ressemble  un  peu  à 

1.  J’ai  cru  devoir  intercaler  dans  le  récit  de  Rosa  Bonheur,  et  d’après  les  lettres  qu’elle 
m’a  confiées,  le  compte  rendu  de  son  voyage  aux  Pyrénées.  La  transcription  littérale  de  sa 
correspondance  eût  risqué  de  paraître  un  peu  longue  au  lecteur. 

2.  17  juin  i85o. 


ROSA  BONHEUR 


203 


un  ours,  et  voici  qu'en  post-scriptum  à une  lettre  de  son  amie,  elle  écrit  : 


Bonne  mère  Micas,  Nathalie  vous  dit  que  je  me  suis  laissée  aller  à la 
tentation.  Eh  ! mon  Dieu  oui.  Et  quel  chien  ! Un  chien  de  montagne  qui 
deviendra  comme  un  âne.  Enfin,  que  voulez-vous  ? on  retombe  toujours  dans 
son  péché  accoutumé.  Par  exemple,  celui-là  sera  une  défense  ; cette  race 
n’aimant  et  ne  connaissant  que  son  maître,  je  vais  l’habituer  à garder  l’entrée 
de  mon  atelier  la  nuit,  et  je  vous  assure  que  je  pourrai  laisser  la  clef  sur  la 
porte  avec  un  gaillard  de  cette  sorte1. 


MULETIERS  DES  PYRÉNÉES,  PAR  ROSA  BONHEUR. 


Les  deux  amies  quittent  bientôt  les  Eaux-Bonnes,  qu  une  pluie  péné- 
trante finit  par  rendre  désagréable;  elles  espèrent  que  les  eaux  de  Saint- 
Sauveur  produiront  sur  Nathalie  un  effet  plus  salutaire.  Sur  la  route, 
on  visite  Lourdes  et  son  château,  où  les  foules  ne  viennent  point  encore, 
Bétharam  et  son  sanctuaire,  but  de  pèlerinage,  sans  compter  Argelès, 
avec  ses  maisons  partiellement  construites  en  marbre  noir.  A Saint- 
Sauveur,  on  se  hâte  de  prendre  des  bains,  pour  acquérir  au  plus  vite 
les  forces  nécessaires  à de  nouvelles  excursions.  La  réputation  de 
« cavaliers  » acquise  aux  Eaux-Bonnes  par  les  deux  jeunes  filles  ne 

i.  Les  Eaux-Bonnes,  26  juillet. 


200 


ROSA  BONHEUR 


pourra  que  se  confirmer  ici,  encore  que  les  baigneurs  soient  moins 
nombreux  et  que  la  pluie  continue  de  tomber.  Et  pourtant,  elles  ont  un 
souci  quant  à Mme  Micas,  dont  l’industrie  de  gaineriene  va  pas  trop  bien, 
vu  la  saison.  Aussi  Rosa  Bonheur  l'engage-t-elle  à ne  pas  se  décourager  : 

Car  tantôt  ça  va,  tantôt  ça  s’arrête,  et  il  faut  toujours  se  fourrer  des  lunettes 

sur  le  nez,  chose  que  je  ferai 
le  plus  tard  possible.  Dans  ce 
temps-là,  il  faudra  que  vous 
fabriquiez  pas  mal  d’étuis,  car 
j’en  perdrai,  j’en  suis  sûre,  quel- 
ques douzaines. 

Nathalie  a dû  vous  dire  que 
nous  n’aurions  pas  besoin  d’ar- 
gent ; elle  se  désole  assez,  cette 
pauvre  amie,  d’en  dépenser  au- 
tant pendant  que  sa  mère  tra- 
vaille ; aussi,  si  la  santé  lui 
revient,  comme  elle  se  promet 
de  travailler  ! Elle  tient  de  vous. 
Vous  savez  qu’elle  n’est  pas 
paresseuse.  Pour  moi,  je  me 
sens  mieux,  j’espère  aussi  que 
ces  eaux  me  rendront  ma  force, 
et  je  vais  faire  de  beaux  tableaux 
et  gagner  beaucoup  d’argent, 
pour  ne  pas  toujours  vous  gêner 
comme  je  le  fais  ; mais  je  sais 
que  vous  le  faites  avec  plaisir, 
parce  que  vous  m’aimez  bien 
comme  votre  enfant  ; aussi  je 
vous  le  rends  bien  et  je  suis  votre 
numéro  deux1. 

Elle  ne  cesse  de  dessi- 
ner et  de  peindre  au  cours 
de  ces  excursions  : les  sujets 
ne  manquent  pas.  A chaque 
détour  de  route  ou  de  sentier,  c’est  un  paysage  nouveau,  et,  pour  un 
peintre  d'animaux,  il  y a là  des  bêtes  à poil  et  à laine  qui  diffèrent 
par  la  forme  et  la  couleur  de  celles  qu'elle  avait  connues  à Paris, 
dans  le  Nivernais  ou  en  Auvergne  : aussi  remplit-elle  de  dessins  ses 
cartons.  Entre  temps,  elles  vont  à Gavarnie,  qui  les  enchante,  et  à 
Barèges,  dont  Nathalie  rapporte  une  impression  pénible. 

i . 27  juillet. 


ÉTUDE  DE  BOURRIQUAIRE. 
Dessin  de  Rosa  Bonheur. 


RO  SA  BONHEUR 


207 


Il  y a là,  écrit-elle,  trois  ou  quatre  cents  soldats  de  ligne,  qui  sont  tous, 
pour  la  plupart,  galeux,  lépreux,  rogneux,  boiteux,  borgnes,  scrofuleux.  Le  pays 
se  trouve  en  harmonie  parfaite  avec  ses  habitants,  les  rues  sont  petites,  boueuses 
et  tortueuses.  Ce  bourg,  auquel  on  veut  bien  donner  le  nom  de  ville,  est,  dans 
ce  temps-ci,  presque  toujours  dans  un  épais  brouillard  qui  empêche  de  voir 
à cinq  pas  de  soi 

Nous  avons  été  voir  les  ruines  d’un  vieux  château  et  en  avons  rapporté  une 


LES  SAPINS  DE  LA  MONTAGNE  DE  BERGONS,  PAR  ROSA  BONHEUR. 

brassée  de  fleurs  que  nos  jardins  les  plus  beaux  envieraient  l’honneur  de 
posséder.  Non  seulement  elles  sont  belles,  mais  encore  elles  embaument1. 

Du  haut  de  la  montagne  de  Bergons,  tandis  que  Rosa  Bonheur 
peint,  sa  boîte  à couleurs  sur  les  genoux,  Nathalie  griffonne  pour  sa 
mère  un  compte  rendu  de  sa  promenade,  et  toutes  deux  le  signeront. 


Ma  chère  et  bonne  mère, 


Lundi  matin. 


Toute  sous  l’impression  de  la  petite  excursion  que  nous  venons  de  faire, 
je  ne  puis  résister  au  désir  de  te  la  transmettre.  Nous  sommes  au  haut  de  la 
montagne  de  Bergons;  de  là,  nous  découvrons  toute  la  chaîne  de  montagnes 

1.  Saint-Sauveur,  2 août. 


2oS 


ROSA  BONHEUR 


des  Pyrénées,  jusqu’aux  montagnes  d’Espagne,  et  voyons  planer  en  ce  moment, 
au-dessus  de  nos  têtes,  quatre  beaux  aigles,  ce  qui  n’ajoute  pas  peu  à la  sauva- 
gerie du  pays.  Nous  revoyons  le  superbe  Marboré  et  la  belle  cascade.  Nous 
apercevons  encore  cette  immense  plate-forme  que  l'on  nomme  la  brèche  de 
Roland. 

C’est  avec  le  plus  grand  sang-froid  que  les  guides  vous  en  racontent  la 
fable  : « C’est  avec  son  sabre  que  Roland  fit  cette  brèche.  » Elle  n’a  pas  moins 
de  600  pieds  ; avec  la  même  croyance,  ils  vous  montrent  l’empreinte  qu’ont 
faite  les  pieds  de  son  cheval.  Tu  peux  juger  de  la  grandeur  de  l’homme  par  la 
grandeur  de  l’épée,  et  de  la  taille  du  cheval  par  celle  de  l’homme. 

Rosa  fait  une  petite  pochade,  tandis  que  moi,  paresseuse,  je  t’écris.  A cinq 
heures,  le  soleil  commence  à nous  faire  sentir  ses  derniers  rayons;  les  vaches 
changent  de  prés  et  font  entendre  de  longs  mugissements;  le  son  des  clochettes 
se  rapproche,  et  ces  pauvres  animaux  semblent,  par  leur  démonstration,  aller 
remercier  Dieu  de  leur  envoyer  un  peu  de  fraîcheur  ; à les  voir  courir  dans  les 
montagnes,  on  les  prendrait  pour  de  légères  biches.  Joins  à cela  la  couleur  de 
leur  pelage,  qui  est  si  doux  : elles  sont  toutes  d’un  blond  doré,  et  de  moyenne 
taille. 

Nous  allons  nous  mettre  en  route.  Nous  avons  trouvé  des  pierres  minéra- 
logiques assez  curieuses,  en  outre  une  que  Rosa  a trouvée,  où  il  se  trouve  un 
mélange  de  cuivre,  d’argent  et  de  fer. 

Mercredi,  nous  étions  allées  au  pont  de  Sias,  où  nous  avons  vu  une  noce 
de  village,  et  comme  nous  travaillions,  ils  sont  venus  derrière  nous,  se  sont 
assis,  et  nous  avons  fait  la  conversation.  En  nous  quittant,  ils  voulaient  que 
nous  allions  danser  avec  eux... 

Tu  sais  comme  nous  t’aimons  et  nous  t’embrassons  de  même. 

Jeanne-Nathai.ie  Micas. 

Rosa  Bonheur. 

Quelques  jours  plus  tard,  c'est  Rosa  Bonheur,  cette  fois,  qui  prend 
courageusement  la  plume  et  rédige  une  lettre  un  peu  à la  diable,  mais 
si  pleine  d'intelligence  et  de  bonne  humeur,  dont  chaque  ligne  trahit  la 
sincère  affection  pour  l'amie  soulfrante,  aussi  bien  que  pour  la  mère 
demeurée  à Paris  et  réduite  à suivre  ses  filles  seulement  en  imagination. 


Chère  bonne  mère, 


Mardi  matin,  12  août  1 8 5 o 1 . 


Je  reprends  ce  matin  la  lettre  que  Nathalie  avait  commencée.  Nous  avons 
été  à Luz,  qui  est  tout  près  d’ici.  C’était  le  jour  du  marché.  Nous  avons  acheté 
du  raisin  d’Espagne  à un  Espagnol  qui  avait  un  costume  superbe:  j’en  picore 
quelques  grains  en  vous  écrivant;  je  voudrais  pouvoir  vous  en  envoyer,  car  il 
est  bien  bon  ; j’en  mange  un  peu  à jeun.  En  ce  moment,  Nathalie  se  lève  : nous 
allons  voir  le  médecin  aujourd’hui  pour  ses  douleurs;  je  pense  que  c’est  tou- 
jours l’effet  des  bains.  Voilà  le  soleil  qui  montre  son  nez,  ce  n’est  pas  dommage. 


2 


TAUREAUX  ESPAGNOLS  ( I 8 6 2 ) . 
Lithographie  de  Rosa  Bonheur,  éditée  par  H.  Peyrol. 


210 


ROSA  BONHEUR 


Ah  ! j’allais  oublier  de  vous  dire  que  nous  avons  acheté  un  panier  pour  Eulalie, 
mais  un  panier  du  pays,  un  beau  panier  avec  du  rouge  et  du  bleu,  bigre.  Voici 
son  portrait  : il  est  gros  comme  une  maison  et  léger  comme  un  pinceau. 

Dans  ce  moment,  Nathalie  peigne  sa  queue;  elle  se  fait  belle  pour  plaire  au 
docteur  : elle  a un  faible  pour  cette  sorte  de  mammifères.  Nous  avons  fait  toutes 
sortes  de  choses,  chère  grosse  mère,  vos  enfants  ne  sont  pas  sans  industrie  ; 
dans  la  montagne,  au  bord  du  torrent  poétique,  nous  avons  fait  un  blanchis- 
sage. Je  savonne  très  bien;  Nathalie  est  contente  de  moi;  j'ai  reçu  beaucoup 
de  compliments,  très  mérités,  du  reste,  car  les  couches  de  vos  enfants  étaient 
assez  sales,  et  comme  dans  ce  pays  on  ne  fait  pas  la  lessive,  et  qu’il  faut  de  la 
potasse  pour  faire  partir  la  crasse,  nous  avons  cru,  avec  raison,  être  plus 
habiles  que  les  blanchisseuses  du  pays.  En  voilà  des  détails,  j’espère. 

Nathalie  n’est  pas  trop  mal,  si  ce  n’est  ses  douleurs  qui  la  tourmen- 
tent, ce  qui  n’est  pas  risible;  enfin,  espérons! 

Aujourd'hui,  nous  allons  voir.  Comme  le  temps  s’élève,  nous  irons  faire  une 
étude.  N’ayez  pas  peur,  je  mettrai  ou  je  ferai  mettre  à Nana  sa  vareuse  sous 
son  manteau,  et  puis  il  y a plus  de  pierres  que  de  terre  dans  ce  pays.  Allons, 
je  finis,  car  je  vous  dirais  encore  des  bêtises  : je  suis  en  train  ce  matin,  ce  qui 
me  prouve  que  le  temps  va  s’élever.  Nathalie  part  boire  son  eau;  elle  me  donne 
un  bon  petit  baiser  que  je  ne  veux  pas  garder  en  égoïste  : je  vous  le  rends  à 
vous,  sa  bonne  mère,  qui  avez  fait  pour  moi,  sans  vous  en  douter,  une  amie 
qui  sera  le  bonheur  de  toute  ma  vie,  car  j’ai  du  bonheur.  On  n’aurait  jamais 
trouvé  une  véritable  amie  comme  ma  Nathalie.  Je  vous  mets  cela  parce  qu’elle 
ne  lira  pas  ma  lettre;  l’heure  de  la  poste  est  venue.  Je  me  dépêche  en  vous 
embrassant  comme  je  vous  aime,  et  c’est  bien,  bien.  Ne  m’oubliez  pas  auprès 
de  la  maison  et  de  vos  amis. 

Votre  dévouée  pour  la  vie, 

Rosa  Bonheur. 

Le  3oaoût  i85o,  les  deux  amies  rentraient  enfin  à Paris  et  pouvaient 
embrasser  celle  que  Rosa  Bonheur  appelait  sa  bonne  grosse  mère,  et 
dont  elles  étaient  séparées  depuis  le  8 juin.' 

Le  voyage  aux  Pyrénées,  malgré  la  pluie  trop  fréquente,  avait  été 
tout  à fait  réussi  au  point  de  vue  artistique,  mais  non  pas  en  ce  qui 
concernait  son  objet  principal,  la  santé  de  ma  chère  Nathalie.  Les 
médecins  déclarèrent  même  qu’une  cure  supplémentaire  aux  eaux 
d'Ems  était  indispensable.  Force  nous  fut  donc  de  partir  pour  la  Prusse 
quelques  jours  à peine  après  notre  retour  du  Midi.  Mais  il  se  trouva 
que  le  mauvais  temps  dont  nous  avions  souffert  aux  Pyrénées  ne  fit 
qu'empirer  dans  cette  station  plus  septentrionale  ; il  devint  même  si 
pluvieux  et  si  froid,  qu’après  deux  semaines  seulement  passées  à boire 
de  l'eau  claire,  il  nous  fallut  reprendre  le  chemin  de  Paris.  Ce  ne  fut  pas, 
du  moins,  sans  faire  à Bruxelles  une  halte  agréable,  qui  nous  permit  de 
visiter  l’Exposition  qui  s’y  tenait  cette  année-là. 


ROSA  BONHEUR 


■i  1 1 


1 La  correspondance  de  Rosa  et  de  Nathalie  avec  Mme  Micas,  inter- 
rompue durant  les  quelques  journées  de  leur  passage  à Paris,  reprend 
aussitôt  passé  la  trontière.  Il  n y a plus  cette  fois  de  roches,  de  mon- 
tagnes, de  torrents  à décrire  ; mais  à défaut  des  scènes  grandioses  que  leur 
ont  offertes  les  Pyrénées,  elles  ont  sous  les  yeux  un  spectacle  d'une  autre 
espèce,  sur  lequel  leur  verve  et  leur  esprit  ne  manquent  pas  de  s’exercer. 

Aussitôt  arrivées  à Ems,  c’est  Nathalie  qui  écrit  : 

Ah  ! l’Allemagne  n’est  pas  un  pays  de  Français,  je  t’assure.  Plus  on 

s éloigne  de  la  f rance,  et  plus  on  peut  la  préférer.  Nous  avons,  ma  bonne  mère, 


Cliché  Collin. 

UN  TROUPEAU  DANS  LES  PYRÉNÉES  (1862),  PAR  ROSA  BONHEUR. 


bien  des  fois  déjà  pensé  à toi  ; notre  mère  qui  voyage  si  bien  en  faisant  le  tour 
de  sa  chambre,  et  qui  nous  dit  si  souvent  que  nous  ne  savons  pas  nous 
arranger,  nous  voudrions  bien  la  voir  dans  ce  pays  de  sauvages.  Rosa  se  charge 
de  conter  le  côté  comique  de  notre  voyage. 

Voici  en  quels  termes  Rosa  Bonheur  faisait,  en  effet,  son  joyeux 
compte  rendu  en  l'agrémentant  de  dessins. 

Ems,  lundi  1 1 heures  du  matin. 

Ma  chère  mère  Micas,  nous  sommes  enfin  arrivées,  mais  pas  sans  em- 
barras, je  vous  assure,  car  c’est  un  pays  de  chien  que  la  Prusse.  D’abord,  je 

1.  Mêms  observation  qu’à  la  page  204. 


2 I 2 


ROSA  BONHEUR 


vous  dirai  que  c’est  assez  triste  d’entendre  continuellement  un  baragouin  auquel 
on  ne  comprend  rien,  en  sorte  que,  pour  demander  la  moindre  chose,  il  faut 

faire  une  pantomime  expressive Vous  qui  voyagez  si  facilement  sur 

votre  chaise,  pauvre  mère,  je  voudrais  vous  voir  sur  la  terre  du  roi  de  Prusse. 
Mais  votez,  voici  notre  voyage  : parties  de  Paris  à onze  heures,  arrivées  à 
Bruxelles  à six  heures  du  soir  le  lendemain.  Coucher  dans  cette  ville  et  repartir 
à sept  heures  du  matin  ; arriver  à Cologne  à sept  heures  du  soir,  mais  oublié 
de  vous  dire  qu’à  la  frontière  belge,  on  nous  a fait  défaire  toutes  nos  malles  ; 
en  sortant  de  Belgique,  encore  défaire  nos  malles,  frontière  de  Prusse;  mais  tant 
que  nous  étions  en  Belgique,  ce  n’était  encore  rien,  car  partout  on  parle 
français.  A Cologne,  par  exemple,  il  fallait  voir  cela,  j’aurais  voulu  que  vous 
soyez  là,  c’était  à perdre  la  tète  : l’un  parle  anglais,  l’autre  russe,  l’autre 

flamand,  l’autre  polonais,  enlïn  c’est  un  voif-Jlich-J'ouch-crak , débrouilles- 

toi  comme  tu  pourras.  Qu’en  dites-vous?  Et  encore  ce  n'est  rien,  car  voici  le 
plus  embarrassant  : on  ne  comprend  rien  à l’argent  français;  il  nous  a donc 
fallu  changer  nos  jolies  pièces  d’or  françaises  pour  de  vilaines  pièces  moitié 

cuivre,  moitié  argent,  qui  ont  des 
valeurs  auxquelles  on  ne  s’habitue 
pas  tout  de  suite,  surtout  quand  on 
n’y  comprend  rien.  Pour  quatre  cents 
francs,  on  nous  a rempli  notre  cabas 
de  cette  ferraille  qui  ressemble  pas 
mal  à des  boutons  de  domestiques; 
je  crois  bien  que  le  roi  de  Prusse, 
lorsque  sa  livrée  n’est  plus  fraîche, 
bat  monnaie.  Enfin,  Nathalie  et  moi, 
nous  l’avons  regardée  longtemps  sans 
pouvoir  nous  y faire  et  le  cabas  était 
très  lourd,  et  nous  étions  obligées  de  fe  porter  à deux. 

Je  continue  notre  voyage  : nous  couchons  donc  à Cologne  après  avoir  dîné 
avec  du  pain  au  beurre  et  des  pommes  de  terre,  seul  pain  de  ce  pays.  Pas  plus  de 
vin  que  de  pain;  je  demande  de  la  bière,  on  n’en  vend  que  dans  les  gargotes; 
le  vin,  trois  francs  la  bouteille  ; alors  je  demande  du  porter,  croyant  le  payer 
moins  cher,  mais  quelle  est  ma  surprise  en  apprenant  que  c’est  trois  francs 

soixante-quinze,  comme  le  vin.  Que  voulez-vous,  il  faut  faire  école 

Nous  couchons  donc  à Cologne,  et  à six  heures  du  matin,  nous  reprenons 
le  chemin  de  fer  jusqu’à  Bonne,  où  nous  prenons  le  bateau  à vapeur  jusqu’à 
Coblentz,  puis  ensuite  et  enfin,  une  voiture  qui  nous  mène  ici,  à Ems.  Nous  y 
sommes  depuis  hier,  quatre  heures  du  soir.  On  nous  a servi  une  cuisine  peu 
flatteuse,  mais  très  rafraîchissante  et  purgative,  et  puis  de  l’eau  claire,  c’est  la 
mode  du  pays.  Je  cherche  et  demande  du  bin,  comme  ils  disent,  mais  pas  de 
bière,  du  vin  du  Rhin  à trois  francs.  Ce  matin,  Nathalie  a pris  du  lait  et  moi 
une  espèce  de  soupe  qui  ressemble  à de  la  moutarde  délayée  dans  de  l’eau. 
Nous  aurons  trois  repas  par  jour  et  cela  nous  coûtera,  en  vivant  bien  économi- 
quement, à peu  près  cinq  francs  par  jour  chacune.  Nous  avons  une  chambre 
dans  le  genre  de  celle  de  Saint-Sauveur,  et  des  lits,  hum  ! ils  ne  sont  pas 
doux  ! 


R O S A BONIIFJ'R 


2 I A 


Ce  matin,  nous  avons  été  chez  le  docteur,  qui  a lu  avec  bien  de  l’attention 
la  lettre  de  M.  Cazalis1;  il  paraît  faire  les  choses  avec  assez  de  conscience.  Demain 
matin,  nous  commencerons  à boire.  Il  a promis  que  ses  eaux  feraient  beaucoup 
de  bien  à Nathalie;  il  est  presque  certain  d’un  bon  résultat  ; il  faut  se  promener 
sans  fatigue,  de  l’air  et  du  repos.  En  sortant  de  chez  lui,  nous  sommes  allées  à 
la  buvette,  car  ici  on  achète  chacun  son  verre  ; ce  sont  des  verres  de  Bohême 
qu’on  nous  vend  cinq  francs.  Ce  n’est  pas  cher,  n'est-ce  pas?  mais  on  a la 
permission  de  l’emporter.  Du  reste,  les  eaux  ne  coûtent  rien  que  lorsque  l’on 
s’en  va  ; on  donne  la  pièce  au  garçon. 

Il  y a ici  un  luxe  encore  bien  plus  grand  qu’aux  eaux  des  Pyrénées,  parce 


MOUTONS  AUX  PYRÉNÉES  (1870),  PAR  R OSA  BONHEUR. 

(Appartenant  à M.  KnoeJler.) 

qu’il  y a bien  plus  d’étrangers.  Hier  soir,  nous  avons  fait  un  petit  tout  dans  la 
promenade  qui  est  un  parterre  au  bord  d’une  jolie  petite  rivière  entourée  de 
toutes  parts  de  montagnes  boisées  et  de  prairies.  I ous  les  soirs,  on  lait,  je  ci  ois, 
de  la  musique,  car  hier  on  en  a fait  dans  un  petit  kiosque,  en  plein  ail.  C est 
très  poétique  d’entendre  cette  musique  au  milieu  de  jolis  paysages.  Nous  nous 
sommes  assises  et  nous  nous  sommes  fait  des  gorges-chaudes  de  toutes  les 
caricatures  que  nous  avons  vues,  et  je  vous  assure  qu  il  y a de  quoi  îiie. 
On  parle  des  Françaises  pour  la  coquetterie,  mais  il  faut  venii  ici  poui  \"ii 
les  airs  de  prétention  que  se  donnent  les  femmes  et  les  hommes,  il  \ a des 
vieilles  sur  le  retour  qui  cherchent  aventures.  Enfin,  on  est  très  élégant  et  très 
ridicule,  et  nous  pourrons  plus  d'une  fois  nous  payer  un  amusant  spectacle  sans 

i.  Le  médecin  de  la  famille  Micas. 


214 


ROSA  BONHEUR 


avoir  l’air  de  rien.  Dieu  ! que  les  gens  de  ce  qu’on  appelle  le  monde  sont  cor- 
nichons et  plus  que  cela  ! Je  commence  à croire  que  la  simplicité  du  cœur  est 
une  chose  bien  rare  et  le  bon  sens  encore  plus.  Vraiment,  il  n’y  a pas  grand 
progrès  de  ce  côté-là. 

Aussi  nou^  voilà  installées  ; il  n’y  a pas  moyen  que  Nathalie  se  fatigue  à 
faire  la  cuisine,  et  puis,  si  elle  demandait  un  chou-Heur,  on  lui  donnerait  de  la 
chandelle.  11  n’y  a pas  moyen  d’y  penser,  et  nous  dépenserions  encore  plus. 
Je  crois  que  les  ports  seront  assez  chers,  aussi,  comme  je  veux  écrire  à ma  sœur 
quelquefois,  je  mettrai  un  petit  bout  de  papier  pour  elle,  que  vous  aurez  la 
bonté  de  lui  mettre  à la  poste  à Paris.  Soyez  bien  tranquille,  notre  bonne  mère, 
j'aurai  bien  soin  de  mon  amie,  et  vous  la  ramènerai  en  bon  état;  nous  allons 
bien  nous  reposer  et  orienter  notre  vie  de  chaque  jour.  Je  vous  embrasse  et 

Rosa  Bonheur. 


suis  votre  dévouée  pour  la  vie. 


Puisque  Nathalie  va  mettre  nos 
lettres  sous  enveloppe,  je  puis  vous 
donner  sur  ce  reste  de  papier  une 
idée  des  hommes  du  roi  de  Prusse. 
Je  ne  sais  pas  pourquoi,  il  m’inté- 
resse beaucoup,  ce  brave  petit  roi 
ou  empereur  de  Prusse,  c’est  peut- 
être  parce  qu’il  tient  en  une  de  ses 
villes  fortifiées,  et  bien  fortifiées  de 
peur  qu’on  ne  le  lui  prenne,  ce 
cher  Henri  V.  Que  Dieu  veuille 
qu’il  reste  toujours  dans  un  pays 
où  les  lois  sont  si  en  harmonie 
avec  l’esprit  monarchique,  cela  sera 
plus  salutaire  à sa  santé. 

La  fille  du  républicain  Raimond  Bonheur  ne  désavouait  pas  les 
idées  de  son  père.  N’empêche  que  la  saison  mauvaise  ne  leur  laissait 
que  parcimonieusement  goûter  les  agréments  de  la  ville  d’eau,  puisque 
huit  jours  après  leur  arrivée,  Nathalie  pouvait  écrire  : 


V 


) / La  J \&!  Üp 


Depuis  que  nous  sommes  à Ems,  aujourd’hui  est  la  seule  fois  que  nous 
nous  sommes  risquées  à monter  dans  les  rochers,  et  c’est  de  là,  mère  chérie, 
que  je  t’écris.  Rosa  fait  une  étude;  j’aurais  voulu  pouvoir  dessiner,  mais  pas 
moyen,  les  places  ne  sont  pas  commodes  et  celle  que  j’occupe  ne  me  permet  de 
voir  que  la  rivière.  Au-dessus  de  moi,  j’entends  les  petits  oiseaux,  plus  loin  la 
chèvre  qui  braie,  et  si  notre  petite  biche  était  là,  comme  elle  s’en  donnerait! 
Nous  sommes  dans  l’endroit  où  les  chèvres  du  pays  viennent  brouter;  c’est  au 
moins  un  peu  pittoresque. 


ROSA  BONHEUR 


2 1 5 


Les  malades  commencent  à s’en  aller  de  plus  en  plus  et  je  crois  bien  que 
nous  serons  les  dernières  à quitter  Ems. 

Il  ne  leur  en  coûterait  guère  de  partir  plus  tôt  dun  pays  où  tout  est 
hors  de  prix,  où  l'on  ne  peut  boire  de  vin,  trop  cher  pour  leur  bourse, 
mais  seulement  de  la  bière  médiocre  qui  leur  fait  regretter  le  savoureux 
bordeaux  de  M"u  Micas.  Et  puis,  ne  voi là— t— i 1 pas  que  chaussures  et 
vêtements  se  sont  avisés  de  s’user,  et  que  Nathalie  se  lamente  : 

Ah!  et  nos  robes  qui  n’en  peuvent  plus,  et  nos  chapeaux  dont  les  rubans 


DANS  LA  MONTAGNE,  PAR  ROSA  BONHEUR. 

sont  changés  de  couleur;  du  vert  ils  sont  passés  au  jaune;  enfin,  mère,  une 
débine  complète.  Si  tu  pouvais  me  faire  arranger  ma  robe  noire,  cela  me  ferait 
grand  plaisir 1 . 

Du  reste,  sur  toute  la  ligne,  c'est  un  voyage  manqué  : peu  de  plaisir 
et  nul  profit  pour  la  santé  de  Nathalie.  Après  quinze  jours,  chassées  par 
la  pluie,  elles  se  résignent  à rentrer  en  France,  juste  au  moment  où, 
comme  pour  les  narguer,  le  soleil  fait  mine  de  vouloir  briller  un  peu. 
Tant  pis,  l'on  part  tout  de  même,  et  Nathalie  salue  la  ville  de  cet  adieu 
sans  regret  ni  arrière-pensée  : 

Je  te  dis  donc  à bientôt,  bientôt,  ma  bien-aimée  maman,  je  t’envoie  mille 
i.  Lettre  datée  : « Mardi,  io  heures  du  matin.  » 


ROSA  BONHEUR 


2 1 fi 


bons  baisers  pour  nous  deux  ; embrasse  ma  grand’mère  et  bientôt  aussi,  vous 
tous,  la  bande  joyeuse  et  les  amis. 

Au  diable  Ems  et  tous  ces  baragouineurs  ! Quel  bonheur  de  revoir  des 
visages  humains!  Vivent  les  amis  et  la  France!  Ma  joie  est  dans  ce  moment 
sans  égale,  et  si  je  n’avais  peur  de  passer  pour  folle,  je  retrouverais  mes  jambes 
pour  danser  une  polka. 

A bientôt  ! bientôt. 

Ta  lille  qui  t’aime  de  toute  son  âme  pour  la  vie, 

Jeanne  Micas. 

Nous  revenons  le  cœur  content  et  la  bourse  légère1.] 

Au  Salon  de  cette  année-là  (i85o),  qui  s’ouvrit  dans  les  derniers 
jours  de  décembre  (le  26),  j'ai  envoyé  deux  tableaux  : Effet  du  matin  et 
Moutons. 

En  1 S 5 1 , j'ai  exposé  aussi  quelques  œuvres  à Bruxelles  : un  Sou- 
venir des  Pyrénées , des  Vaches  et  moutons  et  un  dessin  : Bœuf  à la 
montagne,  vue  prise  en  Auvergne. 

1.  Lettre  datée:  <>  Dimanche  ou  lundi  matin,  1 heure.  » 


UN  ANE  PYRÉNÉEN. 
Croquis  de  Rosa  Bonheur. 


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ÉTUDE  DE  FENAISON  EN  AUVERGNE,  PAR  R OSA  BONHEUR. 


CHAPITRE  XV 

M . DE  MORNY.  LE  MARCHÉ  AUX  CHEVAUX  ( I 8 5 3 ) . 

LA  FENAISON  ( I 8 5 5). 

VOYAGE  EN  ANGLETERRE  ET  EN  ÉCOSSE  ( I 856). 

Moins  d'un  an  avant  de  mourir, 
mon  père  avait  reçu  du  gouverne- 
ment la  direction  d’une  école  de  dessin 
pour  jeunes  filles,  située  dans  la  rue 
de  Touraine-Saint-Germain,  devenue 
depuis  la  rue  Dupuytren.  Elle  est 
aujourd'hui  dans  la  rue  de  Seine 
(n°  \obis).  Cette  école  avait  été  fondée 
en  i8o3  par  deux  dames  qui  peut-être 
ne  savaient  pas  grand’chose,  mais 
qui  avaient  du  moins  le  sentiment  de 
l'avenir  réservé  aux  femmes  artistes. 
Pendant  le  peu  de  temps  que  mon 
père  a dirigé  cet  établissement,  il  s’est 
acquitté  de  sa  tâche  avec  un  zèle  et 
un  dévouement  qui  lurent  appréciés.  Et  c'est  autant  aux  souvenirs  qu'il 
avait  laissés  qu'à  mes  succès  aux  derniers  Salons,  que  j’ai  dû  d'être 
désignée  pour  le  remplacer.  Dix  années  durant  j'ai  été  à la  tête  de  cette 
école,  et  j’éprouve  un  sentiment  de  fierté  légitime  à constater  qu'elle  a 
prospéré  et  que  mes  efforts  n’ont  pas  été  perdus. 


ROSA  BONHEUR  ( I 8 5 6). 
Médaillon  par  David  d'Angers. 


28 


Mes  élèves  m'adoraient  et  suivaient  fidèlement  les  conseils  que  je 
leur  donnais'.  Même  quelques-unes  firent  davantage  : un  matin,  j'eus  la 
surprise  d'en  voir  arriver  plusieurs  avec  les  cheveux  coupés.  Elles 
avaient  voulu  se  modeler  sur  moi,  et  pensaient  sans  doute  me  faire 
plaisir.  Elles  s’aperçurent  vite  du  contraire  : « J’ai  bien  envie  de  vous 
planter  là,  leur  dis-je,  et  de  ne  revenir  que  lorsque  vos  tresses  auront 
repoussé  suffisamment  pour  effacer  la  trace  de  vos  coups  de  ciseaux.  » 
Au  bout  de  quelques  années,  je  me  suis  rendue  à l’évidence  que  je 
ne  pourrais  travailler  suffisamment  pour  mon  compte  si  je  ne  renonçais 
à des  occupations  par  trop  absorbantes,  et,  en  1860,  je  me  décidai  à les 
abandonner.  Mais  auparavant,  j'avais  pris  avec  moi  ma  sœur  Juliette 
dont  mon  père  avait  pu,  pendant  trois  années,  cultiver  les  heureuses 
dispositions". 

Quand  je  dis  que  mes  occupations  m’empêchaient  de  travailler  au 
gré  de  mes  désirs,  il  n'en  faudrait  pas  déduire  que  je  ne  faisais  pas  de 
peinture  ; n'est-ce  pas  à cette  époque  précisément  que  j'ai  entrepris  et 
mené  à bien  l'œuvre  qui  a le  plus  contribué  à me  faire  connaître  ? 

L’histoire  de  cette  toile  est  assez  bizarre,  comme  vous  allez  en 
juger.  Depuis  longtemps  je  rêvais  de  faire  quelque  composition  d’après 
un  marché  aux  chevaux.  M.  Richard  (du  Cantal),  directeur  de  l’Ecole  des 
Haras,  m’avait  envoyé,  vers  1844,  un  exemplaire  de  son  Étude  du  cheval 
qui  m'a  été  fort  utile,  en  attendant  que  son  auteur  devînt  un  de  mes 
fidèles  amis,  dont  les  précieux  conseils  ont  complété  rapidement  mes 
connaissances  anatomiques.  Par  parenthèse,  la  devise  de  ce  savant 
exprime  tout  à fait  ma  pensée  et  j’y  adhère  du  fond  du  cœur  : « I.a 
science  est  la  clef  des  trésors  de  la  nature.  Elle  en  fait  connaître  les 

1.  Pour  servir  à l’enseignement  du  dessin,  Rosa  Bonheur  a exécuté  deux  séries  d’études 
[grandes  et  petites  etudes)  d’animaux  qui  furent  lithographiées  par  Sirouy,  Laurens,  Soulange- 
Teissier. 

2.  En  1859,  *a  distribution  des  prix  à l’École  impériale  de  dessin  pour  les  jeunes  filles 
fut  présidée  par  Arsène  Houssaye,  inspecteur  général  des  Beaux-Arts;  le  jury  des  récom- 
penses était  composé  de  H.  Flandrin,  Martinet  et  Signol.  Après  quelques  mots  dits  par  Rosa 
Bonheur,  A.  Houssaye  prit  la  parole  en  ces  termes  : 

« C’est  pour  vous  un  grand  honneur,  mesdemoiselles,  que  d’avoir  pour  maître  un  glorieux 
artiste  dont  la  France  est  fière  et  que  l’Europe  entière  nous  envie.  Si  la  nature  est  le  maitre 
des  maîtres,  on  peut  dire  que  M>>c  Rosa  Bonheur  a pris  la  nature  pour  atelier.  Il  nous  faut 
retourner  jusqu’au  grand  siècle  des  Flamands  pour  trouver  un  paysagiste  aussi  pénétré  de 
son  art  : j’ai  nommé  Paul  Potter.  — Depuis  Paul  Potter,  nul  n’a  compris  plus  intimement,  plus 
profondément,  plus  poétiquement,  l’œuvre  primitive  de  Dieu,  l’arbre,  la  prairie  et  la  bête.  Si 
Mlle  Rosa  Bonheur  n'était  ici,  je  serais  heureux  de  faire  l’éloge  de  ce  beau  talent  qui  enor- 
gueillit toutes  les  femmes. 

» Mlle  Rosa  Bonheur  est  donc  un  maître  inappréciable,  puisqu’elle  est  un  exemple  glorieux 
pour  vos  jeunes  ambitions  et  puisqu’elle  vous  initie  à l’art  par  une  science  profonde.  Noblesse 
oblige,  mesdemoiselles,  — n’oubliez  pas  un  instant  que  les  leçons  d’un  tel  maître  sont  pour 
vous  des  titres  de  noblesse.  » 


R OSA  BONHEUR, 
par  Édouard  Dubufc.  (Salon  de  1857.) 


220 


ROSA  BONHEUR 


richesses  infinies  et  elle  dévoile  les  merveilles  de  l'univers  qui  sont  une 
énigme  pour  l'ignorance.  » Car  je  professe  le  plus  grand  respect  pour  les 
savants  : mon  père  m'a  appris  à les  considérer  comme  les  apôtres  de 
la  nature.  Ils  n'ont  qu'un  tort  à mes  yeux,  mais  ce  tort  est  immense. 
Les  lumières  qu'ils  possèdent,  ils  les  enveloppent  de  ténèbres;  leurs 
révélations  sont  toujours  entourées  d'un  appareil  de  formules  que  le 
public  ne  comprend  pas. 

Bien  qu'en  ce  qui  me  concerne,  je  ne  sois  qu'une  ignorante,  je  vis 
dans  la  persuasion  intime  que  la  science  gagnerait  prodigieusement  à un 
changement  de  méthode.  S’ils  écoutaient  une  naïve  admiratrice  de  leur 
génie,  les  savants  nous  feraient  part  de  leurs  découvertes  sans  se  hérisser 


PREMIÈRE  ESQUISSE  DU  « MARCHÉ  MJ  S CHEVAUX  »,  PAR  ROSA  BONHEUR. 


d'un  buisson  épineux  : en  cela  ils  se  montreraient  bien  plus  habiles. 

Que  de  fois  j’ai  entendu  mon  père  exprimer  son  admiration  pour 
Arago,  qui  avait  trouvé  le  secret  de  parler  avec  clarté  de  la  lumière  elle- 
même.  J'espère  bien  qu’un  jour  on  élèvera  un  monument  littéraire 
digne  de  lui  à la  mémoire  de  cet  homme  illustre. 

J'ai  lu  quelques  traités  d’astronomie  ; ils  m’ont  laissé  cette  impres- 
sion que,  pas  plus  que  l’art,  la  science  ne  doit  perdre  de  vue  les  appli- 
cations pratiques  dont  elle  est  susceptible  ; autrement,  elle  est  maudite 
et  ses  fruits  sont  empoisonnés.  L’art  et  la  science  possèdent  du  reste 
un  pouvoir  magique  ; je  ne  cesserai  jamais  de  le  dire  : tous  deux  épurent 
et  ennoblissent  nos  pensées. 

Mais  je  reviens  à mon  sujet. 

Après  la  mort  de  mon  père,  je  n'eus  plus  d'autres  maîtres  que  ceux 
dont  les  œuvres  sont  au  Louvre,  sans  compter  la  bonne  nature,  dont 


ROSA  BONHEUR 


22  1 


le  livre  magnifique  reste  toujours  ouvert  devant  nos  yeux.  Les  ensei- 
gnements de  celle-ci  se  mêlaient  aux  souvenirs  de  ceux-là. 

Ainsi  m’arrivait  il,  au  milieu  de  maquignons  éprouvant  leurs  che- 
vaux, de  songer  aux  frises  du  Parthénon.  Et  pourquoi  ne  ferais-je  pas 
quelque  chose  de  ce  genre?  pensai-je.  Mon  idée  n'était  pas  d'imiter, 
vous  vous  en  doutez  bien,  mais  d'interpréter.  Dans  cet  esprit,  j'ai  fait 
des  compositions  et  des  études  innombrables.  Cet  ouvrage,  je  me  pro- 


ÉTUDE  L)  E CHEVAL,  PAR  ROSA  BONHEUR. 


posais  de  l’entreprendre  sur  une  toile  n ayant  pas  moins  de  2 5o  sur 
5 mètres,  beaucoup  plus  grande,  par  conséquent,  que  mon  Labourage 
nivernais.  Au  moment  où  j'allais  me  mettre  a 1 œuvre,  j eus  la  surprise, 
un  matin,  de  recevoir  de  M.  de  Morny,  alors  ministre  de  1 Intérieur  et 
de  qui  dépendaient  les  Beaux-Arts,  une  invitation  à me  rendre  à son 
cabinet. 

C’était  peu  de  temps  après  les  journées  de  Décembre.  Plusieurs 
amis  politiques  de  mon  père  avaient  été  victimes  du  coup  d Etat,  les 
uns  exilés,  les  autres  transportés  en  Afrique,  où  ils  sont  morts  loin  des 
leurs.  Or,  j’étais  très  républicaine;  tous  ces  événements  m’avaient  émue 


222 


ROSA  BONHEUR 


profondément,  et  c'est  avec  une  sorte  de  tremblement  intérieur  que  j'ai 
pénétré  dans  le  cabinet  de  l’organisateur  du  coup  d Etat.  Je  m’attendais 
à me  trouver  en  présence  d'une  espèce  de  tigre.  A ma  stupéfaction,  j'eus 


ÉTUDE  D’HOMME  POUR  LE  « MARCHÉ  AUX  CHEVAUX». 
Dessin  de  Rosa  Bonheur. 


aliaire,  tout  au  contraire,  à un  véritable  gentilhomme,  d une  taille  impo- 
sante, rempli  de  grâce  et  de  distinction.  Son  œil  était  vif,  sa  bouche 
souriante;  il  s’exprimait  avec  une  élégance  et  une  courtoisie  parfaites. 

— Mademoiselle,  dit-il  avec  une  certaine  emphase,  j'ai  pris  la  liberté 
de  vous  prier  de  venir  à mon  cabinet,  parce  que  le  gouvernement  de 
Sa  Majesté,  connaissant  votre  rare  mérite,  désire  l’honorer  en  vous 


RO  SA  BONHEUR 


22.1 


faisant  une  commande  pour  le  musée  de  l'État.  Avez-vous  quelques 
esquisses  parmi  lesquelles  nous  puissions  choisir  le  sujet  qui  vous  per- 
mettra de  développer  le  plus  avantageusement  votre  talent  ? 

Cet  accueil  charmant  et  la  proposition  qui  m'était  faite  n'eurent  pas 
de  peine  à me  rassurer,  et  c’est  avec  une  satisfaction  très  apparente  que 
je  répondis  : 

— Monsieur  le  Ministre,  j’aurai  grand  plaisir  à vous  mettre  sous  les 


ÉTUDE  DE  CHEVAL,  PAR  ROSA  BONHEUR. 

yeux  les  esquisses  d une  Fenaison  et  celles  d un  Marche  aux  chevaux. 

— Très  bien,  mademoiselle,  fit-il,  ayez  l’obligeance  de  revenir  en 
nous  apportant  vos  études,  et  je  les  examinerai  devant  vous. 

A l’audience  suivante,  et  après  avoir  examiné  les  dessins  que  je  lui 
soumis,  M.  de  Morny  me  dit  : 

— Mademoiselle,  les  deux  compositions  sont  charmantes,  mais 
je  préfère  le  sujet  champêtre,  parce  qu'il  consacre  mieux  1 ensemble  de 
votre  réputation.  Vous  vous  êtes  rendue  célèbre  par  les  représentations 
que  vous  avez  données  des  diverses  scènes  de  la  vie  des  bœufs  et  des 
moutons,  mais  votre  pinceau  s'est  trop  rarement  occupé  des  chevaux 


224 


ROSA  BONHEUR 


pour  que  nous  vous  chargions  de  peindre  une  scène  aussi  mouvementée 
qu'un  Marché  aux  chevaux.  Nous  n'avons  pas  vu  assez  de  ces  animaux 
peints  par  vous. 

M.  de  Morny  choisit,  parmi  les  esquisses  que  je  lui  soumis,  celle 
qui  me  plaisait  le  moins,  fixa  la  grandeur  de  la  toile  et  déclara  qu'elle 
me  serait  payée  20.000  francs. 

Très  flattée  sans  doute  de  la  distinction  dont  j’étais  l'objet,  je  tenais 


DESSIN  POUR  «LE  MARCHÉ  AUX  CHEVAUX»,  PAR  ROSA  BONHEUR. 


cependant  à montrer  que  je  savais  interpréter  les  chevaux  aussi  bien 
que  les  bœufs.  Je  répondis  donc,  avec  mon  indépendance  d'artiste  : 

— Monsieur  le  ministre,  je  prépare  une  composition  à laquelle  je 
tiens  beaucoup  ; j'ai  toujours  aimé  les  chevaux.  J'ai  étudié  leurs  mouve- 
ments depuis  ma  tendre  enfance  ; je  sais  particulièrement  combien  est 
remarquable  la  race  du  Perche,  superbe  par  la  hauteur  de  son  encolure 
et  l'attache  de  son  garrot.  J'avais  l’intention  de  peindre  un  Marché  aux 
chevaux , si  vous  voulez  bien  me  le  permettre,  ce  n’est  qu’après  son 
achèvement  que  je  commencerai  la  Fenaison. 

M.  de  Morny  m'avait  laissé  parler  sans  faire  la  moindre  objection. 


ROSA  BONHEUR 


— Finissez  tout  à votre  aise  le  tableau  commencé,  mademoiselle, 
reprit-il.  Quand  vous  nous  apporterez  la  Fenaison,  elle  sera  la  bien- 
venue. Nous  serions  désolés  d'exercer  sur  vous  la  moindre  contrainte. 
Je  continuai  donc  de  travailler  à mon  Marché  aux  chevaux  ; même 


K Tl'I)K  D’HOMME  POUR  «LE  MARCHÉ  A U X C H E V A U X » . 
Dessin  de  Rosa  Bonheur. 


il  m'eut  semblé  inconvenant  de  trop  me  hâter,  mon  père  n'étant  plus  là 
pour  se  réjouir  avec  moi  et  profiter  de  ma  petite  fortune.  Ma  toile  lut 
prête  néanmoins  pour  le  Salon  de  i853  : elle  eut  un  succès  (ou,  et  le  jury 
déclara  à l'unanimité  que,  désormais,  mes  envois  seraient  admis  de  droit. 

Le  Salon  terminé,  qu  allais-je  faire  de  ce  tableau  ? Je  1 envoyai  à 
l’exposition  de  Gand  (i85q),  ce  qui  me  valut  le  délicat  hommage  d une 

29 


226 


ROSA  BONHEUR 


magnifique  broche  portant  un  camée  gravé  d'après  mon  œuvre  même, 
et  qui  me  fut  olferte  au  nom  de  la  Société  royale  d’encouragement  des 
Beaux-Arts  de  la  ville.  Venant  de  la  patrie  des  Rubens  et  des  Van 
Ostade,  cette  marque  d'estime  me  trouva  très  sensible.  Mais,  sans 
doute  à cause  de  ses  grandes  dimensions,  ma  toile  n'avait  pas  trouvé 
d'acquéreur.  Une  exposition  s'ouvrit  à Bordeaux  en  1854;  je  l'y  expé- 
diai aussitôt,  trop  heureuse  d’associer  en  quelque  sorte  ma  ville  natale 
à mon  premier  grand  succès.  J’aurais  éprouvé  le  plus  vif  plaisir 
à voir  entrer  mon  tableau  dans  son  musée  et  j’en  fis  l'offre  pour 
1 5.ooo  francs.  Mes  prétentions  furent  jugées  trop  élevées;  la  commis- 
sion municipale  ne  crut  pas  devoir  me  faire  de  réponse  favorable,  et 
cela  me  contraria  beaucoup. 

Tandis  que  ma  toile  courait  ainsi  le  monde,  j’avais  transporté  mon 
atelier  de  la  rue  de  l'Ouest  à la  rue  d'Assas,  n°  32,  où  une  maison  tout 
entière,  sa  cour  et  son  jardin,  allaient  me  permettre  désormais  de  tra- 
vailler à l'aise  et  d'avoir  successivement  sous  la  main,  je  crois,  tous  les 
animaux  de  l'arche  de  Noé  (fin  i853). 

Cependant,  le  succès  obtenu  à Gand  par  mon  tableau  avait  fait  tant 
de  bruit  dans  la  presse  française, que  M.  de  Morny,  auquel  j'avais  vendu, 
à ce  même  Salon  de  1 85 3 , un  tableau  de  Vaches  et  moutons 1 dans  un 
chemin  creux,  comprit  combien  il  avait  eu  tort  de  se  montrer  hippo- 
phobe  dans  l’entrevue  que  je  viens  de  rapporter.  Un  jour  que  je  travail- 
lais à la  Fenaison , je  vis  arriver  dans  mon  atelier  le  marquis  de  Chenne- 
vières,  alors  directeur  des  Beaux-Arts;  il  venait  fort  aimablement  me 
proposer  de  substituera  cet  ouvrage  le  tableau  que  M.  de  Morny  avait 
dédaigné  autrefois.  A mon  très  grand  regret,  je  ne  pus  accéder  à son 
désir,  la  veille  même  j'avais  vendu  le  Marché  aux  chenaux. 

Voilà  ce  qui  s’était  passé  : Un  marchand  de  tableaux  de  Londres, 
qui  n'était  autre  que  M.  Gambart,  était  venu  s'informer  du  prix  de  ma 
toile.  C'est  Nathalie  qui  se  chargeait  du  soin  de  mes  intérêts  matériels  ; 
elle  répondit  sans  hésitation  : « Si  le  tableau  doit  quitter  la  France,  il 
n'en  partira  pas  à moins  de  40.000  francs.  » 

1 . Les  bonnes  relations  du  comte  de  Morny  avec  Rosa  Bonheur  ne  s’en  étaient  pas  tenues, 
en  effet,  à la  commande  de  la  Fenaison  ; le  livre  sur  lequel  Nathalie  notait  tout  ce  qui  concer- 
nait les  travaux  de  son  amie  rapporte  que,  pour  ce  tableau  (Vaches  et  moutons),  il  avait  été 
convenu  d’un  prix  de  4.000  francs,  mais  que,  le  tableau  livré,  M.  de  Morny  avait  insisté  pour 
n’en  donner  que  3. 000.  Bien  que  l’œuvre  eût  pu  aisément  se  vendre  alors  6.000  francs,  au 
dire  de  Nathalie,  Rosa  Bonheur  s’était  montrée  accommodante  et  elle  avait  offert  au  ministre 
un  croquis  du  Marché  aux  chevaux  et  un  portrait  de  Louis  XVI,  heureuse,  paraît-il,  de  s’ac- 
quitter par  ce  moyen  de  deux  grâces  récemment  sollicitées  et  très  gracieusement  accordées, 
en  faveur,  l'une  d’un  détenu  politique,  l’autre  d’un  militaire  puni.  Son  frère  Auguste  lui- 
même  avait,  à sa  prière,  bénéficié  de  la  haute  influence  du  ministre. 


MARCHE  AUX  CHEVAUX 


R O S A BONHEUR 


227 

M.  Gambart  accepta  d’emblée,  bien  qu'il  n'ignorât  point  que  la  ville 
de  Bordeaux  avait  refusé  d’en  donner  i5.ooo.  L’affaire  conclue,  il  me 
lit  part  de  son  intention  d’exposer  le  Marché  aux  chevaux  à Londres 
d abord,  au  Pall  Mail,  et  dans  les  principales  villes  d’Angleterre  ensuite. 
Il  se  proposait  aussi  de  provoquer  des  souscriptions  pour  en  faire  faire 
une  gravure  par  Thomas  Landseer,  frère  de  sir  Edwin  Landseer,  le 
peintre.  Quelle  que  fût  ma  satisfaction  de  savoir  mon  tableau  vendu, 
je  ne  pouvais  m’empêcher  de  penser  que  Nathalie  l’avait  un  peu  jugulé  ; 


DESSIN  POUR  LA  FENAISON,  PAR  ROSA  BONHEUR. 


aussi,  pour  apaiser  ma  conscience,  je  crus  devoir  offrir  à M.  Gambart 
de  lui  peindre  de  mon  tableau  une  réduction  au  quart,  qui  servirait  au 
graveur  pendant  que  la  toile  voyagerait,  s’il  le  jugeait  à propos. 
M.  Gambart  accepta  avec  empressement,  et  Nathalie  commença  aussitôt 
une  copie  que  j’ai  terminée  ensuite. 

Faite  uniquement  dans  le  but  de  faciliter  le  travail  de  Thomas 
Landseer,  cette  reproduction  eut  un  sort  singulier.  Un  riche  amateur, 
M.  Jacob  Bell,  l'acheta  de  M.  Gambart  et  la  légua  en  mourant  à la 
Galerie  Nationale  de  Londres.  Lorsque  cette  nouvelle  vint  à ma  connais- 
sance, j’en  fus  à la  fois  réjouie  et  un  peu  contrariée.  Réjouie  sans  doute 
d’avoir  une  de  mes  œuvres  dans  le  grand  musée  anglais,  mais  un  peu 
fâchée  que  ce  fût  une  copie.  Je  pensai  aussitôt  que  si  je  refaisais  le 
tableau  à l'aide  des  études  que  j’avais  conservées,  je  réaliserais  de  la 


2>S 


ROSA  BONHEUR 


sorte  un  second  original  que  les  administrateurs  du  musée  seraient 
évidemment  enchantés  de  substituer  à la  peinture  qu'ils  possédaient.  Je 
me  mis  donc  à l'œuvre  sans  retard.  Le  tableau  terminé,  je  l’offris  à la 
Galerie  Nationale  : hélas  ! j'en  fus  pour  ma  peine.  Liés  qu'ils  étaient  par 
les  termes  du  testament  de  Jacob  Bell,  les  administrateurs  ne  purent 
accepter  ma  proposition  1 2 3 * . Je  ne  suis  donc  représentée  dans  ce  musée 
célèbre  que  par  une  peinture  qui,  sans  être  dépourvue  de  mérite,  ne 
saurait  avoir  l’intérêt  que  j'aurais  voulu  lui  donner  . Quanta  la  grande 
toile,  celle  à laquelle  j'avais  travaillé  avec  tant  d'amour,  elle  a voyagé  par 
toute  l’Angleterre  ; elle  est  allée  en  Amérique.  Ses  pérégrinations,  au 
reste,  n’ont  pas  nui  à sa  valeur.  Des  mains  de  M.  Gambart,  elle  est  passée 
à M.  Wright;  de  celui-ci  à M.  Stuart,  dont  les  collections  ont  été  vendues 
en  1887.  Le  Marché  aux  chevaux,  mis  aux  enchères,  a atteint  le  prix  de 
268.000  francs  (S  55.5oo),  M.  Cornélius  Vanderbilt  ayant  payé  de  cette 
somme  le  plaisir  d'en  faire  don  au  Musée  Métropolitain  de  New-York. 

Pour  ce  qui  est  de  la  Fenaison  de  M.  de  Morny8,  achevée  plus  d’un 
an  après  le  Marché  aux  chevaux,  elle  figura  en  bonne  place  au  Salon 
de  1 8 5 5 et  fut  récompensée  d’une  médaille  d'or.  Elle  appartient  aujour- 
d'hui au  musée  du  Luxembourg. 

Mais  pour  en  revenir  à M.  Gambart,  il  convient  de  dire  que,  avant 
de  vendre  ma  toile  à M.  Wright,  il  avait,  en  bon  marchand  de  tableaux 
qu'il  était,  cherché  à en  tirer  tout  le  profit  possible,  à commencer  par 
rentrer  dans  ses  40.000  francs  de  frais  d'acquisition.  Pour  lui  faciliter  la 
chose  et  manifester  le  plaisir  que  j'avais  de  me  voir  aussi  bien  reproduite, 
je  lui  abandonnai  tous  les  bénéfices  a provenir  de  la  vente  de  la  gravure. 

Pour  ce  qui  est  des  expositions  qu'il  se  proposait  d'organiser  succes- 
sivement dans  les  grandes  villes  du  Royaume-Uni,  M.  Gambart  eut 
l’idée  ingénieuse  de  me  faire  contribuer  en  personne,  bien  qu’à  mon 
insu,  à leur  réussite.  Il  connaissait  ma  passion  pour  la  grande  nature  et 
mon  faible  pour  Walter  Scott  : l’exposition  de  mon  tableau  ne  me  créait- 
elle  pas  une  merveilleuse  occasion  de  satisfaire  ce  double  goût  en  allant 
visiter  les  montagnes  d'Ecosse.  Voilà  ce  qu’il  s’attacha  à me  faire 
entendre,  sans  négliger  non  plus  de  faire  valoir  l'avantage  que  je  trou- 
verais à surveiller  l'exécution  de  ma  gravure  par  Thomas  Landseer. 

Joints  à d’aussi  excellents  prétextes,  la  perspective  d'étudier  l'école 
anglaise,  le  plaisir  de  voir  les  œuvres  du  célèbre  animalier  sir  Edwin 

1.  Ce  tableau  fut  acquis  dans  la  suite  par  un  Anglais,  M.  Mac  Connel,  au  prix  de  2.5oo  fr. 

2.  Cette  toile  est  aujourd’hui  à la  Tate  Gallery. 

3.  M.  Richard  (du  Cantal),  l’agronome,  aurait,  dit-on,  posé  pour  le  personnage  du  paysan 

qui  conduit  les  bœufs. 


23o 


ROSA  BONHEUR 


Landseer,  et  d'entrer  en  relations  personnelles  avec  lui  et  plusieurs  de 
ses  confrères,  triomphèrent  vite  chez  moi  de  la  répugnance  éprouvée 
malheureusement  par  tout  Français  à la  pensée  de  quitter  son  pays. 

Restait  une  question  embarrassante,  celle  de  la  langue,  car  je  ne 
savais  baragouiner  un  seul  mot  d'anglais,  et  Nathalie  pas  davantage. 
Mais  M.  Gambart  répondit  victorieusement  à cette  terrible  objection 
comme  aux  autres,  en  promettant  d’être  notre  interprète  et  notre  maré- 
chal des  logis  partout  où  nous  irions.  11  devenait  impossible  de  résister 
plus  longtemps,  et  nous  fîmes  nos  préparatifs  de  départ. 

Moi,  qui  ne  voyais  que  ma  palette,  mes  pinceaux  et  ma  boite  à 
couleurs,  j'aurais  quitté  Paris  avec  une  simple  valise. 

Nathalie,  beaucoup  plus  perspicace,  avait  compris  que  M.  Gambart 
me  préparait  une  série  de  triomphes;  en  conséquence,  elle  fit  des 
préparatifs  formidables  : jupes  de  soie,  mantelets,  dentelles,  chapeaux 
géants  au  fond  desquels  on  distinguait  à peine  nos  figures.  Vous  voyez 
d'ici  l'événement  que  fut  notre  départ,  et  la  bonne  mère  Micas  qui  nous 
disait  : « Mes  enfants,  vous  emportez  trop  de  bagages,  vous  ne  saurez 
qu'en  faire,  vous  serez  obligées  de  les  semer  le  long  de  votre  route.  » 

Combien  ces  craintes  maternelles  étaient  fondées!  Nous  ne  tar- 
dâmes point  à nous  en  rendre  compte,  lorsqu'il  fallut  passer  à la 
douane  et  nous  expliquer  comme  nous  pûmes. 

Le  récit  de  notre  voyage  a été  bien  soigneusement  noté  par  Nathalie, 
que  sa  mère  avait  chargée  d'en  être  l'historiographe.  Pour  montrer  à 
la  bonne  mère  Micas  que  je  ne  l'oubliais  pas,  malgré  mes  préoccupations, 
j'ajoutais  de  temps  à autre  quelques  lignes  à ses  lettres,  mais  je  voyais  tant 
de  choses  intéressantes  que  j'avais  à peine  même  le  temps  de  dessiner. 

Les  notes  que  j'ai  prises  m'ont  été  utiles  pendant  des  années  durant  ; 
elles  m’ont  servi  à la  composition  de  la  Bousculade,  les  Bœufs  dans  les 
Highlands,  la  Traversée  du  Loch  Loden,  la  Barque,  la  Ra\iia  et  bien 
d'autres  toiles  importantes. 

■Le  programme  de  voyage,  tracé  par  M.  Gambart,  comportait  au 
début  un  séjour  au  rectoré  de  Wexham,  une  agréable  résidence  d'été  que 
le  marchand  de  tableaux  grand  seigneur  avait  louée  non  loin  de 
Londres,  et  où  il  se  plut  à donner  aux  deux  amies2  l'hospitalité  la  plus 
plaisante,  la  plus  flatteuse  en  même  temps.  En  leur  honneur  il  y convia 
des  illustrations  de  la  littérature  et  de  l'art,  et  sir  Charles  Eastlake,  pré- 

1.  Comme  il  a été  (ait  déjà  pour  les  voyages  aux  Pyrénées  et  en  Allemagne,  j'ai  cru 
devoir  intercaler  ici,  d’après  leur  correspondance,  le  récit  du  voyage  en  Ecosse  de  Rosa 
Bonheur  et  de  Nathalie. 

2.  Du  7 au  i3  août  i856. 


ROSA  BONHEUR 


23  i 


sident  de  la  Royal  Academy,  et  sir  Edwin  Landseer,  l’illustre  animalier, 
et  nombre  d autres,  tous  personnages  n’engendrant  pas  la  mélancolie, 
si  1 on  en  croit  la  bonne  Nathalie1,  peu  habituée  à mener  cette  « vie  de 
gourmands  »,  où  l'on  mangeait  depuis  le  matin  jusqu’au  soir. 

De  Wexham  1 on  allait  à Londres  pour  voir  la  ville  et  visiter  telles 
personnes  en  vue,  pour  s aboucher  avec  Thomas  Landseer,  qui  allait 
entreprendre,  au  compte  de  M.  Gambart,  la  gravure  du  Marché  aux 


TAUREAU  ÉCOSSAIS,  PAR  ROSA  BONHEUR. 

chevaux ; l'on  allait  à Windsor  et  dans  sa  forêt,  où  des  troupeaux  de 
deux  à trois  cents  daims  en  liberté  réjouissaient  singulièrement  ies 
yeux  de  Rosa  Bonheur,  qui,  en  dépit  des  dîners  et  des  déplacements, 
trouvait  encore  le  temps  de  faire  quelques  études. 

Le  tableau  du  Marché  aux  chevaux  se  trouvait  à ce  moment  exposé 
à Birmingham  en  compagnie  de  nombre  d'autres  toiles,  dont  trois  de 
Rosa  Bonheur.  Or,  Birmingham  est  sur  le  chemin  de  l'Ecosse.  M.  Gam- 
bart ne  pouvait  manquer  d'y  conduire  les  deux  voyageuses  : n’était-ce 
pas  leur  réserver  un  triomphe  et  du  même  coup  assurer  le  succès  de 
i.  Lettre  du  11  août  i856. 


232 


ROSA  BONHEUR 


l'exposition  ? Tout  du  reste  avait  été  parfaitement  organisé  dans  ce 
double  but,  et,  dès  le  premier  jour,  Nathalie,  un  peu  étourdie  encore, 
pouvait  mander  à Mme  Micas  : 

Birmingham,  i3  août  [ i S 5 6] . 

Chère  bonne  mère,  nous  voici  arrivées  dans  une  des  grandes  villes  anglaises. 
C’est  à midi  que  nous  sommes  descendues  à l’hôtel,  où  nous  avons  eu  à peine 
le  temps  de  nous  habiller  pour  prendre  une  collation  chez  un  grand  amateur 
de  tableaux,  venu  à notre  rencontre1.  Arrivées  chez  ce  monsieur,  la  plus 
agréable  réception  nous  attendait  : tout  ce  que  la  ville  de  Birmingham  a de 
plus  distingué  en  hommes  de  lettres  et  artistes  était  réuni  pour  saluer  Kosa  et 
lui  offrir,  au  nom  des  habitants  de  la  ville,  leurs  sincères  compliments  d’admi- 
ration, Son  tableau  est  exposé  ici  ou  il  obtient  un  grand  succès.  Voici,  chère 
bonne  mère,  pour  ce  qui  est  de  l'amour-propre.  Maintenant,  pour  le  confortable, 
nous  voyageons  comme  de  vrais  princes. 

J’allais  oublier  de  te  dire  qu’en  sortant  de  chez  cet  amateur,  nous  sommes 
allées  chez  un  autre*  qui  nous  attendait  avec  une  autre  collation,  car,  dans  ce 
pays,  on  collationne  toute  la  journée;  mais  là  c’était  un  vrai  banquet  de  Bal- 
thazar;  les  fruits  les  plus  rares  et  tout  ce  que  la  gourmandise  a de  plus 
recherché  y étaient  représentés.  C’est  en  voiture  de  poste  et  suivies  de  tous  ces 
messieurs  que  nous  sommes  entrées  dans  cette  habitation  qui  peut  bien  passer 
pour  un  palais. 


Chez  le  premier  amateur  où  nous  sommes  allées,  les  dames  avaient 
imaginé,  pour  faire  honneur  à Rosa,  la  chose  la  plus  aimable  qui  puisse  venir 
à l’esprit,  et  en  même  temps  aller  au  cœur  : c’était,  au-dessus  de  la  porte 
d’entrée  du  perron,  un  drapeau  aux  couleurs  nationales,  avec  les  initiales  R.  B. 

Je  te  quitte,  bonne  mère,  et  t’embrasse  de  tout  mon  cœur 

Cette  journée  a été  pour  moi  un  peu  rude  d'émotions,  je  pensais  à toi  et 
regrettais  que  tu  ne  sois  pas  là.  Rosa  a été  superbe  de  simplicité  au  milieu  de 
ce  triomphe. 

Encore  une  fois  bonsoir  et  un  baiser  de  ta  fille  qui  t’aime. 

Jeanne  Micas. 

A quoi  Rosa  Bonheur  joignait  un  mot  affectueux,  accompagné  du 

r.  M.  Birch. 

2.  M.  Bouloc. 


ROSA  BONHEUR 


233 


leste  petit  croquis  ci-dessus,  pour  montrer  à la  bonne  dame  en  quel 
équipage  ses  filles  étaient  traînées,  disait-elle. 

L on  quitta  Birmingham  pour  Glascow,  et  Rosa  Bonheur  eut  enfin 
la  joie  très  '\i\e  de  fouler  aux  pieds  la  terre  d Ossian  et  de  son  cher 
Walter  Scott,  comme  aussi  de  rencontrer,  à chacun  de  ses  pas,  des  ama- 
teurs pour  la  complimenter,  lui  commander  des  tableaux,  autant, 
semblait-il,  qu  elle  serait  jamais  capable  d'en  peindre.  Un  certain 


UN  ABRI  PENDANT  LA  TEMPÊTE  DANS  LE  GLENCOE  (ÉCOSSE). 

Dessin  de  Rosa  Bonheur. 


M.  Wil  son,  un  gros  marchand  de  charbons  de  là-bas,  la  reçut  dans  son 
château  de  Banknoch,  mais  elle  n'y  séjourna  guère  : il  tardait  à 
M.  ( jambart  d'emmener  ses  deux  invitées  vers  les  régions  les  plus  pitto- 
resques de  la  côte  écossaise  et  du  Highland.  En  bateau  et  en  voiture, 
l'on  s'achemina  donc,  par  Greenock  et  Inverary,  jusqu'à  Oban,  d’où,  sur 
le  loch  Linnhe,  un  bateau  à vapeur  les  transporta  à Ballachulish,  au 
bord  du  loch  Leven. 

A Ballachulish,  les  touristes  habitaient  un  hôtel  faisant  face  à la  mer 
et  presque  adossé  à la  montagne.  Ils  demeurèrent  plus  de  deux  semaines 

3o 


234 


ROSA  BONHEUR 


dans  ce  site  admirable,  faisant  chaque  jour  des  excursions  avec  M.  Gam- 
bart,  soit  dans  les  hautes  terres,  sur  le  loch  ou  en  mer.  Rosa  Bonheur 
chassait  le  chien  marin.  C'est  là  qu'ils  rencontrèrent  cet  admirable 
propriétaire  de  meute  qui  voulut  bien  autoriser  Rosa  Bonheur  à peindre 
un  de  ses  chiens,  à condition  que  le  tableau  lui  fût  donné. 

Nathalie,  d'un  caractère  moins  aventureux,  restait  assez  souvent  à 
l’hôtel,  d'où  sa  pensée  se  transportait  au  plus  vite  vers  sa  mère  et  lui 
dictait  les  pages  les  plus  affectueuses. 


Ma  chère  maman, 


Dimanche,  2430131'. 


Rosa  est  partie  ce  matin  en  voiture  avec  M.  Gambart;  mais  je  voulais  te 
parler  longuement  et  j’ai  mieux  aimé  rester;  lorsque  tout  le  monde  est  là,  on  ne 
peut  même  pas  donner  suite  à ses  pensées.  Je  suis  en  ce  moment  dans  un  des 
salons  de  l’hôtel,  c'est  la  pièce  la  plus  poétique  que  l'on  puisse  imaginer,  si  ce 
n’était  le  vent  qui  vient  y mêler  sa  voix  mélancolique.  Les  petits  oiseaux  sont  si 
familiers  qu’ils  viennent  se  battre  sur  la  croisée.  Je  suis  à l’heure  de  la  marée 
montante.  Tu  ne  peux  te  faire  une  idée  de  la  mer.  Rosa  me  disait  ce  matin 
avant  de  partir  : « Je  veux  l’année  prochaine  que  ta  mère  vienne  avec  nous  en 
Bretagne.  » 

Jamais  Rosa  ne  m’a  tant  poulottée  qu’elle  le  fait  en  ce  moment,  disant  qu’il 
faut  qu’elle  répare  dans  la  personne  de  la  fille  les  peines  qu’elle  a faites  à la 

mère « Ta  mère  est  très  bonne,  me  disait-elle  ce  matin....,  je  me  sens  pour 

elle  la  plus  vive  affection  et  je  crois  bien  que  si  elle  était  ma  propre  mère,  je  ne 
l’aimerais  pas  davantage  ; je  voudrais  qu’elle  sache  bien  que  ma  tête  seule  est 
mauvaise,  non  pas  mon  cœur;  mais  comme  je  me  dis  son  enfant,  elle  oubliera 
mes  travers  et  tâchera  de  me  croire  bonne  comme  le  font  toutes  les  mères  à 
l’égard  de  leurs  enfants,  même  les  pluafmauvais.  » Voici,  mère,  quelles  sont  tou- 
jours nos  conversations  lorsque  nous  sommes  seules,  c’est  de  toi  que  nous 
parlons,  qui  es  le  lien  sacré  de  notre  vie. 


Les  lettres  de  Nathalie  parlaient  aussi  des  travaux  de  Rosa.  Un 
moment  sans  doute,  au  début  du  voyage,  elle  avait  pu  craindre  que, 
faute  de  loisir  pour  faire  des  études,  son  amie  ne  dût  se  résigner  à 
rapporter  seulement  une  riche  moisson  de  souvenirs  de  « ces  choses 
nouvelles  que  personne  encore  n'avait  faites,  pas  même  les  Anglais  », 
fort  ignorants,  à son  dire,  des  véritables  mines  d'or  que  leur  pays  offre 
aux  artistes;  mais  Rosa  Bonheur  n’avait  pas  tardé  à se  rattraper  quelque 
peu,  et  de  Ballachulish 1  2 Nathalie  écrivait  : 

Rosa  a enfin  commencé  son  travail  et  trois  belles  études  sont  en  train  ; pour 
moi,  je  ne  fais  rien.  Rosa  prétend  que  j’ai  grand  besoin  de  la  regarder,  ce  qui 


1.  Lettre  de  Ballachulish,  24-25  août. 

2.  Lettre  du  jeudi  28  août. 


PAR  ROSA  BONHEIR. 


236 


ROSA  BONHEUR 


fait  qu’elle  me  donne  de  bonnes  leçons  dont  je  m'efforcerai  de  profiter 11  est 

très  difficile  de  trouver  un  garçon  pour  porter  la  boîte  de  Rosa  : souvent  ce  bon 
M.  Gambart  se  charge  comme  une  véritable  bête  de  somme.  Oh  ! que  ce  pays  est 
beau  ! 

Les  superbes  bestiaux  des  paysans  écossais  avaient  ravi  Rosa  Bon- 
heur. Elle  avait  rencontré  des  bœufs,  des  taureaux,  des  moutons  tels  qu’il 
ne  s’en  voyait  guère  en  France  ; elle  faisait  d’après  eux  le  plus  de  croquis 
qu’il  lui  était  possible,  mais  elle  pensait  que  bientôt  il  faudrait  revenir, 
sans  avoir  eu  le  temps  de  remplir  ses  albums.  C’est  alors  qu’il  lui  vint 
l’idée,  faute  de  pouvoir  prolonger  son  séjour  à côté  de  tels  modèles, 
d’en  emmener  avec  elle  un  troupeau.  Or,  il  n’était  guère  facile  d'en 
trouver  à souhait  qu'à  la  foire  de  Falkirk,  qui  se  tenait  le  9 septembre. 
Encore  qu'elle  fût  un  peu  fâchée  de  s’attarder  en  Ecosse,  elle  s'y  résolut 
cependant,  sûre  de  ne  point  perdre  son  temps. 

Vers  le  commencement  de  septembre,  l'on  s’éloigna  donc  de  Balla- 
chulish  pour  se  rapprocher  de  Falkirk,  en  traversant  une  région  non 
moins  pittoresque  et  poétique  que  tout  ce  que  les  voyageuses  avaient 
contemplé  jusque-là  : le  sauvage  Glencoe,  le  loch  Katrine  oû  s’évoquent 
d'eux-mêmes  les  souvenirs  de  la  Dame  du  lac , les  Trossachs  et  leur 
vallée  merveilleuse,  sans  compter  le  Glen  Falloch,  tout  au  nord  du 
loch  Lomond , dont  Rosa  fit  un  soir  retentir  le  rivage  de  sa  voix 
puissante. 

Descendre  en  bateau  à vapeur  le  loch  Lomond  leur  fut  une  tra- 
versée délicieuse;  bientôt  l'on  était  à Dumbarton  et  peu  d'heures  après 
revenus  à Bancknoch  chez  M.  Wilson,  qui  s'était  aimablement  offert 
à les  conduire  à la  foire. 

Les  jours  qui  restaient  à courir  d'ici  là  furent  certes  bien  employés. 
La  région  est  riche  en  houillères  et  en  établissements  métallurgiques  : 
l’on  ne  manqua  pas  de  visiter  ce  qu’il  y avait  de  plus  intéressant,  et 
Nathalie,  au  retour  d'une  de  ces  promenades,  écrivait  : 

Chère  bonne  mère, 

Je  t’écris  sans  savoir  ni  le  jour  ni  la  date.  Aujourd'hui,  nous  sommes  allées 
voir  la  plus  ancienne  fonderie  de  fer  du  monde  entier  et  je  t’assure  que  c’est  ce 
que  l’on  peut  désirer  voir  de  plus  beau.  Figure-toi  des  fourneaux  qui  brûlent 
depuis  deux  cents  ans  jour  et  nuit  sans  jamais  s’être  éteints  une  seconde.  L’on 
compte  dans  cette  fonderie  pour  le  moins  25  millions  de  métaux  ; tout  nous  a été 
montré  avec  le  plus  grand  soin,  et  séance  tenante,  devant  nous,  on  nous  a fait 
une  marmite  dont  nous  avons  vu  fondre  le  fer,  couler  dans  le  moule,  et  pour  la 
rareté  du  fait,  on  doit  nous  faire  la  soupe  dedans  ce  soir  ; cette  journée  pour 
nous  a été  des  plus  intéressantes. 


ROSA  BONHEUR 


237 


Nous  n’avons  regretté  qu’une  chose,  c’est  que  tu  n’y  sois  pas,  ma  chère 
maman;  cela  serait  trop  de  bonheur,  et  pourtant  il  faudra  bien  qu’il  m’arrive, 
ce  bonheur,  car  je  compte  dessus1 2. 

Le  lendemain,  l'on  s'en  allait  à Edimbourg,  d'où  Rosa  Bonheur  cette 
fois  mandait  certain  dimanche  : 

Chère  grosse  mère, 

Nous  passons  le  plus  joli  dimanche  à nous  embêter,  il  pleut  averse  et  dans 
ce  pays-ci  on  sanctifie  si  bien  le  jour  du  Seigneur  qu’il  n’y  a pas  un  chat  dans 


LA  TRAVERSEE  DU  LOCH  L E V E N . 

Dessin  de  Rosa  Bonheur.  (Musée  du  l.uxembourg.  — Don  Gambart. 


les  rues  et  que  l’on  ne  peut  pas  même  visiter  le  château.  Nous  sommes  à l’hôtel 
dans  un  grand  salon  à nous  regarder  le  bout  du  nez  ou  à dormir. 

Sur  la  même  feuille,  Nathalie  disait  à son  tour  les  mécomptes  de  la 
veille  : 


Dans  ma  dernière  lettre,  je  te  parlais  d’un  petit  voyage  que  nous  allions 

faire  dans  l’ile  de  Bass-Rock  *.  Hier,  nous  avons  donc  essayé  cette  partie,  qui 
....  est  tombée  à l’eau,  et  voici  comment.  Nous  étions  une  bande,  car  à nous 
sont  venus  se  joindre  deux  artistes,  M.  Goodall,  que  tu  connais,  et  M.  Maclisse 

1.  Lettre  sans  date,  écrite  probablement  de  Banknoch  le  vendredi  5 septembre. 

2.  Bass-Rock  est  une  roche  énorme,  rendez-vous  des  oiseaux  de  mer,  et  située  à l'embou- 
chure du  Forth. 


238 


ROSA  BONHEUR 


dont  tu  as  entendu  parler,  et  un  autre  de  leurs  amis.  L’on  a loué  un  bateau  à 
vapeur  pour  la  journée,  afin  d’en  être  bien  les  maîtres.  T u vois  que  ce  n’était  pas 
mal  commencer.  Mais  au  bout  d’une  heure  que  nous  étions  en  pleine  mer,  ces 
messieurs  se  sont  sentis  malades,  et  à moitié  chemin  il  a bien  fallu  renoncer  à 
la  chasse  aux  oies  de  mer.  Le  temps  était  gros  et  notre  petit  bateau  dansait 
comme  une  coquille  de  noix.  Pour  moi,  qui  ne  disais  rien,  j’ai  été  très  contente 
de  trouver  un  obstacle.  Bien  que  je  sois  devenue  une  habituée  de  la  mer,  je 
ne  puis  pas  encore  sympathiser  avec  elle  lorsqu’elle  est  de  mauvaise  humeur*. 

Enfin,  l'on  arriva  à la  veille  de  la  fameuse  foire.  Des  bestiaux  en 
grand  nombre  se  dirigeaient  vers  Falkirk  et  pour  atteindre  la  ville 
traversaient  à la  nage,  à marée  basse,  l'embouchure  d'une  rivière,  tandis 
que  les  bouviers  dans  des  barques  les  soutenaient  en  les  tenant  par  les 
cornes.  D'autres  fois,  c'étaient  des  bateaux  pleins  de  moutons  qui  pas- 
saient d une  rive  à l'autre.  Pour  un  peintre  animalier,  pouvait-il  y avoir 
spectacle  plus  captivant  ? Aussi  Rosa  Bonheur  fit-elle  de  nombreuses 
études. 

Le  mardi  9 septembre,  jour  de  la  foire,  Nathalie  mandait  à 
Mme  Micas  : 


Chère  bonne  mère, 


Banknoch,  mardi  9 septembre. 


Jamais  je  n’ai  vu  de  pays  comme  l’Angleterre  pour  n’être  pas  libre  ; 

l’on  est  épié  dans  tous  les  mouvements,  l’on  ne  peut  pas  bouger  d’un  pas,  que 
le  lendemain  toute  la  presse  anglaise  sait  ce  que  vous  avez  fait  et  dit.  « C’est 
une  grande  liberté  »,  dit  M.  Gambart;  moi  et  Rosa  nous  appelons  cela  une  grande 
inquisition.  Tout  le  monde  sait  que  Rosa  va  à la  foire  de  Falkirk,  aussi  est-elle 
suivie  ou  escortée  de  deux  cents  personnes;  si  la  célébrité  a son  beau  côté,  c’est 
quelquefois  bien  ennuyeux  et  fatigant.  Néanmoins,  je  crois  que  ces  ennuis 
sont  de  bonnes  semences  pour  l’avenir....  L’enthousiasme  devient  de  plus  en 
plus  grand,  et  si  les  Français  lui  cherchent  noise,  il  lui  sera  facile  de  se  passer 
d’eux  : elle  ne  fera  jamais  assez  de  tableaux  pour  toutes  les  demandes.... 

Allons,  je  te  quitte  pour  aller  avec  Mme  Gambart  rejoindre  Rosa  et  ces 
messieurs  qui  sont  au  champ  de  foire. 

Ta  fille  qui  t’aime,  je  t’embrasse  aussi  pour  Rosa. 

Jeanne  M ICAS. 


Ces  messieurs  dont  parlait  Nathalie  étaient  les  deux  membres  de 
l'Académie  Royale.  Leur  arrivée  sur  le  champ  de  foire  en  compagnie  de 
la  grande  artiste  française,  dans  la  voiture  de  M.  Wilson  que  tout  le 
monde  connaissait,  causa  une  émotion  considérable. 

Bientôt.  Rosa  Bonheur  ayant  fait  choix  de  sept  animaux,  1 homme 

i.  Lettre  d’Edimbourg,  7 septembre. 


ROSA  BONHEUR 


2 3.J 


qui  les  conduisait,  pour  marquer  son  empressement  à leur  faire  quitter 
le  reste  du  troupeau,  se  mit  à les  frapper.  Un  tumulte  se  produisit  : les 
bœufs  se  jettèrent  sur  des  moutons  qui  étaient  tout  proches  et  en  écra- 
sèrent quelques-uns.  Enfin,  le  calme  se  rétablit;  les  bestiaux  furent 
payés,  sans  qu'on  voulût  accepter  quoi  que  ce  soit  pour  les  moutons  tués, 
et  les  sept  animaux,  joints  à cinq  moutons  que  Rosa  avait  acquis  précé- 
demment, furent  expédiés  à destination  du  rectoré  de  Wexham,  où 
quelques  jours  plus  tard  les  voyageuses  arrivèrent  aussi,  non  sans 


une  barque  (écosse),  par  rosa  bonheur. 
(Exposition  universelle  de  1867.) 

D'après  une  gravure  de  H.  T.  Ryall,  éditée  par  Lefèvre  et  tils,  à Londres. 


s'être  détournées  du  droit  chemin  de  retour  pour  pousser  jusqu'à  l'ile 
d'Arran,  et  fait  un  dernier  trajet  de  19  heures  en  mer  avant  de  gagner 
Liverpool. 

Ce  n'est  pas  sans  hésitations  que  nous  avions  entrepris  un  voyage 
qui  nous  avait  valu  pourtant  de  si  vives  satisfactions  d’art  et  d'amour- 
propre  ! 11  se  trouva  que  nous  fûmes  obligées,  par  contre,  de  rentrer  en 
France  plus  tôt  que  nous  l'aurions  souhaité,  tant  il  me  restait  à achever 
de  travaux  et  d'études.  Songez  aussi  que  j'avais,  dans  les  étables  de 
M.  Gambart,  tout  un  troupeau  d'animaux.  Mais  nous  approchions  du 
jour  fixé  pour  la  distribution  des  prix  de  mon  école  de  dessin  ; force 


240 


ROSA  BONHEUR 


m’était  bien  de  revenir  *,  d’autant  que  M.  Robert-Fleury  le  père  m’avait 
fait  l'honneur  d'en  accepter  la  présidence. 

Aussitôt  la  cérémonie  terminée,  je  retournai  en  Angleterre  pour  y 
reprendre  mes  travaux  interrompus.  Nathalie  était  demeurée  à Paris 
et  faisait  aménager  les  locaux  de  la  rue  d’Assas  pour  les  rendre  capables 
de  recevoir  quelques-uns  des  bœufs  écossais  que  je  pensais  bien  ramener 
avec  moi,  mais  j’avais  compté  sans  l’imbroglio  des  législations  doua- 
nières et  les  épizooties  dont  les  nations  gratifient  généreusement  les 
pays  voisins,  pour  fermer  leurs  frontières  à l’importation  du  bétail; 
il  me  fallut  renoncer  à mon  projet  et  revendre  en  Angleterre  les  beaux 
animaux  dont  j’étais  si  fière. 


J’ai  retrouvé  dans  les  papiers  de  Nathalie  la  copie  d’une  lettre 
adressée  par  elle,  durant  mon  absence,  à Mlle  Love  de  Lyne,  une  jeune 
bile  de  famille  très  distinguée,  qui  venait  d’entrer  au  couvent  et  nous 
avait  écrit,  alors  que  nous  étions  en  Ecosse,  pour  nous  engager  à suivre 
son  exemple. 

Je  ne  méconnais  en  aucune  façon  le  mérite  des  héroïnes  de  la  vie 
monastique  qui  se  donnent  tout  entières  à Dieu,  mais  je  suis  persuadée 
que  le  Créateur  serait  beaucoup  plus  touché  si,  au  lieu  de  passer  sa  vie 
à se  prosterner  devant  ses  autels,  la  jeune  tille  qui  n’a  pas  le  goût  du 
mariage  se  consacrait  à l’humanité. 

Voici  la  lettre  de  Nathalie  : 


Chère  Love  et  Sœur, 


[Paris,  octobre  1 856 (?).] 


Voici  bien  longtemps  que  je  veux  répondre  à votre  bonne  lettre  qui  nous 
annonce  que  vous  avez  définitivement  renoncé  au  monde.  Recevez,  ma  chère 
amie,  pour  moi  et  Rosa,  nos  sincères  félicitations. 

Nous  pensions  qu’avec  votre  foi  il  n’y  avait  véritablement  que  le  couvent 
qui  pouvait  vous  convenir,  mais  permettez-moi  de  douter  qu’il  pourrait  en  être 
de  même  pour  une  artiste  peintre  à laquelle  il  faut  une  grande  indépendance 
de  pensée  et  de  mouvement.  Je  vous  répéterai  aujourd’hui,  ma  chère  Love,  ce 
que  je  vous  disais  autrefois  : on  fait  son  salut  partout,  et  le  sommet  d’une  mon- 
tagne peut  bien  être  un  aussi  bon  autel  pour  prier  que  l’intérieur  d’un  cloitre. 
Croyez-moi,  ne  cherchez  pas  à faire  de  prosélytes  ; aimez  vos  anciennes  amies 
telles  qu’elles  sont.  Elles  ont  l’amour-propre  de  croire  qu’elles  n’offensent  pas 
Dieu  en  restant  dans  le  giron  du  monde,  où,  en  pesant  chaque  chose,  on  est 
heureux  de  reconnaître  qu’il  y a encore  plus  de  bonnes  choses  que  de  mau- 
vaises, et  bien  souvent  lorsque  nous  trouvons  telle  chose  mauvaise,  ce  n’est  pas 
la  chose  qui  est  mauvaise,  mais  nous-mêmes  ; ainsi  donc,  je  dirai  comme  un  de 
nos  amis,  tout  est  pour  le  mieux  dans  le  meilleur  des  mondes  ! 

1.  Rosa  Bonheur  rentra  à Paris  dans  les  derniers  jours  de  septembre  1 856. 


ROSA  BONHEUR 


241 


Ne  nous  appliquons  pas  à voir  le  mal,  mais  appliquons-nous  à voir  le  bien. 
Vous  croyez  donc,  ma  chère  Love,  que  notre  Rosa  n’a  pas  de  foi,  parce  qu’elle 
ne  veut  pas  accepter  certaines  formes,  mais  serait-elle  ce  qu’elle  est,  si  elle  ne 
ci  oyait  pas  en  Dieu  ? Si  elle  n avait  pas  une  foi  vive  et  sainte,  si  son  coeur  n’était 
pas  pur  de  tous  doutes,  saurait-elle  admirer  les  grandeurs  et  les  merveilles  de 
la  nature  ? 

Dieu  lui  aurait-il  donc  donné  de  le  comprendre  si  elle  ne  croyait  pas  en 
Lui  5 en  aurait-il  fait  une  de  ses  élues  : Non,  ma  chère  Love,  ne  cherchez  pas  à 
changer  ce  trésor  de  Dieu.  Rosa  n’est  pas  l’œuvre  de  l'homme,  ni  par  la  pensée, 
ni  par  le  corps,  elle  est  l’œuvre  de  Dieu  seul.  Elle  voulait  vous  répondre.  Elle 


A LA  FOIRE  DE  FALK1RK. 
Croquis  de  Rosa  Bonheur. 


le  fera  peut-être  à son  retour,  car  il  faut  vous  dire  que  ce  n’est  qu’à  notre  retour 
d’Écosse  que  nous  avons  trouvé  votre  lettre.  Rosa  est  restée  quelques  jours  ici 
pour  la  distribution  des  prix  de  son  école  et  est  repartie  immédiatement  pour 
l’Angleterre. 

Je  voudrais  pouvoir  vous  entretenir  de  tous  ses  succès,  mais  dans  une  lettre, 
cela  est  difficile.  Vous  avez  connu,  lorsque  vous  étiez  parmi  nous,  ceux  qu’elle 
avait  obtenus  : eh  bien,  cela  n’est  rien;  les  Anglais  et  les  Écossais  se  sont 
montrés  bien  plus  enthousiastes  encore  que  les  Erançais,  aussi,  pour  voyager 
un  peu  librement,  nous  a-t-il  fallu  garder  le  plus  strict  incognito,  ou  cela 
n’aurait  été  que  fêtes,  diners  et  promenades,  et,  plus  que  jamais,  Rosa  déteste 
paraître.  Elle  est  heureuse  de  ses  succès,  qui  lui  prouvent  que  son  travail  est 
récompensé,  mais  elle  fuit  les  honneurs.  Voilà  ce  qu’est  encore  notre  amie  au 
milieu  de  cette  belle  gloire  qui  ferait  tourner  la  tête  à plus  d un  de  ces  messieurs 
s’ils  pouvaient  seulement  en  recueillir  une  parcelle  ; pour  elle,  elle  est  toujours 

3 1 


ROSA  BONHEUR 


242 


aussi  modeste,  aussi  simple,  aussi  indulgente  pour  les  autres  talents  que 
lorsque  vous  l’avez  connue.  Vous  voyez  bien,  ma  chère  Love,  que  pour  rester 
ce  qu’elle  est,  au  milieu  de  ces  enivrements  de  l’amour-propre,  il  faut  être  une 
élue  de  Dieu. 

Vous  me  demandez,  ma  chère  Love,  une  personne  qui  sache  le  dessin 
pour  votre  couvent;  si  je  connaissais  quelqu’un  qui  soit  seul  au  monde,  je  lui 
parlerais  de  votre  couvent,  où,  d’après  ce  que  vous  me  dites,  je  crois  que  l’on  est 
heureux.  Quant  à ma  petite  Angélique,  sa  place  n’est  pas  encore  là  ; elle 
nourrit  de  ses  appointements  son  père  et  sa  mère,  qui  tous  deux  sont  âgés  et 
hors  d’état  de  travailler.  Elle  est  seule  pour  cette  lourde  tâche  et  le  jour  où  elle 
cessera  de  leur  faire  pension,  ils  mourront  de  faim  ou  ils  iront  sur  la  voie 
publique  demander  l’aumône....  Si  le  couvent  voulait  s’en  charger,  alors  peut- 
être  quitterait-elle  le  monde....  En  ce  moment,  elle  est  dans  la  famille  Etche- 
very,  et  habite  les  montagnes  des  Pyrénées,  où.  je  puis  vous  l’assurer  pour 
elle,  ce  n’est  pas  gai.... 

Je  vous  quitte  à regret,  ma  chère  Love,  mais  il  me  faut  dire  bonsoir  à 
ma  pauvre  Rosa,  qui  a dù  retourner  à Londres  toute  seule 

Ainsi  donc,  bonsoir,  ma  chère  Love,  et  croyez-nous  toujours  vos  bien 
sincères  amies. 

Jeanne  Micas. 


BROCHE-CAMEE 
Offerte  à Rosa  Bonheur 

par  la  Société  d’Encouragement  des  Beaux-Arts  de  Gand  (1834). 


CHEVREUILS,  PAR  ROSA  BONHEUR. 


CHAPITRE  XVI 


A B Y,  PRÈS  DE  FONTAINEBLEAU.  M.  TEDESCO. 

M.  GAMBART. 


ROSA  BONHEUR  EN  I 86  3. 

autorisé  à se  présenter  à tout 
d'une  présence  gênante.  On 


Le  succès  obtenu  dans  le  Royaume- 
Uni  par  mon  Marché  aux  Chevaux  eut 
en  France  un  écho  surprenant.  Je  me 
trouvai  tout  d'un  coup  à l'apogée  de  ma 
carrière  : les  Anglais  s’arrachaient  les 
gravures  que  l’on  faisait  de  mes  œuvres; 
les  Américains  se  disputaient  mes  toiles. 
C'est  grâce  à cet  enthousiasme  exotique 
que  j'ai  pu  vivre  largement,  sans  souci 
du  lendemain.  Des  commandes  impor- 
tantes affluaient  de  toutes  parts.  Je  me 
voyais  transformée  en  étoile  artistique. 
Mes  vendredis  de  la  rue  d'Assas  étaient 
recherchés  par  la  société  la  plus  bril- 
lante: M.  de  Morny  lui-même  v est 
venu  bien  des  fois.  Mais  chaque  jour 
j'étais  assaillie  par  une  foule  de  gens 
qui  venaient  chez  moi,  comme  pour 
visiter  une  bête  curieuse.  L'on  se  croyait 
bout  de  champ  et  à m’imposer  le  fardeau 
essayait  de  me  soutirer  des  autographes, 


2-44 


ROSA  BONHEUR 


des  dessins,  des  croquis,  des  souvenirs  de  toute  espèce.  Si  j'avais  eu  le 
goût  de  servir  de  point  de  mire  à la  chambre  noire,  j'aurais  pu  passer 
des  journées  entières  avec  les  photographes. 

C'est  pour  fuir  cette  obsession  constante  autant  que  pour  me  rap- 
procher de  la  nature,  que  j’ai  pris  la  résolution  de  m'en  « aller  aux 
oiseaux»,  comme  dit  Aristophane,  c'est-à-dire  de  me  réfugier  dans  la 
solitude  et  de  vivre  loin  du  monde. 

Un  de  mes  amis,  le  comte  d'Armaillé,  voulut  bien  se  charger  de 
me  chercher  une  maison  qui  fût  placée  loin  du  bruit  et  dans  les  condi- 
tions d'isolement  où  je  pourrais  à ma  guise  vivre  la  vie  des  bois  et  des 
champs.  Il  découvrit  auprès  de  Fontainebleau  cette  propriété  dans 
laquelle  je  v is  depuis  près  de  quarante  ans.  Ses  trois  hectares  environ, 
plantés  d'arbres  séculaires  dignes  d’être  mis  en  parallèle  avec  ceux  de 
la  forêt  voisine,  avec  la  maison  à deux  étages  que  l'on  appelle  ici  le 
château,  répondaient  admirablement  à mes  désirs.  J’en  fis  l'acquisition. 

Cette  appellation  de  château  peut  sembler  ambitieuse  ; elle  vient, 
paraît-il,  de  ce  que,  aux  alentours  de  1400,  elle  servait  de  résidence  à un 
officier  de  la  couronne  chargé  de  la  garde  des  abeilles  du  roi,  qui  s’en 
allaient  royalement  butiner  dans  les  genêts,  les  herbages,  les  bruyères, 
les  parterres  et  même  les  vignes  des  environs. 

Cet  officier  royal  était  désigné  sous  le  nom  assez  drolatique  de 
Bigre,  qui,  par  la  suite  des  temps,  s'est  transformé  d’abord  en  Bige  et 
ensuite  en  Bv.  J'ai  trouvé  cette  curieuse  étymologie  dans  l'ouvrage  de 
M.  Huet,  maître  d'école  à Thomery.  Au  commencement  du  xve  siècle, 
le  château  fut  habité  par  un  certain  Henri  de  Bve,  commandeur  de 
Saint-Jean-de-Latran. 

Les  seigneurs  de  By  se  sont  succédé  sans  interruption  pendant  près 
de  quatre  siècles.  Au  temps  de  la  guerre  de  Cent  Ans,  des  Écossais  ont 
tenu  garnison  ici  ; quelques-uns  ont  marqué  parmi  les  favoris  des 
princes.  J'ai  trouvé  dans  les  papiers  un  acte  signé  de  Marie  de  Médicis, 
que  j'ai  donné  à la  comtesse  d’Armaillé.  Le  dernier  seigneur  de  Bv  dont 
il  soit  fait  mention  est  un  certain  François  de  Quesnoy. 

Fn  iy3o,  à la  mort  de  sa  femme,  Jacqueline  de  Saint-Rémy,  fille 
de  M.  de  Lamotte-Fouquet,  le  château  sortit  des  mains  de  la  noblesse. 
Il  fut  acheté  par  Jean-Maximilien  Leleu.  Le  nouvel  acquéreur  semble 
avoir  été  beaucoup  plus  pieux  que  ses  prédécesseurs  blasonnés.  Anne 
Leleu,  sa  femme,  fit  construire  une  chapelle,  dont  la  consécration  eut 
lieu  le  i3  juillet  1775.  On  pouvait  y dire  la  messe  tous  les  jours,  même 
aux  fêtes  carillonnées,  à condition  qu'un  autre  prêtre  pût  officier  en 
même  temps  à Thomery. 


ROSA  BONHEUR 


24? 


Les  murs  existent  encore;  mais  depuis  longtemps  cette  nef  minus- 
cule, qui  tombait  en  ruines  du  reste,  a été  transformée  en  une  chambre 
à raisins.  Ln  y faisant  une  cave,  les  maçons  ont  trouvé  un  cercueil. 
C'était  celui  d'Anne  Leleu.  Je  l ai  su  par  M.  Huet.  J'ai  voulu  rendre  hom- 
mage à la  mémoire  de  cette  châtelaine,  qui  a laissé  d'excellents  souvenirs 
dans  le  pays,  — elle  fut  la  fondatrice  d'une  société  de  secours  mutuels  — 
et  pour  qu’elle  pût  continuer  de  reposer  dans  son  ancien  domaine,  je 
lui  ai  fait  creuser  une  fosse  au  pied  du  plus  beau  hêtre  du  parc. 


l'atelier. 

Pendant  quelques  années,  le  château  a été  habité  par  les  neveux  des 
époux  Leleu,  qui  le  vendirent  à un  Pierre  Michelin.  De  celui-ci  il  est 
’ passé  à son  beau-fils,  Louis-Jacques  Fabvre,  un  viveur,  qui  a dépensé 
tout  son  patrimoine  en  journées  galantes;  c’est  grâce  aux  prodigalités  de 
ce  Louis  Fabvre  que  j’ai  dû  d obtenir  le  château  et  la  terre  pour  la  somme 
modique  de  5o.ooo  francs. 

J'en  ai  payé  le  premier  acompte  le  9 août  1859,  en  même  temps  que 
je  donnais  l’ordre  de  construire  un  atelier  au-dessus  de  la  remise  et  de 
la  buanderie. 

C'est  le  12  juin  1860  que  je  suis  entrée  en  possession  de  la  propriété, 


246 


ROSA  BONHEUR 


J’y  ai  fait  transporter  aussitôt  de  Paris  mes  meubles,  mes  études  et  mes 
animaux. 

Chose  assez  curieuse  : à peine  ai-je  été  installée  ici,  que  des  abeilles 
en  grand  nombre,  utilisant  la  toiture  débordante  de  l'atelier,  sont 
venues  habiter  chez  moi.  Sans  doute,  en  voyant  qu’un  peintre  d’ani- 


W A R S P . 

Dessin  de  Rosa  Bonheur. 


maux  avait  remplacé  l'officier  royal  chargé  de  leur  patronage,  ont-elles 
deviné  qu’elles  n’avaient  rien  à craindre.  Les  frôlons  ont  fait  comme 
elles,  — il  y avait  moins  à s’en  féliciter.  — mettant  à profit,  pour 
s’y  construire  un  nid,  une  corde  que  les  ouvriers  avaient  laissée  par 
mégarde  attachée  au  plafond  du  colombier. 

Mais  ce  ne  furent  là  que  les  petits  incidents  de  mon  installation. 
J’avais  en  tête  des  préoccupations  plus  graves,  en  premier  lieu  de  créer  à 
Nathalie  et  à sa  mère  une  existence  digne  de  l’affection  que  je  leur  portais. 


ROSA  BONHEUR 


247 


Combien  j'aurais  été  heureuse  de  rendre  à la  bonne  mère  Micas 
une  part,  si  petite  fût-elle,  des  bienfaits  que  j'avais  reçus  d'elle  dans  les 
circonstances  les  plus  difficiles  de  ma  vie  ! Mais  je  me  heurtai  chez 
elle  à une  volonté  bien  arrêtée.  Mme  Micas  tenait  essentiellement  à 
conserver  son  indépendance;  elle  ne  consentit  à vivre  auprès  de  moi 
qu'à  la  condition  que  je  lui  louerais  une  partie  de  la  maison.  Comme  je 
ne  voulais  à aucun  prix  me  séparer  de  mes  chères  amies,  j'en  passai  par 


BŒUF  DE  HONGRIE,  PAR  ROSA  BONHEUR. 


ces  conditions  bizarres,  en  exigeant  toutefois  que  le  bail  eût  une  durée 
de  trente  années.  Une  clause  spéciale  indiquait  même  qu'en  cas  de  décès 
de  ma  locataire,  la  convention  serait  valable  pour  sa  fille,  mais  ne 
s'appliquerait  qu'à  elle  exclusivement. 

Ce  grimoire  prévoyait,  vous  vous  en  rendez  compte,  une  union  que 
la  mort  seule  pouvait  rompre.  Tous  les  arrangements  légaux  terminés, 
Mme  Micas  et  Nathalie  vinrent  s'installer  au  château.  Elles  y prirent 
aussitôt  la  direction  de  la  cuisine,  de  la  basse-cour  et  des  animaux,  de 
telle  sorte  que  je  n’eus  à me  préoccuper  d’aucun  détail  de  la  vie 
matérielle.  Quand  je  recevais  mes  frères,  ma  sœur  ou  mes  amis,  la  bonne 
mère  Micas  s’occupait  de  tout.  C'était  un  modèle  de  soin  et  d'économie, 


248 


ROSA  BONHEUR 


elle  réglait  les  moindres  détails  de  la  maison  avec  un  art  surprenant;  si 
intelligente  qu'elle  fût,  Nathalie  trouva  dans  son  dévouement  pour  moi 
le  moyen  d’égaler  sa  mère  et  peut-être  même  de  la  surpasser. 

L'amitié  de  ces  deux  femmes  a contribué  pour  beaucoup  au  déve- 
loppement de  mon  talent.  Ma  plus  grande  ambition  se  trouvait  accomplie, 
puisque  dans  cet  admirable  pays  je  pouvais  me  livrer  tout  entière  au 
culte  de  l'art.  Néanmoins,  malgré  la  joie  que  j’éprouvais  à m’éloigner 
de  Paris,  je  n’entendais  pas  rompre  toute  attache  avec  la  grande  ville, 
et  j’y  ai  toujours  eu  un  pied-à-terre1. 


I.E  DÉPART  POUR  LA  CHASSE,  PAR  ROSA  BONHEUR. 


Ici,  j’ai  dû  faire  bien  des  réparations,  des  modifications,  des 
changements  de  toutes  sortes,  dans  la  maison  et  dans  le  parc,  qui 
devenait  en  réalité  mon  atelier;  il  serait  bien  utile  d'en  faire  encore 
quelques-unes,  ne  fût-ce  que  pour  remettre  le  kiosque  en  état.  On 
l'appelait  jadis  le  temple  de  l'Amour,  tout  comme  à Trianon,  et  parfois 
les  anciens  propriétaires,  m’a-t-on  dit,  y tenaient  des  réunions  joyeuses. 
Nathalie  en  a plus  d’une  fois  restauré  les  peintures,  mais  depuis  la 
mort  de  ma  chère  amie,  j'ai  laissé  aller  tout  cela  : une  partie  de  la 
toiture  s’est  effondrée;  un  petit  arbuste  s’est  avisé  ironiquement  de 
prendre  racine  au  sommet.  Cependant  je  veux  le  faire  réparer,  ce  petit 
kiosque,  et  nous  l’appellerons  le  temple  des  Muses. 


1.  A l’époque  où  Rosa  Bonheur  me  racontait  tout  ceci,  son  pied-à-terre  parisien  était, 
depuis  plusieurs  années,  rue  Gay-Lussac,  7. 


ROSA  BONHEUR  249 

Dans  le  tciiain  d a-côté,  j ai  établi  des  enclos,  j’ai  fait  construire 
de  petites  cabanes.  Rien  n'a  été  négligé  pour  y installer  confortablement 
ma  ménagerie,  car,  à certain  moment,  c'est  une  véritable  arche  de  Noé 
que  j ai  eue  là.  On  y a vu  des  mouflons,  des  cerfs,  des  biches,  des  isards, 
des  sangliers,  des  moutons,  des  chevaux,  des  bœufs,  et  même  des  lions. 

J aimais  beaucoup  tous  mes  pensionnaires,  mais  ceux  que  j’affec- 
tionnais le  plus  particulièrement,  c'étaient  les  moutons.  J'en  ai  eu  à la  fois 


POMMIERS  EN  FLEURS,  PAR  ROSA  BONHEUR. 

tout  près  de  quarante.  La  bonne  mère  Micas  employait  leur  laine  à 
faire  des  matelas;  j'avais  pour  eux  une  telle  sollicitude,  cependant,  qu'il 
était  interdit  aux  domestiques  de  les  tondre  sous  le  ventre,  pour  que 
leur  laine  les  protégeât  pendant  l'été  contre  la  piqûre  des  mouches. 
Ulysse  et  ses  compagnons  auraient  pu  facilement  s’accrocher  à leur 
toison  et  échapper  de  la  sorte  à la  main  vigilante  du  Cyclope. 

Mais  ce  que  mes  arbres  ont  vu  de  plus  mémorable,  il  faut  le  recon- 
naître, ce  sont  les  expériences  de  Nathalie  pour  une  invention  qu  elle 
avait  faite.  Imaginez  qu'en  1861,  je  crois,  mon  amie  eut  l'idée,  assez 

32 


2. ‘'O 


ROSA  BONHEUR 


imprévue  de  la  part  d’une  femme,  de  construire  un  frein  à patins  qui, 
dans  sa  pensée,  devait  servir  à arrêter  instantanément  les  trains  express. 
Pour  expérimenter  ce  frein,  on  fit  établir  dans  la  propriété,  et  sous 
sa  direction,  une  petite  ligne  de  chemin  de  fer.  La  gare  de  départ 
était  au  milieu  de  mes  vieux  chênes.  Ah  ! l’on  a fait  ici  des  essais  qui 
n’étaient  pas  toujours  sans  danger.  Que  de  fois,  par  exemple,  j'ai  vu  le 
train  prendre  le  mors  aux  dents  et  lancer  à la  volée  les  sacs  de  lest  dont 
il  était  chargé  ! 

Un  jour  même,  ces  projectiles  sont  tombés  si  près  de  moi  qu'ils  ont 


tvt  Ca^ 


/ 


Y 


UN  MOMENT  D ALLEGRESSE. 
Dessin  Je  Rosa  Bonheur. 


failli  m'assommer.  Ne  souriez  pas,  cette  invention  était  pour  Nathalie 
une  affaire  très  sérieuse;  mais  j’avoue  bien  que,  quant  à moi,  je  l'ai 
toujours  considérée  comme  une  toquade  de  ma  chère  amie. 

N'empêche  qu'un  beau  jour,  à force  de  tripoter  son  mécanisme, 
Nathalie  se  crut  tellement  sûre  du  résultat  qu’elle  convoqua  le  ban  et 
l'arrière-ban  de  nos  amis  pour  une  grande  épreuve  qui  devait  avoir  lieu 
le  i3  juillet  1862. 

L'expérience  lui  donna  raison,  en  effet.  La  petite  locomotive 
s’arrêta  juste  à l’endroit  désigné.  Ce  fut  un  triomphe,  salué  par  des  salves 
d’applaudissements;  il  me  semble  que  je  les  entends  encore. 

Nathalie  fut  tellement  heureuse  que,  ne  se  possédant  plus,  elle  se 
jeta  au  cou  du  mécanicien  qui  l'assistait,  sans  s’apercevoir  qu'il  était 


ROSA  BONHEUR 


25  i 


barbouillé  de  suie.  Toute  la  maison,  du  reste,  bêtes  et  gens,  était  dans 
la  jubilation.  Les  chiens  eux-mêmes  s'embrassaient,  tandis  que  la  bonne 
mère  Micas  pleurait  toutes  les  larmes  de  son  corps. 

Le  lendemain,  Nathalie  se  trouva  si  épuisée  de  ces  émotions,  que, 
pour  se  reposer  et  changer  ses  idées,  elle  vint  faire  un  peu  de  peinture 
avec  moi. 

Toute  hère  du  résultat  brillant  qu  elle  pensait  avoir  obtenu,  elle 
prit  un  brevet  en  due  forme  et  demanda  à faire  des  essais  sur  une  des 
lignes  desservant  les  environs  de  Paris.  L’expérience  réussit,  mais 
comme  le  projet  était  sorti  d'un  cerveau  féminin,  les  ingénieurs  se 


montrèrent  peu  disposés  à l’adopter.  Nathalie  abandonna  son  frein. 
Quelques  années  plus  tard,  un  Anglais  y ajouta  un  perfectionnement 
insignifiant,  lui  donna  son  nom  et  réussit  à le  vendre  pour  une  somme 
considérable. 

Au  début  de  mes  succès,  j'ai  eu  la  chance  de  rencontrer  deux 
grands  marchands  de  tableaux,  qui  étaient  en  même  temps  de  véri- 
tables connaisseurs. 

Le  premier  était  M.  Tedesco,  père  de  trois  fils,  qui  sont  des  juges 
aussi  compétents  que  lui-même.  Chez  eux  se  réalisait  admirablement 
le  proverbe  : « Bon  chien  chasse  de  race  ».  Ils  ont  toujours  eu  un  flair 
excellent  pour  suivre  la  piste  de  mes  confrères  de  la  palette.  C est  eux 
qui,  pendant  plus  de  quarante  ans,  ont  assuré  la  renommée  de  mes  toiles. 


252 


ROSA  BONHEUR 


Le  second  n'était  autre  que  M.  Gambart,  qui  fut  l’éditeur  des 
gravures  laites  d'après  mes  tableaux  et  auquel  a succédé  depuis  long- 
temps déjà,  dans  son  commerce,  M.  Lefèvre,  son  neveu. 

L'ardeur  de  M.  Gambart  et  des  Tedesco  était  telle,  qu’ils  atten- 
daient à peine  que  mes  œuvres  fussent  achevées,  pour  les  expédier  en 
Angleterre,  mais  surtout  en  Amérique. 

A mon  grand  déplaisir,  ils  ne  me  laissaient  même  plus  le  temps 
d'envoyer  aux  Salons  annuels.  La  dernière  fois  que  j'ai  exposé,  à cette 
époque,  c'est  en  1 85 5 , à l'Exposition  universelle,  avec  ma  Fenaison. 

M.  Tedesco  et  M.  Gambart  n’ont  jamais  cessé  de  me  bombarder  de 
propositions  excessivement  avantageuses.  Si  je  n’avais  eu  d’autre  préoc- 
cupation que  de  tirer  le  meilleur  parti  de  leur  zèle,  j’aurais  pu  amasser 
une  fortune  énorme,  mais  pourquoi  me  serais-je  donné  tant  de  mal  ? 
Pour  grossir  la  part  de  mes  héritiers!...  Nathalie  et  moi,  nous  avions 
largement  de  quoi  vivre.  Comme  Agazzis,  — ce  glorieux  zoologiste 
français,  naturalisé  américain,  qui  a été  un  travailleur  acharné,  — i’ai 
toujours  été  animée  par  cette  pensée  que  je  n'avais  pas  de  temps  à con- 
sacrer à gagner  de  l’argent,  car  l’existence  humaine  est  trop  courte. 

Je  n'ai  jamais  consenti  à aliéner  ma  liberté,  et  sous  aucun  prétexte. 
Mon  indépendance  a donné  lieu  même  un  jour  à un  débat  carnavalesque. 

J’avais  promis  à un  certain  amateur  de  lui  faire  un  tableau  au  prix 
de  huit  à dix  mille  francs.  Le  sujet  devait  être  un  attelage  de  chevaux, 
de  bœufs  ou  un  labourage,  suivant  mon  inspiration.  La  livraison  aurait 
lieu  dans  un  délai  raisonnable  : j'avais  pris  soin  de  lui  dire  pourtant  que 
j'exécuterais  sa  commande  quancK « cela  me  plairait  ».  En  dépit  des 
demandes  réitérées  de  mon  amateur,  les  années  se  passèrent.  Je  ne 
pouvais  me  décider  à terminer  la  toile.  Il  finit  par  perdre  patience  et  son 
mécontentement  augmenta  quand  il  apprit  que  je  n'eusse  été  nullement 
froissée  s’il  en  était  venu  à me  décommander  le  tableau.  Dans  une  de 
mes  lettres,  je  lui  disais,  par  exemple  : « Mon  temps  va  appartenir  à 
de  nouvelles  compositions,  auxquelles  mon  désir  et  mon  aspiration  me 
font  un  devoir  de  travailler.  Je  prends  mon  pinceau  quand  il  me  plaît.  » 

Cela  le  mit  hors  de  lui.  Il  y eut  brouille,  dispute,  et  l’affaire  fut 
plaidée  à Fontainebleau.  Je  me  vis  condamnée,  soit  à livrer  le  tableau 
dans  le  délai  de  six  mois  avec  vingt  francs  pour  chaque  jour  de  retard, 
soit  à payer  des  dépens  et  dommages  et  intérêts.  C’est  la  dernière  solu- 
tion que  je  préférai,  et  l’aventure  m'a  coûté  6.3oo  francs. 

Vous  voyez  que  les  artistes  sont  placés  par  les  arrêts  de  Thémis 
dans  la  même  catégorie  que  les  entrepreneurs.  On  suppose  évidemment 
qu'il  leur  est  possible  de  produire  à jour  fixe  une  œuvre  intéressante, 


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Photographie  Braun,  Clément  et  C“p. 


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ROSA  BONHEUR 


comme  si  on  leur  demandait  d'élever  un  mur,  de  creuser  un  fossé  ou 
de  macadamiser  une  route.  Les  enfants  des  Muses  ne  reçoivent  les  inspi- 
rations de  leurs  divinités  tutélaires  et  n'arrivent  à produire  des  œuvres 
durables,  que  lorsqu'ils  travaillent  uniquement  pour  l'amour  de  l’art. 

J'ai  eu  moins  de  satisfactions  avec  l'amateur  dont  je  viens  de  vous 
parler  que  je  n'en  devais  éprouver  avec  un  personnage  qui  cependant 
ne  manquait  pas  d'importance,  le  duc  d'Aumale.  Bien  qu'il  fût  en  exil 
depuis  1848,  il  ne  laissait  pas  de  s’intéresser  au  mouvement  artistique 
parisien  et  désirait  posséder  un  de  mes  tableaux  ; il  me  l'avait  fait 
savoir  par  la  comtesse  de  Ségur.  J'ai  donc  peint  à son  intention  le 
Berger  des  Pyrénées  qui  est  maintenant  au  musée  de  Chantilly,  et  je  le 
lui  ai  fait  parvenir  en  Angleterre.  Le  prince  m’en  remercia  par  ce 
billet  très  flatteur  : 


Mademoiselle, 


Twickenham,  5 juin  1864. 


Je  tiens  à vous  exprimer  moi-même,  au  nom  de  la  duchesse  d’Aumale  et  au 
mien,  tout  le  plaisir  que  m’a  causé  votre  charmant  tableau.  J’ose  dire  que  c’est 
un  de  vos  chefs-d’œuvre  (ce  qui  n’est  pas  peu  dire)  et  nous  sommes  bien  heureux 
de  le  posséder.  Recevez  donc  tous  nos  remerciements,  avec  l’assurance  de  ma 
considération  très  distinguée. 

H.  d’Orl  É ANS. 


Mais  ce  que  cette  lettre  ne  dit  pas,  c'est  que,  alors  que  j’avais 
demandé  5.ooo  francs  pour  ma  peinture,  le  prince  me  la  paya  le  double. 
Voilà  un  procédé  de  grand  seigneur ^atiquel  les  artistes  d'aujourd'hui  sont 
peu  habitués,  je  pense. 


CROQUIS  d’album,  PAR  ROSA  BONHEUR. 


LA  BOUSCULADE  (l86~). 

Dessin  de  Rosa  Bonheur.  (Musée  du  Luxembourg.  — Don  K.  Gambart.) 


CHAPITRE  XVII 

i.'impératrice  a b y (1864). 

ROSA  BONHEUR  DÉCORÉE  DE  I.A  LÉGION  d’hONNEUR  ( I 865). 

l'exposition  de  1867. 

Depuis  le  temps  déjà  lointain 
où  ma  peinture  a commencé  d’être 
accueillie  favorablement  par  les 
amateurs  des  différents  pays,  en 
plus  des  avantages  pécuniaires 
considérables  dont  j’ai  bénéficié  et 
qui  m’ont  permis  de  m’installer  ici 
en  1860,  j'ai  été  l’objet  d’une  série 
d’hommages  très  flatteurs  ; les  der- 
niers, vous  le  savez,  ne  remontent 
pas  à une  époque  bien  éloignée. 
Et  je  ne  parle  pas  seulement  des 
récompenses  remportées  aux 
Salons  parisiens,  ni  des  médailles 
qui  m’ont  été  décernées  dans  les 
expositions  de  diverses  grandes 
villes  françaises  et  étrangères 
auxquelles  j’ai  pris  part,  mais  aussi 
des  parchemins  qui,  de  temps  à 
autre,  m’ont  été  adressés  de  la  part  de  nombreuses  Académies  ou 
sociétés  artistiques  de  l’étranger,  avec  des  lettres  m’avisant  que  l’on 


ROSA  BONHEUR  EN  1 8 6 4 . 


ROSA  BONHE.UR 


2 5(3 


m'en  avait  élue  membre  honoraire'.  Mais  il  en  était  d’une  autre  espèce. 

Des  articles  de  critique,  des  brochures  même,  avaient  été  consacrés 
à mes  ouvrages.  Dans  l’une  d'elles,  dont  j'ai  eu  déjà  l’occasion  de 
vous  entretenir,  Eugène  de  Mirecourt,  dès  1 856,  avait  sollicité  pour 
moi,  du  gouvernement  impérial,  la  croix  de  la  Légion  d’honneur1 2.  Or, 
à cette  époque,  on  aurait  pu  compter  sur  les  doigts  les  femmes  qui, 
depuis  l'institution  de  l’ordre,  avaient  été  l'objet  d’une  pareille  distinc- 
tion, encore  était-ce  pour  services  rendus  à l’armée  : seule  la  sœur 
Rosalie  avait  reçu  la  croix  pour  son  dévouement  aux  pauvres  et  aux 
malades.  Le  seul  fait  que  mon  nom  fût  désigné  pour  cet  honneur  me 
donnait  jusqu’à  certain  point  le  droit  d’êlre  hère. 

A l'époque  où  j'habitais  la  rue  d’Assas,  mon  atelier  était  fréquenté 
par  une  foule  d’artistes  et  de  gens  du  monde  ; cela  faisait,  à la  vérité, 
un  cercle  très  flatteur  autour  de  moi,  mais  qui,  si  je  ne  m'étais  brusque- 
ment résolue  à m’exiler  dans  la  forêt  de  Fontainebleau,  m'eut  bientôt 
rendu  impossible  tout  travail.  J'ai  vu  beaucoup  moins  de  visiteurs 
ici  ; en  revanche,  quelques-uns  furent  des  personnages  de  la  plus  haute 
importance;  vous  allez  en  juger. 

Peu  de  jours  après  avoir  reçu  du  duc  d’Aumale  la  lettre  que  vous 
avez  lue,  j’étais  en  train  (14  juin  1864)  de  travailler  à mon  tableau  les 
Longs  Rochers  — vous  savez  bien  : ce  cerf  à grande  ramure  que  suivent 
toute  une  famille  de  biches  et  de  faons — lorsque  tout  d’un  coup  j'en- 
tends un  roulement  de  chaises  de  poste,  un  bruit  de  grelots,  des  claque- 
ments de  fouets.  Tout  ce  fracas  cesse  subitement  devant  ma  porte. 
Presque  aussitôt,  je  vois  Nathalie'se  précipiter  comme  une  trombe  dans 
l’atelier  en  criant  : « L'impératrice!  c'est  l'impératrice  qui  vient  ici!... 
Enlève  ta  blouse  au  plus  vite.  Tu  n’as  que  le  temps  de  passer  cette  jupe 
et  cette  jaquette,  ajoute-t-elle  en  me  tendant  des  vêtements.  En  moins 
de  secondes  qu'il  n'en  faut  pour  le  dire,  la  transformation  de  mon 
costume  fut  accomplie  et  la  porte  de  l’atelier  ouverte  à deux  battants. 
Déjà  l’impératrice  en  touchait  le  seuil  et  derrière  elle  montaient  des 
dames  d’honneur,  des  officiers  et  des  personnages  de  la  cour  en 


1.  Rosa  Bonheur  avait  été  élue  membre  honoraire  de  l’Académie  d'Amsterdam  en  1854, 
de  la  Société  des  aquarellistes  de  Bruxelles  et  de  l’Académie  de  Rotterdam  en  i856,  de  l’Aca- 
démie des  Beaux-Arts  de  Milan  en  1862,  de  l’Académie  de  Pennsylvanie,  à Philadelphie, 
et  de  la  Société  des  artistes  belges  en  1 8 G d ; elle  le  fut  encore  des  Académies  des  Beaux-Arts 
d'Anvers  en  1867  et  de  Lisbonne  en  1 8G8,  de  l’Académie  royale  des  Aquarellistes  de  Londres 
en  1 885,  enfin  de  l’Académie  royale  de  Lisbonne  en  1890. 

2.  « On  décore  de  la  Légion  d’honneur  des  religieuses  et  des  vivandières,  pourquoi  donc 
exclure  de  la  même  récompense  les  femmes  artistes  qui  ont,  comme  notre  héroïne,  un  talent  si 
incontestable  et  surtout  une  vie  si  pure,  un  caractère  si  digne,  une  histoire  si  féconde  en 
nobles  actions,  en  bienfaisance  et  en  vertu?  » (Les  Contemporains.  Rosa  Bonheur , p.  93.) 


RO-SA  BONHEUR 


257 


uniforme.  Avec  cette  grâce  souveraine  qui  faisait  d'elle  la  reine  du  goût 
parisien,  Sa  Majesté  s approcha;  elle  me  tendit  la  main  que  je  portai  à 
mes  lèvres,  et  dit  que,  amenée  par  une  promenade  dans  le  voisinage  de 
ma  maison,  elle  avait  eu  le  désir  de  me  connaître  et  de  visiter  mon 
atelier.  Je  lui  affirmai,  à mon  tour,  combien  j’étais  sensible  à l'honneur 
d'une  telle  visite  et  lui  montrai  les  quelques  tableaux  que  j'avais  là  et 
aussi  des  dessins  dont  elle  voulut  bien  me  complimenter.  Néanmoins, 


l’impératrice  eugénie  visitant  l’atelier  de  rosa  bonheur. 
Reproduction  d’une  gravure  de  Maurand,  d’après  un  croquis  fait  sur  nature  par  M.  Deroy. 

(Le  Monde  illustré,  25  juin  1864.) 


ce  qui  parut  l'intéresser  le  plus  vivement,  fut  précisément  l'ouvrage 
auquel  je  travaillais,  les  Cerfs  sur  les  Longs  Rochers qui  fut  l'objet  de 
n o m b reu  x commentaires. 

S’attachant  évidemment  à me  laisser  sans  réserve  sous  le  charme 
de  sa  visite,  qui  dura  près  d'une  heure,  l’impératrice  me  commanda 
un  tableau  pour  sa  collection  particulière  et  m'invita  à aller  la  voir  à 

1.  Ce  tableau,  qui  figura  à l’Exposition  de  1867  sous  le  titre  : Cerfs  traversant  un  espace 
découvert,  a été  gravé  par  Charles  G.  Lewis  sous  cet  autre  : Family  of  Deer  Crossing  the 
suinmit  of  the  Long  Rocks  ( Forest  of  Fontainebleau). 


33 


258 


ROSA  BONHEUR 


Fontainebleau,  en  acceptant  d’y  venir  déjeuner  un  jour  qu'elle  ne 
désigna  pas.  Au  moment  de  se  retirer,  elle  me  tendit  sa  main,  que  de 
nouveau  je  baisai  ; sans  doute  cela  lui  fut-il  agréable,  car,  m'attirant 
aussitôt  vers  elle,  elle  m’embrassa. 

Le  tableau  que  dans  la  suite  j’ai  peint  à son  intention  représentait 
des  Moutons  au  bord  de  la  mer.  11  a figuré  à l’Exposition  de  1867  avant 
de  prendre  place  aux  Tuileries.  Je  ne  sais  ce  qu’il  est  devenu  depuis  le 
4 Septembre  et  la  Commune1. 

Peu  après  cette  journée  mémorable,  je  reçus  une  invitation  précise 
(pour  le  3o  juin  ?).  Ayant  mis  mon  costume  de  cérémonie  en  velours 
noir  à boutons  d’or,  qui,  avec  ses  manches  étroites  et  sa  jupe  tombante, 
a dû  faire  un  amusant  contraste  avec  les  énormes  crinolines  que  l’on 
portait  alors,  je  me  fis  conduire  au  pied  du  grand  escalier  du  château. 
A peine  étais-je  descendue  du  coupé  qui  m’avait  amenée,  qu'un  garde 
vint  à moi,  pour  m'aviser  que  ce  côté  était  réservé  à l’empereur  et  à 
l’impératrice,  et  qu'il  me  fallait  aller  plus  loin.  J’obéis,  j’allai  plus  loin; 
mais  un  autre  garde  arrêta  de  nouveau  ma  voiture  et  me  dit  de  retourner 
d’où  je  venais.  J'eus  une  forte  envie  de  revenir  chez  moi  ; fort  heureu- 
sement qu’en  me  revoyant,  le  premier  garde  fit  l’effort  de  regarder  ma 
carte  avec  plus  d’attention  et  se  décida  à me  laisser  gravir  les  degrés, 
que  garnissaient  deux  rangées  de  hallebardiers.  Parvenue  à la  dernière 
marche,  je  m’arrêtai  un  instant,  pour  revivre  une  heure  tragique  de 
notre  histoire.  N’est-ce  pas  cet  escalier  en  fer  à cheval  que  Napoléon  Ier 
avait  descendu,  le  20  avril  1814,  pour  faire  ses  adieux  à ses  fidèles  com- 
pagnons d’armes 

Au  moment  où  je  pénétrai  dans  le  salon  François  Ier,  Mme  de  Metter- 
nich  s’y  trouvait  elle-même,  en  grande  conversation  avec  quelques  jeunes 
gens.  Nul  d’entre  eux  ne  parut  s’apercevoir  de  ma  présence,  ce  que 
voyant,  je  m’installai  sans  façon  dans  un  des  grands  fauteuils  qui  avoi- 
sinaient la  cheminée.  Je  savais  qu’à  la  cour  on  avait  l’humeur  un  peu 
railleuse,  tout  particulièrement  dans  le  cercle  de  la  célèbre  ambassa- 
drice, et  mon  grand  souci,  pour  l’instant,  était  de  ne  pas  faire  une  trop 
grosse  faute  d’étiquette  qui  pût  faire  rire  à mes  dépens.  Or,  voici  que, 
précisément,  l'un  des  jeunes  gens,  quittant  tout  à coup  le  petit  groupe 
formé  autour  de  l'ambassadrice,  s’approcha  de  moi  en  s’inclinant. 

— Mlle  Rosa  Bonheur  ? fit-il. 

— Oui,  monsieur, 

1.  Cette  année  1S64,  la  fête  de  By  (24  juillet)  fut  particulièrement  brillante;  un  arc  de 
triomphe  avait  été  dressé  à l’entrée  de  la  rue  principale  et  on  y lisait  ces  mots  : A Rosa 
Bonheur,  By  reconnaissant  (L’Abeille  de  Fontainebleau). 


P9 


D'après  une  gravure  de  Charles  L.  Lewis,  éditée  par  Lefèvre  et  fils,  à Londres. 


2ÜO 


ROSA  BONHEUR 


— L’empereur  va  venir  dans  un  instant,  mademoiselle.  Peut-être 
ne  savez-vous  pas,  n’ayant  jamais  vécu  à la  cour,  que  lorsque  Leurs 
Majestés  entrent  dans  une  salle,  il  est  d’usage  de  ne  se  lever  qu’au  signal 
donné  par  elles.  Je  crois  devoir  vous  en  prévenir. 

Le  piège  m’apparut  aussitôt  et  je  lui  répondis  d'un  ton  vif  : 

— Il  est  vrai  que  je  n'ai  jamais  vécu  à la  cour  comme  vous,  mon- 
sieur, cependant  je  n’attendrai  pas  le  signal  et  me  lèverai  immédiate- 
ment. 

Un  peu  interdit,  ce  jeune  homme  si  désireux  de  m’instruire  rejoignit 
le  groupe  qui  entourait  Mme  l'ambassadrice,  et  j’observai  avec  satisfac- 
tion que  certains  petits  sourires  moqueurs  cessèrent  tout  aussitôt. 

La  porte  s’ouvrit  enfin.  L’empereur  et  l’impératrice  tirent  leur 
entrée;  ils  étaient  suivis  du  général  qui  m'avait  invitée  et  qui,  selon  mes 
faibles  notions  d'apprenti  courtisan,  allait  tout  à l’heure  me  servir  de 
cavalier.  Contrairement  à ce  que  l'on  avait  eu  soin  de  me  dire,  toutes  les 
personnes  qui  étaient  dans  le  salon  se  levèrent  et  mon  jeune  homme 
fut  naturellement  des  plus  empressés. 

L’on  me  présenta.  A ma  grande  confusion,  ce  fut  l'empereur  lui- 
même  qui  m’offrit  son  bras  pour  me  conduire  à table,  où  il  me  fit  asseoir 
à sa  droite.  Pendant  tout  le  temps  du  repas,  il  ne  cessa  de  me  parler  et 
de  s’occuper  de  moi. 

Lst-il  besoin  de  dire  que  le  menu  était  des  plus  choisis  ; je  me  suis 
rendu  compte  ce  jour-là  cependant  que,  même  à la  table  d'un  empereur, 
on  ne  trouve  pas  toujours  des  œufs  frais.  Celui  qu’on  me  servit  était 
immangeable.  Mon  auguste  voisin/s’en  aperçut  et  me  dit  en  souriant 
qu'une  basse-cour  impériale  ne  saurait  rivaliser  avec  celle  d’un  peintre 
animalier. 

Le  déjeuner  achevé,  l’impératrice  m'invita  à l’accompagner  dans 
une  promenade  en  barque  sur  la  pièce  d'eau  des  Carpes.  C’est  elle- 
même  qui  maniait  les  rames,  et  pendant  que  nous  faisions  le  tour  du 
bassin,  elle  m’entretint  de  sujets  artistiques.  Tout  à coup,  le  jeune 
Prince  Impérial  parut  sur  le  bord.  Sa  Majesté  l’appela  : 

— Viens,  mon  enfant,  lui  dit-elle,  serrer  la  main  de  Mllc  Rosa 
Bonheur Elle  a dans  son  parc  une  ménagerie  qui  t'amuserait  bien. 

— Oh  ! s’écria  le  jeune  prince,  allons  la  voir  tout  de  suite. 

Deux  ou  trois  jours  après,  en  effet,  il  m'arriva  à l’improviste  et 
plusieurs  fois  depuis  il  est  revenu.  Vous  savez  que  je  n'ai  jamais  aimé 
me  présenter  en  costume  masculin  devant  les  visiteurs  d'importance  ; à 
cause  de  cela,  je  fis  un  jour  prier  le  prince  de  vouloir  bien  attendre 
quelques  instants.  Comme  il  montrait  un  peu  d’impatience,  Céline  lui 


ROSA  BONHEUR 


261 


dit  avec  franchise  que  c'était  pour  me  donner  le  temps  de  mettre  des 
jupes. 

— Mais  c'est  avec  sa  blouse  et  son  pantalon  que  j'aurais  voulu  la 
voir,  répliqua-t-il. 

La  répartie  m’a  fait  beaucoup  rire  et,  dès  lors,  toutes  les  fois  qu'il 
est  venu,  je  me  suis  bien  gardée  de  changer  de  vêtement. 

Cependant,  la  visite  de  l’impératrice  avait  été  comme  un  signal 
donné.  Pendant  quelques  années,  les  femmes  de  la  haute  société  crurent 


MOUTONS  AU  BORD  DE  LA  MER  ( I 86  5),  PAR  ROSA  BONHEUR1. 

(Appartenant  à M.  Knoedler.) 


qu'il  allait  de  leur  dignité  devenir  voir  Rosa  Bonheur  dans  son  château 

de  By C’est  incroyable  le  nombre  des  lettres  que  j'ai  reçues.  Si  je 

n avais  brûlé  une  foule  de  papiers  dans  le  temps  de  désespoir  qui  suivit 
pour  moi  la  mort  de  Nathalie,  nous  pourrions  rire  encore  en  parcourant 
ces  épîtres,  dont  quelques-unes,  sur  papier  parfumé,  armorié,  satiné, 
avaient  parfois  une  orthographe  douteuse.  A tout  cela,  je  n ai  jamais 
répondu;  même  j'ai  fini  par  ne  plus  les  ouvrir,  mais  Nathalie  s’en 
emparait  : cela  l’amusait  de  faire  sauter  ces  cachets  souvent  volumineux 

1 . Ce  tableau  est,  je  crois,  celui  qui  fut  commandé  par  l'impératrice  et  qui  figura  à 1 Expo- 
sition de  1867. 


2<>2 


ROSA  BONHEUR 


et  de  la  cire  la  plus  line.  Elle  me  montrait  ensuite  les  passages  drôles,  et 
toutes  deux  nous  riions  de  bon  cœur. 

Mme  de  Metternich  elle-même  m’écrivit  comme  les  autres,  mais  pas 
plus  que  les  autres  elle  n’obtint  de  réponse.  Cela  ne  la  rebuta  point; 
elle  vint  d’autorité.  Ses  manières  étaient  si  séduisantes,  ses  arguments 
si  irrésistibles,  qu  elle  décida  mon  cerbère,  Céline,  à ouvrir  la  porte 
cochere  pour  la  recevoir,  et  je  vis  tout  à coup  son  landau  entrer  dans 
la  cour.  Je  reconnus  la  livrée  sur-le-champ,  mais  j’étais  prise  : il  fallait 
faire  bonne  contenance.  Je  me  demandai  toutefois  quel  bon  tour  je 
pourrais  bien  lui  jouer,  pour  tirer  ma  revanche  de  la  mystification  qu’elle 
avait  voulu  me  faire  subir.  J avait  ouvert  à deux  battants  la  porte  du 
« sanctuaire  » et  je  restais  debout  à l’attendre.  La  célèbre  ambassadrice 
arriva  donc,  entourée  de  jeunes  hommes  qui  voltigeaient  autour  d'elle. 

— Ah  ! mademoiselle,  dit-elle,  vous  me  recevez  la  porte  ouverte  à 
deux  battants,  comme  si  j’étais  l’impératrice. 

— En  effet,  madame,  mais  c’est  afin  de  laisser  passer  votre  crino- 
line, répondis-je  en  faisant  ma  plus  profonde  révérence. 

La  visiteuse  parut  ne  pas  entendre;  elle  examina  avec  soin  tous  les 
objets  qui  se  trouvaient  dans  l'atelier,  et  s’intéressa  particulièrement  à 
un  dessin  que  j'avais  là. 

— Voulez-vous  me  permettre  de  l’emporter  ? fit-elle  du  ton  le  plus 
aimable.  Je  vous  prierai,  en  échange,  d’accepter  quelques  bouteilles  de 
mon  meilleur  cru  1 ? 

— Je  vous  remercie,  madame,  répondis-je  sur  un  ton  très  sec,  je 
ne  fais  aucun  échange  et  je  ne  vends  rien  ici.  C’est  M.  Gambart  et 
M.  Tedesco  qui  sont  mes  intermédiaires. 

Après  une  telle  réponse,  Mmo  de  Metternich  ne  tarda  pas  à battre  en 
retraite.  Elle  montrait  un  air  un  peu  vexé,  et  depuis  n'est  jamais  revenue. 

Ma  is  tout  cela  n'était  que  de  petites  choses  ; aussi  bien,  quel  que  soit 
le  souvenir  que  je  garde  de  la  visite  de  l’impératrice  et  de  ma  réception 
à Fontainebleau,  vous  ne  serez  pas  surprise  que  le  jour  où  elle  est 
revenue  m’apporter  la  croix  de  la  Légion  d’honneur  ait  marqué  une 
date  capitale  dans  ma  vie. 

A ce  moment-là,  l’empereur  revenait  d’un  voyage  en  Algérie,  durant 
lequel  l’impératrice  avait  exercé  la  régence.  Il  y avait  un  an,  presque  jour 
pour  jour,  que  Sa  Majesté  avait  visité  mon  atelier,  quand  un  après-midi, 
c’était  le  10  juin,  — alors  que  je  savais  seulement  par  les  journaux  qu’elle 
était  venue  jusqu’à  Fontainebleau  pour  y attendre  l'empereur,  — voici 
qu’elle  arriva  ici,  sans  être  davantage  attendue  que  l’année  précédente. 

i.  On  sait  que  le  célèbre  cru  de  Johannisberg  appartient  à la  famille  de  Metternich. 


ROSA  BONHEUR 


*63 


Ce  fut  la  même  surprise  et  le  même  émoi.  J étais  dans  le  jardin,  et  j'eus 
tout  juste  le  temps  de  rentrer  et  de  dissimuler  mes  vêtements  masculins. 


ROSA  I!  O N H F.  U R . 

D’après  une  lithographie  de  Soulange-Teissier. 


— Mademoiselle,  me  dit-elle,  je  vous  apporte  un  bijou  de  la  part 
de  l'empereur.  Sa  Majesté  m'a  autorisée  à vous  annoncer  votre  nomi- 
nation de  chevalier  dans  l’ordre  impérial  de  la  Légion  d’honneur. 


2Ô4 


ROSA  BONHEUR 


Disant  ces  mots,  elle  ouvrit  un  écrin  qu'elle  tenait  à la  main  et  en 
sortit  une  croix  d’or,  pendant  que,  tout  émue,  je  mettais  un  genou  en 
terre.  Mais  il  manquait  une  épingle.  Sa  Majesté  se  pencha  sur  ma 
table  de  travail  pour  en  chercher  une.  Un  officier  la  tira  de  peine,  et 
l'impératrice  put  fixer  à ma  poitrine  le  ruban  rouge  auquel  pendait  la 
glorieuse  étoile.  Elle  m’aida  ensuite  à me  relever  et  m'embrassa  en 
disant  : 

— Enfin,  vous  voilà  chevalier.  Je  suis  tout  heureuse  d'être  la 
marraine  de  la  première  femme  artiste  qui  reçoive  cette  haute  distinc- 
tion. J’ai  voulu  que  le  dernier  acte  de  ma  régence  fût  consacré  à montrer 
qu’à  mes  yeux  le  génie  n’a  pas  de  sexe.  Même,  pour  marquer  l’impor- 
tance que  j'attache  à ce  grand  acte  de  justice,  je  ne  veux  pas  que  vous 
fassiez  partie  de  ce  qu'on  appelle  une  « fournée  » ; votre  nomination 
paraîtra  avec  un  retard  d’un  jour,  mais  vous  serez  l'objet  d’un  décret 
spécial,  qui  sera  mis  en  tête  du  Moniteur' . 

L'impératrice  s’assit  alors  dans  un  fauteuil  et  s'entretint  quelques 
instants  avec  moi,  qui  restai  respectueusement  debout. 

— Mademoiselle,  si  je  pouvais  disposer  aujourd'hui  de  mon  temps, 
me  dit-elle  bientôt  avec  une  suprême  bonté,  je  passerais  de  longues 
heures  à examiner  vos  œuvres,  mais  des  devoirs  impérieux  m’appellent 
à Fontainebleau,  où  mon  fils  est  déjà  arrivé.  Nous  attendons  un  télé- 
gramme de  l’empereur  qui  désire  que  sa  femme  et  son  fils  soient  à ses 


i.  Le  décret  paru  au  Moniteur  du  n juin  1 865  était  ainsi  conçu  : 

« Napoléon, 

» Par  la  grâce  de  Dieu  et  la  volonté  nationale,  Empereur  des  Français,  à tous  présents  et 
à venir,  salut. 

» Sur  la  proposition  du  ministre  de  notre  Maison  et  des  Beaux-Arts, 

» Avons  décrété  et  décrétons  ce  qui  suit  : 

» Artici.e  premier.  — La  décoration  de  chevalier  de  la  Légion  d’honneur  est  accordée  à 
Mlle  Rosa  Bonheur,  peintre  de  paysages  et  animaux. 

» Art.  2.  — Le  ministre  de  notre  Maison  et  des  Beaux-Arts  et  le  grand-chancelier  de  la 
Légion  d’honneur  sont  chargés,  chacun  en  ce  qui  le  concerne,  de  l’exécution  du  présent  décret. 
» Fait  en  conseil  des  ministres, 

» au  palais  des  Tuileries,  le  8 juin  i865. 

Pour  l'Empereur  et  en  vertu  des  pouvoirs 
qu'il  nous  a laissés, 

Eugénie. 

Pour  l'Impératrice  régente,  le  maréchal  de  France, 

ministre  de  la  Maison  de  l'Empereur  et  des  Beaux-Arts, 

Vaili.ant. 


Le  Constitutionnel,  journal  semi-ofliciel,  commentait  en  ces  termes  le  décret  impérial  : 

« Le  Moniteur  du  1 1 juin  publie  un  décret  qui  confère  la  croix  de  la  Légion  d’honneur  à 
Ml,c  Rosa  Bonheur,  une  femme  qui  a su  conquérir  une  place  éclatante  parmi  les  artistes  de 
notre  temps.  Ce  décret  est  signé  de  l’impératrice  régente;  il  a été  inspiré  par  une  pensée 
aussi  noble  que  délicate  et  tout  le  monde  y applaudira.  » 


^4 


RAZZIA  (ÉCOSSE)  (l86o),  PAR  ROSA  BONHEUR. 
(Exposition  de  1867.) 

D'après  une  gravure  de  Ch. -G.  Lewis,  éditée  par  Lefèvre  et  fils,  à Londres. 


ROSA  BONHEUR 


2G6 

côtés  ce  soir,  au  moment  de  son  entrée  dans  sa  capitale,  à son  retour 
d'Alger.  En  cet  instant,  où  j’ai  la  satisfaction  de  vous  décorer,  Sa  Majesté 
est  dans  sa  bonne  ville  de  Lyon,  et  le  préfet  du  Rhône  lui  présente  les 
personnes  distinguées  que  le  conseil  des  ministres  a jugées  dignes  de 
cet  honneur. 

La  souveraine  se  leva  pour  se  retirer  et  je  restai  confondue  de 
l'honneur  qui  venait  de  m'être  fait.  Quand  l’impératrice  fut  remontée 
dans  sa  calèche  et  que  tout  le  cortège  eût  disparu  dans  un  nuage  de 
poussière1,  Nathalie,  la  bonne  mère  Micas  et  moi,  nous  tombâmes  dans 
les  bras  les  unes  des  autres,  en  versant  des  larmes  de  joie. 

11  a couru  des  bruits  assez  singuliers  lors  de  ma  nomination  dans  la 
Légion  d'honneur.  L’on  a dit,  par  exemple,  que  l’empereur  m'avait  fait 
cadeau  d'une  partie  de  la  forêt.  Je  ne  sais  vraiment  pas  comment  ni 
pourquoi  une  telle  fable  a pu  se  répandre.  Ce  que  l’empereur  m'a 
donné,  c’est  un  droit  de  chasse,  qui  me  permettait  de  traquer  le  gibier 
pendant  n'importe  laquelle  des  quatre  saisons.  J'en  ai  profité  avec 
empressement  et  n'ai  pas  tardé  à acquérir  l’œil  exercé  d’un  Nemrod. 

Je  partais  dès  le  lever  du  soleil,  ma  boîte  à couleurs  sur  le  dos, 
suivie  de  mes  chiens  et  tenant  mon  fusil  à la  main,  prête  à faire  feu  sur 
le  gibier  qui  se  présenterait  devant  moi.  Nathalie  était  prévenue  qu'elle 
pouvait  compter  sur  un  fin  morceau;  mais  souvent  il  arrivait  ceci, 
qu’après  une  longue  marche  et  de  vaines  attentes,  je  posais  mon  arme 
sur  la  bruyère  et  que  je  me  mettais  à faire  une  pochade  d’après  les 
beaux  arbres  qui  m'entouraient.  De  la  sorte,  je  ne  rentrais  pas  les  mains 
vides,  et  Nathalie  ne  me  grondait  pàs.  Seulement,  le  dîner  était  maigre 
ces  jours-là. 

La  distinction  dont  j'avais  été  l’objet  me  donnait  l’obligation,  bien 
conforme  à mes  intentions  du  reste,  de  prendre  part  à l’Exposition 
universelle  de  1867,  que  l'on  préparait  à cette  époque.  Depuis  1 8 5 5 , 
c'est-à-dire  depuis  dix  à douze  ans,  l'on  n’avait  vu  aucune  œuvre  de 
moi  au  Palais  de  l’Industrie.  M.  Tedesco  et  M.  Gambart,  à l'envi  l’un 
de  l’autre,  mettaient  une  telle  hâte  à s'emparer  de  mes  peintures  à 
peine  sèches,  qu'ils  m'avaient  rendu  impossible  toute  participation  aux 

1.  Rendant  la  courte  visite  de  l'impératrice  à Rosa  Bonheur,  la  nouvelle  s’en  étant 
répandue  dans  le  hameau,  la  souveraine,  au  moment  où  elle  s’apprêtait  à monter  en  voi- 
ture, trouva,  rassemblés  dans  la  cour,  de  nombreux  habitants,  et  un  groupe  de  jeunes  filles 
qui  lui  présentèrent  un  bouquet  qu’elles  avaient  improvisé  avec  les  fleurs  du  jardin,  et  des 
rameaux  de  cerisier  couverts  de  leurs  fruits,  que  se  partagèrent  les  dames  de  la  cour. 

L’Abeille  de  Fontainebleau  rapporte  qu’à  la  fête  de  By,  le  23  juillet  1 865 , la  pièce  princi- 
pale du  feu  d’artifice,  par  un  nouvel  hommage  à la  grande  altiste,  représenta  une  croix  de  la 
Légion  d’honneur. 


Salons,  et  cela  n'avait  pas  été  sans  provoquer  quelques  réflexions 
malignes  à mon  adresse  et  quelques  méprises  sur  mes  sentiments. 

Du  moins,  en  1867,  me  suis-je  copieusement  rattrapée  de  ma  longue 
abstention  : l'on  ne  comptait  pas  moins  de  dix  toiles  signées  de  moi 
dans  le  Palais  des  Beaux-Arts.  En  outre,  ma  Fenaison , la  Fenaison  de 
1 8 5 5 , qui  était  la  propriété  de  l'Etat,  figurait  dans  le  pavillon  des 
œuvres  rétrospectives. 

Pendant  mon  voyage  aux  Highlands,  si  je  m’étais  meublée  la  tête 
de  compositions,  j'avais  aussi  bourré  d’études  mes  cartons,  et  ce  sont 
ces  études  qui  m’ont  permis  d’envoyer,  entre  autres  choses,  à l'Exposi- 
tion : les  Moutons  au  bord  de  la  mer,  que  j’avais  faits  pour  l’impéra- 
trice; une  Barque,  des  Bœufs  et  vaches,  un  Berger  écossais,  les  Poneys 
de  iile  de  Skye  et  la  Ra\\ia. 

L’influence  de  la  forêt  de  Fontainebleau  se  manifestait  par  deux 
toiles  : Chevreuils  au  repos  et  Cerfs  traversant  un  espace  découvert. 
Mais  j'avais  encore  un  Berger  béarnais  et  les  Bourriquaires  aragonais, 
qui  étaient  des  souvenirs  de  mes  voyages  aux  Pyrénées  avec  Nathalie. 

Réapparaissant  dans  les  Expositions  françaises  après  une  si  longue 
retraite,  il  fallait  m’attendre  à des  jugements  un  peu  sévères.  Ils  ne  me 
manquèrent  pas.  L’on  m’accusa  d’être  un  transfuge  de  l'art  français; 
l’on  prétendit  que  j'étais  passée,  avec  pinceaux  et  palettes,  dans  les 
rangs  de  l’école  anglaise  et  que  j’imitais  Landseer.  Quelqu'un  même 
m'appela  Miss  Rosa  Bonheur. 

D’autres  mêlèrent  l'éloge  à la  critique,  et  dans  la  Galette  des  Beaux- 
Arts,  de  Saint-Santin  écrivait,  au  cours  d'un  article  consacré  à Bras- 
cassat 1 : 

Depuis  l’Expositon  universelle  de  i855,  où  elle  avait  envoyé  sa  Fenaison , 
Mlle  Rosa  Bonheur  s’était  abstenue,  elle  aussi,  de  prendre  part  à nos  Salons 
annuels.  Le  très  légitime  succès  de  son  Marché  aux  chevaux , l’œuvre  capitale, 
à coup  sûr,  du  Salon  de  1 85 3 , avait  trouvé  en  Angleterre  un  très  habile  écho 
par  l’exhibition  spéciale  qui  fut  faite  à Londres  de  cette  vaste  toile,  et,  depuis 
lors,  Mlle  Rosa  Bonheur  n’avait  rencontré  qu’honneur  et  profit  à travailler  pour 
les  Anglais.  Mais  pour  mieux  satisfaire  ces  clients  nouveaux,  elle  avait  trop 
oublié  la  France,  et  quand  cette  laborieuse  et  courageuse  fille,  sentant  à bon 
droit  que  son  nom  était  une  des  forces  de  notre  école  et  qu’il  lui  était  impos- 
sible de  rester  spectatrice,  alors  qu’il  s’agissait  de  lutter  contre  1 Europe,  plus 
aguerrie  qu’en  1 855,  nous  a envoyé  un  faisceau  de  dix  de  ses  derniers  ouvrages, 
aucun  de  ses  amis,  j’en  jurerais,  ne  s’est  mieux  aperçu  qu’elle-même  que  sa 
peinture,  si  française  jadis,  avant  son  exil  volontaire  de  nos  Salons,  avait  pris 
aujourd’hui  je  ne  sais  quel  fâcheux  accent  d outre-Manche,  qui  n était  pas  la 

1.  Galette  des  Beaux-Arts,  icr  juin  1868,  t.  XXIV,  p.  •'62  et  suiv. 


RO  SA  BONHEUR 


268 


finesse  transparente  et  éclatante  de  Landseer  et  qui  n’était  plus  la  franchise 
naturelle  de  nos  peintres  de  ce  pays-ci.  La  Rosa  Bonheur  d’autrefois,  nous  ne 
la  retrouvons  que  dans  ses  moutons;  nul  ne  peint  encore  les  toisons  comme 
elle;  j’entends  les  toisons  un  peu  peignées,  car  Jacque  et  Brendel  lui  en 
remontreraient  sur  la  vraie  toilette  des  moutons  de  bergerie.  Les  Moulons  au 
bord  de  la  nier  et  les  Moulons  dans  la  barque  sont  deux  excellents  morceaux, 
dignes  de  son  meilleur  temps;  et  nous  devons  ajouter  aussi  que  son  instinct 
délicat  de  femme  lui  donne,  pour  exprimer  les  fins  mouvements  des  cerfs  et 
des  biches,  — voir  son  charmant  tableau  des  Chevreuils  au  repos  et  les  Cerfs 
traversant  un  espace  découvert  — une  légèreté  et  une  grâce  de  dessin  que  l’on 
ne  retrouve  ni  dans  les  Vaches  écossaises , ni  dans  les  Bourriquaires  a r avo- 
uais  Ajoutons  encore  qu’aucun  animalier  en  Europe  ne  pouvait  nous  montrer 

cette  année  un  tableau  de  la  force  de  sa  Ra\\ia  d’Ecosse,  où  le  sombre  paysage 
avec  sa  vraie  tourmente,  où  les  buffles  et  les  béliers  avec  leur  air  grandiose  et 
bien  sauvage,  et  le  tumulte  de  ces  bêtes  superbes  se  bousculant  l’une  sur  l’autre, 
produisent  la  plus  vigoureuse  impression  que  l’auteur  du  Marché  aux  chevaux 
ait  jamais  conçue. 

Depuis  le  jour  où  je  m'étais  installée  à By,  je  n'avais  cessé  de 
m’occuper  avec  passion  de  la  faune  gracieuse  de  la  forêt  ; les  cerfs  et  les 
biches  m'intéressaient  infiniment  plus  maintenant  que  ne  l'avaient  jamais 
fait  les  bœufs.  En  ce  genre,  les  tableaux  de  sir  Edwin  Landseer  m'avaient 
enthousiasmée,  surtout  les  Enfants  du  brouillard  et  le  Monarque  des 
vallons.  Les  critiques  qui  me  jugeront  impartialement  seront  bien  forcés 
de  reconnaître  cependant  que,  malgré  l’influence  sur  moi  de  ce  grand 
peintre,  je  suis  restée  moi-même,  toujours  Française  de  cœur  et  fière  de  la 
nation  qui  saura,  je  l'espère,  garderia  première  place  dans  les  arts.  Mais 
je  n'ignore  pas  que  beaucoup  de  gens  sont  allés  jusqu’à  demander  si  c'était 
uniquement  une  passion  d’art  que  j'avais  éprouvée  pour  Landseer 


CROQUIS  D ALBUM,  PAR  ROSA  BONHEUR. 


ÉTUDE  DE  LION  COUCHÉ,  I*  A II  II  O S A BONHEUR. 


CHAPITRE  XVIII 

l'année  TERRIBLE.  LES  LIONS. 

J ai  appris  la  déclaration  delà  guerre, 
non  seulement  sans  appréhension,  mais 
avec  un  certain  enthousiasme,  tant  je  me 
croyais  certaine  de  voir  bientôt  la  France 
agrandie  par  de  nouvelles  victoires. 
Aussi,  rien  ne  peut  rendre  le  désespoir 
avec  lequel  j’ai  reçu  l'annonce  successive 
de  tant  de  désastres  accumulés. 

Le  jour  où  me  vint  la  terrible  nou- 
velle que  l'empereur  était  tombé  entre 
les  mains  ennemies,  et  que  les  Prussiens 
s’avançaient  vers  la  forêt  de  Fontaine- 
bleau pour  aller  investir  Paris,  j'eus  un 
moment  de  délire  patriotique. 

Réunissant  à la  hâte  tout  ce  que  je 
pus  me  procurer  d’armes,  j'invitai  les 
habitants  de  B y à venir  chez  moi  chaque 
jour  faire  l'exercice.  Puis  je  partis  pour  Thomery,  dans  le  dessein 
d’aviser  le  maire  que  je  voulais  recruter  un  bataillon  et  m en  allet 

moi-même  au-devant  de  l'envahisseur. 

Si  attristé  qu'il  fût  de  la  situation  lamentable  du  pays,  le  maire  ne 


270 


RO  S A BONHEUR 


put  retenir  un  sourire  qui  me  glaça  jusqu’au  fond  de  l'âme.  Il  m’adressa 
quelques  paroles,  ironiques  peut-être,  mais  fort  sages,  me  donnant  à 
comprendre  que,  en  dépit  du  costume  masculin  que  je  portais,  mon  rôle 
ne  pouvait  être  celui  d’une  nouvelle  Jeanne  d’Arc.  Il  ajoutait  cependant 
que  je  pouvais  rendre  d'appréciables  services  en  préparant  de  la  charpie 
pour  les  blessés,  et  en  aidant  à pourvoir  de  vivres  les  hommes  qui 
défendaient  la  patrie.  Je  revins  à By  tout  en  larmes,  désolée  de  mon 
impuissance,  mais  résignée  à laisser  passer  l’orage  au-dessus  de  ma  tête. 

Pour  me  conformer  de  mon  mieux  aux  excellents  conseils  du  maire 
de  Thomery,  j’écrivis  sur-le-champ  à M.  Gambart,  devenu  depuis  peu 
consul  d'Espagne  à Nice,  de  m’envoyer  quelques  douzaines  de  sacs  de 
blé.  D'autre  part,  j'achetai  tout  ce  que  je  pus  de  provisions  de  toute 
nature,  établissant  des  cachettes  partout  chez  moi.  J’avais  fait  construire 
dans  ma  cave  une  muraille,  derrière  laquelle  se  trouvait  entassé  tout  ce 
que  je  possédais  de  précieux. 

Les  nouvelles  de  nos  défaites  me  causaient  un  tel  trouble  et  une 
telle  agitation,  qu'il  m'était  devenu  totalement  impossible  de  travailler; 
de  temps  en  temps  néanmoins,  pour  échapper  à ces  terribles  préoccu- 
pations, je  me  réfugiais  dans  une  petite  maisonnette  roulante,  dont  le 
frère  de  Mme  Carvalho  m'avait  fait  cadeau  et  que  j'avais  fait  transporter 
au  milieu  du  parc.  Il  me  semblait  que,  dans  la  solitude,  entourée  que 
j'étais  de  mes  beaux  arbres,  enfermée  pour  ainsi  dire  dans  le  sein  de  la 
nature,  je  pourrais  oublier  pour  un  instant  les  horribles  scènes  de  la 
vie  réelle. 

Lin  jour,  j’étais  occupée  à recueillir,  dans  mon  «sanctuaire», 
quelques  études  que  je  pensais  emporter  à ma  retraite  de  prédilection, 
lorsque  je  vis  arriver  Céline,  les  yeux  hors  de  la  tête. 

— Mademoiselle,  me  cria-t-elle,  nous  sommes  sauvées! 

— Quoi!  m’écriai-je,  est-ce  que  Chanzy  a remporté  une  victoire? 
Trochu  a-t-il  fait  sa  grande  sortie? 

— Non,  répondit  la  femme  de  chambre  interloquée,  c’est  un  homme 
qui  vient  d’arriver  de  Pithiviers,  avec  une  lettre  du  maire  et  une  autre 
du  Prince  Royal  de  Prusse.  Le  château,  dit-il,  va  être  protégé,  il  ne  sera 
ni  pillé  ni  incendié  et  nous  pourrons  y vivre  tranquilles. 

D’une  main  fébrile,  j'arrachai  des  mains  de  Céline  la  grande  enve- 
loppe qu  elle  me  tendait  et,  à l'ébahissement  de  la  pauvre  femme,  je 
déchirai  les  deux  lettres,  en  disant  que  je  ne  voulais  rien  devoir  aux 
ennemis  de  la  France. 

Bientôt  mise  au  courant  de  ce  qui  venait  de  se  passer,  Nathalie  me 
reprocha  sévèrement  ma  vivacité  et  ramassa  les  débris  de  papier  qui 


LE  CERF  DE  SAINT  HUBERT  ( I 868),  PAR  R OSA  BONHEUR 


1-1 


ROSA  BONHEUR 


jonchaient  la  terre.  Bien  que  tout  aussi  patriote  que  moi,  elle  était  moins 
impétueuse  de  caractère.  Elle  crut  bien  taire  de  recoller  soigneusement 
tous  ces  morceaux  et  de  reconstituer  ainsi  ces  lettres  pour  en  faire 
usage  s’il  était  utile. 

Voici  le  message  du  maire  de  Pithiviers  : 


Mademoiselle, 


Pithiviers,  le  27  septembre  1870. 


Le  maire  de  Pithiviers,  au  milieu  de  ses  tristes  occupations  nécessitées 
par  la  guerre,  est  heureux  de  remettre  à une  personne  qui  part  pour  Males- 
herbes  (la  route  de  Pithiviers  à ce  pays  étant  libre)  le  sauf-conduit  ci-joint,  qui 
vient  de  lui  être  remis  par  un  chef  prussien.  Il  souhaite  que  ce  sauf-conduit 
vous  parvienne  de  suite,  selon  son  vœu  bien  sincère. 

Avec  ses  hommages,  recevez,  mademoiselle,  l'assurance  de  ses  respec- 
tueuses salutations. 

H.  Brierre. 


Une  seconde  lettre  était  jointe  à celle-ci  : 


Mademoiselle, 


Versailles,  26  septembre  1870. 


S.  A.  R.  Msr  le  Prince  Royal  de  Prusse  m’a  chargé  de  vous  transmettre  la 
sauvegarde  ci-jointe,  que  j’ai  l’honneur  de  vous  faire  parvenir  avec  l’expression 
de  mes  hommages  respectueux. 

Cte  Leckenhoff, 

Aide  de  camp. 


Quant  à la  sauvegarde,  en  voiti  la  traduction  : 


COMMANDEMENT  GENERAI. 
t>F.  l.A  3e  ARMÉE 


Quartier  royal.  Versailles,  26  septembre  1870. 


Par  ordre  du  commandant  de  la  3°  armée,  S.  A.  R.  le  Prince  Royal  de 
Prusse,  il  est  enjoint  à tous  les  commandants  militaires  de  respecter  la  propriété 
de  Rosa  Bonheur,  artiste  peintre,  et  son  château  de  By,  près  Fontainebleau,  et 
de  lui  donner  toute  la  protection  dont  elle  aura  besoin. 

De  par  le  commandant  supérieur  de  la  3V  armée, 
le  quartier-maître  général, 

O.  v.  Gottberg . 


Je  dois  ajouter  que,  malgré  la  manière  dont  j'avais  traité  cette  lettre 
de  sauvegarde,  je  n’en  étais  pas  moins  reconnaissante  au  fond  de  l’hom- 
mage dont  j'étais  l’objet.  Plus  d’une  fois  dans  la  suite,  j'ai  pu  m'aper- 
cevoir, du  reste,  que  des  ordres  avaient  bien  été  donnés  pour  que  ma 
demeure  fût  respectée. 


ROSA  B O N H K U R 


2-3 


Quoi  qu  il  en  soit,  Nathalie  et  moi,  nous  faisions  chaque  jour  une 
grande  soupe  grasse  dans  d énormes  chaudrons,  et  à certaines  heures 
nous  la  distribuions  aux  habitants  pauvres  du  pays,  qui  venaient  la  rece- 
voir dans  des  marmites  et  dans  des  pots. 


Jfb-n-  *-i 


ûi. 
U 


SAUVEGARDE  ADRESSÉE  DE  LA  PART  DU  PRINCE  ROYAL  DE  PRUSSE 

A ROSA  BONHEUR. 


Mon  métier  d'amphitryon  régional  se  trouvait  heureusement  facilité 
de  ce  fait  que  les  vivres  étaient  redevenus  bon  marché  depuis  qu'on  ne 
pouvait  plus  les  porter  à Paris.  J'envoyais  de  temps  en  temps  Céline, 
avec  le  break,  faire  des  provisions,  car  je  me  gardais  bien  de  toucher  à 
ma  ménagerie,  et  jusqu'à  la  fin  de  la  guerre  mes  animaux  sont  restés 
indemnes. 


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274 


ROSA  BONHEUR 


Certain  jour  que  mes  domestiques  étaient  allés  en  voiture  à Fon- 
tainebleau, j’étais  un  peu  inquiète,  le  soir  venu,  de  ne  pas  les  voir 
rentrer,  quand  ils  arrivèrent  enfin,  mais  à pied  et  traînant  comme  ils 
pouvaient  leurs  paniers  à provisions.  Comme  je  m'en  étonnais,  Céline 
me  mit  au  courant  de  l’incident  de  la  journée,  et  qui  prouvait  que  la 
sauvegarde  du  Prince  Royal  avait  gardé  sa  puissance,  en  dépit  de  tout 
ce  que  j'en  avais  pu  faire.  Ayant  laissé  leur  break  aux  soins  d’un  auber- 
giste d'Avon,  mes  domestiques  s'étaient  rendus  au  marché.  Leurs 
emplettes  faites,  ils  s'en  revinrent  à l'auberge,  mais  la  voiture  n’était 
plus  là.  Déjà  ils  réclamaient,  lorsqu’un  capitaine  allemand  s’approcha 
d eux  et  leur  dit  en  mauvais  français  quelque  chose  comme  : « Voiture, 
réquisition.  » 11  ne  fallait  pas  songer  à insister.  Céline  eut  du  moins  la 
présence  d’esprit  de  s’écrier  : « Voiture  Rosa  Bonheur.  » 

Mon  nom  ht  lever  la  tête  à l’officier,  qui  s’adoucit  aussitôt  pour 
dire  : « Madame,  absolument  besoin  voiture  pour  transporter  blessés  ; 
quand  fini,  rendrai  Rosa  Bonheur.  » 

Il  fut  fidèle  à sa  parole,  et  dès  le  lendemain  le  break  me  fut  ramené 
par  deux  uhlans  '. 

Une  autre  fois,  j’eus  affaire  à une  troupe  de  soldats  qui  voulaient 
s’emparer  de  ma  ménagerie.  De  l’atelier  j'avais  entendu  un  bruit  de 
voix  plus  animées  qu'à  l’ordinaire,  et,  comme  je  vivais  dans  l’appréhen- 
sion qu'on  touchât  à mes  pensionnaires,  je  me  doutai  aussitôt  de  ce 
qui  se  passait,  et  descendis  précipitamment. 

Je  ne  m'étais  pas  trompée.  Les  soldats  criaient  : « Réquisition  ! 
réquisition!  » et  montraient  du  doigt  mes  animaux.  Je  leur  expliquai 
comme  je  pus  qu’ils  trouveraient  à manger  à la  cuisine,  et  ils  m'obéirent 
en  maugréant. 

J'ai  su  ensuite  qu’arrivés  à Thomery  ils  s'étaient  plaints  qu'un  petit 
homme  les  eût  empêchés  de  prendre  des  bestiaux. 

— Ce  petit  homme  n’était  autre  que  Rosa  Bonheur,  leur  dit-on. 

— Ah!  si  nous  avions  su,  s’écrièrent-ils,  nous  aurions  été  plus 
aimables,  car  la  grande  artiste  est  fort  bien  vue  en  cour,  elle  est  la  pro- 
tégée spéciale  du  prince  de  Prusse. 

Mais  c’est  surtout  pendant  l’amnistie  et  après  la  signature  du  traité 
de  Francfort  que  ma  maison  devint  un  gîte  d'étapes.  Généralement, 

i.  A cette  anecdote,  il  convient  d’ajouter  celle-ci,  qu’aimait  à conter  Étienne,  le  cocher, 
mari  de  Céline.  Il  avait  coutume  d’aller  promener  son  cheval  en  forêt.  Or,  les  Allemands  y 
pourchassaient  fréquemment  les  francs-tireurs  français.  Certain  jour,  Étienne  se  vit  entouré 
par  eux  non  loin  de  la  croix  de  Montmorin.  « Fort  geschwind  ! » (Allez-vous-en!),  s’écria 
l’officier  qui  les  commandait.  Avant  que  d’obéir,  Étienne  eut  soin  de  répondre  : « Cheval 
de  Rosa  Bonheur  »,  ce  qu’entendant,  l’officier  s’excusa  et  passa  son  chemin. 


ROSA  BONHEUR 


275 


c'était  Nathalie  qui  se  chargeait  de  recevoir  les  soldats  et  de  veiller  à ce 
qu'ils  fussent  servis  convenablement. 

Elle  s'acquittait  au  mieux  du  monde  de  cette  tâche  pourtant  peu 
agréable,  si  bien  qu'un  jour  un  officier  lui  demanda  d'accepter  une 
place  à table.  Nathalie  refusa  assez  aigrement,  et  l’Allemand  de  s'écrier  : 
« Si  toutes  les  femmes  françaises  vous  ressemblent,  mademoiselle,  il 
faut  cesser  de  s'étonner  de  l'acharnement  des  hommes.  » 

Dans  les  premiers  temps  de  l'invasion,  à mesure  que  la  situation 


ÉTUDE  DE  SANGLIERS,  PAR  ROSA  BONHEUR. 

empirait,  les  habitants  étaient  obsédés  par  des  histoires  d’espions  et  se 
montraient  fort  soupçonneux  à l'égard  de  toutes  les  figures  étrangères 
à la  localité.  Le  moindre  chemineau  devenait  un  agent  prussien,  et 
l'on  faisait  des  arrestations  pour  des  causes  tellement  futiles,  qu  il 
fallait  bien  ensuite  relâcher  les  malheureux  sur  lesquels  on  avait  mis  la 
main. 

Certain  jour,  cependant,  les  accusations  me  parurent  plus  fondées, 
et,  au  lieu  d intervenir  pour  faire  relâcher  1 homme  que  1 on  avait  arrêté, 
je  pensai  qu’il  valait  mieux  le  mener  à 1 homery,  pour  que  son  cas  lût 
soumis  à une  information  régulière  avant  sa  comparution,  s il  y avait 
lieu,  devant  un  conseil  de  guerre. 


2-6 


ROSA  BONHEUR 


Le  maire  de  Thomery  ne  fut  pas  de  mon  avis  : 

— Que  voulez-vous,  mademoiselle,  que  je  fasse  de  votre  espion  ? me 
dit-il.  nous  n'avons  pas  assez  de  vivres  pour  nourrir  nos  pauvres  soldats. 
L'on  ne  peut  pourtant  pas  lui  faire  passer  le  goût  du  pain  sans  un 
jugement  quelconque  ; aussi  mon  avis  est-il  de  le  lâcher  et  qu’il  aille 
se  faire  pendre  ailleurs. 

— Vous  avez  raison  encore  une  fois,  monsieur  le  maire,  répondis-je. 
Je  vais  le  conduire  moi-même  au  chemin  de  fer  et  le  mettre  dans  un 
train,  pour  être  bien  sûre  qu’il  parte. 

Et  c’est  ce  que  je  m'empressai  de  faire  : je  le  pris  dans  mon  tilbury 
pour  le  mener  à Moret.  Chemin  faisant,  je  le  chapitrai  du  mieux  que  je 
pus,  essayant  de  lui  persuader  que  la  forêt  de  Fontainebleau  était  peuplée 
de  francs-tireurs. 

Un  autre  jour,  — c'était  pendant  l'occupation  prussienne,  — trois 
officiers  allemands,  en  grand  uniforme,  se  présentèrent  à la  porte  du 
château  et  demandèrent  l’autorisation  de  visiter  mon  atelier. 

— Dites-leur,  recommandai-je  à Céline,  qu'il  m'est  impossible  de 
donner  la  primeur  de  mes  nouveaux  tableaux  aux  ennemis  de  ma  patrie. 

— Mais  c'est  le  prince  Frédéric-Charles  qui  vient  en  personne  voir 
mademoiselle  ! 

— Cela  ne  fait  rien,  Céline,  je  ne  peux  pas  le  recevoir,  mais  s'il 
désire  visiter  mon  parc,  montrez-le  lui  en  remerciement  de  la  sauve- 
garde qui  m’a  été  envoyée. 

Il  y avait,  dans  la  ménagerie,  un  vieux  cerf  susceptible  d’être 
encore  méchant  à ses  heures,  meus  qui,  toutes  les  fois  que  je  venais  le 
voir,  se  dressait  contre  le  treillage  et  se  laissait  flatter.  En  voyant  les 
officiers  s’avancer  vers  lui,  il  fit  quelques  pas  de  leur  côté,  pour  se 
laisser  tomber  brusquement  dans  un  petit  fossé,  éclaboussant  ainsi  de 
boue  et  d'eau  les  beaux  uniformes  de  ces  messieurs. 

Lorsqu'elle  m’a  raconté  la  scène,  Céline  affirmait  que  le  cerf  avait 
agi  ainsi  par  patriotisme.  Je  n'ai  pas  voulu  contredire  la  brave  femme 
sur  ce  point,  mais  sur  un  autre  j’ai  trouvé  son  zèle  un  peu  excessif. 
Il  parait  que,  après  avoir  cependant  essuyé  de  son  mieux  les  vête- 
ments des  visiteurs,  elle  avait  refusé  avec  obstination  de  leur  laisser 
emporter,  à titre  de  souvenir,  la  moindre  des  brosses  ou  des  couleurs 
qu’ils  avaient  aperçues  à travers  les  vitres  de  mon  atelier  champêtre, 
et  qui  leur  faisaient  envie.  Céline  n’avait  pas  compris  la  délicatesse  de 
l'hommage  que  le  prince  voulait  rendre  à mon  art  en  emportant  quelque 
objet  qui  m'eût  servi. 

Quant  à l'identité  du  visiteur,  lorsque  je  demandai  à ma  femme  de 


ROSA  BONHEUR 


2 


// 


chambre  si  elle  était  bien  sûre  que  ce  fût  le  prince  Frédéric-Charles  : 
— Certainement,  mademoiselle,  c’était  bien  lui,  me  répondit-elle 


TÈTE  DE  LION,  P ARROSA  BONHEUR. 

avec  assurance,  car,  en  partant,  il  m'a  mis  deux  thalers  dans  la  main  » 

i.  Céline  m’a  conté  que,  faute  d’avoir  pu  obtenir  le  moindre  objet  ayant  servi  à Rosa 
Bonheur,  le  prince  cueillit  à un  arbre  un  petit  bouquet  de  feuillage,  en  disant  : « J espère  que 
l’on  ne  m’empêchera  pas  d’emporter  ceci.  » 


278 


ROSA  BONHEUR 


Sur  cette  brave  Céline,  quelles  histoires  n'a-t-il  pas  couru.  On  la 
considère  comme  un  cerbère.  N’a-t-on  pas  dit  même  qu’une  fois  elle 
a eu  l'idée  de  sortir  le  tilbury  de  la  remise,  pour  imprimer  dans  la  terre 
molle  deux  ornières  destinées  à faire  croire  que  j'étais  sortie  en  voiture. 
Beaucoup  de  gens  s'imaginent  qu’ils  ne  pourraient  approcher  de  moi 
sans  lui  graisser  la  patte. 

La  guerre  avait  donné  à mes  préoccupations  une  sorte  de  tournure 
tragique.  C'est  certainement  à l'influence  de  nos  désastres  que  j'attribue  le 
sentiment  qui  m’a  fait  abandonner  un  peu  l'étude  des  animaux  pacifiques 
dont  je  m'étais  occupée  jusqu'alors,  pour  celle  des  lions  et  des  tigres. 

En  i8y3,  je  reçus  un  jour  de  M.  Dejeans,  directeur  du  Cirque 
d'Hiver  de  Paris,  une  invitation  à venir  à Saint-Leu,  près  de  Melun, 
pour  y faire  des  études  d’après  une  lionne  apprivoisée  qu'il  possédait. 
Cette  lionne  se  promenait  en  liberté  ; j’avoue  que  cela  m'a  donné  un 
certain  trac,  mais  Nathalie,  brave  comme  personne,  s’approcha  d’elle 
sans  hésiter  et  lui  passa  la  main  sur  le  dos.  Elle  s'appelait  Pierrette.  Je 
l’ai  dessinée  plus  d'une  fois  ; aussi  s'est-elle  vite  habituée  à me  voir  et 
montrée  de  plus  en  plus  caressante  à mon  égard.  Pendant  mes  heures 
de  repos,  c'est  Pierrette  qui  gardait  mon  attirail  d’artiste,  et  personne 
n'était  admis  à toucher  mon  bien.  M.  Dejeans  me  disait  : « Cette  lionne 
se  laisse  approcher  parce  qu’elle  vous  aime,  mais  elle  ne  vous  obéira 
jamais.  » 

Pierrette  était  née  au  cirque  et  c'est  Mllc  Bellan,  une  nièce  de 
M.  Dejeans,  qui  l’avait  élevée  au  biberon,  dans  sa  chambre,  comme 
un  petit  chien.  Plus  tard,  quand  la  lionne  devint  grande  et  forte,  on  lui 
donna  un  lit. 

Elle  a passé  à Paris  tout  le  temps  du  siège.  Dans  les  dernières 
semaines,  alors  que  tout  le  monde  mourait  de  faim,  Pierrette  est  restée 
trois  jours  sans  manger.  Enfin,  on  réussit  à lui  procurer  une  cuisse  de 
cheval  ; vous  supposez  peut-être  que  la  lionne  s'est  jetée  sur  cette  proie 
avec  voracité,  comme  l’eût  fait  tout  autre  animal  farouche?  point  du 
tout  : elle  attendit  patiemment  qu'on  eût  coupé  sa  ration  en  petits 
morceaux.  Cette  bête  était  vraiment  extraordinaire.  Elle  laissait  un 
chat  manger  entre  ses  jambes,  et  ce  n'est  pas  sans  étonnement  qu'on  la 
voyait  jouer  à cache-cache  avec  le  cheval  et  l'âne  qui  broutaient  dans  la 
prairie.  Fonçant  sur  eux  et  reculant  ensuite,  elle  poussait  de  grands  : 
ouah  1 ouah  ! comme  font  les  chiens  qui  s'amusent  entre  eux.  Si  le 
garçon  qui  gardait  les  vaches  venait  à s’endormir,  Pierrette  le  secouait 
par  sa  blouse.  Une  fois,  je  l'ai  vue  traîner  à reculons  sa  paillasse  pour 


RO  SA  B O iN  1 1 E U R 


2 79 


la  faire  entrer  dans  sa  cabane.  Elle  aimait  à faire  des  farces,  se  cachait 
sous  les  lits,  mais  jamais  ne  maltraitait  personne.  Même  elle  fréquentait 
fort  honnêtement  certain  petit  endroit  que  vous  devinez,  sauf  a effrayer 
un  peu  le  visiteur  non  prévenu,  car  elle  n'avait  pas  coutume  de  ver- 
rouiller sa  porte. 

Et  dire  qu'il  est  des  gens  qui  s'entêtent  à affirmer  que  les  animaux 
n'ont  pas  d'intelligence  ! 

Du  reste,  même  sauvage,  le  lion  n’attaque  jamais,  à moins  qu'il  ne 


LA  LIONNE  KATHJIA,  PAR  ROSA  BONHEUR. 


soit  poussé  par  la  faim,  et  j'ai  pu  observer  personnellement,  dans 
l’étude  que  j’ai  laite  du  moral  des  divers  animaux  avec  lesquels  j'ai 
vécu,  que  le  lion  est  le  plus  intelligent,  le  plus  noble  et  le  plus  recon- 
naissant de  tous. 

Lorsque  je  me  résolus  à étudier  les  grands  fauves,  je  ne  songeai 
pas,  tout  d abord,  à en  posséder  chez  moi,  et  longtemps  je  me  contentai, 
outre  la  Pierrette  dont  je  viens  de  vous  parler,  d aller  prendre  mes 
modèles  au  Jardin  des  Plantes  et  dans  les  ménageries.  Un  moment  pour- 
tant, je  louai  à Bidel  son  lion  Brutus.  Dans  la  suite,  je  devins  plus  ambi- 
tieuse et  pour  me  permettre  de  travailler  tout  à mon  aise  et  en  prenant 


280 


ROSA  BONHEUR 


mon  temps,  je  me  décidai  à faire  l’acquisition  d'un  couple  de  lions 
que  M.  Gambart  me  fit  expédier  de  Marseille.  Si  mes  souvenirs  sont 
exacts,  c'est  vers  le  milieu  de  1880  (juin)  qu’ils  m’arrivèrent,  et  je  les  ai 
gardés  à peu  près  deux  mois.  C'étaient  des  bêtes  superbes. 

On  m'avait  prévenue  que  le  mâle  était  très  féroce  et  qu'on  ne  pouvait 
l'approcher  sans  danger;  je  suis  arrivée  cependant  à l’apprivoiser.  Néro 
reconnaissait  ma  voix  de  loin,  et  lorsque  je  le  flattais,  il  faisait  le  beau 
tout  comme  un  chat. 

Le  matin,  au  lever  du  soleil,  à peine  ouverts  les  volets  de  sa  cage 
qu'on  avait  disposée  sur  la  pelouse,  il  guettait  du  côté  de  ma  fenêtre, 
pour  voir  si  elle  était  ouverte  et  si  bientôt  j’allais  venir  le  peindre. 
A cet  objet,  et  pour  travailler  plus  à l’aise,  j'avais  fait  construire  devant 
la  cage  une  petite  estrade  qu'une  toile  mettait  à l'abri  de  la  pluie  et  du 
soleil.  Mais  il  me  fallait  une  patience  infatigable.  Mes  études,  j'étais 
obligée  de  les  recommencer  un  nombre  infini  de  fois  avant  d’arriver  à 
bout,  car  si  je  me  mettais  à observer  le  lion  de  face,  à peine  avais-je 
commencé  de  dessiner  sa  gueule,  ses  yeux  ou  sa  crinière,  qu'il  semblait 
prendre  un  malin  plaisir  à me  tourner  brusquement  le  dos  en  agitant  sa 
queue  d'une  façon  ironique. 

Il  me  fallait  chaque  jour  vingt  livres  de  viande  de  bœuf  pour 
nourrir  ces  deux  lions;  mes  domestiques  leur  en  tendaient  les  morceaux 
à travers  le  grillage  avec  des  fourches  de  fer. 

Je  vous  assure  que  c'étaient  de  bons  chiens  de  garde.  On  entendait 
leurs  rugissements  de  Thomery.  Mais  c'étaient  aussi  des  pensionnaires 
un  peu  encombrants  et  coûteux.  Jé  les  ai  offerts  au  Jardin  des  Plantes 
quand  ils  ne  m’ont  plus  servi  de  rien.  Le  jour  où  on  est  venu  les 
chercher,  il  m’a  semblé  que  Néro  me  regardait  avec  des  yeux  de 
reproche. 

Je  suis  allée  le  voir  dans  sa  cage.  Néro  était  devenu  méchant 
depuis  que,  en  dépit  de  la  promesse  qui  m'avait  été  faite,  on  avait  cru 
devoir  le  séparer  de  sa  lionne.  Celle-ci,  du  reste,  n’avait  pas  tardé  à 
succomber  à une  maladie  de  la  moelle  épinière  (19  juillet  1889). 

Je  lui  parlai.  Il  reconnut  ma  voix,  leva  vers  moi  un  regard  attendri 
et  se  laissa  caresser  à travers  les  barreaux. 

Plusieurs  fois,  je  suis  retournée  le  voir.  Un  jour,  on  m'a  dit  que 
mon  pauvre  lion  était  devenu  aveugle  et  qu'il  se  mourait  d'ennui.  Per- 
çant la  foule  des  curieux  qui  stationnaient  devant  sa  cage,  je  me  suis 
approchée  de  lui  et  je  l’ai  appelé  par  son  nom  ; il  s'est  redressé  aussitôt, 
cherchant  à se  traîner  de  mon  côté;  mais,  hélas!  n'y  voyant  plus,  c'est 
inutilement  qu’il  m a cherchée.  J'ai  été  touchée  plus  que  je  ne  saurais 


ROSA  BONHEUR 


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dire  de  ses  pénibles  étions,  et  je  me  suis  éloignée  tristement.  J’ai  su 
depuis  qu'il  était  mort  vers  la  fin  de  1884  (i5  octobre). 

Ma  petite  lionne  Fathma,  celle  que  Céline  a caressée  devant  vous, 
la  première  lois  que  vous  êtes  venue  ici,  a fini  également  d'une  manière 
bien  touchante.  Voici  comment  je  l'ai  eue  : certain  jour,  en  1 885  je 
crois,  je  reçois  de  AI.  Bidel,  qui  était  à Pans  à ce  moment-là,  un  télé- 
gramme m avisant  qu  a la  gare  d Orléans  il  était  arrivé  à mon  adresse 
un  panier  contenant  deux  chats  sauvages.  Sans  perdre  une  minute, 
Nathalie  et  moi,  nous  allons  chercher  nos  chats  ; c étaient  en  réalité 


K OSA  BONHEUR  ET  SA  LIONNE  FATHMA. 


deux  lionceaux,  mâle  et  femelle,  mais  pas  plus  hauts  que  des  yorkshires 
terriers.  Bien  entendu,  nous  nous  sommes  gardées  de  dire  aux  employés 
qu  ils  avaient  eu  deux  lions  à surveiller  : ils  seraient  peut-être  morts  de 
peur  rétrospective. 

Le  mâle  n'a  guère  vécu  qu'un  an  et  demi,  tandis  que  la  remelle  a pu 
atteindre  l'âge  de  trois  ans.  Je  l'avais  nommée  Fathma.  Elle  était  cares- 
sante et  plus  affectueuse  encore  que  Pierrette,  me  suivant  partout  comme 
un  caniche.  Elle  était  si  gentille  que  Céline  la  laissait  entrer  librement 
dans  sa  chambre.  Par  exemple,  dans  ses  ébats,  il  lui  arrivait  souvent  de 
tout  mettre  en  désordre  : « N'avez  pas  peur,  disais-je  à la  femme  de 
chambre,  je  vous  remplacerai  tout  ce  que  Fathma  vous  abîmera.  » 

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ROSA  BONHEUR 


Lorsqu'elle  fut  toute  grande,  je  lui  ai  fait  construire  une  cage  pour 
la  nuit,  car,  avec  les  chiens,  il  y aurait  eu  bataille,  mais  elle  était  si  bien 
apprivoisée  que  je  la  laissais  mettre  ses  deux  pattes  autour  de  mon  cou  ; 
je  lui  prenais  la  tête,  je  l'embrassais.  C'était  un  modèle  d'obéissance  et 
de  docilité. 

Un  jour,  pour  je  ne  savais  quelle  cause,  Fathma  semblait  ne  pas 
vouloir  que  je  m'éloignasse  d'elle,  elle  me  retenait  et  ses  yeux  avaient 
une  expression  attendrissante.  Je  m’en  allai  pourtant,  en  lui  disant  que 
je  ne  pouvais  demeurer  davantage,  car  il  me  fallait  aller  travailler. 
Aurais-je  pu  supposer  que  ma  pauvre  Fathma  était  malade  ? Deux  heures 
plus  tard,  je  descendis,  avec  l'intention  de  la  caresser  pour  lui  faire 
oublier  mon  absence.  Hélas!  elle  était  morte!  Avant  de  succomber,  elle 
avait  réussi  à se  traîner  jusqu'au  bas  de  l'escalier,  sans  doute  pour 
mourir  plus  près  de  moi Pauvre  bête  ! 


TIGRE  COUCHÉ,  PAR  ROSA  BONHEUR. 


l’arrivée  AU  MARCHÉ  AUX  CHEVAUX  (1873),  PAR  ROSA  BONHEUR. 


CHAPITRE  XIX 

LES  SÉJOURS  A NICE.  LA  DUCHESSE  DE  S A X E - C O B O U R G - G O T H A . 

MORT  DE  NATHALIE  (l88o). 

ROSA  BONHEUR  OFFICIER  DE  LA  LÉGION  D HONNEUR  ( I 894). 

Aux  alentours  de  1874,  nous  eûmes  de 
vives  inquiétudes,  Nathalie  et  moi,  au  sujet 
de  notre  bonne  mère  Micas,  qui  commen- 
çait à perdre  la  vue.  Nathalie  emmena  sa 
mère  à Paris,  pour  lui  taire  donner  les  soins 
nécessaires  à son  état.  Pendant  tout  le  temps 
de  leur  absence,  je  la  tins  soigneusement  au 
courant  de  ce  qui  se  passait  à By.  Vous  pou- 
vez vous  en  rendre  compte  par  cette  lettre, 
retrouvée  dans  les  papiers  de  ma  pauvre  amie. 

By,  samedi  matin. 

Ma  vieille  Nathalie, 

Mmc  Gauthier  vient  de  me  lire  ta  lettre.  Je 
crois  que  les  médecins  vont  vous  faire  rentrer  le 
plus  tôt  possible.  J’avais  envie  de  partir  te  trou- 
ver, mais  il  est  plus  sage,  ne  t’étant  bonne  à rien 
dans  la  maison,  que  je  ne  parte  que  pour  aller 
t’aider  à ramener  ta  mère.  Écris-moi  donc,  ou  plutôt  envoie-moi  un  télégramme, 
pour  que  j’aille  au-devant  de  vous  à Paris.  Quant  à toi,  songe  un  peu  à ta 
santé  et  prends  les  choses  avec  patience  et  courage,  autrement  tu  ne  pourrais 
pas  remplir  tes  devoirs  auprès  de  ta  mère.  1 u sais  ce  que  je  t ai  dit  poui  ici  . 
on  l’entourera  de  soins  le  plus  possible. 


TÊTE  DE  BOUC, 
PAR  ROSA  BONHEUR 


Je  t’embrasse  bien.  Tout  ton  monde  va  bien;  ton  amie  est  à l’épinette 
à la  cuisine  de  Céline  : si  cela  continue,  j’espère  pouvoir  peser  trois  cents 
quelque  jour.  Ah  ! que  ton  esprit  soit  en  paix  de  ce  côté  : ton  âne  travaille 
comme  un  amour,  il  a aidé  le  cheval  de  trait,  Roland  le  Brave,  à rentrer  votre 
charbon  de  terre,  qui  est  arrivé.  Tout  est  en  bon  ordre  chez  vous. 

Gamine  embrasse  bien  sa  maîtresse  et  ne  me  quitte  pas  d’une  semelle. 
Votre  poulailler  est  splendide.  Hier  soir  j’ai  caressé  votre  dinde,  qui  m’a 
semblé  très  affectueuse  et  aimer  cela  ; elle  s’est  blottie  sous  ma  main  et  m’a 
paru  flattée.  Yoiià. 

Pour  la  vue  de  ta  mère,  je  ne  désespère  pas;  je  crois  comme  toi  qu’elle  ne 
recouvrera  pas  la  vue  bien  franchement,  mais  si,  seulement,  elle  peut  voir 
pour  se  conduire,  nous  serons  sauvées.  11  faut  attendre  encore  quelques  jours 
et  je  pense  que  le  grand  air,  le  calme,  feront  quelque  chose. 

Je  vous  embrasse  bien  toutes  deux,  etc. 

R.  Bonheur. 

Nathalie  et  sa  mère  revinrent  bientôt  à By,  mais  la  vue  de  Mme  Micas 
continua  de  s’atfaiblir.  Durant  ces  tristes  semaines  où,  de  jour  en  jour, 
l'obscurité  devenait  pour  elle  plus  épaisse,  elle  ne  cessa  de  faire  preuve 
d'un  courage  admirable.  Souvent  elle  avait  besoin  de  notre  aide;  or,  il 
arrivait  que  ses  appels  n'atteignaient  pas  nos  oreilles,  car  sa  voix  était 
assez  faible  ; à cause  de  cela,  une  jeune  bonne  fut  spécialement  chargée 
de  demeurer  auprès  d’elle  et  de  guider  ses  pas.  La  nuit,  par  exemple, 
cette  brave  fille  n’entendait  pas  toujours;  elle  avait  le  bon  sommeil  de 
son  âge.  Nathalie  eut  l'idée  de  lui  attacher  au  pied  une  grosse  ficelle 
dont  l'extrémité  était  à portée  de  la  main  de  sa  mère.  L’invention  avait 
paru  plaisante  à la  bonne  malade, .qui  nous  disait  en  souriant  : « Il  faut 
donc  que  je  tire  cette  corde  ? c'est  comme  le  conducteur  qui  veut  avertir 
le  cocher  de  l'omnibus  ». 

Pauvre  mère  Micas!  elle  me  considérait  comme  la  sœur  de  Nathalie, 
et  nous  aimait  tout  autant  l'une  que  l'autre.  Je  l’étourdissais  bien  un  peu 
de  mes  plaisanteries  quelquefois,  mais  elle  en  riait  de  si  bon  cœur, 
comme  ce  jour  où  j'ai  parié  vingt  francs  qu’elle  n'enfourcherait  pas 
mes  culottes.  Nous  n’avons  jamais  pu  nous  entendre  sur  qui  avait 
gagné  le  pari  ; mais  ce  fut  une  jolie  scène  de  bonne  humeur,  vous 
pouvez  m’en  croire. 

Malgré  tous  nos  soins,  M,ne  Micas  ne  recouvra  pas  la  vue  ; bien  pis 
même,  son  état  général  s’aggrava  ; il  fut  vite  désespéré  et  l’excellente 
femme  mourut  le  11  mai  i8y5,  à l'âge  de  soixante-quatre  ans.  Pour 
Nathalie  et  pour  moi,  ce  fut  un  pénible  moment  d'angoisse,  mais  la 
douleur  cimenta  encore  notre  affection.  Cette  mort,  cependant,  avait 
creusé  dans  mon  existence  un  vide  douloureux,  et,  non  sans  effroi,  je 


R OSA  BONHEUR 


285 


songeais  que  la  mauvaise  santé  de  Nathalie  pouvait,  un  jour  ou  1 autre, 
m'exposer  à demeurer  seule  en  ce  monde. 

C'est  alors  que  nous  décidâmes  d'aller  chaque  année,  pendant  la 
mauvaise  saison,  chercher  sur  la  Cote  d Azur  un  climat  moins  rigoureux 
que  celui  de  notre  chère  forêt  de 
Fontainebleau.  Je  fis  part  de  mon 
dessein  à M.  Gambart,  qui  mit 
avec  empressement  à notre 
disposition  une  des  villas  qu'il 
possédait  à Nice  et  dont  il  ne 
demandait  qu'un  loyer  annuel  de 
5.000  francs,  payable  en  tableaux. 

Tout  s'arrangeait  à merveille. 

La  Villa  Africaine  est  une  des 
plus  belles  de  la  contrée,  un  vrai 
palais,  et  il  eût  été  ridicule  pour 
nous  de  prétendre  y garder  notre 
simplicité  de  By,  à peine  conve- 
nable pour  des  femmes  des  bois. 

Aussi  est-ce  avec  une  cargaison 
qui  remplissait  plus  d'un  wagon, 
que  nous  arrivâmes  à Nice.  11  est 
vrai  que  ce  fut  pour  nous  aperce- 
voir que  M.  Gambart  nous  avait 
appelées  un  peu  trop  tôt  : les  tra- 
vaux qu'il  avait  entrepris  pour 
améliorer  sa  villa  n'étaient  pas 
achevés,  et,  pendant  les  premiers 
mois,  nous  avons  dû  vivre  au 
milieu  des  plâtras  et  des  ouvriers, 
avec  un  bataillon  de  caisses  ores- 

i 

que  toutes  fermées.  Malgré  ces 
petites  contrariétés,  auxquelles 
Nathalie  attachait  beaucoup  plus  d'importance  que  moi,  je  me  mis  sur 
le  champ  au  travail. 

Le  matin,  vêtue  en  homme,  je  prenais  certain  petit  tramway,  qui, 
pour  mes  six  sous,  m'emmenait  parfois  très  loin,  dans  une  direction, 
où  je  trouvais  toujours  de  nouveaux  sites  à admirer,  ht  puis,  quelle 
joie  de  voir  partout,  en  pleine  terre,  des  palmiers  beaucoup  plus  beaux 
que  ceux  des  serres  du  Jardin  des  Plantes.  A chaque  pas,  c étaient  de 


RO  S A BONHEUR 


286 

magnifiques  cactus,  que  j'ai  copiés  pour  mes  fonds  de  tableaux  ; j'ai 
même  trouvé  des  lions,  — mais  ils  étaient  en  cage.  Si  seulement  les 
adjudants  que  j'eus  l'occasion  de  rencontrer  sur  mon  chemin  y avaient 
été  aussi  ! Tout  au  contraire,  certaine  fois  ils  voulurent  m'y  mettre.  Ne 
s'étaient-ils  pas  imaginés  que  je  m'amusais  à prendre  un  croquis  de  leurs 
fortifications  et  que  je  devais  être  un  espion  allemand  ! 

L'aventure  est  arrivée  tout  près  du  cap  Ferra,  et  mon  pauvre 
domestique  a passé  ce  jour-là  un  mauvais  quart  d'heure  sous  les  verrous, 
pendant  que  Nathalie  et  moi  nous  étions  surveillées  par  un  officier, 
installé  en  vigie  à la  portière  de  notre  voiture.  C'est  à mon  ruban  rouge 
que  je  dois  d'avoir  échappé  à l'empoignade. 

Cet  imbroglio  provenait  de  l'innocente  fantaisie  que  j'avais  eue  de 
photographier  un  berger  italien  dont  la  silhouette,  en  tête  de  son  trou- 
peau de  chèvres,  m’avait  paru  pittoresque. 

Le  pauvre  adjudant  voulait  à toute  force  que  je  lui  montre  mes 
épreuves,  pour  s'assurer  que  je  n'avais  pas  photographié  le  fort.  Il  ne 
parvenait  pas  à comprendre  que  si  je  lui  avais  obéi,  d’abord  il  n aurait 
rien  vu  du  tout  sur  mes  plaques,  ensuite  la  lumière  du  soleil  aurait 
effacé  tout  ce  que  j’y  avais  mis. 

L’après-midi,  j’abandonnais  le  costume  masculin  qui  m'avait  per- 
mis de  circuler  partout  sans  éveiller  l'attention  des  passants,  et  je  revê- 
tais ma  toilette  de  grande  dame.  Qui  donc  aurait  reconnu  alors,  sous 
ces  atours,  le  petit  campagnard  qui,  chaque  matin,  se  mêlait  aux  bons 
et  braves  paysans  de  la  Côte  d’Azur,  et  auquel  parfois  on  parlait  de 
Rosa  Bonheur,  sans  se  douter  — eEcela  m’amusait  beaucoup  — que 
c’est  à elle-même  que  l'on  s’adressait. 

Cette  transformation,  ce  retour  à mon  sexe,  m'avaient  été  imposés 
par  ce  bon  M.  Gambart.  Mon  ancien  marchand  de  tableaux,  depuis  de 
longues  années  devenu  consul  honoraire  d’Espagne,  jouissait  à Nice 
d'une  réputation  considérable.  Parlait-on  d’une  visite  royale,  il  se  hâtait 
d'orner  le  palais  que  les  majestés  devaient  habiter.  Leurs  murailles,  il 
les  garnissait  de  gravures  de  prix,  de  tableaux  dus  aux  artistes  les  plus 
célèbres,  faisant  ces  prêts  en  grand  seigneur,  pour  toute  la  durée  des 
villégiatures  royales. 

A peine  avais-je  été  installée,  qu'il  avait  recruté  en  mon  honneur 
je  ne  sais  combien  de  princes,  de  ducs,  de  marquis  ou  de  simples  ban- 
quiers, se  gardant  bien  d’oublier  les  millionnaires  américains,  qu'il 
mettait  au  rang  des  têtes  couronnées,  en  bon  marchand  qui  sait  combien 
ils  ont  le  dollar  facile.  C'est  ainsi  que  je  vis  venir  successivement  le 
duc  de  Montpensier,  le  comte  et  la  comtesse  d'Eu,  l'infante  Eulalie  et 


ROSA  BONHEUR 


287 


l'excellent  don  Pedro,  empereur  du  Brésil.  Ce  protecteur  éclairé  des 
arts,  ce  prince  des  souverains,  aurait  bien  voulu  m'entraîner  dans  son 
pays,  affirmant,  pour  me  déterminer  à le  suivre,  que  je  verrais  là-bas  des 
palmiers  infiniment  plus  majestueux  que  ceux  du  comté  de  Nice,  sans 
parler  des  légions  de  perroquets,  de  colibris,  d'oiseaux  de  toute 
espèce  à la  livrée  brillante,  voltigeant  en  bandes  innombrables  et  faisant 
scintiller  leurs  plumes  aux  rayons  du  soleil. 


DEUX  MOUFLONS,  PAR  ROSA  BONHEUR. 

L’existence  mondaine  que  nous  menions,  Nathalie  et  moi,  nous 
valut  — le  croirait-on  ? — des  propositions  de  mariage, oui,  plu- 

sieurs même;  nous  les  écartâmes,  bien  entendu,  avec  un  égal  entiain. 
Comment  aurions-nons  pu  nous  séparer  La  promesse  que  nous  axions 
faite  au  lit  de  mort  du  père  Micas  était  un  engagement  sacré. 

Si  vous  voulez  avoir  une  idée  de  ce  qu’était  notre  vie  a Nice,  lisez 
cette  lettre  que  Nathalie  écrivait  à M’"c  Bourdon,  une  de  nos  excellentes 
amies  de  By,  qui  n'était  heureuse  que  lorsqu'elle  nous  voyait  revenir, 
chaque  été,  dans  notre  chère  forêt  de  Fontainebleau. 


288 


ROSA  BONHEUR 


Ma  chère  madame  Bourdon, 


22  avril  1880. 


Nous  habitons  un  palais  enchanté!  De  notre  lit  nous  pouvons  admirer  la 
mer,  et  le  parc  est  un  Éden  ; ce  ne  sont  que  roses,  palmiers,  cactus,  orangers 
couverts  de  leurs  fruits  d’or.  Dire  toute  la  magnificence  de  ce  pays  est  impos- 
sible ; je  me  réserve  donc  de  vous  conter  tout  cela  à notre  retour,  qui  se  fera 
peut-être  un  peu  attendre,  parce  que  notre  amie  reprenant  un  peu  de  force, 
nous  ne  voudrions  pas  arrêter  ce  bienfaisant  progrès.  Ah  ! si  Dieu  voulait, 
comme  nous  aurions  encore  des  jours  heureux.  Elle  ne  rêve  que  beaux  tableaux. 

Au  revoir,  ma  bonne  madame  Bourdon,  etc. 

Jeanne  Micas. 


C'est  à Nice  que  j’ai  eu  le  bonheur  de  rencontrer  pour  la  première 
fois  la  duchesse  de  Saxe-Cobourg-Gotha,  cette  admirable  princesse 
dont  l’amitié  m'a  été  si  précieuse. 

La  Villa  Africaine  se  trouvait  juste  en  face  du  château  de  Fabron, 
qu’elle  habitait  pendant  l’hiver  avec  son  mari,  Ernest  II  de  Saxe- 
Cobourg-Gotha.  C’était  une  princesse  de  la  maison  régnante  de  Bade. 
Il  y avait  plus  de  quarante  ans  qu’ils  étaient  mariés,  et  les  deux 
époux  s’aimaient  comme  au  premier  jour. 

Ah  ! des  mariages  comme  celui-là,  bienheureuses  les  femmes  qui 
peuvent  en  contracter!...  Ces  sont  les  deux  moitiés  de  l’être  dont  parle 
Platon,  qui  se  rencontrent  sur  la  terre  et  s’unissent  pour  l’éternité. 

La  duchesse  m’a  traduit  plus  d'un  passage  des  souvenirs  de  son 
mari.  On  y voit  briller  la  belle  âme  d'un  prince  qui  cherche  à faire  le 
bonheur  de  ses  sujets.  Je  ne  sais  plus  à quelle  époque,  Ernest  II  leur 
avait  donné  spontanément  une  constitution  tellement  libérale,  qu’ils 
n’ont  jamais  eu  l'idée  de  se  révolter  contre  son  autorité,  même  pendant 
les  temps  orageux  de  rassemblée  de  Francfort. 

Jamais  souverain  n'a  été  aussi  dévoué  aux  principes  proclamés  à 
l'aurore  de  notre  Révolution  par  la  grande  Assemblée  de  1789.  Il  a 
été  l'idole  de  son  pays  et  on  peut  dire  que  Ernest  II  fut  un  grand 
monarque  placé  sur  un  petit  trône. 

A son  côté,  il  avait  une  femme  comprenant  sa  haute  ambition  de 
réformer  l’Allemagne  par  l’initiative  de  ses  souverains  et  de  supprimer 
ainsi  les  révolutions  en  ouvrant  la  carrière  à tous  les  progrès  légitimes. 

La  politique  du  duc  Ernest  et  de  la  duchesse  Alexandrine  a été 
celle  du  prince  Albert  et  de  la  reine  Victoria,  leurs  plus  proches  parents 
et  intimes  amis. 

Mais  ce  n’est  pas  seulement  en  politique  que  ce  profond  penseur 
montrait  que  l’Allemagne  peut  produire  autre  chose  que  des  Bismarck. 


ROSA  BONHEUR 


28g 


Château  de  Fabron,  Nizza, 
3 avril  i885. 


Ernest  II  était  un  érudit,  un  archéologue  ; avec  sa  fidèle  compagne,  il  a 
dirigé  une  exploration  sur  les  bords  du  Nil  et  en  Abyssinie,  à laquelle 
ont  pris  part  des  savants  et  des  artistes  distingués.  Le  récit  qu’il  en  a 
publié  est  un  monument 
impérissable. 

Au  surplus,  Ernest  II 
était  musicien  ; on  lui 
doit  une  série  d’opéras 
remarquables,  parmi  les- 
quels Zaïre , le  premier 
de  tous,  qui  a fait  le 
plus  de  bruit,  à cause 
du  sujet,  pris  par  un 
prince  allemand  dans 
une  tragédie  de  Voltaire. 

La  duchesse  Alexan- 
drine  m'a  demandé  un 
jour  ma  photographie, 
à l’intention  deson  neveu 
le  prince  de  Galles,  qui, 
me  disait-elle,  aimait 
beaucoup  ma  peinture. 

En  retour,  quelque 
temps  après,  elle  m’en- 
voya la  lettre  suivante  : 


R - ‘ ] 


L' N BERGER  ITALIEN. 
Dessin  de  Rosa  Bonheur. 


Ma  chère  amie, 

Je  viens  de  recevoir  la 
photographie  ci-jointe  du 
prince  de  Galles,  qu’il  me 
* charge  de  vous  remettre 

avec  ses  remerciements  les  plus  empressés  pour  la  vôtre  qu’il  trouve  excel- 
lente et  qui  lui  est  très  précieuse.  Pour  lui  donner  toute  sa  valeur,  il  vous 
fait  prier  de  vouloir  écrire  votre  nom  et  la  date  sur  un  petit  papier,  afin  de 
l’adjoindre  à votre  photographie,  ce  qui  lui  sera  très  précieux. 

Je  joins  la  lettre  de  mon  neveu,  afin  que  vous  puissiez  la  lire  et  vous 
persuader  du  plaisir  que  lui  cause  votre  portrait. 

En  vous  embrassant  ainsi  que  votre  chère  amie,  votre  bien  dévouée, 


Alexandrine. 


290 


ROSA  BONHEUR 


La  duchesse  Alexandrine  a tait  vibrer  les  fibres  les  plus  intimes 

de  mon  cœur De  la  voir,  en  dépit  de  sa  naissance  et  de  son  haut 

rang,  si  pleine  d'égards  et  d’affection  pour  moi,  je  n'ai  pu  m'empêcher  de 
penser  que,  peut-être,  cette  noble  femme  connaissait  le  secret  de  la 
naissance  de  ma  pauvre  mère.  Je  lui  dois  la  croix  du  Mérite  de  Saxe- 
Cobourg-Gotha  pour  les  Arts  et  les  Sciences,  et  cette  distinction,  qui 
en  a provoqué  nombre  d'autres,  m’est  aussi  chère  que  si  j’étais  née 
sous  le  sceptre  de  celui  qui  me  l’accorda. 

L’an  dernier,  j’ai  reçu  encore  d'elle  cette  flatteuse  marque  de  souvenir: 


Kallenberg,  28  mai  1897. 

Chère  mademoiselle 

Rosa  Bonheur, 

Voilà  un  bien  long  espace  de 
temps  qui  s’est  écoulé  depuis  que  je 
n’ai  eu  de  vos  chères  nouvelles. 

C’est  donc  avec  un  grand  em- 
pressement que  je  prends  la  plume 
pour  répondre  à une  demande  de  ma 
bien-aimée  nièce,  la  princesse  Henry 
de  Battenberg,  fille  cadette  de  Sa 
Majesté  la  reine  Victoria,  qui,  se  ren- 
dant en  villégiature  à Fontainebleau, 
pour  ainsi  dire  dans  votre  voisinage, 
rosa  bonheur  et  sa  jument  panthère.  désire  vivement  faire  votre  connais- 
sance et  s’entretenir  avec  vous  des 
belles  œuvres  d’art  que  votre  main  a créées  et  qu’elle  admire  si  chaudement. 

Vous  trouverez  en  elle  une  âme  d’élite,  qui  vous  deviendra  chère,  et  je  suis 
heureuse  de  penser  qu’elle  aura  l’avantage  de  jouir  de  votre  chère  société, 
dont  le  souvenir  restera  à jamais  précieux  à 
Votre  fidèlement  dévouée, 

Alexandrine  de  Cobourg. 

Quelques  jours  après,  j’eus  l'honneur  en  effet  de  voir  arriver  à 
l’improviste  chez  moi  la  fille  favorite  de  la  reine  Victoria;  elle  était 
accompagnée  de  Miss  Minnie  Cochrane  ; je  suppose  que  ces  dames 
n'étaient  pas  fâchées  de  me  surprendre  en  costume  masculin.  Il  faisait 
très  chaud  ce  jour-là,  et  je  revenais  d'une  promenade  en  voiture  dans  la 
forêt,  vêtue  d’un  paletot  de  percaline  blanche  sous  lequel  j’eus  tout  juste 
le  temps  de  glisser  une  jupe  de  velours.  L’effet  était  probablement  assez 
bizarre,  car  la  princesse  me  pria  de  me  laisser  photographier  par  sa 
demoiselle  d’honneur,  avec  Panthère,  qu'on  venait  de  dételer  et  qui 


ROSA  BONHEUR 


2()I 


broutait  le  gazon  à côté.  Je  me  suis  prêtée  de  bonne  grâce  à son  désir, 
et  cela  m a valu  de  recevoir  de  Son  Altesse,  quelque  temps  après,  un 
mot  fort  aimable,  accompagné  d'une  épreuve1. 

Quant  à M.  Gambart,  dont  j avais  eu  tant  à me  louer  au  moment 
de  mon  installation  à Nice,  ai-je  besoin  de  dire  que  nos  relations  étaient 
excellentes.  Du  moins  elles  le  lurent  longtemps.  A certaine  époque,  je 
fus  un  peu  agacée  d'entendre  dire  que  je  recevais  à la  Villa  Africaine 
une  hospitalité  gratuite.  C'était  tout  à fait  inexact.  Payer  son  loyer  en 
tableaux  ou  le  payer  en  argent,  cela  ne  revient-il  pas  au  même  ? Dans 


i.Désirantconnaîtrelestermes  dans  lesquels  le  prince  de  Galles,  devenule  roi  Édouard  Vil, 
s’était  exprimé  sur  le  compte  de  Rosa  Bonheur  : j’ai  prié  S.  A.  Mm(,la  duchesse  deSaxe-Cobourg- 
Gotha,  au  mois  de  mars  1904,  de  vouloir  bien  renouveler  en  ma  faveur  la  communication 
qu’elle  avait  faite  autrefois  à Rosa  Bonheur  de  la  lettre  du  prince.  Elle  m'a  fort  aimable- 
ment répondu  par  la  lettre  que  voici,  et  dont  les  termes  dénotent  autant  la  haute  intelligence 
et  la  grandeur  d’àme  de  celle  qui  l’écrivit,  que  l’admiration  qu’elle  professait  pour  le  caractère 
et  le  talent  de  la  grande  artiste  défunte. 


» Madame, 


« Cobourg,  12  mars  1904. 


» — Je  regrette  infiniment  de  ne  pouvoir  vous  envoyer  le  texte  de  la  lettre  en  question, 
étant  incapable  de  la  retrouver  parmi  les  lettres  des  années  précédentes,  malgré  mes  recherches 
les  plus  scrupuleuses,  et  cela  me  fait  supposer  que  cette  lettre  du  ci-devant  prince  de  Galles 
avait  été  adressée  à mon  cher  mari,  qui  me  l’avait  confiée  pour  en  faire  part  à notre  chère 
Mlle  Rosa  Bonheur.  Je  me  souviens  parfaitement  que  j’étais  à Nice  avec  mon  bien-aimé  mari; 
c’était  au  mois  de  mars  1 885 , et  nous  étions  voisins  de  la  grande  artiste,  qui  habitait  avec  son 
amie,  Mlle  Nathalie  Micas,  la  Villa  Africaine,  vis-à-vis  de  Fabron.  En  deux  pas  j’atteignais  son 
jardin,  et  je  n’étais  que  trop  heureuse  d’oser  profiter  de  sa  bonne  permission  d’aller  de  temps 
en  temps  lui  faire  une  petite  visite  ! Je  ne  saurais  vous  décrire  sa  grande  bonté  pour  moi,  son 
affection,  son  indulgence  et  sa  grande  affabilité,  avec  laquelle  elle  m’expliquait  son  sublime 
travail  et  me  permettait  d'admirer  et  d'étudier  ses  magnifiques  tableaux.  C’étaient  des  moments 
remplis  de  joie  et  de  jouissance,  dans  son  bel  atelier,  dans  une  douce  intimité;  sa  chère  petite 
Gamine  assise  sur  ses  genoux,  et  moi  écoutant  sa  charmante  et  instructive  conversation,  si 
sympathique,  si  aimable,  souvent  si  gaie  ! Ce  sont  des  souvenirs  aussi  chers  que  précieux, 
que  mon  cœur  garde  à votre  bienfaitrice. 

» Je  sais  que  le  roi  Édouard  VII,  qui  autrefois  fréquentait  Cannes  chaque  année,  ne 
manquait  jamais,  en  venant  à Nice,  de  faire  sa  visite  à M.  Gambart,  pour  admirer  les 
superbes  œuvres  de  la  grande  artiste,  dont  il  nous  parlait  avec  enthousiasme. 

» Je  comprends  la  grande  satisfaction  que  vous  éprouvez  enécrivant  l'histoire  d’une  artiste 
aussi  distinguée  par  son  éminent  talent  que  par  les  nobles  qualités  de  son  esprit  et  de  sa  belle 
âme,  par  sa  grande  bonté,  sa  générosité,  sa  touchante  simplicité  et  son  infatigable  activité,  qui 
l’entourent  d’une  gloire  éternelle. 


» Je  suis  dans  ma  quatre-vingt-quatrième  année,  et  je  demande  votre  indulgence  pour 
ces  lignes,  tracées  avec  l'aide  d’une  vue  bien  affaiblie. 

» Recevez,  chère  madame,  l’assurance  de  ma  profonde  considération. 

» Ai.kx andrine.  » 


Peu  de  mois  après  avoir  écrit  cette  lettre,  Mme  la  duchesse  de  Saxe-Cobourg  acheva  sa 
longue  carrière.  Son  témoignage  à l’égard  de  Rosa  Bonheur,  rendu  si  près  de  la  tombe,  en 
acquiert  encore  plus  de  prix. 


292 


RO  SA  BONHEUR 


la  suite,  il  s’éleva  entre  nous  des  difficultés  plus  sérieuses  qui,  pendant 
plusieurs  années,  ont  nui  à nos  bons  rapports. 

Sous  l'effet  du  mécontentement,  j'ai  quitté  la  Villa  Africaine  et  acheté 
la  villa  Bornala,  une  propriété  d'environ  trois  hectares,  et  j'y  ai  fait 
construire  un  atelier.  En  ma  nouvelle  résidence,  et  pour  faire  face  à des 
frais  considérables,  Nathalie  eut  l'idée  de  chercher  des  ressources  dans 
l imitation  de  ce  qu’avait  fait  Alphonse  Karr,  c'est-à-dire  la  culture  des 
fleurs,  et  entreprit  des  plantations  de  camélias.  C’était  une  Heur  fort  à 
la  mode  et  qui  se  vendait  un  franc  pièce. 

Dans  cette  propriété  de  Nice,  tout  comme  à By,  j’ai  eu  des  chèvres, 
des  isards,  des  mouflons  — c'est  une  espèce  de  mouton  sauvage,  et  la 
peau  qui  est  sous  ma  table  de  travail  a appartenu  à l'un  de  ces  animaux. 

Chaque  année,  à l'entrée  de  l'hiver,  quand  nous  partions  pour  Nice, 
Nathalie  se  croyait  obligée  d'expédier  à l’adresse  de  notre  villa  de  grandes 
caisses  remplies  de  terre  de  bruyère  prise  dans  la  forêt  de  Fontainebleau; 
elle  lui  attribuait  une  qualité  quasi  surnaturelle,  comme  à tout  ce 
qui  tenait  à notre  propiété.  By,  à ses  yeux,  était  le  type  par  excellence 
de  la  perfection  agricole  et  horticole,  et  cela  grâce  aux  soins  minutieux 
qu  elle  prodiguait  à la  basse-cour  et  au  potager. 

Mon  amie  ne  savait  pas  partir  non  plus  sans  emporter  de  grandes 
provisions  de  pommes  de  terre  et  de  fruits  de  toute  espèce.  Entre  temps, 
elle  se  faisait  envoyer  par  Céline  d’énormes  bottes  d’asperges,  des  sacs 
de  haricots,  des  grosses  de  salades,  et  lorsque  nous  donnions  à dîner, 
par  son  ordre  l’on  mettait  à sac  la  basse-cour. 

On  voyait  arriver  de  By,  encore  tout  effarés  du  voyage,  les  meilleures 
dindes,  les  canards  les  plus  bruyants,  les  poulets  les  plus  tendres  et  de 
gentils  lapins  qui  me  rappelaient  mon  premier  début  au  Salon. 

— Ne  vois-tu  pas,  ma  chère  Nathalie,  lui  disais-je,  que  toutes  ces 
victuailles  disparaissent  trop  vite  du  garde-manger?  Il  est  impossible  que 
nous  dévorions  tant  de  choses  en  si  peu  de  temps!  Je  parierais  qu’elles 
s’en  vont  chez  la  marchande  du  coin  et  que  les  volailles  que  nous  ache- 
tons ici,  et  pour  lesquelles  on  nous  écorche,  viennent  tout  droit  de  By. 
C’est  l'anse  du  panier  qui  danse  sur  notre  table. 

Mais  toutes  mes  observations  étaient  inutiles,  Nathalie  recommençait 
tous  les  ans  le  même  manège.  La  pauvre  chère  amie! 

Après  sa  mort,  en  1889,  je  n'ai  plus  eu  le  courage  de  retourner  a 
Nice,  et  j'ai  cherché  tout  de  suite  à me  débarrasser  de  la  villa  Bornala. 
Aussi  en  ai-je  tiré  un  prix  dérisoire.  Quand  j’eus  réglé  les  40.000  francs 
d’avances  que  nous  avait  faites  le  Crédit  Foncier  pour  nous  permettre 
diverses  transformations,  payé  6.000  francs  de  frais,  il  m'est  resté  net 


R O S A BONHEUR 


293 


34.000  francs,  aussi  bien  pour  cette  superbe  maison  de  campagne  que 
poui  son  magnifique  mobilier.  Mais  que  m’importaient  les  pertes 
d argent  ! Jetais  assurée,  grâce  aux  Tedesco,  de  ne  manquer  de  rien 


R O SA  BONHEUR  ET  NATHALIE  MICAS. 

jusqu'à  la  fin  de  mes  jours.  Il  me  suffisait  de  terminer  une  étude, 
n’importe  laquelle,  et  mon  tiroir  se  remplissait  d'or. 

Le  travail,  au  reste,  était  mon  unique  refuge  contre  la  douleur,  et 
je  m’y  suis  consacrée  avec  une  sorte  de  rage. 

Je  me  suis  remise  à l'aquarelle  et  c'est  là  que,  entraînée  malgré  moi 
à revivre  par  la  peinture  le  beau  voyage  que  j'avais  fait  avec  mon  amie, 


294 


ROSA  BONHEUR 


je  fis  ces  bœufs  dans  les  montagnes  d'Ecosse  auxquels  on  a donné  sur 
la  gravure  le  nom  de  Chefs  écossais  (Scottish  Chiefs). 

La  venue  en  France  de  Buffalo-Bill  et  de  ses  Indiens  n'a  pas  été 
sans  causer  une  diversion  très  salutaire  à mon  esprit,  grâce  à la  faculté 
qui  m'a  été  donnée  d'étudier  de  près  des  êtres  auxquels  je  m'étais 
toujours  intéressée,  des  êtres  si  différents  de  ceux  qui  jusqu’alors  avaient 
passé  sous  mes  yeux.  Il  me  semble  du  reste  vous  avoir  autrefois  conté 
comment,  grâce  à M.  Knoedler  et  aux  Tedesco,  j'ai  pu  travailler  à loisir 
au  milieu  des  Peaux-Rouges,  les  dessiner  et  les  peindre  avec  leurs  che- 
vaux, leurs  armes,  leurs  campements  et  leurs  animaux.  Même  j'ai  fait 
le  portrait  équestre  du  colonel  Cody,  et  c'en  est  la  reproduction  que 
vous  avez  pu  voir  sur  les  immenses  affiches  dont  il  avait  coutume  de 
tapisser  les  murailles  des  villes.  Nous  étions  devenus  fort  bons  amis; 
j’ai  déjeuné  sous  sa  tente  avec  M.  Tedesco  et  M.  Knoedler,  en  compagnie 
de  deux  Indiens  magnifiques,  après  quoi  l’on  nous  a photographiés 
tous  ensemble,  et  c'est  là  un  souvenir  qui  pour  moi  ne  manque  pas  de 
piquant,  croyez-le  bien. 

Pour  n'être  point  en  reste  avec  Buffallo-Bill  de  tous  les  égards  dont 
il  m'avait  entourée,  je  l’ai  invité  à venir  à By,  et  j’ai  eu  le  plaisir  de 
lui  montrer  mon  atelier  et  mes  animaux  (25  septembre  1889);  il  n'a  pu 
cependant  s'asseoir  à ma  table,  pressé  qu'il  était  par  ses  représentations. 
C’est  à l'hôtel  de  France,  à Fontainebleau,  que  je  lui  ai  offert  à 
déjeuner,  non  sans  lui  avoir  auparavant  fait  cadeau  d'Apache,  le  fameux 
cheval  de  M.  Arbukle  et  aussi  d’un  de  ses  compagnons,  Clair-de-Lune, 
qui,  bien  que  moins  fougueux  que'Tautre,  ne  pouvait  cependant  me 
rendre  aucun  service.  Des  cow-boys  sont  venus  quelques  jours  plus 
tard,  ont  capturé  au  lasso  les  deux  chevaux,  les  ont  enfourchés  avec 
une  adresse  qui  nous  a émerveillés,  et,  après  un  moment  de  résistance 
inutile  avec  de  maîtres  cavaliers  comme  ces  gens-là,  les  ont  emmenés 
paisiblement  au  chemin  de  fer  (6  décembre  1889). 

Ce  n'est  pas  la  seule  fois  qu’on  ait  chassé  chez  moi,  car  bien  souvent 
il  m'a  fallu  faire  prendre  certains  de  mes  pensionnaires,  et  ils  ne  se 
laissaient  pas  toujours  faire  de  bonne  grâce.  Cependant  jamais  on  ne 
s'était  servi  du  lasso,  d’usage  à peu  près  inconnu  dans  nos  régions. 
Nous  employions  des  panneaux.  Mais  il  m’est  arrivé  aussi  de  me  servir 
de  mon  fusil,  comme  ce  fut  le  cas  pour  une  vieille  biche  que  j'ai  dû 
abattre  pour  lui  éviter  les  maux  de  la  vieillesse. 

L'année  qui  suivit  l'Exposition  universelle  m'a  valu  un  grand 
honneur  dont  je  ne  saurais  être  que  très  flattée,  celui  de  recevoir  ici  la 


R O SA  BONHEUR 


295 


visite  de  M.  Carnot.  Le  président  de  la  République  était  depuis  quelque 
temps  déjà  installé  au  château  de  Fontainebleau,  lorsqu'il  me  fit  aviser 
par  un  officier  d'ordonnance  de  son  intention  de  venir  me  voir  et  de 
son  désir  que  je  ne  le  reçoive  pas  dans  un  autre  costume  que  ma  tenue 
ordinaire  de  travail,  et  c’est  pourquoi  j’étais  en  blouse  tout  comme 


CHEZ  BUFFALO-BILL. 

Rosa  Ronheur  photographiée  en  compagnie  du  colonel  Cody,  de  M.  Knoedler  »,  de  M.  Tedesco 

et  des  Indiens  Red-Shirt  et  Rocky-Beard. 


aujourd'hui  lorsque,  accompagné  de  Mme  Carnot,  de  son  fils  M.  François 
Carnot  et  du  commandant  de  Maigret,  il  m arriva  certain  après-midi 
de  dimanche  (i5  septembre  1890).  Je  leur  ai  tait  visiter  mon  ateliei  et 
montré  divers  travaux  que  j avais  en  train. 

S’étant  assis  sur  la  chaise  longue  que  recouvrait  la  housse  grise 
qu  elle  porte  encore,  le  président  me  raconta  que  son  père  a\  ait  été 

1.  C’est  à la  communication  qu’a  bien  voulu  m en  faire  M.  Knoedler,  que  je  dois  de 
pouvoir  donner  la  reproduction  de  cette  curieuse  photographie. 


2q6 


ROSA  BONHEUR 


Saint-Simonien  comme  le  mien.  Tous  deux  s'étaient  rencontrés  dans  la 
maison  de  Ménilmontant,  dont  son  père  avait  conservé  le  meilleur  sou- 
venir, sans  qu’il  eût  partagé  cependant  certaines  exagérations  d’Enfantin. 

— Quoique  je  n'aie  jamais  été  Saint-Simonien,  ajouta  M.  Carnot, 
mon  éducation  a profité  de  ce  qu’il  y avait  de  vrai  dans  cette  doctrine 
généreuse.  Mon  père  et  ma  mère  m’ont  enseigné  la  grandeur  et  la  sainteté 
du  rôle  que  la  femme  est  appelée  à jouer  dans  la  société  de  l'avenir,  et 
persuadé  de  la  nécessité  d'abolir  les  préjugés  qui  empêchent  la  jeune 
fille  de  se  considérer  comme  la  seule  gardienne  de  sa  propre  dignité. 
La  Française  n’est-elle  pas  capable  d'user  de  sa  liberté  avec  autant  de 
discrétion  que  l'Anglaise  et  l'Américaine? 

Je  suis  convaincu,  dit-il  en  terminant,  que  les  femmes  auront  un 
grand  rôle  à remplir  dans  l'amélioration  du  genre  humain,  et  je  ne 
doute  pas  que  la  pratique  des  institutions  républicaines  fasse  bientôt 
entrer  cette  manière  de  voir  dans  l'esprit  des  pères,  des  mères,  des 
frères  et  des  filles  elles-mêmes.  Alors  la  France,  qui  est  déjà  la  reine  du 
goût  et  des  arts,  marchera  à la  tête  du  développement  moral  des  deux 
moitiés  du  genre  humain. 

La  Itère  doctrine  si  bien  exposée  par  le  président  de  la  République, 
je  l’ai  conçue  quant  à moi  dès  le  début  de  ma  carrière  et  je  la  sou- 
tiendrai aussi  longtemps  que  je  vivrai. 

C’était  ma  première  rencontre  avec  M.  Carnot;  elle  suffirait  déjà  à 
me  laisser  de  lui  un  souvenir  ineffaçable,  mais  j'ai  eu  aussi  le  grand 
plaisir  de  lui  rendre  visite  à mon  tour,  à l’Elysée  cette  fois,  et  en 
compagnie  de  mon  vieil  ami  Cain,  à la  suite  de  ma  nomination  à la 
dignité  d’officier  de  la  Légion  d’honneur. 

C’était  en  1894,  c’est-à-dire  vingt-sept  années  après  la  visite  de 
l'impératrice  Eugénie,  et  l'Exposition  de  Chicago  en  a fourni  l’occasion. 

Peu  de  temps  avant  l'ouverture  de  cette  Exposition,  par  laquelle 
les  Etats-Unis  célébraient  le  centenaire  de  leur  indépendance,  M.  Gam- 
bart  me  fit  entendre  que  la  popularité  dont  jouissaient  mes  œuvres  en 
Amérique  m’imposait  le  devoir  d’y  participer;  or  je  n'avais  rien  de  prêt; 
il  leva  bien  vite  l'objection,  en  proposant  d’y  envoyer  en  mon  nom 
le  Roi  de  la  forêt  et  la  Bousculade.  D'autre  part,  aux  Etats-Unis,  la  com- 
mission des  Beaux-Arts  de  l’Exposition,  ayant  passé  en  revue  celles  de 
mes  toiles  qui  avaient  antérieurement  franchi  l’Atlantique,  demanda  à 
M.  Jay  Gould  et  au  général  Alger,  de  joindre  à ces  deux  tableaux,  l'un 
la  Pastorale,  l’autre  les  Moutons,  ce  à quoi  ils  consentirent  volontiers. 

Un  grand  nombre  d’artistes  de  haut  mérite,  comme  vous  savez, 
avaient  aussi  envoyé  des  œuvres  à Chicago,  et  la  France  y fut 


38 


CHEFS  ÉCOSSAIS  ( I 8 9 O ) . 

Aquarelle  par  Rosa  Bonheur.  — D'après  la  gravure  de  J.  B.  Prait,  éditée  par  Lefèvre  et  fils,  à Londres. 


298 


ROSA  BONHEUR 


représentée  avec  un  éclat  digne  de  la  réputation  de  l’art  français. 

Est-il  nécessaire  de  vous  rappeler  que  le  jury  international  ayant 
cru  bon  de  n’accorder  qu’un  seul  ordre  de  récompenses,  le  délégué  du 
ministère  des  Beaux-Arts  protesta,  et  les  exposants  français  furent 
déclarés  hors  concours. 

Faute  de  récompenses,  une  plaquette  commémorative  fut  remise  à 
chacun  de  nous.  Le  gouvernement  décida,  en  outre,  de  dédommager 
les  artistes  en  accordant  des  décorations  aux  plus  méritants. 

Chevalier  de  la  Légion  d’honneur  depuis  1 865 , aurais-je  quelque 


TÊTE  DE  BÉLIER. 
Dessin  de  Rosa  Bonheur. 


part  à cette  distribution  ? L'on  m'avait  bien  fait  espérer  autrefois  que 
la  rosette  serait  la  récompense  de  ma  participation  à l’Exposition  : 
M.  Carnot  lui-même  en  avait  donné  l’assurance  à M.  Auguste  Cain,  et 
je  n’ignorais  pas  que,  dans  les  milieux  officiels,  on  était  assez  disposé  à 
nommer  pour  la  première  fois  une  femme  artiste  officier  de  la  Légion 
d'honneur,  mais  que  résulterait-il  de  tout  cela’? 

J'eus,  dans  cette  circonstance,  les  meilleurs  avocats  dans  le  prince 
Stirbey  et  mon  vieux  confrère  le  sculpteur  animalier  : démarches  près 


1.  Dans  Y Abeille  de  Fontainebleau  du  29  août  1890,  M.  Bourges,  si  attentif  à tout  ce  qui 
concernait  Rosa  Bonheur,  avait  déjà  préconisé  l’élévation  de  la  grande  artiste  au  grade  d’offi- 
cier de  la  Légion  d’honneur. 


/ 


ROSA  BONHEUR 


2 99 


des  ministres,  visites  à l'Élysée, 
de  Cain,  c’était,  m’écrivait-il, 


aucune  ne  leur  coûta.  Pour  ce  qui  est 
le  capitaine  allant  s'informer  si  son 


ÉTUDE  DE  PAYSAN,  PAR  ROSA  BONHEUR. 

colonel  allait  bientôt  recevoir  sa  récompense.  Ils  eurent  gain  de  cause  et 
je  fus  nommée  (3  avril  18941).  Avec  celle  de  vous  avoir  près  de  moi,  c'est 
la  dernière  grande  joie  sans  doute  qui  m’était  réservée  avant  de  mourir. 

1.  Quelques  jours  plus  tard,  Rosa  Bonheur  reçut  du  prince  Stirbey  l'hommage  d’une 
croix  en  brillants. 


3oo 


ROSA  BONHEUR 


Auguste  Coin  fut  mon  parrain.  Il  me  donna  l'accolade  dans  un 
grand  dîner  auquel  avaient  été  conviés  une  élite  d'artistes  et  de  littéra- 
teurs1. C’est  lui  encore  qui  m'accompagna  à l’Elysée,  où  j'allai  présenter 
mes  remerciements  à M.  Carnot 2.  Le  président  me  combla  d’éloges, 
attestant  que,  dans  ma  personne,  le  gouvernement  de  la  République 
n’avait  pas  voulu  seulement  récompenser  mon  mérite  personnel,  mais 
qu'il  aimait  aussi  à me  considérer  comme  représentant  les  femmes  dont 
le  travail,  le  talent  et  la  vertu  font  l’honneur  de  leur  sexe  et  de  l'Etat  3. 

Quelle  n'a  pas  été  mon  indignation  lorsque,  quelques  mois  plus 
tard,  j’ai  appris  qu’un  coup  de  poignard  avait  tranché  l'existence  du 
chef  d’État  qui  professait  les  idées  admirables  que  je  vous  ai  dites  sur 
le  rôle  réservé  à la  femme  dans  l’avenir4.  Cette  nouvelle  atroce  a tourné 
pendant  quelque  temps  mes  préoccupations  vers  les  questions  de  poli- 
tique et  d'histoire;  j'ai  relu  les  récits  de  Maxime  du  Camp  sur  les  scènes 
qui  ont  accompagné  nos  dernières  luttes  sociales,  les  journées  sanglantes 

1.  Ce  dîner,  d’après  les  souvenirs  de  MM.  Henri  et  Georges  Cain,  fut  particulièrement 
joyeux.  M.  Auguste  Cain  avait  eu  l’idée  d’un  surtout  plein  de  nouveauté  : c’était  un  cactus, 
qu’il  avait  constellé  de  rosettes  de  la  Légion  d'honneur.  Rosa  Bonheur  en  avait  été  toute 
réjouie  ( 1 2 mai). 

2.  Et  tout  cela  n’empêchera  pas  qu’elle  se  remette  au  travail  avec  une  satisfaction  non 
dissimulée.  « Encore  deux  jours  qu’on  me  fait  perdre.  Que  le  diable  emporte  tous  les  déran- 
gements de  la  gloire  artistique  ! J’aimerais  mieux  vendre  de  la  chandelle.  » (Fragment  de 
lettre  publié  par  M.  H.  Becker  dans  le  Petit  Temps  du  Ier  juin  1900.) 

3.  Ne  serait-il  pas  utile  de  donner  ici  une  liste  des  décorations  qui  furent  accordées  à 
Rosa  Bonheur  par  divers  gouvernements,  et  aussi  des  récompenses  qui  lui  vinrent  de  plusieurs 
villes  ou  sociétés  artistiques  françaises  et  étrangères? 

1843,  médaille  de  bronze  à l’Exposition  dy/Rouen;  iS.j.5,  3e  médaille  au  Salon  de  Paris, 
médailles  de  bronze  à l’Exposition  de  Boulogne,  d’argent  à Rouen  et  diplôme  d’honneur  à 
Toulouse;  1847,  médaille  d’argent  à Rouen,  médaille  de  bronze  donnée  par  le  roi  pour  l’Ecole 
gratuite  de  dessin;  1848,  médaille  de  ire  classe  au  Salon  de  Paris  ; 1 85 3 , mise  hors  concours; 
1854,  hommage  d’une  broche-camée  par  la  Société  royale  d’encouragement  aux  Beaux-Arts 
de  Gand  ; 1 85 5,  médaille  d’or  à l’Exposition  universelle;  1 858,  médaille  d’argent  pour  ses 
bronzes  d’art  à l’Exposition  de  Toulouse;  1 865,  ordres  de  la  Légion  d’honneur  et  de  San 
Carlos  du  Mexique;  1867,  médaille  de  2«  classe  à l’Exposition  universelle;  1880,  ordre  de 
Léopold  à l’occasion  de  l’Exposition  triennale  d’Anvers,  et  croix  de  commandeur  de  l’ordre 
d’Isabelle  la  Catholique  d’Espagne;  1 885,  ordre  du  Mérite  des  Beaux-Arts  de  Saxe-Cobourg- 
Gotha  ; 1890,  ordre  de  Saint-Jacques  de  Portugal;  1894,  croix  d’officier  de  la  Légion  d’hon- 
neur et  d’officier  de  l’ordre  de  Saint-Jacques  de  Portugal. 

4.  Une  quinzaine  de  jours  après  sa  promotion  à la  dignité  d’officier,  le  22  avril  1894, 
Rosa  Bonheur  avait  eu  l’honneur  d’être  reçue  à Chantilly  par  le  duc  d’Aumale.  Parmi  les 
invités,  il  y avait  ce  jour-là  le  général  et  Mmc  Billot,  le  colonel  (depuis  général)  Avon  avec 
sa  femme  et  sa  fille,  M.  Lavisse,  M.  Bouquet  de  la  Grye,  M.  Rodocanachi,  M.  Auguste  Cain 
et  ses  deux  fils.  M.  Gustave  Maçon,  ancien  secrétaire  du  prince  et  actuellement  conservateur- 
adjoint  du  musée  Condé,  a bien  voulu  me  donner  quelques  renseignements  sur  cette  récep- 
tion au  cours  de  laquelle  la  bonne  artiste  fut  heureuse  de  présenter  au  prince  sa  petite 
médaille  du  Salon  de  1845,  à l’effigie  du  roi  Louis-Philippe.  « Elle  vous  a porté  bonheur, 
mademoiselle  »,  lui  dit-il.  Au  reste,  elle  avait  gardé  le  meilleur  souvenir  de  l’accueil  qui  lui 
avait  été  fait,  des  égards  dont  elle  avait  été  l’objet  et  qui  ne  l’avaient  pas  empêchée  de  fumer 
sa  cigarette  habituelle. 


ROSA  BONHEUR 


3oi 


de  la  Commune.  Tous  ces  crimes  montrent  bien,  hélas  ! que  les  suites 
d'une  guerre  peuvent  parfois  ctre  plus  épouvantables  que  la  guerre  elle- 
même,  quels  qu’en  soient  les  ravages.  Malgré  mon  culte  pour  la  science, 
il  en  est  une  branche  que  je  ne  sais  que  maudire.  Comment  pourrais-je 
admirer  ces  mécaniciens,  ces  chimistes,  ces  ingénieurs,  sans  cesse  a la 
recherche  de  nouveaux  moyens  de  destruction,  non  pas  seulement  dans 
le  but  d'assurer  la  prédominance  des  nations  civilisées  sur  les  peuples 
sauvages,  mais  encore  pour  donner  à celles-là  les  moyens  de  se  com- 
battre entre  elles  et  de  verser  leur  propre  sang  en  plus  grande  abondance. 

Rien  n'égale  mon  horreur  pour  les  hécatombes  dont  s’enorgueillit 
notre  histoire.  Dieu  veuille  que  le  xxe  siècle,  dont  je  ne  verrai  tout  au 
plus  que  l'aurore,  ne  dispute  pas  au  xixc  le  privilège  d’avoir  pour  ainsi 
dire  réinventé  la  poudre. 

Ah  ! si  les  nations  s'entendaient  pour  employer  leurs  ressources  à 
perfectionner  l’agriculture,  à accélérer  les  transports,  à généraliser  l'édu- 
cation de  leurs  filles,  que  de  changements  heureux,  quelle  explosion  de 
félicité  sur  la  terre! C'est  le  rêve  que  je  poursuis  et  qui  m’obsède. 

Plus  je  vis,  plus  je  réfléchis,  plus  je  suis  persuadée  que  toute  l'acti- 
vité humaine  doit  tendre  exclusivement  à rehausser  l ame 

Quant  au  pauvre  ami  qui  s’était  employé  avec  tant  de  zèle  à m’être 
agréable,  il  est  mort  quelques  mois  à peine  après  ma  nomination,  et 
ce  fut  pour  moi  une  cause  de  grande  douleur.  Il  y a si  longtemps  que 
nous  étions  liés  ! Il  avait  épousé  Hortense  Mène,  la  fille  du  vieux  sculp- 
teur avec  lequel  mon  père  entretenait  autrefois  de  si  cordiales  relations, 
et  bien  des  fois,  Henri  et  Georges,  ses  deux  fils,  sont  venus  égayer  ma 
maison  de  leur  bonne  humeur.  C’étaient  des  amis  de  toujours. 


ÉTUDE  DE  LION,  PAR  ROSA  BONHEUR. 


Photographie  Michel. 

UN  COIN  DE  L’ATELIER  DE  ROSA  BONHEUR. 


TROISIÈME  PARTIE 


CHAPITRE  XX 

LES  OISEAUX  DE  ROSA  BONHEUR. 

PROPOS  SUR  SON  COSTUME,  SUR  LE  FÉMINISME. 

SA  GRANDE  AMITIÉ  POUR  Mme  CARVALHO. 

SON  GOUT  POUR  LA  MUSIQUE.  SES  IDÉES  RELIGIEUSES. 

Au  cours  des  chapitres  qui  précèdent 
et  forment  la  deuxième  partie  de  ce  livre, 
j'ai  cru  devoir,  pour  éviter  de  fatiguer 
l'attention  du  lecteur,  donner  la  suite  des 
récits  de  Rosa  Bonheur  et  de  ses  confi- 
dences, sans  les  interrompre  par  des 
réflexions  personnelles  ni  par  les  questions 
qui  les  avaient  provoquées  durant  les  heures 
de  travail  à l'atelier,  les  promenades  en 
forêt,  ou  les  longues  conversations  d’après- 
diner.  De  la  sorte,  autant  du  moins  que 
cela  a été  dans  la  mesure  de  mes  forces,  le 
caractère  de  mon  illustre  amie  s’est  dessiné 
plus  nettement  et  sa  vie  a pu  se  retracer 
dans  sa  belle  unité.  Parvenue  aux  derniers  temps  de  cette  noble  car- 
rière, une  telle  manière  de  procéder  ne  s’expliquerait  plus,  puisque, 


3c>4 


ROSA  BONHEUR 


d'une  part,  Rosa  Bonheur  n'avait  pas  à me  conter  les  phases  d'une 
existence  que  je  partageais,  et  que,  de  l’autre,  divers  propos  que  j'ai 
notés  touchant  ses  préoccupations  religieuses,  ses  vues  sur  l'art,  sur  la 
musique,  etc.,  nés  des  incidents  de  notre  vie  commune,  s'isoleraient 
malaisément  des  causes  qui  les  ont  provoquées  et  ne  sauraient  guère  se 
rattacher  à un  plan  général  de  conversation. 

Que  le  lecteur  veuille  bien  me  pardonner  si,  au  long  des  pages  qui 
vont  suivre,  la  transcription  des  notes  de  mon  journal  me  contraint  à 
intervenir  en  personne  dans  le  récit  ; je  m'attacherai  du  reste  à ne  le 
faire  qu'autant  qu’il  sera  utile  pour  la  clarté  de  ma  narration,  à moins 
que  la  place  prise  involontairement  par  moi  dans  la  vie  de  la  bonne 
artiste  et  le  rôle  dont  son  affection  m’a  chargée  à ses  derniers  moments 
et  dans  ses  dernières  volontés,  ne  m’en  fassent  une  impérieuse  nécessité. 

Au  château  de  Bv,  la  chambre  de  Rosa  Bonheur  occupait  toute  la 
largeur  du  premier  étage  ; elle  était  éclairée  aux  deux  extrémités  par 
de  grandes  fenêtres,  l’une  ouvrant  sur  le  Levant,  l'autre  sur  le  Couchant. 
Les  meubles  avaient  l'aspect  un  peu  sévère  propre  au  palissandre  sculpté. 
Disposé  au  fond  d’une  large  alcôve,  son  lit  était  tendu  de  rideaux  en 
reps  cramoisi,  bordés  d’une  bande  de  velours  que  Mlle  Micas  avait 
autrefois  garnie  de  broderies. 

Au  grand  étonnement  de  qui  pénétrait  dans  cette  chambre  pour  la 
première  fois,  la  pièce  était  encombrée  de  volières;  le  couloir  d'accès 
en  était  aussi  rempli  : cages  dorées  de  toutes  formes  et  de  toutes  dimen- 
sions, dans  lesquelles  s'agitait  tout  un  peuple  d'oiseaux.  Il  y avait  là 
plus  de  soixante  petits  pensionnaires  ailés,  de  toutes  espèces,  de  toutes 
couleurs,  et  l'on  croira  sans  peine  que,  du  matin  jusqu’au  soir,  ils 
faisaient  un  bruit  assourdissant. 

Sans  pourtant  les  avoir  jamais  beaucoup  dessinés  ni  peints,  Rosa 
Bonheur  s'intéressait  vivement  à tout  ce  petit  monde  emplumé;  le  fait 
d’en  avoir  même  dans  sa  chambre  est  sur  ce  point  fort  caractéristique. 

Chaque  matin,  elle  leur  donnait  des  graines.  Au  printemps,  elle 
installait  dans  les  cages  des  nids  propres  à recevoir  les  couvées.  Elle 
s'était  procuré  une  petite  boîte  à musique  pour  leur  apprendre  à chanter. 

Un  jour,  dans  une  de  nos  causeries  à l’atelier,  je  m’étonnais  qu'elle 
n'éprouvât  aucune  gêne  de  leur  présence. 

— Aucune,  fit-elle,  du  reste,  mes  oiseaux  ne  chantent  que  lorsqu'ils 
me  voient  descendre  du  lit.  C'est  le  bonjour  que  chacun  m'adresse  dans 
sa  langue. 

— J'aurais  bien  cru  plutôt  que  c’était  eux  qui  vous  réveillaient! 


39 


BŒUFS  ET  MOUTONS  AU  PATURAGE  (PASTORALE)  (|86o),  PAR  ROSA  BONHEUR. 

(Collection  de  Miss  Helen  Gould  ) 


'5o6 


RO  S A BONHEUR 


— Pas  du  tout.  Je  ne  ferme  jamais  les  rideaux  et  c’est  l’aurore  qui 
me  tire  de  mon  sommeil  avant  que  mes  oiseaux  ne  commencent  leur 
ramage.  J’aime  voir  le  premier  rayon  de  lumière  pénétrer  dans  ma 
chambre  ; c'est  la  cause  pour  laquelle  chaque  matin,  quand  les  nuages 
ne  m’ont  pas  privée  du  réveil  que  j’aime,  vous  me  voyez  si  joyeuse. 

Venez  voir  ma  petite  Néphélococcigie.  Vous  connaissez  sans  doute 
cette  métropole  des  nuages  et  des  coucous,  imaginée  par  Aristophane 
dans  sa  comédie  des  Oiseaux Jamais  les  dieux  de  l'Olympe  ne  vien- 

dront chez  moi  troubler  mes  amis  ailés,  comme  ils  l'ont  fait  dans 
l'Attique,  il  y a plus  de  2.000  ans. 

Quand  tout  mon  petit  monde  pépie,  gazouille,  sautille,  il  me  semble 
qu'ils  se  réunissent  à l’appel  de  la  huppe,  pour  écouter  ce  que  j'ai  à 
leur  dire. 

En  prêtant  bien  l'oreille  à leur  chant,  je  me  suis  aperçue  que 
chaque  espèce  avait  sa  langue  particulière,  comme  Aristophane  l'a 
indiqué.  J'ai  reconnu  plus  d’une  fois  l'exactitude  des  sons  que  ses  acteurs 
ont  fait  entendre  au  peuple  athénien  devant  lequel  ils  jouaient.  Si  je 
pouvais  comprendre  les  divers  idiomes  dont  se  servent  devant  moi  mes 
oiseaux,  que  de  choses  intéressantes  j’apprendrais  ! 

Approchez-vous  de  ces  serins;  ils  sont  un  modèle  d'union  conjugale 
que  les  hommes  devraient  bien  imiter.  Les  mâles  sont  aux  petits  soins 
pour  leurs  femelles;  ils  leur  portent  à manger  lorsqu'elles  couvent  leurs 
œufs.  Si  la  mère  vient  à sauter  d’un  perchoir  à l'autre  pour  se 
dérouiller  les  ailes,  le  père  se  précipite  pour  prendre  sa  place  avant  que 
la  couvée  ait  eu  le  temps  de  sentir  le  froid.  Tous  les  ans,  les  mêmes 
ménages  se  reforment,  je  les  suis  de  près  et  je  ne  vois  jamais  d’exemples 
d'infidélité.  Toutefois,  les  mâles  sont  très  jaloux,  mais  les  femelles 
subissent  docilement  la  surveillance. 

Regardez  l'une  après  l’autre  ces  deux  cages  ; dans  la  première  les 
serins  sont  tout  verts  et  dans  la  seconde  tout  jaunes.  J'ai  eu  un  mal 
infini  â obtenir  ce  résultat. 

La  difficulté  que  j'ai  éprouvée  est  une  des  principales  raisons  qui 
m’ont  conduite  â penser  que  ces  petits  êtres  ont  des  âmes  qui  finissent 
par  devenir  humaines  et  que  dans  leur  forme  suprême  ces  âmes  conser- 
vent des  sentiments  qui  subsistent  malgré  les  métamorphoses. 

Voyez  ce  petit  sautilleur  : aujourd'hui,  il  porte  sur  le  dos  son  paletot 
gris  d’hiver,  mais  au  printemps,  lorsqu'il  veut  plaire  à sa  femelle,  tout 
son  corps  devient  scintillant  de  turquoise  et  son  chant,  qui  était  timide 
et  monotone,  prend  une  tournure  singulièrement  touchante. 

Celui-là  est  semblable  aux  galants  de  Paris  : l'été,  il  se  hâte  de 


R O S A BONHEUR 


3o  7 

reprendre  ses  habitudes  bourgeoises  et  de  se  gorger  de  millet.  Il  ne 
songe  plus  à sa  pauvre  compagne,  et  son  bec  ne  lui  portera  pas  même 
un  misérable  brin  de  coton  pour  1 aider  à faire  son  nid  au  retour  du 
printemps. 

Maintenant,  venez  voir  mes  petits  oiseaux  des  Iles.  Admirez  leur 
plumage  splendidement  bariolé.  Chacun  porte  sur  ses  ailes  un  reflet  de 
l’arc-en-ciel.  J'ai  toujours  peur  qu'ils  ne  brisent  leurs  plumes  si  délicates 
et  je  crains  surtout  qu'ils  ne  s'enrhument.  Aussi  ai-je  fait  chercher  par 
les  Tedesco,  chez  tous  les  oiseliers  de  Paris,  de  petits  berceaux  dans 
lesquels  ils  se  blottissent 
la  nuit  sous  des  flocons 
de  coton. 

En  dépit  de  ces  pré- 
cautions, j'éprouve  ce- 
pendant des  r e m o r d s 
parfois.  Je  me  demande 
si  ces  pauvres  petits  ne 
sont  pas  plus  malheureux 
entre  mes  mains  que 
dans  leur  pays  natal.  En 
somme,  tout  en  les  soi- 
gnant, est-ce  que  je  ne 
leur  déplais  pas  souve- 
rainement, puisque  je  les 
prive  de  leur  liberté  ? 

A qui  a bien  voulu  poursuivre  jusqu'ici  la  lecture  de  ces  pages,  il 
n est  guère  besoin  d’affirmer  que  la  sollicitude  de  Rosa  Bonheur  à l'égard 
de  ses  oiseaux  n'avait  rien  d'exclusif  et  que  tous  les  animaux  qui,  au 
cours  de  soixante  années,  furent  ses  hôtes,  venus  de  la  plaine  ou  de  la 
montagne,  de  la  forêt  ou  du  désert  africain,  animaux  domestiques  ou 
bêtes  sauvages  : chiens,  chevaux,  ânes,  bœufs,  moutons,  chèvres,  cerfs, 
chevreuils,  isards,  mouflons,  sangliers,  singes,  sans  compter  les  lions, 
des  plus  doux  aux  plus  farouches,  eurent  une  part  de  son  affection. 
Sans  doute  il  serait  ridicule  de  dire  qu'ils  la  payèrent  de  retour;  le 
tait  est  vrai  cependant  pour  la  plupart  ; bien  des  fois  ces  pauvres  êtres 
témoignèrent  à leur  façon  la  reconnaissance  et  l’amitié  qu'ils  portaient 
à la  grande  artiste  qui  savait  si  parfaitement  les  voir  et  les  comprendre. 
Aussi  bien  Rosa  Bonheur  ne  les  considérait-elle  point  comme  des  créa- 
tures sans  pensées;  volontiers  elle  leur  donnait  une  âme  soumise  à de 


CROQUIS  d’oiseaux,  PAR  ROSA  BONHEUR. 


3o8 


ROSA  BONHEUR 


mystérieuses  métempsycoses,  et  si  les  théories  de  Descartes  à leur 
endroit  la  révoltaient,  elle  n'hésitait  guère  à prétendre  que,  par  la  bouche 
des  héros  de  La  Fontaine,  ce  n’était  pas  tant  qu’on  le  croyait  des 
hommes  qui  parlaient. 

J'ai  trouvé  dans  ses  papiers,  au  sujet  des  chevaux,  cette  réflexion 
que  je  suis  heureuse  de  transcrire  : 

Le  cheval  est  comme  l’homme  la  plus  belle  ou  la  plus  misérable  des 
créatures;  seulement  c’est  le  vice  ou  la  misère  qui  font  l’homme  indigne  et 
laid  ; il  est  presque  responsable  de  sa  décadence,  tandis  que  le  cheval  n’est 
qu’un  esclave  que  le  Créateur  avait  confié  à l’homme  et  dont  celui-ci  abuse 
dans  son  ingratitude  et  sa  misère  lâche  et  égoïste,  jusqu’à  devenir  au-dessous 
de  la  brute  même. 

Sera-t-on  surpris  qu’un  fréquent  sujel  de  conversation  chez  Rosa 
Bonheur  fût  la  place  faite  aux  femmes  dans  la  société  contemporaine. 
Les  luttes  que,  pour  son  compte,  elle  avait  soutenues  autrefois,  et  le 
succès  qui  les  avait  couronnées,  par  contraste  avec  le  spectacle  dou- 
loureux du  rôle  effacé  qui  est  trop  souvent  celui  de  notre  sexe  en 
Europe,  l’avait  rendue  fort  ambititieuse  pour  ses  jeunes  sœurs  fran- 
çaises; non  pas  sans  doute  qu  elle  rêvât  de  les  voir  rompre  en  visière 
avec  toutes  les  habitudes  et  tous  les  préjugés,  chercher  à s'évader  de  la 
mission  qui  leur  est  imposée  par  la  nature  et  la  raison  des  choses;  elle 
souhaitait  du  moins  qu’un  certain  nombre  de  ces  préjugés  fussent  abolis 
et  que,  partout  où  son  intelligence  ou  son  talent  la  rendraient  égale  à 
l'homme,  le  seul  fait  de  son  sexe  ne  la  réléguât  point  à un  rang  inférieur. 
En  ce  qui  la  concerne,  que  n'a-t-on  pas  dit  ou  pensé  de  son  habitude 
de  porter  des  vêtements  masculins  ? N'était-ce  pas  l'indice  d’une 
émancipation  audacieuse?  Combien  de  fois  pourtant  ne  l’ai-je  pas 
entendue,  pendant  les  trop  courtes  saisons  que  j'ai  vécues  auprès  d'elle, 
tenir  à ce  sujet  des  propos  comme  ceux-ci  : 

— Je  blâme  énergiquement  les  femmes  qui  renoncent  à leur  vêtement 
habituel  dans  le  désir  de  se  faire  passer  pour  des  hommes.  Si  j'avais 
trouvé  que  les  pantalons  convinssent  à mon  sexe,  j'aurais  délaissé 
complètement  les  jupes,  mais  ce  n'est  pas  le  cas,  aussi  n'ai-je  jamais 
conseillé  à mes  sœurs  de  la  palette  de  porter  des  habits  d'homme  dans 
les  circonstances  ordinaires  de  la  vie. 

Si  cependant  vous  me  voyez  vêtue  comme  je  le  suis,  ce  n'est  pas  le 
moins  du  monde  dans  le  but  de  me  rendre  originale,  ainsi  que  trop  de 
femmes  l’ont  fait,  mais  tout  simplement  pour  faciliter  mon  travail. 
Songez  qu'à  certaine  époque  je  passais  des  journées  entières  aux  abat- 


R OSA  BONHEUR 


309 


toirs.  Oh  ! il  faut  avoir  le  culte  de  son  art,  pour  vivre  dans  des  mares 
de  sang,  au  milieu  de  tueurs  de  bêtes.  — J'avais  aussi  la  passion  des 
chevaux;  or,  où  peut-on  mieux  étudier  ces  animaux  que  dans  les  foires 
et  mêlée  aux  maquignons  ? Force  m’était  bien  de  reconnaître  que  les 
vêtements  de  mon  sexe  étaient  une  gêne  de  tous  les  instants.  C'est  pour- 
quoi je  me  suis  décidée  à solliciter  du  préfet  de  Police  l’autorisation  de 
porter  des  habits  masculins. 

Mais  le  costume  que  je  porte  est  ma  tenue  de  travail,  et  rien  autre 


MOUTONS,  PAR  ROSA  BONHEl’R. 


chose.  Les  quolibets  des  imbéciles  ne  mont  jamais  troublée;  Nathalie 
s en  moquait  autant  que  moi.  Cela  ne  la  gênait  aucunement  de  me  voii 
habillée  comme  un  homme,  mais  si  vous  en  êtes  offusquée  le  moins  du 
monde,  je  suis  toute  prête  à mettre  des  jupes,  d autant  que  je  n ai  qu  à 
ouvrir  un  placard  pour  trouver  tout  un  assortiment  de  costumes  leminins. 

Pour  sortir  en  forêt,  je  mets  un  paletot,  un  chapeau  de  leutre,  de 
grosses  bottes  et  souvent  des  guêtres;  à la  maison,  cependant,  je 
préfère  me  chausser  de  bottines  vernies;  c est,  comme  nous  le  sa\ez, 
une  de  mes  coquetteries. 

— Je  crois  bien,  lui  dis-je,  qu  au  tond  vous  êtes  plus  coquette  que 
vous  ne  voulez  l'avouer.  N avez-vous  pas  tait  broder,  par  exemple,  des 


ROSA  BONHEUR 


3 io 


palmes  académiques  sur  la  garniture  de  vos  blouses?  — Leur  dessin 
rappelait  vaguement  le  fameux  insigne  violet. 

Rosa  Bonheur  jeta  un  petit  regard  sur  sa  broderie  et  se  mit  à rire. 

— Ln  effet,  fit-elle,  mais  vous  pouvez  être  assurée  que  ces  palmettes 
n'ont  aucune  origine  symbolique. 

Mes  pantalons  ont  été  pour  moi  de  grands  protecteurs,  poursuivit- 
elle.  Bien  des  fois  je  me  suis  félicitée  d'avoir  osé  rompre  avec  des 
traditions  qui  m'auraient  condamnée,  faute  de  pouvoir  traîner  mes  jupes 
partout,  à m'abstenir  de  certains  travaux.  Quant  à mon  costume  féminin, 
au  temps  où  j'ai  commencé  à me  faire  connaître,  Nathalie  me  donna 
un  conseil  fort  intelligent  : « Tu  ne  peux  pas  avoir  la  prétention  de  te 
vêtira  la  dernière  mode,  me  dit-elle,  aussi  je  t'engage  à te  composer  un 
genre  de  costume  qui  ne  subisse  aucune  des  transformations  auxquelles 
s’assujettissent  les  femmes  élégantes  ; tu  le  conserveras  toute  ta  vie,  il 
t’appat tiendra.  » Nathalie  avait  raison;  j'ai  suivi  son  conseil  et  adopté 
la  mode  bretonne  modifiée  à ma  guise.  Il  m’est  arrivé  souvent,  je  l'avoue 
bien,  de  paraître  un  peu  ridicule  avec  mes  manches  étroites,  mon  gilet 
et  ma  jupe  à plis  amples,  mais  Nathalie  me  consolait  en  disant  : « Bast  ! 
hast!  on  connaîtra  dans  la  foule  Rosa  Bonheur  à ses  cotillons,  comme 
on  connaissait  Napoléon  à son  petit  chapeau  ». 

Depuis  que  suis  à By,  vivant  constamment  au  milieu  de  mes 
animaux,  je  n'ai  guère  le  temps  de  jouer  à la  grande  dame  ; il  faut 
bien  que  les  visiteurs  me  prennent  telle  qu'ils  me  trouvent.  Si  je  vais 
dans  une  réunion  cependant,  ou  que  je  fasse  des  démarches  officielles, 

je  ne  manque  pas  de  mettre  ma  robe  et  mon  chapeau  à plumes Oh! 

la  question  de  coiffure.  Le  chapeau  à la  mode  a été  longtemps  ma  bête 
noire.  Aucun  ne  voulait  tenir  sur  ma  tête,  puisque  je  n’avais  pas  de 
chignon  dans  quoi  on  pût  enfoncer  des  épingles.  Une  amie  de  Nathalie 
se  trouva  à point  un  jour  pour  me  prouver  à sa  manière  qu'il  me  fallait 
adopter  la  capote  des  dames  âgées.  Cette  coiffure  faisait  fureur  à 
l’époque  dont  je  parle;  les  jeunes  élégantes  elles-mêmes  s’en  affublaient. 
Ce  fut  un  conseil  fatal  ; je  le  suivis  pourtant,  mais  à regret  et  je  lui 
dois  au  moins  une  éclatante  mésaventure. 

11  y a deux  ans  (8  octobre  1896),  lors  de  la  réception  à Paris  des 
souverains  russe,  le  ministre  des  Beaux-Arts  eut  le  désir  de  leur 
présenter  les  sommités  de  l’art  français,  au  cours  d'une  visite  au  musée 
du  Louvre.  Des  lettres  d’invitation  furent  envoyées,  et  j'eus  l'honneur 
d'en  recevoir  une. 

Suivant  mon  habitude  en  pareille  circonstance,  je  mis  mon  beau 
costume  de  velours  noir  et  ma  petite  capote  à plumes,  laquelle,  à cause 


ROSA  BONHEUR 


3 1 1 


de  mes  cheveux  courts,  ne  pouvait  être  retenue  que  par  une  menton- 
nière allant  d’une  oreille  jusqua  l'autre.  Vous  voyez  d'ici  reflet. 

Au  moment  où  j arrivai  au  Louvre,  j aurais  donné  je  ne  sais  quoi 
pour  avoir  sur  la  tête  mon  chapeau  de  feutre  gris.  J’étais  la  seule 
femme,  au  milieu  d une  foule  d hommes  tous  plus  décorés  les  uns  que 
les  autres,  car  on  avait  eu  soin  de  n inviter  que  des  artistes  appartenant 
à la  Légion  d’honneur.  Tous  les  yeux  se 
tournaient  vers  moi  ; je  ne  savais  où  me 
fourrer.  Ce  fut  une  rude  épreuve,  et  ce 
jour-là  j'ai  bien  regretté  mon  costume 
masculin,  je  vous  l’assure.  Voyant  mon 
embarras,  M.  Carolus-Duran  eut  le  cou- 
rage de  venir  vers  moi  et  de  m’offrir 
son  bras,  que  j'ai  saisi  avec  reconnais- 
sance et  je  m'y  suis  cramponnée  déses- 
pérément. 

Un  tel  appui  me  rassura  et  j'oubliai 
un  peu  combien  j’étais  ridicule  en  voyant 
l’accueil  que  me  faisaient  la  plupart  de 
mes  confrères.  Et  pourtant,  mon  épreuve 
n'était  pas  à son  terme.  Quelques  jours 
plus  tard  parurent  les  journaux  illustrés  ; 
je  fus  profondément  ennuyée  et  vexée 
de  me  reconnaître  dans  cette  silhouette 
qui  fit  rire  tout  Paris  pendant  un  moment. 

En  dépit  de  mes  métamorphoses  de 
costume,  il  n'y  a pas  de  fille  d'Eve  qui 
apprécie  plus  que  moi  les  nuances;  ma 
nature  brusque  et  même  un  peu  sauvage 
n'a  jamais  empêché  mon  cœur  de  tou- 
jours rester  parfaitement  féminin.  Si 
j’avais  aimé  les  bijoux,  j’en  aurais  certai- 
nement porté,  Nathalie  le  faisait  bien,  et  jamais  je  ne  lui  ai  tait  de 
reproches  à ce  sujet. 


ROSA  BONHEUR 

ASSISTANT  A LA  VISITE  DU  LOUVRE 
PAR  LES  SOUVERAINS  RUSSES. 
Croquis  de  Renouard. 

( Revue  encyclopédique,  1896.) 


Pourquoi  ne  serai-je  pas  fière  d être  femme  ? Mon  père,  cet  apôtre 
enthousiaste  de  l'humanité,  m'a  bien  des  fois  répété  que  la  mission  de 
la  femme  était  de  relever  le  genre  humain,  qu’elle  était  le  Messie  des 
siècles  futurs.  Je  dois  à ses  doctrines  la  grande  et  hère  ambition  que  j ai 
conçue  pour  le  sexe  auquel  je  me  tais  gloire  d’appartenir  et  dont  je 
soutiendrai  l'indépendance  jusqu’à  mon  dernier  jour.  Du  reste,  je  suis 


3l2 


ROSA  BONHEUR 


persuadée  qu'à  nous  appartient  l'avenir;  je  n'en  veux  citer  que  deux 
preuves  : si  les  Américains  marchent  en  tête  de  la  civilisation  moderne, 
c'est  à cause  de  la  manière  admirablement  intelligente  dont  ils  élèvent 
leurs  filles  et  du  respect  qu'ils  ont  pour  leur  femme. 

D'autre  part,  si  les  Orientaux  croupissent  dans  une  barbarie  dont 
ils  ne  peuvent  se  dépêtrer,  c’est  parce  que  les  maris  n'estiment  pas  suffi- 
samment leurs  épouses  et  que  par  conséquent  les  enfants  ne  sont  pas 
disposés  à éprouver  d’affection  pour  leur  mère. 

Nos  beautés  timides  de  la  vieille  Europe  se  laissent  trop  facile- 
ment conduire  à l'autel  comme  les  brebis  allaient  jadis  au  sacrifice  dans 
les  temples  païens. 

Depuis  longtemps,  j'ai  compris  qu'en  mettant  sur  sa  tête  la  cou- 
ronne de  fleurs  d'oranger,  la  jeune  fille  se  subalternise  ; elle  n’est  plus 
que  le  pâle  reflet  de  ce  qu'elle  était  avant.  Elle  devient  pour  toujours  la 
compagne  du  chef  de  la  communauté,  non  pas  pour  l'égaler,  mais  pour 
l'assister  dans  ses  travaux  ; quelque  grande  que  puisse  être  sa  valeur, 
elle  restera  dans  l'ombre. 

Ee  souvenir  du  silencieux  dévouement  de  ma  mère  me  rappelle 
qu'il  est  dans  la  nature  de  l'homme  de  manifester  ses  opinions  sans 
se  préoccuper  de  l'impression  qu'elles  produisent  sur  l’esprit  de  sa 
compagne. 

Je  sais  bien,  parbleu,  qu’il  existe  des  époux  d’une  noble  trempe, 
qui  sont  les  premiers  à faire  ressortir  les  mérites  de  leur  femme  : vous 
en  connaissez  des  exemples.  En  ce  qui  me  concerne,  cependant,  je  n'ai 
jamais  osé  me  risquer  et  m’en  aller  devant  M.  le  maire.  Et  néanmoins, 
au  contraire  de  l’opinion  saint-simonienne,  je  considère  le  mariage 
comme  un  sacrement  indispensable  à l'organisation  de  la  société. 
Quelle  grande  idée  que  de  donner  à la  loi  humaine  le  pouvoir  d'établir 
un  contrat  si  puissant,  si  auguste,  que  la  mort  même  ne  saurait  le 
dissoudre 

En  lisant  dans  la  Philosophie  positive  de  Eittré  l’exposé  lumi- 
neux que  cet  écrivain  célèbre  a donné  des  doctrines  d'Auguste  Conte, 
j'ai  été  frappée  d’y  retrouver  une  pensée  que  j'avais  depuis  longtemps  : 
l'institution  du  veuvage  pour  les  hommes  aussi  bien  que  pour  les 
femmes  est  admirable,  car  elle  est  indispensable  au  repos,  au  bien-être 
et  à la  protection  des  enfants.  Que  s’est-il  passé  chez  nous,  autrefois? 
Mon  père  n'a  pu  supporter  sa  solitude,  — je  vous  ai  conté  tout  cela. 
Un  an  avant  sa  mort,  celle  qui  chez  nous  avait  remplacé  ma  mère  lui 
a donné  un  fils,  dont  j'ai  pour  une  bonne  part  payé  les  Irais  d'éduca- 
tion. Eh  bien!  l'on  a dit  que  c'est  moi  qui  étais  sa  mère  et  non  pas  sa 


ROSA  BONHEUR 


3 1 3 


bienfaitrice.  C est  là  des  choses  qu  on  peut  pardonner,  mais  oublier, 
jamais  ! 


LE  CERF  DE  ROSA  BONHEUR. 

Comme  Rachel,  comme  George  Sand  et  tant  d'autres,  j'aurais  pu, 
assurément,  profiter  de  la  tolérance  dont  bénéficient  vis-à-vis  de  l'opinion 


40 


3 14 


RO  SA  BONHEUR 


les  femmes  qui  se  distinguent  dans  les  sciences  et  dans  les  arts,  et  l'on 
aurait  pu  dire  de  moi  tout  ce  que  l'on  eût  voulu.  Au  lieu  de  cela,  j'ai 
toujours  mené  une  vie  honorable,  je  suis  restée  pure,  et  je  n'ai  jamais 
eu  ni  amants,  ni  enfants. 

Si  mon  père  me  reprochait  quelquefois  mes  façons  garçonnières 
et  libres,  je  vous  l'ai  dit  aussi,  il  peut  du  moins  se  réjouir  là-haut,  car 
durant  toute  ma  vie,  celle  qu  il  appelait  son  bien  le  plus  précieux  est 
restée  sans  tache. 


VACHE  ÉCOSSAISE,  PAR  ROSA  BONHEUR. 


Un  soir  que  nous  parlions  de  musique,  je  demandai  à Rosa 
Bonheur  si  elle  connaissait  le  piano. 

— Je  n'ai  jamais  pris  de  leçons,  me  répondit-elle,  mais  j'avais  tant 
de  plaisir  à écouter  ma  mère  lorsque  j'étais  enfant,  que  chacun  des 

airs  qu  elle  me  jouait  autrefois  est  resté  gravé  dans  mon  oreille C'est, 

je  crois,  la  raison  pour  laquelle  j’ai  ressenti  une  si  vive  sympathie  pour 
Mme  Carvalho.  J'ai  toujours  éprouvé  à l'entendre,  en  effet,  une  joie  sans 
mélange,  car  sa  voix  avait  le  même  timbre  que  celle  qui  m'avait  bercée 
dans  mon  enfance. 

Les  œuvres  de  Gounod  m'ont  toujours  plu  ; jamais  cependant 

elles  ne  me  causaient  un  plaisir  plus  raffiné  que  lorsqu'elles  étaient 
interprétées  par  Mme  Carvalho.  Cette  cantatrice  inimitable  n'avait  pas 


ROSA  BONHEUR 


une  voix  très  forte,  mais  elle  possédait  une  merveilleuse  intuition  de 
ce  quelle  pouvait  obtenir  dans  la  vaste  salle  de  l'Opéra.  Elle  ne  criait 
jamais,  et  pourtant,  dans  les  pianissimos  même,  chacune  de  ses  notes 
parlait  à l’oreille. 

Quand  elle  venait  ici,  passer  quelques  jours  avec  moi,  que  de 

fois  mon  « sanctuaire  « a été  transformé  en  salle  de  concert.  Tandis 


CHIEN  DE  CHASSE  ( I 847-  I 874),  PAR  ROSA  BONHEUR. 

D’après  une  gravure  de  J.  B.  Pratt,  éditée  par  Lefèvre  ci  fils,  à Londres. 

qu’elle  chantait,  je  fermais  les  yeux,  pour  me  donner  l’illusion  que  nia 
mère  était  près  de  moi.  Alors  je  me  voyais  à Bordeaux,  dans  la  maison 
du  grand-père  Dublan,  et  ii  me  semblait  que  maman,  touchée  de  mon 

extase,  me  prenait  dans  ses  bras  et  me  couvrait  de  baisers Sa  mort 

m’a  causé  une  tristesse  si  profonde  et  un  si  violent  accès  de  désespoir, 
que  pendant  un  temps  je  n’ai  voulu  voir  personne.  C’était  presque 
comme  si  ma  mère  était  morte  une  seconde  fois.  Et  je  me  sentais  d au- 
tant plus  isolée,  que  je  n avais  plus  Nathalie  pour  partager  ma  douleur. 

Peu  après  cette  conversation,  ayant  accompagné  Rosa  Bonheur  à 


Paris,  nous  allâmes  un  soir  à l'Opéra  pour  y entendre  la  Valkyrie. 
Pendant  que  l'orchestre  jouait  la  Chevauchée,  elle  murmura  à mon 
oreille  : 

— Comme  l'harmonie  imitative  des  voix  de  la  nature  est  grandiose 
dans  cette  chevauchée  ; c'est  la  première  fois  que  j’entends  Wagner, 
mais  ce  ne  sera  pas  la  dernière. 

— J'admire  Gluck  et  Beethoven,  me  disait-elle  après  la  représen- 
tation. Leurs  œuvres  sont  d'une  simplicité  magistrale.  Mais  ce  que 
j'aime  par-dessus  tout,  c’est  Mozart,  dans  la  Flûte  enchantée.  Lorsqu'il 
vous  arrive  d’en  jouer  des  airs  le  soir,  tandis  que  je  me  repose  sur  ma 
chaise  longue,  vous  faites  défiler  dans  mon  esprit,  sans  vous  en  douter, 
les  souvenirs  les  plus  tendres  de  mon  enfance. 

Bien  que  Posa  Bonheur  ne  fût  pas  musicienne,  des  compositeurs  de 
talent  lui  avaient,  à une  autre  époque,  dédié  des  pages  éloquentes.  César 
Pyrnet,  qui  était  encore  élève  du  Conservatoire  quand  elle  fut  décorée, 
lui  lit  hommage  d'une  délicieuse  berceuse  pour  violoncelle,  intitulée 
la  Première  Rose  impériale , et  le  grand  Bizet  lui-même  composa  une 
cantate  en  son  honneur. 

11  m'arriva  un  jour  de  prononcer  le  nom  de  Félicien  David,  dont 
elle  m’avait  entretenu  déjà  à propos  du  Saint-Simonisme. 

— Comment  pourrais-je  l’oublier,  celui-là  ! s’écria-t-elle;  sa  grande 
symphonie  du  Désert  l'a  immortalisé.  C'est  un  chant  splendide,  composé 
à l’occasion  de  l'exode  des  Saint-Simoniens  en  Égypte.  Le  lever  du  soleil, 
la  prière  de  l’Arabe,  la  marche  des  chameaux,  le  soutfle  du  simoun,  les 
lointains  mirages,  y sont  interprétés  avec  l'ampleur  d’un  poème 
d'Ossian. 

Je  vous  parle  d'Ossian,  le  connaissez-vous  ? Que  d'inspirations  je 
lui  dois;  je  ne  puis  feuilleter  ses  poésies  sans  y trouver  la  peinture  de 
tous  les  grands  phénomènes  de  la  nature. 

Elle  se  leva  pour  prendre  le  livre  de  Mac-Pherson,  l'ouvrit  au 
chapitre  de  Fingal  et  d'une  voix  chaude  se  mit  à lire  cette  strophe  : 

Parvenue  au  sommet  du  Lena,  la  troupe  s’étend  sur  les  bruyères;  on 
dirait  un  brouillard  d’automne,  lorsque,  rassemblant  ses  Hocons  épars  dans  la 
plaine,  il  monte  sur  les  collines  obscurcies,  et  de  leur  cime,  élève  peu  à peu  sa 
tête  dans  les  deux. 

Et  cette  autre  : 

Ses  mâts  se  dressent  innombrables  comme  les  roseaux  du  lac  de  Lago;  ses 
vaisseaux  offrent  l’aspect  d’une  forêt  chargée  de  vapeurs,  lorsque  les  arbres 
secoués  plient  tour  à tour  sous  l’effort  des  vents 


ROSA  BONHEUR 


3i7 


Fingal  qui  balaye  les  guerriers  comme  la  tempête  disperse  les  bruyères, 
quand  le  fracas  des  torrents  tourmente  les  échos  de  Cona,  et  que  la  nuit 
s’assied  sur  la  colline  dans  son  manteau  de  brumes. 

Rosa  Bonheur  s’était  laissé  gagner  par  l’enthousiasme  musical  et 
poétique.  Je  songeai  à mettre  cette  disposition  à profit  et  la  priai  de 
vouloir  bien  chanter  une  des  symphonies  de  Félicien  David. 

— Avec  plaisir,  répondit-elle,  mettez-vous  au  piano. 


ÉTUDES  D’ANE,  PAR  ROSA  BONHEUR. 


Mais  tandis  que  je  me  préparais  à jouer,  voici  qu’en  feuilletant 
mes  cahiers  de  musique,  sa  main  tomba  sur  le  Lac  de  Niedermeyer, 
d'après  la  fameuse  élégie  de  Lamartine.  Félicien  David  fut  oublié. 

— Mme  Carvalho  m’a  chanté  plus  d'une  fois  ce  morceau,  fit-elle; 
jouez-en  l’introduction,  je  vous  en  prie,  Anna  ; j'essaierai  de  vous  la  dire. 
D'une  voix  très  douce,  elle  commença  : 

Un  soir,  t’en  souvient-il,  nous  voguions  en  silence; 

On  n’entendait  au  loin,  sur  l'onde  et  sous  les  cieux, 

Que  le  bruit  des  rameurs  qui  frappaient  en  cadence 
Les  flots  harmonieux, 

Qui  frappaient  en  cadence  les  flots  harmonieux. 


3 1 8 


ROSA  BONHEUR 


Sa  voix  prit  un  accent  plus  ferme  pour  continuer  : 

O lac  ! rochers  muets  ! grottes  ! forêt  obscure  ! 

Vous  que  le  temps  épargne  et  qu’il  peut  rajeunir 
Gardez  de  cette  nuit,  gardez,  belle  nature, 

Au  moins  le  souvenir, 

Gardez,  gardez  au  moins  le  souvenir. 

Au  moment  de  commencer  la  troisième  strophe,  Rosa  Bonheur 
s'interrompit  pour  me  dire  : 

— Mettez  la  sourdine  et  que  le  dernier  vers  se  termine  en  un  mur- 
mure, ce  qu’on  ne  fait  pas  toujours. 

La  manière  dont  Rosa  Bonheur  chantait,  le  sentiment  qu'elle 
savait  mettre  dans  les  vers  admirables  du  grand  lyrique  français, 
me  donnèrent  ce  jour-là  une  preuve  incontestable  que  chez  elle  le 
talent  et  le  sens  esthétique  ne  se  confinaient  pas  exclusivement  dans  la 
peinture,  mais  qu'à  l’occasion  ils  pouvaient  se  manifester  admirable- 
ment dans  toutes  les  autres  expressions  de  l’art. 

Je  ne  sais  même  si  elle  n’eût  pas  certaine  fois  des  velléités  poé- 
tiques. J'ai  retrouvé  dans  ses  papiers  quelques  lignes  dédiées  à ses  chers 
arbres  de  la  forêt  de  Fontainebleau,  qui  me  semblent  avoir  été  écrites 
peu  de  temps  après  la  mort  de  Nathalie  et  sans  doute  avec  l'intention  de 
les  traduire  en  vers. 

Un  après-midi,  que  nous  travaillions  ensemble  dans  le  grand 
atelier,  Céline  entra  pour  annoncer  que  des  touristes  demandaient  à 
visiter  la  « galerie  Rosa  Bonheur  ».7 

— Mais  il  n’y  a pas  de  galerie  ici,  fit  la  bonne  artiste.  Dites  à ces 
messieurs  que  je  n’expose  pas  de  tableaux  chez  moi. 

La  femme  de  chambre  disparue,  Rosa  Bonheur  se  mit  à rire. 

— J’y  suis,  dit-elle,  ces  gens  ont  vu,  mentionnée  dans  le  guide  de 
Denecourt,  une  galerie  ainsi  nommée,  et  ils  sont  venus  la  chercher  ici, 
tandis  qu’elle  se  trouve  en  réalité  dans  la  forêt.  Ma  galerie  se  compose 
d'un  magnifique  bouquet  d’arbres;  nous  nous  sommes  promenées  bien 
souvent  à son  ombre,  sans  que  j’aie  songé  à vous  dire  qu'elle  m’avait 
été  consacrée  par  le  bienfaiteur  des  artistes.  Car  ce  Denecourt  était  un 
sincère  ami  de  la  nature  : il  a dépensé  sa  fortune  et  sa  vie  à faciliter 
l accès  de  la  forêt.  On  lui  doit  plus  de  deux  cents  kilomètres  de  routes 
carrossables,  et,  ce  qui  est  encore  plus  précieux,  une  infinité  desentiers 
allant  dans  tous  les  sens,  des  itinéraires  marqués  en  rouge  et  en  bleu 
sur  les  pierres,  — vous  les  connaissez — pour  empêcher  les  promeneurs 
de  s'égarer. 


ROSA  BONHEUR 


3 1 9 


Du  reste,  je  vais  donner  l’ordre  d’atteler  la  voiture  à deux  roues, 
et  notre  promenade  d’aujourd’hui,  nous  allons  la  faire  autour  de  ma 
« galerie  ». 

Arrivée  dans  un  vallon  pittoresque,  non  loin  de  la  Mare  aux  Fées, 
Rosa  Bonheur  leva  la  main  vers  les  branches  qui  recouvraient  notre 
tête  : 

- \ oici  les  arbres  auxquels  le  bon  Denecourt  a donné  mon  nom, 


LA  « GALERIE  ROSA  BONHEUR  »,  PAR  ROSA  BONHEUR. 


dit-elle.  Voyez  ces  feuilles,  devenues  lumineuses  sous  les  derniers 
rayons  du  soleil.  N'ont-elles  pas  la  transparence  des  vitraux  les  plus 
magnifiques?  Non,  il  n’y  en  a pas  de  plus  splendides  dans  les  basiliques. 

Ce  sont  les  hautes  futaies  comme  celle-ci,  où  les  branches  s'entre- 
croisent, qui  ont  inspiré  aux  architectes  du  Moyen-Age  les  voûtes  de 
leurs  cathédrales.  Les  feuilles  qui  tombent  en  automne,  la  sève  qui 
monte  au  printemps,  n'est-ce  pas,  après  tout,  le  symbole  de  la  vie  future  ? 
Pour  temples,  les  Druides  avaient  leurs  forêts.  C’est  là  aussi  que  se  trouve 
le  mien,  et  que  je  viens  prier  et  remercier  Dieu  des  bienlaits  dont  il  m a 


320 


ROSA  BONHEUR 


comblée  pendant  toute  ma  carrière.  La  Providence  m'a  favorisée  d’une 
façon  spéciale  : je  serais  bien  ingrate  si  je  ne  remerciais  Dieu  de  la 
vie  heureuse  et  exceptionnelle  qu'il  m'a  accordée,  et  de  la  protection 

réelle  dont  j'ai  bénéficié  et 
que  j'attribue  à l’âme  de 
ma  chère  mère.  Je  crois  en 
la  justice  de  Dieu,  si  ce 
n’est  pas  dans  ce  monde, 
c'est  dans  l'autre.  Je  vous 
l’ai  dit  déjà  bien  souvent; 
la  seule  vie  matérielle  est 
peu  de  chose  et  dure  bien 
peu  de  temps  pour  celui 
qui  sait  y reconnaître 
l'Esprit  créateur. 

On  me  reproche  de  ne 
pas  aller  à l’église  ! J'ai 
peut-être  plus  de  religion 
que  ceux  qui  y vont  tous 
les  jours  marmotter  des 
prières  dans  une  langue 
qu'ils  ne  comprennent  pas, 
au  lieu  de  faire  tous  leurs 
efforts  pour  mener  une 

existence  sans  reproche 

Je  crois  dans  l’unité 
des  grandes  manifestations 
divines.  Toutes  les  reli- 
gions sont  bonnes,  dès  lors 
que  nous  adorons  l'Esprit 
infini  dans  sa  création  mer- 
veilleuse. L’Esprit  créateur 
n’a  pas  voulu  qu'il  nous 
fût  donné  avant  la  mort  de 
connaître  le  secret  de  la 
vie.  11  a tenu  à nous  laisser  libres  de  la  diriger  chacun  selon  notre 
conscience,  mais  nous  ne  pouvons  rien  affirmer  sans  orgueil  déplacé 
ou  imposture.  L'Esprit  créateur  ne  peut  être  ni  conçu,  ni  jugé  par  notre 
humanité. 

Notre  promenade  à la  galerie  s’était  achevée  sans  que  l’esprit  de 


ÉTUDE  DE  CAVALIER. 
Dessin  de  Rosa  Bonheur. 


ROSA  BONHEUR 


3 2 1 

Rosa  Bonheur  se  fût  dégagé  des  préoccupations  religieuses  dont  elle 
venait  de  me  faire  part.  A peine  fûmes-nous  revenues  au  château,  qu'elle 
me  ht  entrera  l'atelier,  et  s’en  alla  prendre  dans  un  carton  une  gravure 
représentant  la  Vierge  avec  l’Enfant  sur  les  genoux. 

Surle  verso  de  cette  image,  dit-elle,  j'ai  écrit  les  principales  prières 
de  l’Eglise  catholique,  en  les  modifiant  selon  mes  convictions  : 


TROIS  ISARDS  DANS  LES  PYRÉNÉES  ( I 8 8 6 J , 
PAR  ROSA  BONHEUR. 


Salutation. 


Je  vous  salue,  ô terre  pleine  de  grâce,  le  Dieu  vivant  est  avec  vous,  vous 
êtes  bénie  entre  toutes  les  planètes,  le  fruit  de  vos  entrailles  est  sauveur.  Terre 
sainte,  mère  d’amour,  versez  vos  grâces  sur  la  souffrance,  maintenant  et  à 
notre  divine  transformation. 


Oraison  dominicale. 

Notre  père  qui  es  en  tout  et  partout,  que  ton  nom  divin  soit  glorifié;  que 
ton  règne  d’amour  arrive  sur  la  terre  comme  aux  cieux  où  est  ton  Christ. 

4> 


322 


ROSA  BONHEUR 


Credo. 

Je  crois  en  Dieu,  le  Père  tout-puissant,  éternel,  créateur  de  toute  chose 
éternelle;  je  crois  en  son  Fils  bien  aimé,  le  couple  sauveur,  Christ  androgyne, 
unique  sommet  de  transformation  humaine,  sublime  manifestation  du  Dieu 
vivant  qui  est  en  tout  ce  qui  est;  qui  a été  conçu  dans  le  sein  de  la  glorieuse 
nature  humaine,  toujours  mère  et  toujours  vierge,  qui  est  né,  qui  est  mort, 
pour  renaître  toujours  plus  parfait,  qui  est  monté  vers  l’avenir  qu’il  nous 
ouvre  où  seront  jugés  les  vivants  et  les  morts. 

Je  crois  au  saint  amour,  Dieu  vivifiant  toutes  choses,  à la  sainte  Église 
où  tous  sont  appelés  en  corps  et  en  esprit,  à la  communion  de  tous  les  hommes, 
sanctifiés  par  le  travail  saint,  car  tous  seront  sauvés;  à la  rémission  des  fautes; 
à la  vie  éternelle. 


TROIS  MOUTONS  COUCHES,  PAR  ROSA  BONHEUR. 


ÉTUDE  POUR  « U K 0 U L A I S O N »,  PAR  ROSA  BONHEUR. 


CHAPITRE  XXI 

l'éclairage  électrique  a by. 

CONSTRUCTION  D'UN  NOUVEL  ATELIER.  LA  FOULAISON. 

PROPOS  DE  ROSA  BONHEUR  SUR  SON  ART. 

Depuis  la  mort  de  M"e  Micas,  Rosa 
Bonheur  avait,  dans  une  solitude  qu'elle 
ne  cherchait  pas  à rompre,  vécu  des 
années  tout  entières  consacrées  à un  tra- 
vail opiniâtre.  Si  son  art  n’avait  pas  cessé 
de  la  passionner,  c'est  un  peu,  semblait- 
il,  parce  qu’elle  y trouvait  un  puissant 
dérivatif  à la  tournure  souvent  mélan- 
colique de  sa  pensée.  Ce  fut  pour  moi 
une  satisfaction  très  douce,  de  constater 
le  changement  que  la  présence  à ses 
côtés  d'une  confidente  et  d'une  amie 
apporta  dans  son  caractère.  « Vous  me 
rajeunissez»,  aimait-elle  à dire.  Elle 
était  devenue  causeuse  et  gaie,  en  effet, 
elle  se  rattachait  à la  vie,  se  reprenait 
d’intérêt  pour  les  choses  qui  l'avaient 
préoccupée  autrefois  ; au  lieu  de  cette 
indifférence  presque  totale  qu  elle  avait 
longtemps  marquée  pour  ce  qui  se  passait  dans  sa  propriété,  voilà 
qu’elle  songeait  à la  transformer  et  à l'embellir. 


TETE  DE  CERF. 
Dessin  de  Rosa  Bonheur. 


324 


ROSA  BONHEUR 


Elle  avait  jadis  rêvé  d'installer  dans  sa  maison  un  système  d’éclairage 
électrique,  qui  lui  permît,  au  long  des  sombres  journées  d’hiver,  et  de 
ces  interminables  soirées  qui  commencent  à quatre  heures,  de  conti- 
nuer ses  travaux  de  peinture,  sans  qu’il  fût  besoin  de  se  préoccuper 
du  soleil  absent.  Avant  que  l'été  de  1898  fût  achevé,  Rosa  Bonheur 
avait  décidé  de  mettre  à exécution  ce  projet  d'autrefois.  Moteur, 
dynamo,  batterie  d'accumulateurs,  tout  cela  nous  arriva  de  Paris  un 
beau  matin,  au  grand  émoi  des  habitants  du  hameau.  By  possède 
aujourd’hui  l’électricité  quand  Fontainebleau  en  est  encore  à lui  envier 
cette  heureuse  fortune. 

— Avec  cette  belle  lumière  d'incandescence,  qui  a toutes  les 
propriétés  de  celle  du  soleil,  disait  avec  enthousiasme  mon  illustre 
amie,  comme  je  travaillerai  bien,  pendant  les  longues  nuits  d’hiver  ! 
J'aurai  la  satisfaction  de  terminer  plus  vite  mes  compositions  de  lions 
et  de  montrer  que  la  vieille  Rosa  Bonheur  peut  encore  faire  parler 
d'elle.  L'ambition  de  Nathalie  était  de  m'aider  à montrer  au  monde 
que,  malgré  le  poids  des  ans,  je  n’ai  pas  perdu  la  fougue  de  mon 
Marché  aux  Chevaux. 

Une  de  ses  grosses  préoccupations,  depuis  des  années  déjà  longues, 
était  l'achèvement  de  la  Foulaison , cette  toile  dont  les  dimensions 
colossales  autant  que  la  superbe  animation  des  chevaux  qui  s’y  mou- 
vaient, frappaient  tous  ceux  qui  entraient  dans  le  grand  atelier.  Plu- 
sieurs fois  déjà,  au  cours  de  ces  pages,  j'ai  parlé  de  cette  œuvre  et 
même  noté  la  proposition  faite  à Rosa  Bonheur  de  lui  prêter  mon  aide 
pour  abréger  sa  tache  et  lui  servir  de  praticien,  de  telle  sorte  que  le 
tableau  pût  figurera  l’Exposition  de  1900.  L’offre  avait  été  acceptée, 
et  il  était  entendu  que  nous  nous  mettrions  au  travail  aussitôt  achevée 
la  construction  d'un  nouvel  atelier  que  Rosa  Bonheur  déclarait  indis- 
pensable, car  elle  ne  pouvait  se  résoudre  à terminer  sa  toile  à l’endroit 
où  elle  l’avait  commencée  ; l'exiguité  de  la  salle  par  rapport  aux 
dimensions  du  tableau,  l'éclairage  insuffisant,  lui  paraissaient  d'insur- 
montables obstacles  au  parachèvement  de  l'ouvrage. 

Je  faisais  bien  observer  à Rosa  Bonheur  qu'il  eût  été  plus  écono- 
mique et  plus  vite  fait  d’élargir  la  grande  fenêtre  et  d’améliorer  ainsi 
l’éclairage. 

— C’est  bien  possible,  répliquait-elle,  mais  je  ne  veux  rien  changer 
ici.  Quand  cela  me  coûterait  une  vingtaine  de  mille  francs,  ce  serait 
une  bagatelle  à côté  des  trois  cent  mille  que  MM.  Tedesco  m'ont 
promis  pour  le  jour  où  la  Foulaison  leur  sera  livrée. 

A l’époque  où  j’ai  fait  construire  cet  atelier,  je  n'ai  pas  pu  surveiller 


ROSA  BONHEUR 


325 


les  travaux.  L architecte  s est  épuisé  en  eflorts  de  décoration  tant  à 
1 intérieur  qu  a 1 extérieur;  il  a inventé  des  cheminées  qui  se  terminent 
en  mirlitons,  des  poutrelles  façon  normande,  des  briques  rouges  et 
blanches  entrelacées;  d un  coté,  le  toit  soutient  un  colombier  surmonté 
d'une  girouette  portant  pompeusement  mes  initiales;  de  l'autre,  se 
trouve  une  terrasse  du  haut  de  laquelle  on  peut  observer  les  étoiles, 
mais  mon  brave  architecte  a oublié  la  chose  essentielle  pour  des  toiles 


Photographie  Braun,  Clément  et  C**.  Collection  Tedesco. 

LÉVRIER  ( I 866),  PAR  ROSA  BONHEUR. 


de  grandes  dimensions.  A la  place  de  ce  magnifique  lustre  et  de  ces 
décorations  au  plafond,  combien  j’aurais  préféré  une  large  baie,  par  où 
les  rayons  lumineux  inonderaient  mon  « sanctuaire  » ! 

Quant  à ma  Foulaison , je  tiens  à n’y  travailler  qu’avec  tous  les 
éléments  nécessaires  pour  en  faire  un  chef-d'œuvre.  11  faut  que  je  la 
peigne  comme  si  j'étais  en  plein  air. 

Dès  le  lendemain,  Rosa  Bonheur  vit  son  architecte,  lui  indiqua  les 
dimensions  qu  elle  projetait  de  donner  au  petit  édifice,  et  prit  des 
mesures,  limitant  l’emplacement  avec  des  piquets  et  des  cordes. 

— Mon  plan  est  des  plus  simples,  expliquait-elle,  quatre  murs  et 


RO  SA  BONHEUR 


J2D 


dans  l’un,  une  large  fenêtre;  en  haut,  un  plafond  vitré.  Mais  comme  ces 
arbustes  qui  nous  entourent  me  gêneront,  il  faut  vous  arranger  pour 
installer  des  volets  qui  intercepteront  les  reflets  verts. 

Se  tournant  vers  moi  : 

— Lorsque  la  Foulaison  sera  partie  pour  l’Exposition  universelle, 
cette  nouvelle  construction  deviendra  votre  atelier,  et  afin  qu’il  soit 
bien  établi  qu'il  vous  appartient  déjà,  vous  paierez  le  premier  acompte. 

Dans  un  angle,  l'architecte  a reçu  l'ordre  de  disposer  une  plate- 
forme sur  laquelle  vous  installerez  plus  tard  un  intérieur  de  paysan 
pour  composer  vos  tableaux  de  genre. 

J’espère,  ma  chère  Anna,  que  vous  y travaillerez  pendant  de 
longues  années  et  que  vous  y rencontrerez  d'heureuses  inspirations. 
Je  vous  souhaite  une  persévérance  pareille  à celle  de  mes  amies  les 
araignées,  que  vous  voyez  accrochées  aux  poutres  de  mon  «sanctuaire». 
Je  respecte  religieusement  les  toiles  de  ces  laborieux  insectes.  Non  seu- 
lement ils  me  débarrassent  des  mouches  dont  je  suis  harcelée  chaque 
été,  mais  encore  il  me  plaît  d’avoir  sous  les  yeux  une  preuve  constante 
de  l’admirable  industrie  des  filles  d’Arachné. 

Quinze  jours  plus  tard,  fut  posée  la  première  pierre  du  nouvel 
atelier,  et  cela  se  fit  avec  quelque  cérémonie.  Rosa  Bonheur  prit  sa 
palette,  une  grosse  brosse  ronde  et  dessina  crânement  sur  le  bloc  : 

R.  B.  — A.  K. 

By,  2 g Août  iSgS. 

Ensuite  elle  donna  le  coup  de  marteau  d’usage. 

Lorsque  la  charpente  fut  terminée,  nous  eûmes  l’heureuse  surprise 
de  voir  les  ouvriers  remplacer  le  traditionnel  bouquet  que  l’on  attache 
au  faite  du  toit  par  deux  drapeaux,  l’un  français,  l’autre  américain. 

— Ces  braves  travailleurs  ont  deviné  le  véritable  caractère  de  notre 
amitié,  remarqua  Rosa  Bonheur  ; ils  ont  compris  que  ce  qui  m’attirait 
vers  vous,  ce  n’est  pas  seulement  une  sympathie  personnelle,  mais  que 
c’en  est  une  aussi  pour  la  nation  à laquelle  vous  appartenez.  Vous 
êtes  pour  moi  le  symbole  de  l’alliance  de  la  vieille  Europe  avec  la  jeune 
Amérique. 

En  attendant  que  ce  travail  assez  considérable  en  somme  fût 
achevé,  et  pour  nous  consacrer  entièrement  ensuite  à la  Foulaison , il 
était  sage  que  Rosa  Bonheur  se  débarrassât  tout  d’abord  des  travaux 
qu’elle  avait  en  train,  et  ce  n’était  pas  une  mince  besogne. 

Je  dus  à cette  accumulation  de  labeur  artistique  l’honneur  de 
devenir  non  seulement  l'élève  de  Rosa  Bonheur,  mais  aussi,  jusqu’à 


ROSA  BONHEUR 


32  7 


un  certain  point,  sa  collaboratrice.  Dès  l'automne  de  1898,  notre 
promenade  quotidienne  eut  pour  premier  objet  l'observation  des  effets 
qu’elle  désirait  reproduire  dans  ses  compositions.  Selon  le  cas,  nous 
nous  rendions  dans  la  plaine  ou  dans  la  forêt,  à moins  que  ce  ne  fût 
sur  les  bords  de  la  Seine.  C'est  au  cours  d une  de  ces  promenades  qu’elle 
me  disait  : 

— J’aime  à rendre  l’atmosphère  mystérieuse  qui  enveloppe  les 
arbres  lorsque  la  brume  du  matin  n'a  pas  encore  été  dissipée  par  les 
premiers  rayons  du  soleil,  ou  quand  les  ombres  grandissantes  du  soir 
annoncent  les  approches  de  la  nuit.  Si  je  n'étais  pas  sur  le  déclin  de  la 


ÉTUDE  POUR  LA  « KOULAISON  ». 
Dessin  de  Rosa  Bonheur. 


vie,  je  me  consacrerais  au  paysage,  pour  lequel  je  me  suis  toujours 
passionnée. 

Rosa  Bonheur  avait  acquis  une  mémoire  si  prodigieuse  qu’elle 
n avait  plus  besoin  d emporter  de  boite  à couleurs;  elle  se  contentait  de 
regarder  longuement  la  nature  et  de  prendre  ce  qu  elle  appelait  ses 
notes  mentales. 

Un  jour  cependant  — c'était  à la  nuit  tombante  — elle  voulut  noter 
un  certain  effet,  mais  il  se  trouva  qu  elle  n’avait  pas  sur  elle  le  moindre 
carnet  à croquis.  Faute  de  mieux,  elle  se  contenta  d une  carte  de  remer- 
ciements à moitié  déchirée,  sur  laquelle  je  la  vis  tracer  avec  une  rapidité 
féérique  quelques  signes  hiéroglyphiques,  parmi  lesquels  les  arbres 
avaient  pourtant  une  physionomie  qui  permettait  de  les  reconnaître. 


328 


ROSA  BONHEUR 


Un  soir,  s’étant  assise  dans  son  fauteuil  de  prédilection,  Rosa 
Bonheur  alluma  une  cigarette  et  commença  à me  parler  de  sa  Foulaison. 
Elle  tenait  beaucoup,  disait-elle,  à ce  que  je  me  pénétrasse  bien  de  la 
haute  portée  artistique  de  l'œuvre  à laquelle  je  devais  collaborer. 

— Dans  mon  voyage  en  Ecosse,  poursuivit-elle,  j'avais  vu  à la  foire 
de  Falkirk  un  torrent  de  bœufs  se  ruer  sur  un  troupeau  de  moutons1. 
Malgré  les  coups  de  bâton  que  les  bergers  faisaient  pleuvoir  sur  leurs 
épaules,  ces  gigantesques  animaux  se  précipitaient  sur  leurs  victimes, 
et  se  heurtaient  les  uns  contre  les  autres  avec  une  furie  infernale. 
N'était-ce  pas  là  un  superbe  sujet  de  tableau  ; j'étais  tout  enthousiasmée, 
et  pour  me  permettre  de  le  peindre,  vous  le  savez  par  les  lettres  de 
Nathalie,  je  n'ai  pas  hésité  à acheter  à cette  foire  un  troupeau  de  bœuls 
et  de  moutons,  que  j'ai  fait  aussitôt  transporter  à la  propriété  de 
M.  Gambart,  où  j'ai  entrepris  mes  premières  études.  Mais  je  me 
réservais  de  faire  mieux,  et  je  fis  préparer  à Paris  des  locaux  pour  rece- 
voir mes  animaux,  en  même  temps  que  je  me  munissais  de  la  toile 
immense  qui  remplit  encore  l'atelier.  Je  voulais  à tout  prix  faire  quelque 
chose  de  magistral. 

Lorsque  tout  fut  prêt,  il  se  trouva  que  le  gouvernement  français  se 
refusa  opiniâtrément  à laisser  entrer  mes  moutons  et  mes  bœufs,  sous 
prétexte  qu'il  y avait  une  épizootie  dans  quelque  coin  du  Royaume- 
Uni.  Ma  déception  fut  amère  ! 

Pendant  plusieurs  années,  je  ne  sus  comment  utiliser  ma  toile. 
Enfin,  je  me  suis  décidée  à entreprendre  d’y  peindre  la  Foulaison , ou  le 
dépiquage  des  blés;  c’est  un  procédé  traditionnel,  que  l’on  employé 
encore  de  nos  jours  dans  la  Camargue,  la  grande  île  de  l'embouchure 
du  Rhône.  Il  existe  là  de  grands  troupeaux  de  chevaux,  qui  vivent  en 
liberté  et  sont  par  conséquent  à demi  sauvages.  La  moisson  faite,  les 
propriétaires  de  ces  chevaux  réunissent  leurs  bêtes  sous  la  conduite 
d'un  gardian,  comme  on  appelle  les  hommes  qui  les  surveillent,  à 
cheval  eux-mêmes,  et  les  envoient  de  ferme  en  ferme,  comme  on  fait 
ici,  et  en  Amérique  aussi,  je  suppose,  avec  les  machines  à battre. 

Les  gerbes  ayant  été  déliées  et  disposées  sur  une  piste  circulaire,  le 
gardian  chargé  de  diriger  le  travail  se  place  au  centre. 

Par  groupes  de  trois  ou  de  quatre,  les  chevaux  sont  attachés  le 
long  d'une  corde  dont  le  conducteur  tient  le  bout,  et  ils  se  mettent  a 
trotter  comme  vous  voyez  faire  au  dressage.  L’équipe  marche  lente- 
ment tout  d'abord,  car  les  gerbes  étendues  sur  la  terre  ralentissent  sa 
course,  mais  bientôt  les  tiges  s'écrasent,  la  marche  des  chevaux  s’accélère 
i.  Voir  p.  239  et  255. 


42 


LE  CHARIOT  A SIX  CHEVAUX,  PAR  ROSA  BONHEUR. 


33o 


RO  SA  BONHEUR 


et  devient  un  tourbillon;  les  grains  sortent  alors  des  épis.  De  temps  en 
temps,  on  arrête  le  travail  pour  permettre  aux  valets  de  ferme  de  ramas- 
ser la  récolte  et  d'apporter  de  nouvelles  gerbes. 

Quand  les  chevaux  sont  bien  dressés,  toutefois,  on  les  laisse  libres  : 
le  rôle  du  conducteur  devient  beaucoup  plus  simple,  puisqu'il  se  réduit 
à les  actionner  du  geste  et  de  la  voix,  en  ayant  soin  de  les  appeler  par 
leurs  noms. 

C'est  une  équipe  de  ce  genre  que  j’ai  voulu  peindre,  parce  qu’elle 
donne  une  idée  plus  haute  de  l'intelligence  de  ces  admirables  animaux. 
Même,  pour  prêter  plus  de  vie  à mon  sujet,  je  me  suis  inspirée  d’une 
légende  introduite  par  Mistral  dans  Mireille.  Un  jeune  berger  raconte 
que  la  Crau  était  autrefois  terre  fertile,  sur  laquelle  mûrissaient  des 

blés Or,  pendant  tout  le  temps  de  la  moisson,  un  fermier  avare 

faisait  travailler  sans  arrêter  un  seul  jour,  pas  même  celui  de  Notre-Dame 
d'Aoùt.  Attendez,  je  vais  vous  lire  le  passage  : 

Sur  les  gerbes  dressées  qui  secouaient  leur  grain,  un  cercle  de  chevaux 
camargues  avait  sans  cesse  piétiné.  — Pas  un  instant  de  relâche  ! — Toujours 
les  sabots  dans  l’entrave  ! — et  sur  l’airée  poudreuse  et  tortueuse  — toujours 
des  montagnes  d’épis  à chevaucher  ! 1 

Pour  le  punir,  la  foudre  a mis  le  feu  à sa  grange,  la  terre  trembla, 
engloutissant  toute  son  airée,  sa  famille,  ses  récoltes,  ses  troupeaux  et 
lui-même,  et  depuis  lors,  chaque  fois  que  revient  le  jour  de  Notre-Dame 
d'Aoùt,  on  entend  la  ronde  qui  passe  dans  les  nuages. 

Mon  rêve  est  de  montrer  sur  la  toile  le  feu  qui  sort  des  naseaux 
des  chevaux,  la  poussière  qui  jaillit  sous  leurs  sabots.  Je  veux  que 
cette  valse  infernale,  ce  tourbillon  effréné,  donne  le  vertige  à ceux  qui 
la  verront.  Même  en  plein  jour,  il  faudra  que  l'on  sente  comme  un 
reflet  de  la  ronde  de  Notre-Dame  qui  passe  et  se  change  en  ouragan. 

Diverses  circonstances  que  je  ne  pouvais  prévoir,  et  surtout  le 
manque  de  lumière  dans  mon  « sanctuaire  »,  n'ont  pas  jusqu'à  présent 
permis  que  l’œuvre  fût  achevée.  Il  y a pourtant  plus  de  vingt-cinq  ans 
que  M.  Tedesco  m'en  a offert  3oo.ooo  francs  pour  la  première  fois. 

Posa  Bonheur  se  tut  et  s’approcha  de  la  toile.  Je  me  levai  aussi,  et 
comme  je  m'émerveillais  pour  la  centième  reprise  de  la  fougue  de  ses 
chevaux,  par  laquelle,  disais-je,  se  révélait  le  caractère  impétueux  de 
leur  auteur. 

— G est  en  effet,  reprit-elle,  comme  dans  le  Marché  aux  chevaux, 
la  Bousculade  et  les  Bœufs  écossais,  je  me  suis  laissée  aller  à mon 

i.  Mireille,  chant  VIII,  p.  197. 


( Collection  de  M lc  Anna 


ROSA  BONHEUR 


33 1 


tempérament,  mais  ne  croyez  nullement  que  je  porte  partout  la  même 
impétuosité.  Il  est  des  artistes,  sans  doute,  qui,  à l’encontre  de  leur 
\ olonté,  se  laissent  entraîner  par  leur  nature  intime,  mais  moi  je  sais 
résister  et  me  plier  aux  nécessités  du  sujet.  Par  exemple,  je  ne  recule 
jamais  devant  le  travail,  quelque  aride  qu  il  paraisse.  Si  l’action  est  mou- 
vementée, il  convient  de  la  peindre  hardiment  et  largement,  mais  le  sujet 
est-il  plus  calme,  il  devient  indispensable  que  le  côté  matériel  du  travail 


ROSA  BONHEUR  PEIGNANT  EN  FORÊT. 


soit  plus  achevé.  Il  faut  même  soigner  les  moindres  détails,  là  où  se 
trouve  concentré  l'intérêt  du  tableau,  sans  toutefois,  bien  entendu, 
tomber  dans  la  mièvrerie.  En  observant  la  gradation  des  divers  plans, 
on  arrive  à produire  une  impression  étonnante  de  vérité. 

Voyez  chez  Van  Berghem,  Metzu,  Teniers,  Wouwerman,  Ver- 
boeckoven,  rien  n'est  négligé;  chaque  chose  est  en  place,  on  a du 
plaisir  à pénétrer  dans  les  moindres  détails,  sans  que  leur  perfection 
porte  préjudice  à l'effet  général.  Aussi  ai-je  un  culte  pour  eux. 

— Et  chez  les  modernes,  fis-je  en  l'interrompant,  quels  sont  les 
peintres  animaliers  que  vous  préférez  ? 


332 


ROSA  BONHEUR 


— Ceux  que  je  préfère  ? Carie  Vernet,  Géricault,  Troyon,  de  Dreux, 
Ce  dernier  a même  été  un  de  mes  guides  favoris,  et  pendant  un 
temps  j'ai  acheté  dans  les  ventes  tout  ce  que  je  pouvais  trouver  de  lui. 

Quant  à Brascassat,  il  y a eu  de  mauvaises  langues  pour  dire  qu'il 
était  jaloux  de  moi  : cet  excellent  artiste  a mis  lin  à tous  ces  racontars 
en  m'envoyant,  avec  une  dédicace  des  plus  flatteuses,  une  de  ses  remar- 
quables lithographies. 

Un  jour  que  nous  devisions  à l’ombre  d’un  de  ces  chênes 
séculaires  qui  font  la  beauté  du  parc  de  By,  Rosa  Bonheur  me  parla 
des  procédés  de  son  art. 

— Voyez  comme  les  arbres  se  détachent  sur  le  ciel  en  vert 
vigoureux;  néanmoins,  un  ton  bleuâtre  les  enveloppe  ; l’air  circule  entre 
leurs  branches.  Je  produirais  cet  effet  avec  du  bleu  de  Prusse  et  de 
l'ocre  jaune;  dans  les  ombres,  je  mettrais  du  gris  bleu. 

En  prenant  de  la  terre  de  Sienne  naturelle  et  du  bleu  de  Prusse,  l'on 
obtient  un  vert  transparent,  vigoureux;  si  vous  voulez  lui  donner  plus 
de  corps,  ajoutez-y  de  l'ocre  d’or.  Avec  de  la  terre  de  Sienne  naturelle 
et  du  vert  cinabre  foncé,  on  a des  tons  transparents  Je  sais  bien  que 
cette  combinaison  de  couleurs  a été  souvent  attaquée  par  des  artistes 
du  plus  haut  mérite,  mais  tout  le  succès  dépend  de  la  manière  dont  on 
fait  le  mélange. 

Les  couleurs  à base  de  soufre,  telles  que  le  jaune  de  cadmium  et 
le  vermillon,  ne  doivent  pas  être  employées  avec  le  blanc,  sous  peine  de 
noircir. 

Le  bleu  de  cobalt,  les  bleus  de  Prusse  et  d’outre-mer,  les  jaunes  de 
chrome,  le  jaune  de  Naples,  les  ocres,  les  terres  et  les  cadmiums,  sont 
tous  solides  à la  lumière. 

Pour  obtenir  un  brun  très  riche  et  aussi  vigoureux  que  le  fameux 
bitume  qui  a joué  tant  de  mauvais  tours  aux  peintres  modernes,  mélangez 
au  bleu  de  Prusse  du  rouge  de  Venise  ou  de  la  terre  de  Sienne  brûlée. 

Lorsque  vous  voulez  peindre  un  ciel,  commencez  par  le  côté  le 
plus  clair,  c’est-à-dire  le  fond  ; là-dessus,  vous  poserez  les  gris  et  ainsi  de 
suite.  Il  convient  que  la  couleur  soit  gaie  et  chatoyante  dans  les 
lumières;  les  ombres  au  contraire  doivent  rester  transparentes. 

Au  moment  de  commencer  un  travail  sur  la  toile,  j’ébauche  très 
largement  mon  sujet  avec  de  l’ocre  rouge  brûlée;  j’accentue  les  contours 
dans  les  endroits  essentiels  ; je  frotte  le  fond  avec  un  gris  neutre  formé 
de  blanc  et  de  bleu  et  d’un  peu  d’ocre  rouge,  ensuite,  je  laisse  sécher 
avant  de  peindre. 


ROSA  BONHEUR 


333 


Pour  mes  aquarelles,  je  procède  d'une  façon  toute  différente.  Je  pré- 
pare d’abord  l'effet  en  grisaille;  quand  les  valeurs  sont  à leur  place  et  tous 
les  détails  bien  terminés,  je  place  les  tons  clairs,  le  ton  local,  etc. 

Beaucoup  d'artistes  emploient  un  tas  d'ingrédients  à l'huile  de  lin  ; 
je  ne  m’en  sers  jamais. 

Si,  pour  faire  sécher  plus  vite  vos  couleurs,  vous  avez  le  malheur 
d y ajouter  des  siccatifs,  vous  provoquez  des  combinaisons  chimiques 
qui  modifient  nécessairement  les  teintes. 

Dans  quarante  ans,  le  ton  de  certains  coloristes  célèbres  aura  com- 
plètement disparu  : il  ne  restera  sur  leurs  tableaux  que  la  forme  et  la 


ÉTUDE  DE  PORC. 
Dessin  de  Rosa  Bonheur. 


pâte.  Voyez,  par  exemple,  si  cet  effet  n'a  pas  été  déjà  constaté  sur  les 
Courbet.  Les  Henner  auront  certainement  le  même  sort. 

Que  ne  possédons-nous,  par  contre,  le  secret  des  mélanges  dont  se 
servaient  les  Rubens,  les  Rembrandt,  les  d eniers,  les  Salvator  Rosa,  les 
Van  Dvck;  nos  tableaux  dureraient  autant  de  siècles  que  les  leurs. 

Quant  à moi,  voulez-vous  savoir  dans  quel  ordre  je  pose  mes 
couleurs  : d’abord  les  verts,  puis  les  bleus,  ensuite  le  blanc,  les  jaunes, 
les  rouges,  les  bruns,  enfin  les  noirs.  Les  voici  du  reste  exactement  — 
Rosa  Bonheur  avait  été  prendre  une  de  ses  palettes  : 

Vert  émeraude,  — vert  Véronèse,  — vert  de  cobalt,  — vert  oxyde 
de  chrome;  — bleu  de  cobalt,  — bleu  d’outre-mer,  — bleu  de 
Prusse;  — blanc  d’argent;  — jaune  de  Naples,  — ocre  jaune,  — ocre 
d'or,  — ocre  d’or  brûlé,  — terre  de  Sienne  naturelle  et  brûlée;  — 
vermillon  n°  i,  — rouge  de  Venise,  — rouge  indien,  — rouge  Van 


334 


ROSA  BONHEUR 


Dyck,  — ocre  rouge,  — laque  brûlée,  — laque  de  garance,  — brun 
Van  Dyck;  — noir  d'ivoire,  — noir  de  pêche. 

Les  impressionnistes  s'imaginent  qu'avec  leur  facture  exagérée  ils 
en  imposent  au  public.  Croyez  bien  qu'on  peut  peindre  avec  n'importe 
quoi  et  n'importe  comment  ; seulement,  il  faut  avoir  l’art  de  ne  jamais 
montrer  les  ficelles  du  métier1. 

De  nos  jours,  les  jeunes  se  hâtent  trop.  Ils  ne  veulent  plus  perdre 
leur  temps,  disent-ils,  à deviner  ce  qui  faisait  la  force  des  vieux.  Ils  ont 
toujours  à la  bouche  les  mots  de  réalisme  et  d'impressionnisme,  comme 
s'ils  avaient  inventé  des  formules  nouvelles.  Les  grands  maîtres, 
d'avant  la  Renaissance  même,  ne  s’en  servaient-ils  pas  ? Or,  la  main 
qui  doit  obéir  à l'intelligence,  comme  le  dit  si  justement  Michel-Ange, 
n'est  pas  capable  à elle  seule  de  rendre  la  vie,  si  l’âme  ne  cherche  pas  à 
approfondir  le  secret  de  la  vie. 

Le  point  de  départ  doit  toujours  être  une  vision  de  la  vérité.  L'œil 
est  le  chemin  de  l’âme,  et  le  crayon  ou  le  pinceau  doit  sincèrement  et 
naïvement  reproduire  ce  qu'il  voit.  N’oubliez  jamais  que  la  ligne  sèche 
comme  un  fil  de  fer  n'existe  pas  dans  la  nature  et  que  chaque  objet 
est  entouré  de  son  atmosphère.  Ce  n'est  qu'en  se  gravant  fermement 
cette  loi  dans  l'esprit  qu'on  arrive  à rendre  le  relief  des  êtres  et  des 
choses 


Mes  brosses  et  mes  pinceaux  sont  ronds,  jamais  plats. 

Laver  mes  pinceaux  a toujours  été  pour  moi  une  tâche  importante 
â la  fin  de  chaque  journée,  et  jamais  je  n'ai  consenti  à charger  mes 
domestiques  de  ce  soin.  J'y  attachais  tant  d'importance,  que  je  ne  vou- 
lais même  pas  que  Nathalie  m’aidât.  Je  passe  deux  fois  chacune  de  mes 
brosses  au  savon  de  Marseille  dans  de  l'eau  tiède;  ensuite  je  les  rince 
au  moins  dix  fois  et  ne  m’arrête  que  lorsque  l'eau  ne  présente  plus  une 


i.  Au  cours  d’une  lettre  à M.  Gambart,  et  qui  a été  publiée  par  l’Estampe  à l’occasion 
de  l’inauguration  du  monument  de  Fontainebleau,  Rosa  Bonheur  écrivait  à la  date  du 
28  mars  1897  : 

« Ne  blaguons  pas  tant  les  impressionnistes;  il  y en  a de  bons,  et,  du  reste,  le  nom  ne 
fait  rien  à l'affaire M’est  avis  que  tous  les  peintres,  grands  ou  petits,  ont  été  des  impres- 

sionnistes, à côté  des  impossibilités  et  des  fumistes.  » 

Dans  un  livre  publié  en  1902,  The  Réminiscences  of  Frederick  Goodall,  R.  A.  (Londres, 
W.  Scott  and  C°),  le  peintre  anglais  qui,  après  avoir  fait  à Londres  la  connaissance  de  Rosa 
Bonheur,  fut  son  compagnon  en  quelques-unes  de  ses  excursions  écossaises,  note  un  propos 
de  l’artiste  française  sur  Ruskin.  Elle  avait  déclaré  au  fameux  critique  romantique  qu'elle  ne 
voyait  jamais  les  ombres  semblables  deux  jours  de  suite,  mais  qu’en  tous  cas  jamais  elle  ne 
les  avait  vues  pourpre.  « Oh  ! moi,  fit  Ruskin,  je  les  vois  au  contraire  toujours  pourpre,  oui, 
rouge  et  bleu.  » A quoi  Rosa  Bonheur  ajouta,  quand  Ruskin  se  fut  éloigné  : « C’est  un 
théoricien,  il  voit  la  nature  avec  un  œil  tout  petit,  tout  à fait  comme  un  oiseau.  « 


ROSA  BONHEUR 


335 


seule  de  ces  petites  bulles  d'air  qui  accusent  des  traces  de  savon.  C’est 
le  savon  mêlé  aux  couleurs  qui  détruit  la  peinture. 

— Lorsque  je  suis  occupée  a faire  la  toilette  de  mes  pinceaux,  je 
déteste  d'être  interrompue  par  qui  que  ce  soit  ; aucune  considération 
ne  me  décide  à quitter  ce  travail  ; vous  avez  dû  vous  en  apercevoir 
lorsque  le  brave  maire  de  Thomery  est  venu  me  présenter  sa  bru,  cette 
jeune  femme  si  coquette,  qui  s était  mise  sur  son  trente  et  un  pour  venir 
me  voir.  Vous  rappelez-vous  quel  air  étonné  a trahi  sa  jolie  figure 


ÉTUDES  DE  DINDES. 
Dessin  de  Rosa  Bonheur. 


lorsqu'elle  a vu  que  je  continuais  mon  tripotage  au  milieu  de  tous  mes 
baquets,  et  que  je  lui  parlais  les  manches  retroussées  jusqu’au  coude. 

Chaque  artiste  doit  consacrer  une  grande  partie  de  son  existence, 
non  seulement  à exercer  sa  main,  mais  à recueillir  des  documents 
sur  toutes  les  choses  qu  il  voit;  ce  sont  les  éléments  de  ses  créations 
futures.  En  vous  rappelant  les  sensations  que  vous  avez  éprouvées  d une 
façon  très  vive  et  très  variée,  quoique  peut-être  superficiellement  indi- 
quée, vous  trouverez  parfois  dans  vos  esquisses  de  vraies  inspirations. 

Des  études,  j'en  ai  fait  de  toutes  les  espèces  et,  plutôt  que  de  m’en 


336 


ROSA  BONHEUR 


séparer,  j'aimerais  mieux  me  contenter  pour  chaque  jour  de  mon  exis- 
tence d'un  morceau  de  pain  sec.  Ce  sont  de  vrais  instruments  de  travail. 
Si  je  les  avais  lâchés  pour  quelques  pièces  d'or,  je  me  serais  condamnée 
à croupir  dans  l'oisiveté  lorsque  l'hiver  de  ma  vie  eût  commencé.  — 
Connaissez-vous  les  conseils  que  donne  aux  peintres  Vasari,  dans  son 
étude  sur  le  Titien  : 

Il  faut,  dit-il,  d’abord  crayonner  sur  le  papier  ses  pensées  de  diverses 

manières.  N’est-ce  pas  d’ailleurs  un  rude  assujettissement  que  d’être  obligé 
d’avoir  sous  les  yeux  un  modèle  toutes  les  fois  que  l’on  peint.  Quand,  au 
contraire,  on  a débuté  par  se  faire  la  main  en  crayonnant,  on  aborde  ensuite 
la  peinture  avec  plus  de  facilité.  On  acquiert  ainsi  de  la  dextérité,  on  se  forme 
un  style,  on  se  perfectionne  le  jugement  et  l’on  s’évite  beaucoup  de  peines  et 
de  fatigues.  Enfin,  c’est  en  dessinant  que  l’esprit  se  meuble  de  grandes  idées 
et  que  l'on  apprend  à reproduire  de  souvenir  tout  ce  que  présente  la  nature  sans 
avoir  besoin  de  son  secours  continuel  et  sans  avoir  à lutter,  en  peignant,  contre 
les  difficultés  que  rencontrent  ceux  qui  ne  savent  pas  dessiner1. 

Pendant  ma  longue  carrière,  je  suis  constamment  restée  fidèle  à 
cette  méthode,  et  je  passe  ma  vie  à me  perfectionner  dans  l’art  auquel 
je  me  suis  consacrée,  à entretenir  l’étincelle  que  le  Créateur  a allumée 
dans  mon  âme;  chacun  de  nous  la  possède  et  doit  rendre  compte  de 
l'usage  qu'il  en  a fait. 

Je  m’efforce  de  suivre  la  pensée  de  Schiller  qui  déclare  que,  si 
l'homme  a quelque  chose  â donner  à l'art,  c’est  lui-même,  et  que  ce 
qu'il  emprunte  au  dehors,  il  est  nécessaire  que  cela  renaisse  en  lui.  Mais 
si  vous  négligez  le  souffle  divin  qui  doit  faire  vibrer  votre  toile,  alors 
vous  n'avez  rien  senti  et  votre  œuvre  restera  inerte. 

i.  Vies  des  Peintres,  par  Giorgio  Vasari,  traduites  par  U.  Leclanché.  Tessier,  1892. 
T.  IX,  p.  200. 


CROQUIS  d’album,  PAR  ROSA  BONHEUR. 


LES  LOUPS. 

Lithographie  originale  de  Rosa  Bonheur. 


CHAPITRE  XXII 

LA  REINE  ISABELLE  A BV.  LA  NOËL  A L ÉCOLE  DU  VILLAGE. 

VOYAGE  A NICE.  LIMPÉRATRICE  EUGÉNIE. 

C’était  le  20  septembre,  aux  approches  de  cinq 
heures  et  demie  ; le  jour  commençait  à tomber  et  je 
lavais  les  pinceaux  de  Rosa  Bonheur  dans  le  cabinet 
de  toilette,  lorsqu’elle  entra  en  coup  de  vent  : 

— Anna,  dit-elle,  la  reine  Isabelle  est  en  bas, 
qui  vient  me  faire  une  visite.  Vite,  lavez  vos  mains 
et  allez  dans  l’atelier.  Je  descends  pour  la  recevoir. 

Je  crus  un  moment  à quelque  plaisanterie,  mais 
du  petit  salon  j’aperçus  deux  landaus  qui  venaient 
de  pénétrer  dans  la  cour.  Je  me  précipitai  vers  bate- 
lier pour  y mettre  un  peu  d’ordre,  ranger  les  chaises 
et  les  chevalets,  ouvrir  à deux  battants  la  porte  d’en- 
trée. 

Déjà  la  reine  montait  l’escalier,  non  sans  peine, 
étant  donné  son  embonpoint.  Un  homme  âgé,  d’une 
grande  distinction  et  d’une  parfaite  élégance,  la 
précédait  ; elle  était  suivie  d'une  dame  d’honneur 
et  d’un  jeune  homme. 

Les  salutations  et  présentations  faites,  Rosa  Bonheur  offrit  un  siège 
à la  noble  visiteuse,  encore  tout  essoufflée  par  la  montée  et  qui  eut 
besoin  d’un  instant  de  repos  pour  reprendre  pleine  possession  d'elle- 

43 


CROQUIS  D'ENKANT, 
PAR  ROSA  BONHEUR. 


338 


ROSA  BONHEUR 


même.  Quant  à la  bonne  artiste,  cette  visite  inattendue  ne  lui  avait  pas 
laissé  le  temps  de  changer  de  costume  : elle  était  vêtue  d'un  pantalon 
de  drap  bleu  et  d'une  jaquette  de  toile  blanche,  car  la  journée  avait 
été  très  chaude.  Son  attitude  néanmoins  ne  trahissait  aucun  embarras, 
et  malgré  le  petit  émoi  que  je  ressentais,  j'éprouvais  un  véritable  plaisir 
à la  voir,  très  alerte  et  très  digne  en  même  temps,  les  yeux  pétillants, 
son  beau  visage  auréolé  de  ses  cheveux  gris,  faire  les  honneurs  de  sa 
maison  à cette  majesté  détrônée  qui,  ayant  repris  un  peu  haleine,  regar- 
dait maintenant  avec  admiration  la  Foulaison  avant  de  s’intéresser  à 
une  étude  de  cheval  disposée  près  d’elle  sur  un  chevalet. 

Rosa  Bonheur  ayant  proposé  à Sa  Majesté  de  lui  montrer  son 
dernier  tableau,  sortit  pour  aller  le  chercher  dans  le  petit  atelier.  Je 
demeurai  seule  avec  la  reine  et  sa  suite,  non  sans  crainte  de  commettre 
quelque  maladresse.  11  y avait  là  des  photographies  d'après  certains 
tableaux  de  Rosa  Bonheur;  je  les  mis  sous  les  yeux  de  la  visiteuse, 
qui  les  regarda,  à vrai  dire,  d'un  œil  distrait  : le  spectacle  de  l'atelier 
semblait  l'intéresser  davantage.  Ses  yeux  tombèrent  sur  un  portrait  au 
pastel  que  j'avais  fait  de  ma  mère. 

— C'est  de  Rosa  Bonheur  ? demanda-t-elle. 

Non  madame,  ce  portrait  est  de  moi. 

La  reine  me  regarda  avec  un  peu  d’étonnement  et  se  leva  pour 
s’approcher  du  tableau  qu’elle  examina  avec  beaucoup  d'attention. 

— C’est  fort  bien,  me  dit-elle,  je  vous  trouve  très  forte.  Vous  êtes 
Française  sans  doute  ? 

L'on  était  au  fort  de  la  guerre -éntre  l’Espagne  et  les  États-Unis,  et 
j'avoue  que  j'eus  une  seconde  d'hésitation  avant  de  répondre  que  j’étais 
Américaine. 

A ce  moment  même,  Rosa  Bonheur  entra  toute  souriante,  portant 
elle-même  la  toile  des  Bœufs  qu’elle  destinait  à l'Exposition  de 
Pittsburg.  L.a  reine  fit  le  plus  grand  éloge  du  tableau  et  du  talent  de 
ma  vieille  amie. 

— C'est  là  une  noblesse  qu'on  ne  peut  détrôner,  fit-elle  de  sa  voix 
un  peu  rauque  que  voilait  un  accent  de  mélancolie.  Et  sur  le  même  ton 
de  tristesse,  elle  répéta  : 

— Votre  noblesse  est  de  celles  qu’on  ne  peut  détrôner. 

Rosa  Bonheur  s'inclina,  et,  pour  dissiper  le  sentiment  qu’elle  lisait 
sur  les  traits  de  cette  reine  contrainte  à vivre  loin  de  son  pays,  s’en  fut 
chercher  le  portrait  d'étude  que  j’avais  fait,  prétexte,  pour  un  moment, 
à l'entretenir  de  moi  et  de  l’amitié  qu’elle  me  portait.  La  reine  daigna 
trouver  l'étude  très  ressemblante  et  me  complimenta  dans  les  termes  les 


ROSA  BONHEUR 


33g 


plus  obligeants.  Cependant  le  jeune  secrétaire  s'était  approché  de  Rosa 
Bonheur,  pour  lui  dire  a mi-voix  quelques  mots  que  je  n avais  pas 
entendus;  mais  je  la  vis  presque  aussitôt  ouvrir  un  carton,  prendre  un 
dessin  sur  lequel  elle  apposa  sa  vigoureuse  signature,  et  l'offrir  à la  reine 
qui  l'en  remercia  fort  gracieusement.  La  bonne  artiste  voulut  ensuite 
que  je  montrasse  diverses  photographies  de  mes  portraits.  L’une  d’elles, 


LIMIER-BRIQUET,  PAR  ROSA  BONHEUR. 
(Metropolitan  Muséum,  à New-York.) 


représentant  une  vieille  femme  près  d'un  puits,  parut  plaire  plus 
particulièrement. 

— Signez-la,  je  vous  en  prie,  Anna,  et  offrez-la  à Sa  Majesté. 

Pareille  invitation  me  troubla  un  peu  ; je  ne  sais  si  je  serais 
parvenue  à trouver  les  termes  d’une  dédicace;  le  chambellan  vint  heu- 
reusement à mon  secours. 

Le  jour  tombait,  et  déjà  la  reine  se  levait  pour  partir,  lorsque  la 
femme  de  chambre  entra  apportant  une  lampe.  Rosa  Bonheur  s'en 
empara  avant  de  devancer  dans  l'escalier  l'auguste  visiteuse  qui  me 


340 


ROSA  BONHEUR 


tendit  la  main.  Cette  main  royale,  je  la  touchai  en  m’inclinant  avec 
respect,  mais  sans  songer  à la  porter  à mes  lèvres. 

Tandis  que  la  reine  descendait,  la  dame  d'honneur,  demeurée  en 
arrière,  me  dit  quelques  mots  du  peintre  Madrazo  et  m’apprit  qu’il  était 
son  cousin  et  qu  elle  possédait  son  portrait  peint  par  lui. 

La  reine  était  arrivée  dans  le  vestibule;  le  général  gratifia  les 
domestiques  de  la  maison  d’abondantes  libéralités,  et  par  la  fenêtre  je 
les  vis  bientôt  se  diriger  vers  les  landaus.  Quelques  instants  plus  tard, 
les  voitures  s’étaient  éloignées.  Rosa  Bonheur  remonta  aussitôt  pour  me 
rejoindre  et  m’embrassa. 

Le  lendemain  de  cette  visite  mémorable,  ma  vieille  amie  me  montra 
une  lettre  qu'elle  écrivait  à M.  Gambart.  Outre  ce  qu'elle  lui  mandait 
du  portrait  que  j'avais  peint  — dont  elle  attendait  le  plus  vif  succès  en 
Amérique,  car,  à son  dire,  on  ne  l'avait  jamais  si  bien  réussie  — elle 
avait  consacré  à la  journée  précédente  ce  passage  dont  elle  me  demanda 
de  prendre  copie  : 

La  reine  Isabelle  d’Espagne  est  venue  nous  faire  une  visite,  ce  dont  j’ai 
été  bien  touchée  et  fière,  et  j’ai  éprouvé  une  grande  joie  de  son  admiration  pour 
mon  amie,  que  j’aime  infiniment,  car  elle  est  bonne  et  charmante  et  je  suis 
certaine  qu’elle  vous  sera  sympathique  comme  à tous  ceux  qui  ont  l’honneur  de 
la  connaître.  Ma  foi,  mon  vieux  cœur  l’adore,  sans  pourtant  oublier  ma  bien- 
aimée  Nathalie,  que  vous  aimiez  aussi. 

M attirant  alors  sur  sa  poitrine  : 

— Mon  enfant,  combien  je  vods  aime,  fit-elle,  jamais  je  ne  pourrai 
assez  le  répéter,  nos  âmes  sont  sœurs  ; vous  approchez  le  plus  de  celle 
qui  a été  le  type  de  la  parfaite  amitié. 

Nous  étions  entrées  dans  la  mauvaise  saison,  et  la  Noël  appro- 
chait ; je  demandai  à Rosa  Bonheur  si,  à l’occasion  de  cette  lète  si 
touchante,  on  avait  l'habitude,  dans  les  écoles  des  villages  français,  de 
planter  un  arbre  comme  c'est  l'usage  en  Amérique. 

— Nous  ne  faisons  rien  de  tout  cela,  fit-elle,  mais  vous  me  donnez 
une  riche  idée.  Il  va  falloir  nous  arranger  pour  que  nous  organisions  ici 
quelque  chose  comme  dans  votre  pays. 

Bien  que  simple  hameau,  By  possède  une  école;  il  la  doit  à Rosa 
Bonheur  et  à Nathalie  Micas,  qui  ont  fait  à elles  seules  la  majeure 
partie  de  la  dépense  ; le  reste  provient  d’une  souscription  des  habitants, 
trop  heureux  que  leurs  enfants  ne  soient  plus  obligés  de  faire  matin  et 
soir,  les  jours  de  pluie,  de  neige  ou  de  soleil  trop  ardent,  le  trajet  d'une 


LE  ROI  DE  LA  FORÊT  ( I 8 J 8 ) , PAR  ROSA  BONHEUR. 
(Exposition  de  Chicago,  i8g3.  — Collection  de  M.  Knoedler.) 


342 


ROSA  BONHEUR 


demi-heure  nécessaire  pour  se  rendre  à l’école  de  Thomery.  La 
population  enfantine  de  By  n'étant  pas  très  nombreuse,  les  deux  amies 
avaient  pensé  qu'une  école  mixte  serait  suffisante.  Si  naturel  que  fût  ce 
parti,  il  occasionna,  parait-il,  de  vifs  débats  et  ce  ne  fut  pas  sans 
peine  que  M.  Gauthier,  alors  maire,  parvint  à le  faire  accepter  des 
autorités. 

M.  le  maire  de  Thomery1,  sollicité,  accorda  très  volontiers  l'autori- 
sation d’organiser  à l'école  la  petite  fête  que  je  rêvais  de  donner  aux 
enfants.  On  se  mit  aux  préparatifs.  Rosa  Bonheur  fit  apporter  un  piano, 
mais  elle  tint  à ce  que  l’on  accrochât  dans  un  endroit  apparent  de  la 
salle  une  photographie  de  Nathalie  Micas  et  une  autre  de  M.  Gauthier. 
L’arbre  fut  planté.  C'était  un  sapin  magnifique,  aussi  grand  que  le 
permettait  la  pièce.  Nous  l'avions  emprunté  à la  forêt,  au  risque  de 
toutes  les  contraventions.  Sur  la  muraille,  le  mot  Noël  se  lisait  en  gros 
caractères,  formés  par  des  branches  de  sapin,  encadré  de  trophées  de 
drapeaux  français  et  américains. 

Notre  dessein  n'avait  pu  rester  secret,  et  l’on  devine  l'impatiente 
curiosité  des  enfants  au  matin  de  Noël.  Enfin,  l'heure  fixée  arriva.  Les 
élèves  se  groupèrent  autour  du  bienheureux  arbre  tout  étincelant  de 
ses  bougies.  Les  parents,  venus  en  nombre,  s'étaient  entassés  dans  le 
fond  de  la  salle.  Des  mères  même  avaient  apporté  leurs  nouveaux-nés, 
ne  voulant  pas  les  priver  du  souvenir  qui  avait  été  promis  à chacun. 

Pour  la  circonstance,  Rosa  Bonheur  avait  mis  sa  robe  des  grands 
jours,  mais  c'est  moi  qui  devais  prendre  la  parole.  Je  fis  donc  une  petite 
allocution,  pour  expliquer  que  la"  fête  était  donnée  en  souvenir  de 
Nathalie  Micas.  Après  quoi,  je  me  mis  au  piano  et  les  élèves  entonnèrent 
joyeusement  : 

Mon  beau  sapin,  roi  des  forets. 

Que  j’aime  ta  verdure,  etc. 

Toutes  ces  jeunes  voix  chantaient  encore  quand  se  fit  entendre  un 
grand  bruit  de  grelots  : c’était  le  père  Noèl,  qui  entra  dans  la  salle  à la 
stupéfaction  des  écoliers,  et,  à son  tour,  leur  adressa  son  discours. 
Il  venait  de  Sibérie  et  s'apprêtait  à faire  le  tour  du  monde,  mais  voici 
qu’en  passant  à By,  il  avait  aperçu  de  la  lumière  et  entendu  des  chants. 
Tout  heureux  de  voir  qu’on  le  fêtait  en  ce  petit  village,  il  était  entré  pour 
donner  des  jouets  aux  enfants  sages  ; quant  aux  autres,  il  avait  pour  eux 
des  fouets  qu'il  tenait  à la  main. 

La  distribution  des  cadeaux  eut  lieu  au  milieu  des  cris  de  joie  et 
i.  M.  Salomon. 


ROSA  BONHEUR 


343 


des  rires,  et  les  entants  terminèrent  la  fête  par  ce  cantique  que  Rosa 
Bonheur  affectionnait  particulièrement  : 


Reste  avec  nous,  Seigneur,  le  jour  décline, 

La  nuit  s'avance  et  nous  menace  tous, 

Nous  implorons  ta  présence  divine, 

Reste  avec  nous,  Seigneur,  reste  avec  nous. 


» nu 

M*\ 

WHÊÊi 

, jr~  jS  al 

LES  BUCHERONS  EN  FORÊT. 
Dessin  de  Rosa  Bonheur. 


La  fête  achevée,  tandis  que  nous  revenions  à la  maison,  Rosa 
Bonheur  me  dit  en  souriant  : 

— L'année  prochaine,  il  faudra  faire  mieux  encore1,  mais  je  regrette 
bien  que  le  père  Noël  m'ait  oubliée,  il  n'y  avait  rien  pour  moi. 

— Chère  amie,  lui  dis-je,  avant  de  vous  désoler,  montons  donc  au 
« sanctuaire  ». 

J’y  avais  installé  en  secret  un  petit  sapin,  qui  provoqua  chez  Rosa 


i.  Cette  petite  fête  a eu  lieu  en  1900  et  s’est  renouvelée  chaque  année  jusqu'à  présent, 
mais  Rosa  Bonheur  n’est  plus  là,  hélas!  pour  se  réjouir  avec  la  population  enfantine  du 
village. 


344 


ROSA  BONHEUR 


Bonheur  un  cri  de  surprise.  Très  joyeusement,  elle  m'aida  à allumer  les 
minuscules  bougies.  Les  objets  diposés  aux  branches  étaient  d’espèces 
les  plus  différentes,  étant  donné  la  diversité  des  êtres  auxquels  il  conve- 
nait de  plaire. 

Pour  Charley,  il  y eut  un  os  de  poulet,  et  il  le  broya  à belles  dents 
sans  plus  attendre.  Daisy  reçut  aussi  son  cadeau,  qui  était  de  même 
nature.  Quant  à Rosa  Bonheur,  il  y avait  à son  intention  une  mignonne 
poupée  japonaise  avec  son  parasol. 

— Ce  jouet  me  fait  grand  plaisir  et  grand’peine,  fit-elle  avec  un 
profond  soupir.  Vous  ne  sauriez  croire,  ma  chère  Anna,  le  retour  en 
arrière  qu'il  fait  faire  à mes  pensées  : cela  me  rappelle  ma  robe  blanche, 
mes  souliers  rouges,  mon  polichinelle et  maman 

Pendant  qu'avec  lenteur  les  bougies  achevaient  de  se  consumer,  la 
bonne  artiste  s’abandonnait  avec  mélancolie  à ses  souvenirs  d’autrefois 
revenus  en  foule. 

— Je  n'ai  jamais  laissé  passer  un  jour  sans  songer  à ma  mère,  et 
toutes  les  fois  qu'il  m'est  survenu  quelque  événement  heureux,  mon 
esprit  imaginait  aussitôt,  son  sans  tristesse,  quelle  aurait  été  sa  joie. 

Oh!  si  elle  avait  pu  assister  à mes  succès! N'est-ce  pas  d'elle  que  je 

me  suis  inspirée  tout  au  long  de  ma  vie.  Mon  père,  lui,  était  un  grand 
rêveur,  qui  songeait  au  salut  de  l’humanité  plus  qu’à  tout  le  reste. 
Tant  qu’à  moi,  il  est  vrai  que  la  gloire  et  la  fortune  m’ont  traitée  en 
enfant  gâtée,  et  cependant,  combien  de  fois  m'est-il  arrivé  d’éprouver 
le  sentiment  que  Lamartine  a si  admirablement  traduit  dans  son  discours 
de  réception  à l’Académie  française1.  Plus  heureux  que  moi,  cependant, 
le  poète  a pu  déposer  ses  joies,  ses  succès,  ses  couronnes,  sur  la  tombe 
de  sa  mère,  tandis  que  je  ne  sais  même  pas  où  reposent  les  restes  de  la 
mienne 

Toutefois,  je  remercie  Dieu  de  la  vie  heureuse  et  exceptionnelle 
qu'il  m'a  accordée,  et  j’attribue  ce  bonheur  à l’âme  de  celle  que  je 
pleurerai  toujours. 

Les  fêtes  de  Noël  passées,  ce  fut  au  tour  de  celles  du  premier  janvier, 
que  nous  célébrâmes  fort  paisiblement,  mais  gaiement  aussi.  J’en  ai 
gardé,  comme  souvenir  joyeux,  la  copie  d’une  lettre  adressée  par  Rosa 

i . « Aucun  des  jours  d’une  longue  vie  ne  peut  rendre  à l’homme  ce  que  lui  enlève  ce  jour 
fatal  oii,  dans  les  yeux  de  ses  amis,  il  lit  ce  qu’aucune  bouche  n’oserait  prononcer  : « Tu  n’as 
plus  de  mère  ! » 

......Toutes  les  délicieuses  mémoires  du  passé,  toutes  les  tendres  espérances  de  l’avenir 

s’évanouissent  à ce  mot.  11  étend  sur  la  vie  une  ombre  de  mort,  un  voile  de  deuil  que  la  gloire 
elle-même  ne  pourrait  plus  soulever  ! » 


44 


PONEYS  DES  ILES  SHETLAND,  PAR  ROSA  BONHEUR 


ROSA  BONHEUR 


346 


Bonheur  à son  frère  et  à son  neveu  ; je  m’excuse  de  la  donner  ici,  mais 
le  ton  de  bonne  humeur  qui  l’anime  m’a  engagée  à faire  connaître  au 
lecteur  un  côté  bien  caractéristique  de  l'esprit  de  ma  vieille  amie,  à la 
fois  cordial  et  franc,  un  peu  rude  et  un  peu  libre  aussi  : 


By,  2 janvier  1899. 

Mon  cher  Dodore, 

Mon  cher  neveu  René, 

C’est  une  rude  maladie  que  l’époque  de  la  nouvelle  année,  car  ça  vous  fiche 

toujours  un  an  de  plus  depuis 
la  sortie  de  notre  mère,  et  puis, 
à notre  âge,  mon  vieux  frère,  ça 
nous  dégage  heureusement  d’un 
an  de  moins.  Ça  n’empêche  pas 
que  mon  navire  (la  maison)  ne 
soit  devenu  joliment  agréable 
depuis  que  j’ai  un  second  ( l’au- 
teur de  ce  livre),  et  j’entends  avec 
moins  de  tristesse  le  vent  du 
Nord-Ouest  qui  est  en  train  de 
noyer  quelques  mouches  dans  le 
lait  à poissons.  (Le  vent  soufflait 
en  tempête.) 

Mon  cher  neveu  René,  il 
n’est  pas  mal  du  haut-bord,  mon 
navire,  mais  ça  n’empêche  pas 
la  pluie  d’entrer.  (Il  y avait  une 
gouttière  dans  l’atelier.)  Mes 
hommes  sont  éponges  en  main, 
car  Saunier  ( l’architecte ) était 
un  grand  constructeur  de  vais- 
seaux ! 

Le  canot  de  sauvetage  (le 
nouvel  atelier)  que  je  fais  construire  par  Jacob,  flotte  aussi  désemparé  pour  le 
moment:  j’espère  pourtant  m’y  abriter  au  moment  où  nous  voguerons  sous 
l’Equateur. 

J’espère,  mon  vieux  Dodore,  premier  roi  des  Ostrogoths,  que  ton  rhume 

va  te  f la  paix  et  que  tu  viendras  faire  un  peu  de  l’œil  à ma  miss  Klumpke, 

qui  me  parle  sans  cesse  de  toi  et  des  Philippines.  (Double  allusion  à une  amande 
partagée  avec  M.  Isidore  Bonheur  et  aux  incidents  de  la  guerre  hispano- 
américaine.) 

En  attendant,  nous  vous  envoyons  nos  bons  souhaits  à tous,  et,  malgré 
mes  déboires  presque  certains  à Pittsburg,  je  vous  prie  de  croire  que  vous 
trouverez  bonne  table  à mon  bord  sans  être  obligés  de  vous  inviter.  Bonsoir, 
je  continue  à ne  pas  voir  très  clair  le  jour  comme  artiste  peintre,  mais  à la 


UN  LEZARD,  PAR  ROSA  BONHEUR. 


ROSA  BONHEUR 


347 


lampe,  j’cn  suis  à ma  huit  centième  lettre,  en  faisant  de  la  prose  comme 
M.  Jourdain. 

Je  t embrasse,  ma  vieille  pipe  de  frère,  ainsi  que  toi,  mon  cher  confrère  et 
neveu,  sans  oublier  ton  vieux  barbon  de  père. 

Ta  sœur, 

Rosa  Bonheur. 

Ta  tante, 

Rosa  Bonheur. 

Après  cette  lettre,  qu'il  me  soit  permis  d'en  citer  une  autre,  d’une 
nature  très  différente,  adressée  de  Londres  à Rosa  Bonheur  celle-ci, 


FAON,  PAR  ROSA  BONHEUR. 

en  ce  même  mois  de  janvier,  et  qui  dut  aux  bons  offices  particuliers  de 
l'administration  des  postes  d'atteindre  sa  destinataire.  Parmi  les  divers 
témoignages  d’admiration  qui  lui  sont  venus  au  cours  de  sa  carrière,  il 
en  est  peu  qui  la  touchèrent  davantage  que  cette  manifestation  naïve  et 
spontanée  d’un  enfant. 

La  lettre  portait  cette  seule  suscription:  «A  Madame  Rosa  Bonheur, 
la  Grande  artiste , Paris  ( France ) ».  Elle  était  ainsi  conçue  : 

Londres,  23  janvier  [1899]. 

Chère  Madame  Rosa  Bonheur, 

Il  faut  que  je  vous  écrive  et  que  je  vous  remercie  de  peindre  d’aussi  beaux 
tableaux.  J’ai  toujours  admiré  les  gravures  faites  d'après  vos  œuvres.  Je  n’ai 


348 


ROSA  BONHEUR 


jamais  vu,  pourtant,  qu’une  seule  de  vos  peintures,  aux  galeries  Lefèvre,  King 
Street,  Saint-James,  le  Duel.  Je  trouve  ce  cheval  arabe  magnifique.  Vous  devez 
être  une  travailleuse  infatigable,  et  vous  avez  dû  consacrer  à cela  beaucoup 
d’heures  de  fatigue  et  d’anxiété. 

Je  me  félicite  que  vous  ayez  obtenu,  de  votre  vivant,  la  célébrité  et  la 
vogue.  J’espère  que  vous  êtes  heureuse  et  que  tout  le  monde  s’efforce  de  vous 
rendre  plus  heureuse  encore. 

Un  admirateur  d’une  grande  femme, 

Un  pauvre  petit  Anglais. 

Poor  English  boy,  la  lettre  n’avait  pas  d’autre  signature. 

— Le  pauvre  gamin,  s’écria  Rosa  Bonheur  touchée  jusqu’au  larmes, 
que  n'a-t-il  mis  son  nom  et  son  adresse,  je  lui  enverrais  un  joli  dessin  et 
jamais  souvenir  ne  m'eût  été  plus  agréable  à donner. 

En  ces  froides  semaines  d'hiver,  si  pénibles  aux  vieillards,  dont  les 
courtes  journées  privées  de  lumière,  en  dépit  de  l’électricité,  rendent 
malaisés  les  travaux  de  peinture,  alors  que  la  pluie,  la  boue,  le  brouil- 
lard, s'opposent  à l’accès  des  champs  et  des  bois,  l’esprit  se  prend 
volontiers  à rêver  des  régions  où  le  soleil  se  montre  moins  avare  de  ses 
rayons. 

Maintenant  que  Rosa  Bonheur  avait  repris  goût  à la  vie,  sa  pensée 
se  reportait  fréquemment  aux  temps  récents  encore  où,  en  compagnie 
de  Nathalie  Micas,  elle  passait  à Nice  les  mois  les  plus  difficiles  de  la 
mauvaise  saison.  Le  désir  lui  était  venu  de  faire  ce  voyage  avec  moi,  de 
me  montrer  les  lieux  où  elle  avait  vécu  si  heureuse,  les  sentiers  qu’elle 
avait  parcourus,  les  paysages  admirables  qu'elle  avait  contemplés.  Une 
invitation  déjà  ancienne  de  M.  Gambart  l'y  avait  fortement  engagée. 
Cette  invitation  avait  été  renouvelée  à plusieurs  reprises;  pour  la  rendre 
plus  pressante,  l’ami  d’autrefois  faisait  valoir  la  présence  au  Cap-Martin 
de  l’impératrice  Eugénie  et  le  plaisir  que  Rosa  Bonheur  éprouverait 
certainement  à la  revoir.  Enlin  même,  ayant  sollicité  pour  elle  une  invi- 
tation de  la  noble  femme  qui  s'en  vient,  chaque  année,  porter  sur  la 
côte  niçoise  le  double  fardeau  de  sa  douleur  et  de  ses  regrets,  il  eut  un 
jour  de  janvier  la  satisfaction  d’annoncer  à Rosa  Bonheur  la  réussite  de 
ses  pourparlers,  en  l'engageant  à apporter  ses  décorations. 

L'illustre  artiste  ne  pouvait  être  que  fort  sensible  à pareil  honneur. 
11  fut  donc  décidé  que  nous  partirions  le  surlendemain,  au  risque  de 
n'emporter  qu'une  garde-robe  insuffisante,  ce  dont  Rosa  Bonheur  tou- 
tefois éprouvait  bien  quelque  mécontentement. 

Les  égards  dont  elle  fut  l'objet  de  la  part  de  la  Compagnie  de  Lyon, 


\ ^ 


- 


35o 


ROSA  BONHEUR 


sur  l'ordre  de  M.  Noblemaire,  son  directeur,  lui  rendirent  sa  bonne 
humeur  un  moment  troublée.  On  la  traita  comme  une  tête  couronnée  : 
l'express  venant  de  Paris,  qui  d'habitude  ne  s'arrête  pas  avant  la 
Roche,  fit  ce  jour-là,  pour  nous  permettre  d’y  prendre  place,  une 
courte  halte  à Moret,  vers  huit  heures  et  demie  du  soir. 

A l'heure  où  nous  partions,  il  faisait  un  temps  épouvantable,  la 
grêle  tombait  en  abondance  ; lorsque,  le  lendemain,  nous  arrivâmes  à 
Nice,  à onze  heures  du  matin,  un  soleil  splendide  brillait  au-dessus  de 
nous  et  la  nature  semblait  en  fête. 

La  voiture  de  M.  Gambart  nous  attendait  pour  nous  emmener 
immédiatement  à sa  magnifique  villa,  où  un  appartement  avait  été 
préparé  à notre  intention. 

Le  ier  février  au  matin,  jour  fixé  pour  sa  réception  par  l'impératrice, 
Rosa  Bonheur  mit  sa  robe  de  velours  noir  et  son  grand  chapeau  à 
plumes,  ouvrit  une  sacoche  qu’elle  avait  apportée  et  de  laquelle  je 
m'attendais  à voir  sortir  toute  une  brochette  de  décorations,  mais  ce 
fut  pour  y prendre  seulement  sa  croix  de  chevalier  de  la  Légion 
d’honneur,  sa  croix  de  i865. 

— Épinglez-moi  ce  bijou,  dit-elle,  je  n’en  veux  pas  d’autre  que 
celui  que  l'impératrice  elle-même  m’a  fixé  autrefois  sur  la  poitrine. 

Rosa  Bonheur  était  prête  : elle  monta  en  voiture  et  s'en  fut  au  Cap- 
Martin,  tandis  que  mon  imagination  reconstituait  en  violent  contraste 
la  scène  de  i865  en  face  de  celle  qui  allait  se  passer  dans  un  instant. 
Cette  femme  vêtue  de  noir,  au  visage  pâle,  amaigri,  personnification 
vivante  de  l’infortune  et  de  la  douteur,  c'était  la  glorieuse  souveraine 
qui,  voici  trente-quatre  années,  dans  tout  l'éclat  de  la  jeunesse  et  de  la 
beauté,  entourée  d’une  cour  brillante,  était  venue  un  jour  à By,  donner 
à Rosa  Bonheur  alors  dans  toute  la  force  de  l'âge,  la  récompense  de 
son  talent. 

Combien  d'événements  s'étaient  passés  dans  l'intervalle,  combien 
de  ruines  amassées,  de  larmes  répandues,  de  sang  versé,  combien 
de  cœurs  brisés  et  d'espérances  déçues  ! 

Le  soir,  à son  retour  du  Cap-Martin,  Rosa  Bonheur  me  raconta  sa 
réception  : 

— Quel  accueil  plein  de  bonté,  fit-elle  ! L'impératrice  m'a  paru 
plus  imposante  encore  que  1e  jour,  déjà  vieux,  où  elle  m’apporta  ma 
croix.  Ses  traits  ont  gardé  leur  expression  souveraine  ; ils  ont  de  plus 
l'auréole  du  malheur. 

Sa  Majesté  m'a  questionnée  sur  mes  travaux  et  sur  ma  vie  à By. 
Je  lui  ai  raconté  que  nous  faisions  construire  un  atelier  pour  terminer 


ROSA  BONHEUR 


35 1 


la  Foulaison,  et  que  votre  jeune  pinceau  allait  me  dispenser  du  travail 
manuel  nécessaire  pour  couvrir  le  ciel  d'une  aussi  grande  toile. 

Après  déjeuner,  Sa  Majesté  s'est  appuyée  sur  mon  bras  et,  pendant 
plus  d une  demi-heure,  nous  nous  sommes  promenées  dans  le  parc, 
évoquant  les  souvenirs  d'autrefois,  sa  visite  à mon  atelier,  mes  succès, 
mon  déjeuner  à Fontainebleau.  A certain  moment,  nous  avons  parlé 
du  prince  Loulou  et  nous  avons  pleuré  toutes  les  deux. 


RENARD,  PAR  ROSA  BONHEUR. 
(Musée  de  Bordeaux.) 


L’impératrice,  je  crois,  doit  connaître  le  point  douloureux  de  ma 
vie,  car  elle  m’a  dit  : 

— Une  fille  qui  ne  cesse  de  pleurer  la  mort  de  celle  qui  l’a  mise  au 
monde  peut  seule  comprendre  aussi  bien  que  vous  le  faites  le  déchi- 
rement d’un  cœur  de  mère. 

Alors,  les  larmes  aux  yeux,  elle  m'a  fait  la  confidence  de  ses 
souffrances  et  j’ai  pu  entrevoir  toute  1 horreur  des  angoisses  qu’une 
grande  âme  peut  éprouver  sur  le  trône. 

Il  y avait  des  fleurs  près  de  nous;  l'impératrice  s est  baissée  pour 
en  cueillir  une;  elle  me  l'offrit  en  disant,  avec  un  soupir  qu’elle  ne 
cherchait  pas  à dissimuler  : 

— C'est  tout  ce  que  je  puis  vous  offrir  aujourd'hui,  chère  grande 


artiste. 


352 


ROSA  BONHEUR 


Et  j’ai  répondu  : 

— Ce  don,  madame,  m’est  aussi  précieux  que  l’autre,  car  il  est 
rendu  sacré  par  la  douleur. 

Au  moment  de  prendre  congé  d'elle,  Sa  Majesté  m’a  pris  affec- 
tueusement la  main  droite.  Très  émue,  j'ai  posé  mes  lèvres  sur  ses 
doigts.  Elle  m’a  dit  alors,  non  sans  me  causer  quelque  surprise, 
qu’après-demain,  la  duchesse  d’Ossena  viendra  de  sa  part  me  faire  une 
visite,  ainsi  qu’à  vous,  ma  chère  Anna. 

Rosa  Bonheur  m'a  donné  la  fleur  d’hiver  méridional  offerte  par 
l’impératrice,  en  m’engageant  à la  conserver  avec  un  soin  jaloux. 

Quatre  jours  plus  tard,  le  5 février,  la  duchesse  d'Ossena  vint  à 
la  demeure  de  M.  Gambart,  où  l'on  avait  préparé  un  grand  déjeuner 
en  son  honneur.  Des  fleurs  couvraient  la  table  et  devant  chaque  convive 
avait  été  disposé  un  magnifique  bouquet  de  violettes  de  Parme. 

Comme  on  parlait  de  l'Espagne  et  de  Madrid,  la  duchesse  nous 
invita  à venir  l'y  voir,  ce  que  Rosa  Bonheur  accepta  avec  un  enthou- 
siasme juvénile  : elle  avait  toujours  eu  l’ambition  de  visiter  les  musées 
de  la  capitale  espagnole,  collections  admirables  dans  lesquelles,  non 
loin  des  Murillo,  des  Velâzquez  et  des  Goya,  elle  aurait  eu  le  plaisir  de 
reconnaître  son  Jeune  prince,  une  tête  de  lion  qu’elle  avait  peinte  et  qui 
lui  avait  valu,  en  1880,  l'honneur  d’être  décorée  de  l'ordre  d’Isabelle 
la  Catholique. 


LE  LOUP  ET  l’agneau. 
Dessin  à la  plume  de  Rosa  Bonheur. 


CHEVAUX  AU  PATURAGE. 
Dessin  de  Rosa  Bonheur. 


CHAPITRE  XXIII 

LA  MÉMOIRE  DE  NATHALIE.  LES  VOLONTÉS  DE  ROSA  BONHEUR. 

LE  DOMAINE  DE  LA  PARFAITE  AMITIÉ. 

C'était  durant  l'été  de  1898,  à peu 
près  au  temps  de  la  visite  de  la  reine 
Isabelle,  Rosa  Bonheur  m'ayant  un  jour 
emmenée  dans  le  couloir  qui  condui- 
sait à sa  chambre,  s'arrêta  devant  une 
des  grandes  volières  qui  étaient  là,  non 
sans  provoquer  un  certain  émoi  chez  ses 
hôtes,  et  découvrit  une  porte  jusqu’alors 
entièrement  dissimulée.  Un  tour  de  ciel 
donné,  cette  porte  poussée  : 

— Entrez,  ma  chère  Anna,  me  dit- 
elle  d’une  voix  grave.  C est  la  chambre 
de  Nathalie.  Sauf  quelquefois  Céline 
quand  je  lui  en  donne  l'ordre,  personne 
étude  de  chien.  que  moi  n'en  a franchi  le  seuil  depuis 

Dessin  de  Rosa  Bonheur.  ja  moft  je  mon  amie. 

Je  pénétrai  un  peu  émue  dans  cette  chambre  dont  j’ignorais 
l'existence  et  qui,  avec  sa  tenture  jaune  et  ses  meubles  élégants,  me 

45 


354 


ROSA  BONHEUR 


parut  beaucoup  plus  luxueuse  que  celle  de  Rosa  Bonheur.  Celle-ci  me 
dit  alors  : 

— Lorsque  j’ai  acheté  cette  maison,  j'ai  gardé,  sur  les  conseils  de 
Nathalie,  une  partie  des  meubles  qui  s'y  trouvaient.  A vrai  dire,  ils 
étaient  dans  un  fort  mauvais  état,  mais  mon  amie  les  a fait  réparer  à 
son  goût.  Elle  était  plus  coquette  que  moi  ; elle  aimait  le  jaune,  comme 
vous  voyez,  et  avait  l'habitude  de  dire  que  pour  elle  cette  couleur 
représentait  non  pas  l'envie,  mais  la  gaieté.  Elle  avait  raison;  comment 
peut-on  mieux  obtenir  la  sensation  de  la  lumière  chaude  et  vibrante  ? 

Sur  cette  table  à ouvrage,  vous  pouvez  voir  son  chiffre,  brodé  au 
milieu  d’arabesques.  Sur  un  point,  elle  a fait  pour  moi  beaucoup  mieux 
que  pour  elle-même  : les  bordures  de  ses  rideaux  ne  sont  pas  ouvragées, 
tandis  que  dans  ma  chambre  toutes  le  sont  et  d'une  façon  artistique. 
Pour  exécuter  les  broderies  les  plus  compliquées,  elle  n'avait  aucune- 
ment besoin  de  se  laisser  guider  par  un  modèle;  son  aiguille  allait  au 
gré  de  son  inspiration,  tout  comme  lorsque  je  promène  mon  pinceau 
sur  une  toile. 

Ma  pauvre  amie  adorait  le  pays  lumineux  de  la  Côte  d'Azur,  et 
cependant,  lorsqu’elle  se  rendit  compte  que,  en  dépit  du  beau  soleil  de 
Nice,  sa  fin  approchait,  elle  me  supplia  de  la  ramener  à notre  chère 
maison  de  By,  où  elle  avait  vécu  si  heureuse,  car  elle  tenait  à rendre 
son  dernier  soupir  dans  les  lieux  mêmes  où  sa  mère  avait  expiré. 

Je  me  hâtai  de  déférer  aux  vœux  de  la  chère  malade.  11  était  temps. 
Quelques  semaines  après  notre  retour,  le  21  juin  1889,  tout  était  fini. 

Peut-être,  dans  le  moment  suprême,  a-t-elle  reçu  de  célestes  conso- 
lations, car  sa  figure,  amaigrie  par  de  longues  souffrances,  prit  soudai- 
nement une  expression  d’extase,  et  je  l’ai  entendue  très  distinctement 

murmurer  : «Que  c’est  beau  de  voir  ces  roses  ! » Voici  déjà  neuf  ans 

que  Nathalie  m’a  quittée,  il  me  semble  que  c'était  hier! 

Quand  vous  me  verrez  sur  le  point  de  rendre  mon  âme  à 

Dieu,  faites-moi  transporter  sur  ce  lit  ; c'est  là  que  Nathalie  est  morte, 
c'est  là  que  je  veux  mourir  aussi  ! 

Pendant  un  moment,  Rosa  Bonheur  demeura  comme  absorbée 
dans  ses  pensées;  puis  elle  se  dirigea  vers  l’armoire  à glace,  dont  elle 
ouvrit  la  porte.  Il  y avait,  sur  une  des  tablettes,  une  cassette  en  bois  de 
rose  ; elle  en  souleva  le  couvercle  et  me  montra  une  natte  magnifique 
dont  l'éclat  soyeux  et  la  belle  nuance  de  brun  Van  Dyck  s'étaient 
conservés  aussi  vifs  qu'au  temps  où  elle  était  tombée  sous  les  ciseaux. 

— Ces  beaux  cheveux  sont  ceux  de  Nathalie,  fit-elle  d'une  voix  un 
peu  oppressée.  Je  les  ai  coupés  au  moment  où  on  la  mettait  dans  son 


NATHALIE  MICAS 


356 


ROSA  BONHEUR 


cercueil.  Oh  ! ces  terribles  heures.  Je  ne  saurais  vous  dépeindre  mon 
désespoir.  De  touchantes  sympathies  ont  tout  fait  cependant  pour 
apaiser  ma  douleur,  et,  parmi  les  femmes  qui  m'ont  entourée  de  leurs 
consolations,  la  duchesse  Alexandrine  de  Cobourg  est  de  celles  auxquelles 
je  garde  le  plus  de  reconnaissance.  Elle  avait  compris  que  deux  femmes 
peuvent  sentir  l’une  pour  l'autre  le  charme  d’une  amitié  vive  et  pas- 
sionnée, sans  que  rien  n'en  altère  la  pureté. 

Lisez  ce  qu’elle  m’écrivait  peu  de  jours  après  la  mort  de  Nathalie  : 


Schlotz  Kallenberg,  près  Cobourg,  25  juin  1889. 

Ma  bien  chère  et  malheureuse  amie, 

C’est  avec  un  cri  de  détresse  que  je  lus  les  premiers  mots  de  votre  triste 
lettre  si  peu  prévue  ! Cet  affreux  malheur  me  semblait  impossible  et  je  ne 
puis  vous  dire  combien  j’en  suis  désolée  et  accablée  ! Vous  savez  avec  quelle 
respectueuse  tendresse  je  l’aimais  et  combien  mon  cœur  éprouvait  de  recon- 
naissance pour  tout  l’intérêt  amical  qu’elle  ne  cessait  de  me  témoigner  et  dont 
j’étais  si  heureuse.  En  vous  quittant,  j’emportais  tous  ces  précieux  souvenirs 

et  le  meilleur  espoir  de  vous  revoir  avec  elle  ! Et  maintenant,  tout  est  fini 

pour  ce  monde Vous  restez  seule,  isolée,  sans  ce  fidèle  cœur  qu’aucun  autre 

ne  peut  vous  remplacer  ! 

Votre  amie  chérie  était  votre  plus  précieux  trésor,  l’âme  de  votre  âme,  et 
je  ne  pouvais  vous  séparer  ni  dans  mon  souvenir,  ni  dans  mon  amitié  pleine 
de  vénération  et  de  reconnaissance  pour  vous,  comme  pour  elle  ! 

Je  comprends  et  je  partage  toute  l’immensité  de  votre  profonde  et  cruelle 
douleur,  d’une  douleur  qui  ne  peut  plus  vous  quitter,  ayant  brisé  tout  le 
bonheur,  tout  le  charme  de  votre  existence.  Mes  pensées  ne  vous  quittent  pas 
et  vous  accompagnent  dans  toutes  ces  affreuses  angoisses  qui  se  suivirent  du 
moment  où  vous  saviez  que  vous  deviez  la  perdre,  jusqu’à  celui  où  ses  restes 
chéris  vous  furent  enlevés,  pour  ne  plus  les  revoir. 

Combien  vous  avez  dù  souffrir  pendant  tous  ces  jours  de  désolation.  Et 
maintenant,  c’est  un  morne  silence  qui  ne  répond  plus  ni  à vos  larmes  amères, 
ni  à vos  cris  de  douleur. 

Cette  voix  chérie,  ce  regard  si  tendre,  ils  sont  muets  et  éteints 

O mon  Dieu  ! comment  pourrez-vous  supporter  cette  affreuse  et  irrépa- 
rable perte,  cet  isolement  accablant,  ce  complet  déchirement  d’une  vie 
mutuelle,  qui  me  paraissait  l’idéal  d’un  bonheur  terrestre  ! 

Je  connais  bien  l’énergie  de  votre  grand  cœur  qui,  en  pensant  à accomplir 
les  vœux  de  votre  amie,  apprendra  avec  le  temps  à continuer  une  vie  si  riche 
et  noble  par  votre  génie  qu’elle  aimait  et  admirait  tant.  Cette  chère  et  noble 
âme  ne  nous  est  pas  perdue  dans  l’Eternité  et  son  bien-aimé  souvenir  vit  dans 
mon  cœur  inséparable  du  vôtre.  Que  Dieu  vous  bénisse,  ma  chère  et  vénérée 
amie,  qui,  au  milieu  de  votre  plus  grand  malheur,  avez  encore  pensé  à 

Votre  bien  triste  et  si  dévouée  amie, 


Alexandrine. 


lit» 


LE  LION  RUGISSANT. 

Dessin  de  Rosa  Bonheur. 


358 


ROSA  BONHEUR 


Cette  touchante  lettre  lue,  Rosa  Bonheur  poursuivit  : 

— Ah  ! malgré  les  affectueuses  consolations  de  cette  espèce,  vous 

ne  pouvez  comprendre  à quel  point  ma  vie  solitaire  me  pesait!  

Asseyez-vous  près  de  moi,  Anna.  Que  c'est  bon  d’être  à deux,  de  ne 


«PATIENT»,  PAR  ROSA  BONHEUR. 

D'après  une  gravure  de  J.  B.  Pratt,  éditée  par  Lefèvre  et  fils,  à Londres. 


plus  vivre  seule  dans  cette  grande  maison,  loin  du  monde  ! Sou- 

vent je  me  suis  enfermée  dans  la  chambre  de  Nathalie  pour  songer  aux 
côtés  tragiques  de  ma  vie.  Quelle  aurait  été  mon  existence,  sans  le 

dévouement  et  l'affection  de  cette  amie! Et  pourtant  on  a cherché 

a rendre  suspecte  l’affection  que  nous  éprouvions  l’une  pour  l'autre. 
11  semblait  extraordinaire  que  nous  fassions  bourse  commune,  que 
nous  nous  soyons  léguées  réciproquement  tous  nos  biens. 


ROSA  BONHEUR 


3-9 


Si  j avais  été  un  homme,  je  1 aurais  épousée  et  I on  n’eût  pu  inventer 
toutes  ces  sottes  histoires.  Je  me  serais  créé  une  famille,  j’aurais  eu  des 

enfants  qui  auraient  hérité  de  moi  et  personne  n'aurait  eu  le  droit  de 
réclamer. 


«READY»  (1879),  PAR  ROSA  BONHEUR. 

D’après  une  gravure  de  J.  B.  Pratt,  éditée  par  Lefèvre  et  fils,  à Londres. 


Mon  père  repose  au  cimetière  Montparnasse  avec  ma  sœur  Juliette 
et  ma  vieille  tante,  partie  à l'âge  de  quatre-vingt-dix  ans,  et  à laquelle 
j’ai  payé  une  pension  jusqu'à  la  fin  de  sa  vie.  J'ai  tous  les  droits  d’être 
inhumée  dans  le  caveau  Bonheur,  puisque  j’ai  payé  la  moitié  de  la 
construction  et  de  la  concession  du  terrain.  La  croix  en  pierre  qui  le 
surmonte,  c’est  moi  qui  l’ai  fait  élever  à mes  frais.  Mais  à côté  de  mon 
père,  il  y a ma  belle-mère,  morte  il  y a quelques  années  seulement. 


36o 


ROSA  BONHEUR 


Jamais  je  ne  consentirai  à être  inhumée  auprès  d'elle;  elle  m'a  fait 
trop  souffrir. 

Toutes  les  fois  que  je  vais  porter  une  couronne  sur  la  tombe  de 
mon  père,  un  sanglot  déchire  mon  cœur  en  songeant  combien  il  avait 
fallu  que  nous  fussions  malheureux,  à l'époque  où  mourut  ma  mère, 

pour  la  laisser  enterrer  dans  la  fosse  commune  ! Même  je  me 

demande  parfois  si  mon  père  a continué  de  songer  à elle,  car  si  seule- 
ment, durant  les  cinq  années  que  son  corps  est  resté  enseveli  à l'endroit 
où  on  le  déposa  en  1 833 . il  avait  mis  de  côté  cinq  cents  francs,  il  aurait 
pu  acheter  une  concession  perpétuelle.  Au  pis  aller,  une  somme  beau- 
coup moindre  même  eût  suffi  pour  reculer  la  catastrophe  par  la  location 

provisoire  d'un  terrain Il  n'a  rien  fait 

Lorsque  la  fortune  m’a  comblée,  il  n’était  plus  temps,  hélas! 
d'élever  sur  les  restes  de  ma  mère  un  monument  funéraire,  où  j’aurais 
pu  la  pleurer  toute  ma  vie,  et  à mon  tour  ensuite,  quand  il  m'eût  fallu 
payer  mon  tribut  à la  nature,  dormir  éternellement  auprès  d'elle.  Ce  qui 
restait  de  Sophie-Dorothée  Marchisio  avait  été  confondu  avec  la  masse 

des  ossements  entassés  pêle-mêle  dans  la  tranchée  ! Je  me  console 

en  songeant  que  sûrement  du  moins,  dans  un  monde  meilleur,  je  retrou- 
verai son  âme  chérie. 

Je  me  suis  arrangée  avec  Nathalie  pour  être  inhumée  au  Père- 
Lachaise,  dans  le  caveau  des  Micas.  11  restera  encore,  après  que  j’y 
serai  couchée,  une  place  disponible  dans  cette  sépulture  ; voulez-vous 
l’accepter,  ma  chère  Anna  ; ainsi,  vous  serez  près  de  moi  jusque  dans 

la  tombe — Je  sais  que  Nathalie  ne  sera  pas  jalouse.  Son  affection 

pour  moi  est  assez  grande  pour  comprendre  que  dans  un  partage  d’âmes 

le  lot  de  chacune  se  trouve  augmenté  par  le  bonheur  de  l’autre 

Posa  Bonheur  était  très  émue.  Sa  main  avait  pris  la  mienne  ; elle 
la  serrait  et  sa  voix  toute  tremblante  poursuivait  : 

— Sans  doute  vos  os  se  trouveront  reposer  loin  de  votre  patrie,  en 
une  terre  étrangère,  mais  du  moins  ils  seront  à côté  de  ceux  de  la  vieille 
Posa  Bonheur,  et  de  la  sorte  je  me  trouverai  dans  la  mort  entourée  de 
celles  que  j'ai  aimées  dans  la  vie  et  qui  ont  rendu  mon  existence  si 
heureuse 

Nathalie  était  la  compagne  de  mon  enfance,  elle  avait  été  témoin 
de  mes  luttes  et  de  mes  misères,  elle  avait  partagé  mes  joies  et  mes 
douleurs.  Quant  à vous,  ma  chère  Anna,  vous  avez  pris  possession  de 

mon  cœur  comme  ma  fille  devant  les  Muses 

Laissons  le  passé  ; pensons  au  présent.  L’existence  est  assez  triste 
sans  l'assombrir  par  des  idées  lugubres Dieu  nous  donnera  encore 


40 


LE  LION  CHEZ  LUI  ( I 8 8 I ) , PAR  ROSA  BONHEUR. 

1)  après  une  gravure  de  W . H.  Simmons  et  T.  L.  Atkinson,  éditée  par  Lefèvre  et  fils,  à Londres. 


362 


ROSA  BONHEUR 


quelques  années  à vivre  ensemble,  Anna.  Je  désire  qu'ensuite  vous 
continuiez  à travailler  là  où  j'ai  travaillé  moi-même.  Nathalie  aurait 
été  ma  légataire  universelle  si  je  n’avais  été  la  sienne.  Je  veux  qu’il  en 
soit  de  même  pour  vous. 

Je  vous  charge  de  conserver  cette  propriété  dans  laquelle  j'ai  connu 
tant  de  succès  et  de  gloire,  et  où,  vous  le  savez,  j’ai  été  entourée  d'afî'ec- 
tions  si  sincères.  Si  je  m’avisais  de  la  laisser  à mes  neveux,  bientôt  il 
ne  resterait  plus  rien  des  objets  qui  me  sont  chers.  N’est-ce  pas  dans 
ces  murs  que  j’ai  passé  tant  d’années  consacrées  au  travail  et  à 
l’amitié  ? Partout  ici  je  vois  des  traces  de  cette  période  heureuse  de 
mon  existence. 

Si  j'appelle  mon  atelier  mon  « sanctuaire  »,  c'est  parce  que  tout 
m’y  rappelle  un  souvenir  cher  à mon  cœur.  Les  cornes  et  les  bois  qui 
sont  accrochés  aux  murs  ornaient  les  têtes  de  moutons,  de  cerfs,  de 
bœufs,  qui  m’ont  autrefois  servi  de  modèles.  Ces  animaux  ont  vécu 
avec  moi,  ils  ont  été  mes  amis,  je  les  ai  dessinés  sous  leurs  différents 
aspects.  Les  têtes  de  chevaux  portent  encore  des  caparaçons  et  des  har- 
nais achetés  aux  Pyrénées  dans  mes  voyages  avec  Nathalie. 

Sur  ma  table  de  travail  s’est  appuyée  la  main  de  l’impératrice 

Lugénie,  le  jour  où  elle  m’a  épinglé  le  ruban  rouge  à la  poitrine. 

Sur  ma  chaise  longue,  le  président  Carnot  s’est  assis,  lorsqu’il 

me  fit  l’honneur  d’une  visite.  Plus  qu’auparavant  j’aime  à m’y  reposer 
et  à revivre  en  silence  cette  journée 

Si  la  Providence  ne  nous  avait  pas  réunies,  j’aurais  continué  à vivre 
dans  ma  solitude,  mais  petit  à petit  j'aurais  distribué  tout  ce  qui 
m'appartient.  Du  reste,  j'avais  déjà  commencé  avant  votre  arrivée.  Le 
potager  qui  est  à côté  appartenait  à Nathalie;  je  l’ai  donné  à Mme  Gau- 
thier, sans  attendre  l’heure  de  la  mort  pour  faire  cette  libéralité.  Vous 
voyez  par  là  que  je  n'hésiterais  en  aucune  manière  à me  dépouiller  de 
mon  vivant. 

Dites  à votre  famille  que  si  la  mienne  parvenait  à vous 

séparer  de  moi,  je  m’arrangerais  de  telle  façon  qu’elle  ne  bénéficierait 
aucunement  de  votre  départ. 

Je  vous  expose  tout  cela,  pour  que  vous  compreniez  que  je  me 
considère  comme  absolument  libre  de  disposer  de  ce  qui  m'appar- 
tient, sans  autre  considération  que  celle  de  ma  conscience.  Ce  n'est 
pas  seulement  par  affection  pour  vous,  c’est  en  souvenir  de  Nathalie 
que  je  vous  donne  ce  que  nous  appelions  le  domaine  de  la  Parfaite 
Amitié. 

Voici  une  montre  de  ma  bonne  mère  Micas  et  une  chaîne  de  son 


ROSA  BONHEUR  3(,3 

mari.  Cette  petite  bague,  Nathalie  aimait  a la  porter.  Prenez  ces  objets, 
je  désire  qu'ils  vous  rappellent  mes  amis. 

Je  \ ous  donne  aussi  la  chambre  de  Nathalie  avec  tousses  souvenirs  : 
\ i\ ez-y  heureuse,  mais  quand  arrivera  le  moment  de  la  séparation 
suprême,  alors  \ous  me  lerez  porter  sur  son  lit.  Et  vous  resterez  auprès 


LE  TROUPEAU,  PAR  ROSA  BONHEUR. 
IVaprès  une  gravure  de  H.  Vion,  éditée  par  Georges  Petit. 


de  moi,  vous  laisserez  ma  tête  reposer  sur  votre  épaule  jusqu’au 
moment  où  je  m'endormirai  dans  l'éternité 

Quelques  semaines  après  cette  conversation,  Rosa  Bonheur 
m'emmena  à Paris,  pour  me  montrer  au  Père-Lachaise  la  tombe  de 
l amie  tant  regrettée.  Elle  avait  apporté  une  couronne  de  roses  blanches. 
Après  l'avoir  déposée  sur  le  monument,  elle  se  recueillit  un  instant  et 
me  dit  ensuite  : 

— Je  désire  que  sur  cette  pierre  vous  fassiez  inscrire  mon  nom  : 
Rosa  Bonheur,  et  en  dessous  le  vôtre,  Anna  Klumpke  : dès  que  je 


364 


ROSA  BONHEUR 


dormirai  ici  mon  dernier  sommeil  près  de  Nathalie,  vous  mettrez  cette 
pensée  au  bas  de  l’épitaphe  : L’amitié  est  une  affection  divine  ! 

— Ne  tenez-vous  pas  à ce  que  le  nom  de  Nathalie  soit  gravé  près 
du  vôtre  ? demandai-je. 

Elle  indiqua  du  doigt  la  frise  du  monument  : 

— L’inscription  Famille  Micas  suffit  pour  montrer  que  Nathalie 
repose  ici.  Vous  n’aurez  besoin  de  faire  graver  que  mon  nom  et  le 
vôtre,  puisque  toutes  deux  nous  recevrons  l'hospitalité  de  ce  monu- 
ment. 

Je  n’avais  pas  manqué  de  faire  part  à ma  mère,  et  des  intentions 
de  Rosa  Bonheur  à mon  égard  touchant  sa  fortune,  et  des  volontés  dont 
elle  entendait  que  je  fusse  l’exécutrice  suprême.  Si,  quant  à moi,  je  me 
sentais  aussi  confuse  de  tant  d’affection  et  de  confiance  que  ma  recon- 
naissance en  était  vive,  ma  mère  s’effrayait  de  la  lourde  tâche  qui  devait 
être  la  mienne  un  jour;  elle  me  suppliait  de  faire  envisager  à ma  vieille 
amie  les  inconvénients  et  les  difficultés  auquels  certainement  je  serais 
en  butte.  Les  craintes  de  ma  mère  répondaient  trop  bien  à mes  propres 
préoccupations  pour  que  je  ne  me  fisse  faute  de  les  exposer  à Rosa 
Bonheur;  mais  sur  ce  terrain  l'illustre  femme  était  sourde  à toutes  les 
exhortations. 

— Votre  mère  a peut-être  raison  en  thèse  générale,  répondait- 
elle,  mais  ma  position  vis-à-vis  des  miens  n’est  pas  ce  que  l'on  pense 
ordinairement.  Je  ne  suis  pas  aussi  riche  qu’on  le  suppose;  si  j’ai  trois 
cent  mille  francs  d'économies,  il  en  est  cent  mille  qui  viennent  de 
Nathalie.  Je  n'ai  jamais  fait  qu’un  unique  héritage,  en  effet.  Ce  n'est  pas 
de  ma  pauvre  mère,  qui  n’a  même  pas  eu  un  tombeau,  ni  de  mon  père, 
dont  il  m’a  fallu  payer  les  dettes.  C'est  de  ma  chère  Nathalie  que  je 
tiens  le  tiers  de  ma  fortune;  le  reste  est  le  fruit  de  mon  travail.  J'ai  ici 
quelques  études  qui  représentent  ma  vie,  — par  parenthèse,  les  Tedesco 
ont  toujours  souhaité  que  je  les  leur  cède,  mais  j’aimerais  mieux  être 
réduite  à vivre  d'un  morceau  de  pain  que  d'y  consentir.  Si  jamais  votre 
famille  ou  la  mienne  réussissaient  à nous  séparer  et  à interrompre  ainsi 
notre  bonheur,  je  détruirais  tout  ici,  je  vous  le  jure  : ils  n'auraient 
rien.  — C’est  la  Providence  qui  vous  a envoyée  près  de  moi,  ma  chère 
Anna 

Sous  l'empire  de  cette  préoccupation  constante,  Rosa  Bonheur 
avait  hâte  de  réaliser  le  dessein  qui  lui  tenait  au  cœur.  Elle  signa  son 
testament  le  7 novembre,  sans  pour  cela  recouvrer  instantanément  la 
tranquillité  de  son  esprit.  Quelque  temps  même,  elle  demeura  sans 
paraître  s'intéresser  aux  travaux  qu'elle  avait  en  cours. 


ROSA  BONHEUR 


365 


Le  soir  du  28  novembre,  elle  m'appella  auprès  d'elle,  et  me  dit, 
avec  une  gravité  dans  la  voix  qui  dénonçait  I importance  que  cet  entre- 
tien présentait  à ses  yeux  : 

Voici  une  lettre  que  vous  remettrez  le  jour  de  ma  mort  entre  les 
mains  de  M£  Tollu.  Je  veux  qu  il  en  donne  lecture  devant  votre  famille 
et  la  mienne  réunies.  Dans  cette  lettre,  j'expose  les  raisons  qui  m en- 
gagent a vous  taire  ma  légataire  universelle;  je  raconte  comment  je  vous 
ai  connue  et  pourquoi  je  me  suis  attachée  à vous.  Je  parle  de  mes  amis 


EN  AUVERGNE  ( I 8 8 9 ) , PAR  ROSA  BONHEUR. 

M icas  ; j'énumère  ce  que  j'ai  fait  pour  les  miens,  je  montre  que  je  n'ai 
rien  à me  reprocher  envers  eux.  Quant  à mon  frère  Isidore,  vous 
trouverez,  pour  ce  qui  le  concerne,  des  indications  suffisantes  dans  ces 
papiers.  J’ai  foi  dans  votre  loyauté. 

Les  mois  trop  peu  nombreux  qui  suivirent  cette  conversation  ne 
devaient  rien  modifier  aux  dispositions  de  Rosa  Bonheur  à mon  égard. 
Jusqu'à  son  dernier  jour,  son  affection  demeura  aussi  vive  et  sa 
confiance  aussi  absolue.  Quels  que  soient  l’embarras  et  le  trouble  que  je 
ressente  à entretenir  le  lecteur  de  sentiments  qui  rencontraient  chez 
moi  la  plus  tendre  des  amitiés,  l'admiration  la  plus  respectueuse  et  le 
plus  absolu  dévouement,  je  n’achèverai  pas  ce  chapitre  sans  donner  à 


366 


ROSA  BONHEUR 


l'appui  des  propos  qui  précèdent  une  lettre  écrite  au  mois  de  mars  par 
Rosa  Bonheur  à ma  mère. 


By,  ce  3i  mars  1899. 

Chère  et  mille  fois  bonne  Madame, 

Votre  Anna  est  un  ange  de  bonté  et  plus  je  la  connais,  plus  je  l’estime 

et  je  l’aime. 

Par  mon  âge,  mon  expérience  de  la  vie  et  de  l’espèce  humaine,  j’ai  le 
droit  de  la  garantir,  car  elle  serait  facilement  dupe  des  faux  bonshommes. 

Nous  sommes  heureuses,  et  j’espère  bien  que  les  méchants  ne  pourront 
pas  troubler  notre  vie  d’honneur  et  de  travail. 

J’espère  vous  voir  arriver  près  de  nous.  Votre  Anna  vous  adore  et  je  par- 
tage ses  sentiments  pour  la  meilleure  des  mères.  Soyez  bien  tranquille  et 
sachez,  chère  Madame  Klumpke,  que,  malgré  mon  âge  plus  avancé  que  le  vôtre, 
j’ai  pour  vous  et  pour  votre  famille  l’affection  la  mieux  placée  et  l’estime,  le 
respect  le  plus  profonds. 

Rosa  Bonheur. 


TÊTE  DE  MOUTON. 
Dessin  de  Rosa  Bonheur. 


TIGRE  COUCHÉ. 
Dessin  de  Rosa  Bonheur. 


CHAPITRE  XXIV 

VISITES  AU  SALON  DE  1899  ET  AU  MUSÉE  DU  LUXEMBOURG. 

Le  printemps  de  1899  ramenait 
le  Salon.  Je  me  promettais  d’y  exposer 
le  portrait  que  j’avais  fait  de  Rosa 
Bonheur  portant  dans  ses  bras  son 
chien  Charley,  et  qui  était  enfin 
achevé.  Ma  vieille  amie,  pour  aider 
au  succès  d’une  œuvre  que  ses  senti- 
ments affectueux  pour  moi  incitaient 
à juger  de  la  manière  la  plus  favo- 
rable, se  proposait  de  joindre  à mon 
envoi  son  tableau  Vaches  et  taureau 
d’Auvergne , tout  récemment  revenu 
de  l’Exposition  de  Pittsburg. 

— C'est  une  simple  carte  de 
visite,  disait-elle,  une  politesse  que  je 
fais  à votre  toile,  pour  que  nous  nous 
trouvions  ensemble  sur  le  catalogue. 
J’espère  bien  que  ce  ne  sera  pas  la  dernière  fois.  Pour  1900,  ce  sera 
autre  chose  ; l'on  y verra  une  œuvre  qui  jettera,  j’ose  le  croire,  sur  la 


ÉTUDE  d’ours,  PAR  ROSA  BONHEUR 


368 


ROSA  BONHEUR 


deuxième  partie  de  ma  carrière,  un  éclat  comparable  à celui  du  Marché 
aux  chevaux. 

Nos  deux  toiles  partirent  donc  et  ce  fut  pour  nous  la  cause  d'un 
vif  plaisir,  de  voir  la  façon  dont  la  presse  parisienne  accueillait,  après 
une  absence  de  quarante-quatre  -années,  à peine  rompue  par  un  envoi 
à l’Exposition  universelle  de  1867,  la  réapparition  de  Rosa  Bonheur  au 
Salon  des  Artistes  français. 

Parmi  beaucoup  d'autres,  je  citerai  M.  Roger  Milès,  qui  écrivait 
dans  l’Eclair  : 

Rosa  Bonheur,  dont  la  carrière  d’artiste  a commencé  depuis  plus  de  cin- 
quante ans,  mérite  qu’on  s’arrête  avec  infiniment  de  respect  devant  son  tableau. 
Dans  sa  retraite,  dans  sa  forêt,  au  milieu  de  ses  hôtes,  elle  a vécu  et  elle  vit, 
toute  à son  travail,  à son  art,  sans  souci  de  l’actualité  qui  passe,  remplissant 
avec  une  ardeur  que  l’âge  n’a  pas  apaisée  sa  mission  d’artiste.  C’est  une  très 
belle  figure  que  la  sienne  et  c’est  une  très  belle  âme.  L’œuvre  qu’elle  expose 
est  digne  d’elle.  Il  y a dans  le  regard  de  ses  bêtes  cette  mesure  exacte  d’expres- 
sion qui  leur  appartient  et  dont  MUe  Rosa  Bonheur  semble  leur  avoir  arraché 
le  secret,  dans  ses  muets  entretiens  avec  elles,  ou  mieux  dans  sa  laborieuse  et 
curieuse  et  infatigable  contemplation  d’un  demi-siècle;  d’autre  part,  le  pinceau 
est  encore  solide  dans  ses  mains  et  elle  peint  toujours  avec  cette  virilité  qui  éton- 
nait Thoré  lui-même,  il  y a combien  d’années! 

L’impression  chez  les  exposants  avait  été  si  favorable  que  d'aucuns 
avaient  aussitôt  mis  en  avant  le  nom  de  la  vieille  artiste  pour  la  médaille 
d'honneur,  et  ceci  eut  pour  effet  de  provoquer  l’expression  de  sentiments 
d’une  tout  autre  nature  que  ceux  que  je  viens  de  noter.  Quelques  lignes 
anonymes,  parues  dans  le  Journal  du  i3  mai,  eurent  l'honneur  immé- 
rité de  reproductions  nombreuses.  Après  avoir  signalé  que  depuis  qua- 
rante années  Rosa  Bonheur  n'avait  paru  à aucun  Salon,  il  était  ajouté  : 

Si  l’on  ne  devait  honorer  en  Mme  Rosa  Bonheur  que  le  peintre  émérite,  on 
pourrait  objecter  que  telle  glorieuse  et  définitive  récompense  ne  saurait  être 
attribuée  à l’âge  seul.  A ce  compte,  la  médaille  d’honneur  deviendrait  les  Inva- 
lides de  l’art.  Mais  sans  discuter  la  valeur,  d’ailleurs  plus  ou  moins  discutable, 
de  celle  qui  est  en  cause  et  dont  les  œuvres  ont  été  l’objet  de  spéculations 
à l’étranger  — spéculations  où  l’art  n’a  rien  à voir  — il  convient  de  signaler 
dans  le  cas  actuel  une  tendance  funeste,  laquelle,  en  cas  de  succès,  deviendrait 
un  détestable  précédent. 

En  effet,  les  promoteurs  de  la  candidature  de  Mme  Rosa  Bonheur  à la 
médaille  d’honneur  sont  très  ouvertement  les  alliés  d’intérêt  de  deux  ou  trois 
marchands  de  tableaux.  Ceux-ci  possèdent  des  toiles  de  l’artiste  et  tiennent, 
tout  naturellement,  à les  faire  coter  plus  cher  à la  Bourse  des  tableaux  en 
Amérique. 

Voilà  ce  qui  se  dit. 


ROSA  BONHEUR 


3ü9 


Rosa  Bonheur  bondit  sous  l’aiguillon  : 

— En  présence  d'attaques  de  cette  espèce,  déclara-t-elle  aussitôt, 
il  m’est  impossible  d'accepter  la  candidature. 

J'essayai  de  la  calmer  et  de  la  dissuader  d'une  résolution  fâcheuse. 
Rien  n'y  fit,  et  malgré  tous  mes  raisonnements,  elle  écrivit  ab  iralo  la 
lettre  suivante  à M.  Jean- 
Paul  Laurens,  président  de 
la  Société  des  Artistes  fran- 
çais : 

Monsieur  le  Président, 

Je  viens  de  lire  dans  un 
article  du  Journal,  ces  jours 
derniers,  que  quelques-uns  de 
ces  messieurs  de  la  Société  des 
Artistes  français  se  proposent 
de  porter  mon  nom  pour  la 
médaille  d’honneur. 

Je  vous  prie,  Monsieur  le 
Président,  de  faire  savoir  à ces 
messieurs  que  je  refuse  abso- 
lument que  mon  nom  soit  porté 
cette  année  pour  cette  distinc- 
tion. 

11  serait  ridicule  que  le 
petit  tableau  que  j’ai  exposé 
cette  année  reçoive  une  aussi 
haute  récompense. 

Veuillez  agréer,  Monsieur 
le  Président,  l'assurance  de 
ma  plus  haute  considération. 

Rosa  Bonheur. 

Cet  incident  désagréable  ne  devait  pas  l’empêcher,  quelques  jours 
plus  tard,  de  manifester  le  désir  que  je  l'accompagnasse  à Paris  pour 
visiter  le  Salon,  voir  en  place  nos  deux  tableaux  et  étudier  en  détail 
les  œuvres  au  milieu  desquels  figuraient  les  nôtres. 

A cette  intention,  elle  s’était  fait  faire  un  costume  en  drap  bleu 
foncé,  et  de  coupe  bretonne,  comme  à 1 ordinaire:  la  jaquette,  ornée  de 
tresses  de  soie  noire,  tombait  sur  une  jupe  à plis  amples.  Cette  fois,  la 
fameuse  petite  capote  avait  cédé  la  place  à un  grand  chapeau  de  paille 
noire  garni  de  plumes.  Point  de  bijoux,  mais  sur  la  poitrine,  la  rosette 
d'officier  de  la  Légion  d'honneur. 


><  Il  serait  ridicule  que  le  petit  tableau  que  j'ai  exposé  cette 
année  reçoive  une  aussi  haute  récompense. 

» Rosa  Bonheur.  » 

DESSIN  HUMORISTIQUE  DE  GUILLAUME. 
(Publié  dans  le  Monde  illustré  du  27  mai  1899.) 


47 


ROSA  BONHEUR 


37o 


Ensemble  nous  parcourûmes  successivement  toutes  les  salles  de 
l’exposition.  En  dépit  de  ses  soixante-dix-sept  ans,  Rosa  Bonheur  me 
montrait  le  chemin  et  marchait  avec  une  rapidité  surprenante,  voulant 
tout  voir,  s'attachant  à ce  que  rien  ne  lui  échappât. 

De  temps  en  temps,  j'étais  obligée  de  m’arrêter  et  de  m’asseoir  ; elle 
en  profitait  alors  pour  faire  le  tour  complet  de  la  salle. 

Parmi  les  toiles  qui  passaient  ainsi  sous  nos  yeux,  il  se  trouva  qu'un 
tableau  d’Aubert,  représentant  deux  délicieux  amours  fort  occupés  à 


ÉTUDE  DE  CHIENS  DE  CHASSE. 
(Musce  du  Luxembourg.  — Don  Rosa  Bonheur.) 


jouer  aux  dames  sur  un  échiquier,  lui  plut  particulièrement  ; tout  de  suite 
elle  songea  à l’acheter,  et  m’entraîna  vers  les  bureaux  de  l’administration. 
Là  un  grand  monsieur  fort  aimable  nous  reçut;  il  ouvrit  devant  Rosa 
Bonheur  un  énorme  registre,  y chercha  le  nom  d’Aubert,  puis,  sur  un 
ton  de  facile  résignation  : « Madame,  dit-il,  le  prix  n’est  pas  marqué.  » 
Et  il  ferma  son  livre,  pour  nous  laisser  partir,  sans  que  le  rang  élevé 
de  cette  dame  dans  la  Légion  d’honneur  parût  le  préoccuper  beaucoup, 
pas  plus  que  le  moyen  de  la  mettre  en  communication  avec  l’artiste  au 
tableau  duquel  elle  s’était  intéressée. 

— Voyez  entre  quelles  mains  se  trouvent  les  intérêts  des  peintres, 
dit  Rosa  Bonheur  en  sortant;  pourquoi  n’y  a-t-il  pas  une  agence 


ROSA  BONHEUR 


3/i 


commerciale,  à laquelle  on  pourrait  s adresser  et  qui  s ingénierait  à 
trouver  des  acquéreurs  pour  les  œuvres  exposées1.  Tous  les  artistes  ne 
sont  pas  si  heureux  que  moi,  qui,  dès  le  début  de  ma  carrière,  ai 
trouvé  deux  apôtres  zélés  de  mon  talent.  Dans  le  cas  présent,  il  s'agit 
d un  peintre  qui  prétend  acheter  1 œuvre  d un  de  ses  confrères  et  qui 


TÈTE  DE  GAZELLE  ( I 8 5 5 ). 
Dessin  de  Rosa  Bonheur. 


saura  bien  y parvenir  : je  vais  en  effet  demander  aux  Tedesco  de  me 
mettre  en  rapports  avec  M.  Aubert.  Mais  s'il  s'agissait  d'un  amateur, 
même  riche,  le  mal  serait  sans  remède.  — Cherchons  maintenant,  si 
vous  le  voulez  bien,  le  portrait  de  votre  vieille  amie. 

Nous  reprîmes  la  visite  au  point  où  nous  l'avions  interrompue, 
pour  arriver  bientôt  dans  un  des  grands  salons.  Près  d'une  des  portes 

i.  Deux  ans  après  la  mort  de  Rosa  Bonheur,  son  vœu  fut  exauce,  et  il  existe  mainte- 
nant au  Salon  l’agence  dont  elle  demandait  la  création. 


ROSA  BONHEUR 


372 


et  sur  la  cimaise,  mon  portrait  de  Rosa  Bonheur  nous  apparut. 

— Au  moins,  ce  portrait  a de  la  distinction,  lit  ma  vieille  amie  en 
s’approchant.  Et  mon  petit  Charley!  Il  n'est  pas  mal  peint  du  tout.  Je 
vois  que  vous  deviendrez  une  bonne  élève,  ma  chère  Anna. 

A ce  moment,  mes  yeux  s’étant  dirigés  vers  la  salle  voisine,  j’aperçus 
le  tableau  de  Rosa  Bonheur  et  le  lui  signalai.  Un  instant  après,  nous 
étions  en  face  des  Vaches  et  Taureau  d’ Auvergne,  et  ma  compagne  de 
s’écrier  avec  une  apparente  satisfaction  : 

— Ma  toile  fait  mieux  décidément  que  je  n’aurais  cru  1 

— Vous  voyez  bien  ! Oh  ! combien  je  regrette  que  vous  ayez  envoyé 
votre  lettre  au  président  de  la  Société  des  Artistes  français,  repris-je. 

— Moi,  je  ne  regrette  rien,  lit-elle  brusquement. 

— Cependant,  vous  savez  comme  moi  que  la  médaille  d'honneur 
est  généralement  la  récompense  de  toute  une  carrière  d’artiste,  et  non 
point  de  son  envoi  au  Salon  de  l'année. 

— Je  le  sais  bien,  c'est  de  la  sorte  qu'on  agit  en  général.  Ce  n'est  pas 
ainsi,  pourtant,  que  je  voudrais  voir  attribuer  cette  récompense,  mais 

exclusivement  à l'œuvre  la  plus  méritante D’ailleurs,  mon  tableau 

a des  dimensions  trop  exiguës  pour  qu'on  puisse  lui  donner  un  prix 
d’une  telle  valeur. 

— Quand  votre  Foulaison  sera  terminée,  m'empressai-je  de  dire, 
j'espère  bien  que  cette  toile  de  six  mètres  sur  trois  et  demi  vous  paraî- 
tra suffisamment  grande,  et  que  l'année  prochaine  vous  ne  refuserez  pas 
la  médaille  d’honneur,  lorsqu’on  vous  l'offrira  ? 

— Ah!  lit-elle  en  me  regardant  d'un  œil  pétillant  d’esprit,  le  cas 
sera  tout  à fait  différent. 

— Eh  bien  ! mon  cher  professeur,  répondis-je,  même  avec  une  toile 
immense,  couverte  entièrement  par  votre  pinceau,  c'est  encore  votre 
carrière  entière  que  l'on  honorera  l'an  prochain. 

— Au  fond,  reprit  Rosa  Bonheur  sans  paraître  m’avoir  entendue, 
je  crois  que  les  jeunes  ne  m'en  veulent  pas  tant  d’être  vieille  que  d’être 
femme.  Ils  ne  peuvent  pas  me  pardonner  d’avoir  montré,  d’une  façon 

assez  claire,  que  pour  l'art  il  n'y  a pas  de  sexe Je  crains  fort  que  ce 

petit  antagonisme  ne  soit  éternel.  Aujourd’hui  cependant  on  reçoit  les 
femmes  au  concours  de  Rome.  J’en  suis  enchantée,  car  je  n'ai  pas  peur 
de  la  lutte.  Autrement,  il  faudrait  se  résigner  aux  expositions  exclusi- 
vement féminines.  Je  ne  sais  pas  en  prendre  mon  parti.  Même,  je  ne 
peux  les  voir  sans  songer  au  paradis  de  Mahomet,  où  nos  sœurs  musul- 
manes sont  réduites  à avoir  un  Eden  à part. 

J'ai  pourtant  accepté  d'être  présidente  d'honneur  de  la  Société  des 


ROSA  BONHEUR  (1899),  PAR  ANNA  KLUMPKE 

(Salon  de  1899.) 


^74 


ROSA  BONHEUR 


Femmes  Peintres  et  Sculpteurs,  mais  c'est  uniquement  par  affection 
pour  M"’e  Demont-Breton  qui  est  un  peintre  de  grand  talent,  et  aussi  en 
souvenir  de  Mme  Léon  Bertaux,  le  sculpteur,  qui  en  fut  la  première  pré- 
sidente. 

C'est  au  contraire  tout  à fait  mon  avis  que,  dès  lors  que  les  femmes 
peuvent  aspirer  aux  plus  hautes  récompenses,  il  n'y  a aucune  raison 
pour  qu’elles  forment  des  groupes  particuliers,  dont  les  hommes  soient 
exclus.  Qu'elles  saisissent  plutôt  toutes  les  occasions  de  montrer  que 
nous  savons  les  égaler  et  quelquefois  même  les  surpasser. 

Au  lendemain  de  notre  visite  au  Salon,  je  demandai  à mon  illustre 
amie  si,  avant  de  retourner  à By,  il  ne  lui  plairait  pas  que  nous  visi- 
tions ensemble  le  musée  du  Luxembourg,  où  l'on  conserve  son  premier 
chef-d'œuvre.  Elle  accepta  sans  se  faire  prier,  et  il  me  semble  la  voir 
encore  monter  les  marches  de  ce  petit  palais  des  artistes  contemporains, 
et  tout  à coup  se  pencher  à mon  oreille  pour  dire  tout  bas,  comme  si 
elle  craignait  qu’on  n’entendit  sa  confession  : 

■ — Je  connais  par  cœur  le  Louvre,  mais,  croiriez-vous,  Anna,  que 
je  n’ai  jamais  visité  le  Luxembourg  ? 

Je  ne  pus  retenir  un  mouvement  de  surprise  et  je  lui  dis  : 

— Eh  bien  ! cela  me  vaudra  d'être  votre  guide  dans  ce  temple  des 
arts,  où  vous  ne  cessez  pas  d’être  présente,  sans  y venir  jamais. 

Nous  entrions  à ce  moment  dans  la  salle  de  sculpture;  son  aspect 
grandiose  parut  frapper  la  visiteuse.  Il  y avait  là  trois  gardiens  : aperce- 
vant cette  femme  qui  portait  allègrement  sur  le  revers  noir  de  sa  jaquette, 
la  rosette  d'officier  de  la  Légion  d'bOnneur,  ils  firent  solennellement  le 
salut  militaire  et  nous  les  entendîmes  murmurer  avec  respect  et  admi- 
ration : «C'est  Rosa  Bonheur!» 

Au  milieu  de  ces  marbres,  la  figure  de  la  noble  artiste  paraissait 
grandir.  Longuement,  elle  examina  la  Tanagra  dont  la  rigidité  bien 
humaine  cependant,  se  teinte  des  couleurs  de  la  vie. 

— C'est  beau  et  grand,  dit-elle.  Savez-vous  que  Gérôme  est  mon 
contemporain,  et  que  nous  avons  eu  nos  premiers  succès  la  même  année? 
Il  y a bien  longtemps  de  cela,  puisque  c'était  en  1848.  J'ai  souvent 
regretté  de  n'avoir  pas  suivi  la  même  voie  que  lui,  qui  a mené  de  front 
peinture  et  sculpture;  mais  il  n'est  jamais  trop  tard  pour  bien  faire. 

Voici  une  œuvre  de  Denys  Puech,  la  Muse  d’André  Chénier  ! Quel 
sentiment  exquis  s'en  dégage  ! 

D’un  pas  lent,  Rosa  Bonheur  faisait  le  tour  des  œuvres  de  Rodin, 
de  Falguière  et  de  Frémiet. 

— Regardez,  Anna,  comme  ces  deux  petits  ours  sont  drôles  et 


376 


ROSA  BONHEUR 


amusants.  Ils  lèchent  en  fins  gourmets  le  miel  que  Pan  leur  offre  du 
bout  de  sa  baguette.  Quelle  admirable  facture  ! 

De  la  galerie  de  sculpture  s’apercevait  l'immense  toile  de  Cormon, 
la  Fuite  de  Caïn , qui  occupe  la  majeure  partie  du  fond  de  la  première 
salle  de  peinture.  Rosa  Bonheur  s'arrêta  à la  contempler. 

— C'est  énergique  de  vie  et  de  mouvement,  fit-elle.  L’anxiété 
marquée  sur  la  figure  de  ces  personnages  à la  recherche  d’une  nouvelle 
patrie  est  vraiment  saisissante. 

Devant  le  Saint  Sébastien  de  Ribot,  elle  s’écria  : 

— C'est  superbe,  splendide  : le  peintre  a été  influencé  là  par  la 
magnifique  école  espagnole. 

Rosa  Bonheur  s'animait.  Cependant,  en  face  du  Pauvre  pêcheur  de 
Puvis  de  Chavannes,  elle  ne  put  s'empêcher  de  dire  : 

— C est  de  lui Ah  ! c’est  dommage  ! car  je  l’admire  énor- 

mément. Sa  Sainte  Geneviève  est  une  œuvre  magistrale.  Nous  irons 
l’étudier  au  Panthéon,  n’est-ce  pas,  puisqu'elle  doit  trouver  sa  place 
non  loin  du  triptyque  déjà  consacré  à la  Jeunesse  de  sainte  Geneviève. 
Car  c’est  dans  cette  immense  basilique  qu'il  faut  voir  Puvis  de  Cha- 
vannes, pour  juger  du  talent  merveilleux  de  cette  âme  d’artiste  que 
nous  venons  de  perdre. 

Elle  se  tut  un  instant,  pour  reprendre  bientôt  : 

— Heureusement  que  nos  œuvres  sont  moins  fragiles  que  noscorps! 
Nous  devons  en  remercier  l'Etre  Infini  qui,  en  même  temps  qu'il  nous 
donne  quelques  grandes  idées,  nous  permet  de  profiter  de  notre  séjour 

sur  la  terre  pour  tracer  un  pet it^sil Ion  dans  le  sable  de  l'Éternité 

Mon  sillon  restera-t-il?  Ah!  je  l’espère  ! 

Tout  en  parlant,  Rosa  Bonheur  avait  passé  devant  divers 
tableaux.  Elle  s’arrêta  près  des  Moissonneurs  de  Bastien-Lepage  : 

— Son  paysage  est  charmant,  fit-elle,  avec  sa  colloration  délicate, 
mais  dans  la  vie  du  paysan,  il  faut  chercher  à exprimer  non  seulement 
l’écorce,  le  côté  extérieur  de  l’homme  des  champs,  surtout  l'expression 
de  son  âme.  Y a-t-il  des  paysagistes  dans  cette  salle? 

— Si  vous  voulez  venir  à l'autre  extrémité,  vous  verrez  un  tableau 
du  grand  Harpignies. 

— Vous  pouvez  dire  le  grand  Harpignies,  souligna  Rosa  Bonheur, 
tout  en  examinant  attentivement  la  toile;  ces  vieux  chênes  sont 
superbes,  ils  me  plaisent  infiniment,  c'est  bien  près  d'être  un  Ruysdael. 
Regardez  comme  tous  les  détails  sont  bien  à leur  place  sans  nuire 
à l'ensemble.  Voici  un  bel  exemple  de  ce  que  je  vous  ai  répété  si 
souvent. 


ROSA  BONHEUR 


3 77 


Ayant  pénétré  dans  la  salle  suivante,  je  lis  passer  Rosa  Bonheur 
par  la  droite  en  la  priant  de  me  laisser  remplir  mon  rôle  de  guide. 

— Volontiers,  je  vous  suis,  reprit-elle,  sans  se  douter  que  mon 
intention  était  de  l’amener  à l’improviste  devant  son  œuvre.  Elle  s'arrêta 
devant  la  Bénédiction  des  blés , de  Jules  Breton. 

— Voici  un  tableau  qui  m a toujours  plu,  pour  l’exécution  des 
détails.  La  touche  en  est  large  et  ferme,  le  ciel  superbe.  L’atmosphère 


LE  SEVRAGE  DES  VEAUX  ( I 8 7 9 ) , PAR  ROSA  BONHEUR. 
(Metropolitan  Muséum  de  New-York.) 


chaude  de  l’été  est  bien 
autrefois;  c’était  l’année 


exprimée.  Je  me  rappelle  le  succès  qu  il  eut 
même  où  j’exposai  mon  Labourage  nivernais. 


Il  me  semble  cependant  que  la  toile  a baissé  de  ton. 

Déjà  elle  jettait  un  regard  sur  le  tableau  d Albert  Dawant,  sans 
penser  qu  en  se  retournant  elle  se  lût  trouvée  lace  à lace  avec  son  propre 
ouvrage. 

— Je  vais  vous  montrer  maintenant,  lui  dis-je,  deux  tableaux  de 
Bonnat.  Ils  entourent  dignement  la  grande  Rosa  Bonheur  que  vous 


connaissez. 


48 


37S 


R O SA  BONHEUR 


— Quelle  enfant  vous  êtes,  ma  chère  Anna,  fit-elle  en  souriant; 
laissez  donc  là  votre  « grande  Rosa  Bonheur  ».  Vous  savez  comment 
elle  a été  écorchée  récemment  et  envoyée  aux  Invalides  de  l’Art  ! 

— Ceux  qui  veulent  l’envoyer  aux  Invalides,  répliquai-je,  n'ont 
peut-être  pas  à craindre  d'y  aller  eux-mêmes,  car  ils  seront  probable- 
ment bien  oubliés  avant  d’arriver  à votre  âge. 

Rosa  Bonheur  ne  répondit  rien.  Elle  était  immobile  devant  le 
tableau  de  sa  jeunesse,  et  longtemps,  sans  dire  mot,  elle  demeura  à le 
contempler.  Et  moi  je  cherchais  à deviner  ce  qui  se  passait  dans  cette 


LE  LOUP  ET  l’agneau. 
Aquarelle  par  Rosa  Bonheur. 


âme  d’artiste  qui,  au  déclin  de  ses  jours,  se  trouvait  en  présence  de 
l'œuvre  à laquelle  était  dû  le  commencement  de  sa  célébrité. 

Tout  à coup,  les  paupières  de  l’illustre  femme  se  mirent  à battre,  et 
d’une  voix  émue  elle  murmura  : 

— 1849! Que  de  souvenirs  ce  tableau  réveille  dans  mon  cœur  : 

la  mort  de  mon  père,  le  dévouement  et  1 amitié  des  Micas.  Voilà 
cinquante  ans  que  je  n'ai  pas  revu  ma  toile;  elle  n'a  pas  bougé,  heureu- 
sement; elle  est  restée  telle  que  je  l'ai  peinte. 

— Mais  quel  chemin  de  gloire  vous  avez  parcouru  depuis  cette 
époque!  C'était  bien  beau  d obtenir  un  tel  résultat  à vingt-sept  ans’ 


ETUDES  DE  CHIENS,  PAR  ROSA  BONHEUR 


38o 


ROSA  BONHEUR 


— Si  j'étais  jeune  d'années,  ma  chère  Anna,  je  n’étais  pas  jeune 
artiste.  Je  vous  ai  raconté  que  j'ai  dessiné  presque  dans  mon  berceau  et 
qu’à  l'âge  où  les  enfants  se  contentent  d'un  hochet,  je  maniais  déjà  le 

crayon Ah  ! si  du  moins  ma  mère  avait  pu  être  témoin  de  quelques- 

uns  de  mes  succès  ! 

Alors,  d'une  voix  enjouée,  comme  pour  changer  le  cours  de  ses 
idées,  elle  ajouta  : 

— Et  que  pense  mon  Anna  du  Labourage  nivernais  ? Elle  doit  le 
connaître  presque  aussi  bien  que  moi,  puisqu'elle  a mis  beaucoup  plus 
de  temps  à le  copier,  que  moi  à le  composer. 

Cette  interrogation  inattendue  me  troubla  un  peu  : j'étais  venue 
pour  observer  et  non  pas  pour  faire  part  de  mes  impressions. 

— Eh  bien  ! soyez  sincère,  j'attends  la  critique  ; nous  parlons  main- 
tenant entre  artistes  amies. 

Après  un  moment  d'hésitation,  je  finis  par  lui  dire  que,  dans  son 
ensemble,  le  tableau  me  paraissait  tel  qu'il  avait  dû  être  peint,  mais 
que  je  me  demandais  si  le  ciel  n’avait  pas  changé  quelque  peu  de  ton  ? 

Kosa  Bonheur  ne  put  retenir  un  mouvement  de  surprise  : 

— Votre  observation  est  juste,  fit-elle,  le  ciel,  c'est  ce  qu'il  y a de 
moins  bien.  Mazure  le  disait  dès  1 858  ; le  ciel  a toujours  été  dur. 
Certes,  il  aurait  bien  fait  de  changer,  mon  Labourage  ne  s’en  serait  que 
mieux  porté.  Mais  mes  tableaux  ne  changent  pas,  parce  que  vous  savez 
combien  je  soigne  mon  outillage.  Que  voyez-vous  encore  dans  cette  toile  ? 

— Des  bœufs  grands  et  magnifiques  qui,  dans  leur  pénible  tâche, 
respirent  un  air  de  travail  et  de  paix;  une  exécution  large  et  terme; 
dans  le  lointain,  à droite,  un  paysage  rempli  de  cette  atmosphère  mys- 
térieuse que  vous  aimez  tant.  Je  trouve  la  finesse  des  tons  admirable; 
les  détails  du  premier  plan  merveilleux 

— Modérez  un  peu  votre  enthousiasme,  ma  chère  Anna,  inter- 
rompit Kosa  Bonheur;  je  vois  avec  plaisir  cependant  que  vous  vous  y 
connaissez.  Ne  restons  pas  plus  longtemps,  admirons  plutôt  les  tableaux 
de  Bonnat.  Tenez,  ce  portrait  de  Léon  Cogniet  pourrait  vous  servir  de 
modèle;  remarquez-vous  l'exécution  des  mains? 

— N'avez-vous  pas  travaillé  autrefois  dans  l'atelier  de  Léon  Cogniet, 
demandai-je  ? 

— Non,  non,  jamais!  Et  cependant  bien  des  critiques  m'ont  mise 
au  nombre  des  élèves  de  ce  grand  peintre;  même  la  chose  figura  un 
jour  sur  un  livret  de  Salon  h Comme  je  vous  l'ai  raconté,  je  suis  l'élève 
de  mon  père  et  de  la  belle  et  grandiose  nature, 
i . Salon  de  1 853. 


ROSA  BONHEUR 


38 1 


Se  tournant  alors  vers  un  autre  tableau,  le  Job  de  Bonnat,  Rosa 
Bonheur  ajouta  : 

— A mon  avis,  Bonnat  est  encore  plus  grand  dans  cette  toile. 


ANE  AU  VERT,  PAR  ROSA  BONHEUR. 


Quelle  admirable  anatomie  dans  ce  vieillard  disséqué  vivant  par  la 
misère  et  la  faim.  L’artiste  nous  montre  ici  toute  la  science  qu'il 

possède. 


382 


ROSA  BONHEUR 


Elle  leva  la  tête  vers  la  toile  de  Maignan  : 

— Maig  nan  a été  très  heureusement  inspiré,  de  faire  défiler  tous 
ses  chefs-d’œuvre  devant  ce  pauvre  Carpeaux  dont  les  yeux  vont  se 
fermer  pour  toujours.  La  lumière  éblouissante  est  superbement  rendue. 
Vous  aviez  raison  de  dire  que  j’étais  bien  entourée,  mais  passons,  on 
nous  écoute. 

Copistes  et  visiteurs  nous  regardaient  avec  curiosité,  en  effet,  et 
j'entendais  murmurer  le  nom  de  Rosa  Bonheur. 

Nous  nous  éloignâmes.  Dans  la  salle  voisine,  ma  vieille  amie 


Photographie  Braun,  Clément  et  C'«.  Collection  Tedesco. 

MOUTONS  AU  REPOS,  EFFET  DE  COUCHER  DE  SOLEIL  ( I 8 6 O ) , 

PAR  ROSA  BONHEUR. 


s’étant  arrêtée  à examiner  un  des  classeurs  à volets  tournants  qui 
sont  là,  je  demandai  s'il  ne  lui  plairait  pas  qu’un  meuble  pareil  com- 
plétât un  jour  l'enseignement  du  Labourage  nivernais,  en  offrant  ses 
études  à l’admiration  des  jeunes  artistes 

— Vous  êtes  bien  ambitieuse  pour  moi,  ma  chère  Anna  ! 

— Mais  oui;  songez  donc  qu’on  ne  possède  en  France  que  votre 
Labourage  et  votre  Fenaison. 

— C'est  vrai  ! le  Marché  aux  Chevaux,  les  Bœufs  d'Ecosse,  mes 
tableaux  de  moutons,  de  cerfs,  de  lions,  de  sangliers,  ont  tous  quitté 
mon  pays.  Quand  nous  serons  de  retour  à By,  il  faudra  que  je  choisisse 


R O S A BONHEUR 


383 


des  études  et  je  les  offrira.!  a I Etat,  en  demandant  quelles  soient  mises 
à la  disposition  des  élèves. 

Comme  elle  se  reculait,  ses  yeux  tombèrent  sur  les  Derniers  jours 
de  Corinthe,  de  Tony  Robert-Fleury. 

Avec  quelle  angoisse  ces  infortunés  Grecs  se  précipitent  aux  pieds 
de  leur  déesse.  Elle  est  bien  impuissante,  hélas!  à les  protéger  contre 
les  brutalités  du  vainqueur.  C est  grand  comme  composition  et  vivant 
d exécution.  N‘est-ce  pas  cette  toile  qui  a valu  à votre  cher  maître  sa 


Photographie  Braun,  Clément  et  C,#.  Collection  Tedesco  frères. 

MOUTONS  D ’ ÉCOSSE  ( 1 8 9 2 ) , PAR  ROSA  BONHEUR. 

médaille  d'honneur?  il  me  semble  que  si.  Avait-il  bien  trente  ans  a 
l’époque?  Une  telle  œuvre  suffit  à faire  un  nom  à un  artiste.  Je 
m'étonne  que  son  mérite  n’ait  pas  encore  ouvert  à M.  Tony  les  portes 
de  l’Institut.  C’est  sans  doute  parce  qu'il  professe  des  idées  trop  justes 
sur  les  aptitudes  artistiques  de  la  femme. 

Nous  nous  dirigions  vers  la  sortie,  lorsque  Rosa  Bonheur,  ayant 
jeté  un  dernier  regard  sur  l’ensemble  de  la  salle  de  sculpture,  se  prit  à 
dire  : 

— Que  tout  cela  est  reposant,  après  ce  que  nous  avons  vu  hier  au 
Salon  ! Quelle  magnifique  collection  ! Je  suis  heureuse  de  voir  tant  de 


384 


RO  SA  BONHEUR 


jeunes  gens  de  mon  époque  devenus  célèbres  et  méritant  leur  célébrité. 
Les  grands  hommes  n'appartiennent  point  à leur  famille,  pas  même  à 
leur  nation,  mais  à l’humanité,  et  le  siècle  dans  lequel  ils  ont  vécu  leur 
appartient  quelquefois. 

De  se  retrouver  au  milieu  de  ces  tableaux,  de  ces  statues  et  de  ces 
objets  d’art  de  toutes  sortes,  Rosa  Bonheur  semblait  rajeunie  de  vingt 
ans  ; je  ne  pus  m’empêcher  de  lui  en  faire  la  remarque. 

— Vous  avez  raison,  dit-elle,  je  ne  me  suis  jamais  portée  aussi  bien. 
Avant  de  retourner  à By,  cependant,  je  tiens  à passer  chez  Me  Tollu, 
mon  notaire,  pour  ajouter  un  codicille  à mon  testament. 

— Oh  ! lis-je,  ne  pouvez-vous  pas  remettre  cette  visite  à un  autre 
voyage.  Il  est  déjà  bien  tard. 

— Cela  ne  fait  rien,  déclara-t-elle  avec  fermeté,  je  me  sens  bien 
portante,  c’est  vrai,  mais  s'il  m’arrivait  quelque  accident,  vous  ne 
sauriez  comment  exécuter  mes  volontés,  puisque  vous  ne  les  connaissez 
pas  encore  complètement.  Je  ne  dois  pas  oublier  que  si  les  jeunes  eux- 
mêmes  peuvent  être  frappés  par  la  mort,  les  vieux  doivent  s’y  attendre 
d'un  jour  à l’autre.  A mon  âge  on  n'est  jamais  sûre  du  lendemain  ! 

Alarmée  du  tour  lugubre  que  prenait  la  conversation,  je  m'écriai  : 

— Chassez  donc  de  votre  esprit  ces  idées  noires,  songez  plutôt  à 
notre  visite  au  Luxembourg,  au  Labourage  Hivernais  que  vous  avez 
trouvé  si  bien  conservé  et  qui  restera  toujours  aussi  lumineux  que  votre 
génie  l'avait  conçu. 

— Sans  doute,  sans  doute,  reprit  Rosa  Bonheur,  ma  joie  a été  très 
vive  de  voir  que  mon  pinceau  savait  déjà,  il  y a un  demi-siècle,  travailler 
pour  les  générations  futures Allons  tout  de  même  chez  le  notaire. 


CROQUIS  d’album,  PAR  ROSA  BONHEUR. 


LA  BERGERIE  ( I 8 5 5 ) . 

Lithographie  originale  de  Rosa  Bonheur,  éditée  par  H.  Peyrol. 


CHAPITRE  XXV 


LES  DERNIÈRES  INSTRUCTIONS. 


Au  lendemain  de  notre  retour 
de  Paris,  à la  suite  de  la  promenade 
matinale  que  nous  faisions  chaque 
jour  dans  la  forêt,  Rosa  Bonheur 
m’a  engagée  à monter  à son  petit 
atelier,  pour  m'entretenir,  disait- 
elle,  de  choses  sérieuses,  destinées 
à compléter  la  conversation  à la- 
quelle j’avais  assisté  la  veille  chez 
Me  Tollu. 

A peine  fut-elle  assise,  qu'elle 
prit  la  parole  : 

— Ainsi  que  je  l’ai  promis 
devant  vous  à mon  exécuteur  testa- 
mentaire, je  vais  lui  envoyer  les 
titres  de  propriété  du  château  de 
By,  pour  qu'il  le  mette  à votre  nom. 

— Je  vous  avoue  ne  pas  com- 
prendre la  portée  de  cette  formalité. 
— C’est  pourtant  bien  simple,  reprit  Rosa  Bonheur.  En  votre  qua- 
lité d’étrangère,  les  droits  de  succession  que  vous  auriez  à payer  après 

49 


LION  RUGISSANT. 
Par  Rosa  Bonheur. 


386 


ROSA  BONHEUR 


mon  décès  s'élèveraient  à près  de  12  °/0  de  la  valeur  de  mes  biens 
immeubles.  Si,  au  contraire,  je  vous  fais  une  donation  entre  vifs,  la 

somme  sera  minime le  ne  serai  tranquille  que  lorsque  vous  aurez 

légalement  pris  possession  du  domaine  de  la  Parfaite  Amitié. 

— Pourquoi  penser  à tout  cela?  répliquai-je,  n’avez-vous  pas  des 
préoccupations  plus  pressantes?  Voici  que  la  nouvelle  construction  est 
terminée,  sauf  les  volets  qui  demain  seront  en  place.  Dans  quelques 
jours,  vous  commencerez  l'aménagement  de  votre  Foitlaison 

— Anna,  fit-elle  avec  un  peu  d'impatience,  asseyez-vous  auprès  de 
moi,  ce  que  j’ai  à vous  dire  est  plus  important,  et  il  est  utile  que  ce 
soit  entendu  entre  nous,  car  je  désire  vous  tracer  une  fois  pour  toutes 
votre  devoir  qui  est  très  sérieux.  Je  compte  en  effet  sur  votre  dévoue- 
ment et  votre  intelligence  pour  exécuter  les  volontés  que  je  n'ai  pas 
spécifiées  dans  mon  testament.  Ecoutez-moi  bien. 

Je  regrette  de  n’avoir  pas  une  plus  grosse  fortune,  car  je  serais 
heureuse  de  léguer  une  somme  importante  à la  Société  des  Artistes 
français;  du  moins  puis-je  contribuer  à accroître  les  collections  du 
musée  du  Luxembourg  de  la  manière  que  vous  me  disiez  hier  : dans 
quelques  jours,  nous  choisirons  ensemble  une  série  d’études  que  vous 
remettrez  au  musée  après  ma  mort. 

J'ai  promis  verbalement  à ma  cousine,  Mme  Lagrolet,  la  petite 

étude  terminée  de  la  Foulaison  ; vous  aurez  soin  de  la  lui  remettre.  A sa 
petite  fille  Germaine,  vous  donnerez  dix  mille  francs  et  à celle  de  mes 
amis  Verdier  cinq  mille. 

le  laisse  à Céline  800  francs  de  rente  viagère,  mais  je  veux  que 

vous  y ajoutiez  400  francs,  car  je  désire  qu'elle  associe  nos  deux  noms 
dans  un  même  élan  de  gratitude. 

Donnez  des  souvenirs  à ceux  qui  m’ont  porté  de  l’affection 

Faites  du  bien  en  mon  nom  dans  ce  pays,  où  j'ai  été  si  heureuse  avec 
ma  Nathalie.  Quant  à mon  frère,  mes  neveux  et  mes  nièces,  je  vous 
laisse  libre,  et  ne  veux  vous  créer  aucune  obligation. 

— Quelle  responsabilité  vous  m'imposez  ! m’écriai-je.  Pourquoi  ne 
me  guidez-vous  pas  dans  une  misssion  si  importante  ? 

— Votre  guide,  Anna,  ce  sera  l'attitude  des  miens.  J'ai  confiance 
dans  votre  loyauté,  je  sais  que  vous  ferez  plus  que  je  n’aurais  fait  pour 
eux,  mais  promettez-moi  qu'en  aucun  cas  vous  ne  laisserez  ma  famille 
vivre  ici,  que  rien  ne  leur  reviendra  de  ce  qui  appartenait  à mes  chers 
amis  Micas  ? 

— Quel  rôle  difficile  vous  me  confiez  ! 

— C'est  vrai,  mon  Anna,  mais  c’est  le  beau  rôle.  Peut-être  vous 


R OSA  BONHEUR 


38/ 


üi-jc  entraînée  dans  une  position  bien  complexe.  Je  m'aperçois  en  effet 
que,  de  même  que  ma  famille,  mes  amis  ne  sont  pas  satisfaits  de  vous 
voir  auprès  de  moi.  Mais  faut— il , a cause  deux,  renoncer  à l'adoucisse- 
ment de  mes  dernières  années? Ne  vous  inquiétez  de  rien.  Le  jour 

de  ma  mort,  vous  remettrez  entre  les  mains  de  MeTollu  la  lettre  testa- 
mcntaite  que  je  \ ous  ai  confiée  toute  cachetée  au  mois  de  novembre 


CERF  EN  FORÊT,  PAR  ROSA  BONHEUR. 


dernier.  Cette  lettre  expliquera  les  raisons  auxquelles  j’ai  obéi  en  rédi- 
geant mes  dispositions  dernières. 

Il  faut  que  j'aborde  la  question  de  mon  enterrement,  et  que 

nous  en  suivions  ensemble  point  par  point  le  programme. 

Hier,  devant  le  notaire,  vous  sembliez  étonnée  de  voir  que 

dans  mon  codicille  je  vous  chargeais  de  décider  de  la  nature  de  mes 
obsèques.  Personnellement,  je  suis  partisan  des  enterrements  civils, 
mais  comme  je  veux  être  enterrée  avec  la  famille  Micas,  je  ne  saurais 
y entrer  décemment  qu’en  passant  par  l'église,  ainsi  que  l'ont  fait,  non 
seulement  Nathalie,  mais  encore  tous  ceux  qui  occupent  une  place  dans 


388 


ROSA  BONHEUR 


celte  tombe.  Je  ne  puis  exprimer  moi-même  ce  changement  apparent 
de  mes  opinions.  C'est  vous  qui  serez  mon  intermédiaire  pour  concilier 
le  respect  de  mes  convictions  intimes  avec  des  scrupules  qui,  pour  être 
un  peu  tardifs,  n’en  sont  pas  moins  très  sérieux  et  très  honorables. 

Si  je  fais  quelques  concessions  pour  la  manière  dont  on  agira 

vis-à-vis  de  mon  cadavre,  ma  conscience  philosophique  est  inébran- 
lable. Jurez-moi,  sur  la  mémoire  de  Nathalie,  qu’aucun  prêtre  n'appro- 
chera de  mon  lit  de  mort. 

— Je  vous  le  jure,  mais  j’espère  bien  que  Dieu  vous  accordera 
encore  de  longues  années  de  bonne  santé. 

— Je  le  demande  aussi,  mais  il  est  naturel  que  je  quitte  ce  monde 
avant  vous.  Respectez  mes  volontés.  Je  désire  que  mon  convoi  soit  en 
tout  semblable  à celui  de  mon  amie;  qu’il  y ait  pour  moi  comme  pour 
elle  un  service  à l’église  de  Thomery.  De  là  mon  corps  sera  transporté 

au  Père-Lachaise 11  sera  célébré  un  second  service  dans  la  chapelle 

du  cimetière,  comme  je  l’ai  fait  faire  pour  Nathalie,  mais  je  repousse 
tous  les  honneurs  que  n’ont  pas  eus  mes  amies  Micas.  Ainsi,  je  ne  veux 
aucun  détachement  de  soldats  à mes  funérailles.  J’entends  aussi  qu'au- 
cun discours  ne  soit  prononcé  sur  ma  tombe 

Des  fleurs  ? Oui,  Nathalie  en  avait. 

Ma  famille  marchera  en  tête  du  cortège,  les  amis  viendront 

ensuite. 

— Et  moi,  où  devrai-je  me  mettre?  dis-je. 

— Le  premier  rang  appartient  à ceux  au  profit  de  qui  la  loi  établit 
la  hiérarchie.  Hélas!  ma  chère  Anna,  les  afl'ections  les  plus  sincères 
s’effacent  devant  les  degrés  de  parenté.  Mais  qu'importe  la  place  que 
vous  occuperez  au  milieu  de  mon  cortège,  puisque  vous  en  aurez  une 
dans  mon  tombeau  ! 

Elle  m'embrassa  et  poursuivit  : 

— Soyez  assurée  que  la  sympathie  que  j’ai  pour  vous  persistera  au 
delà  de  mon  existence  terrestre;  le  cœur  est  vieux,  mais  l’âme  ne  vieil- 
lira jamais. 

Cette  conversation  m'était  horriblement  pénible;  mais  puisque 
Rosa  Bonheur  avait  tenu  à régler  d'une  manière  définitive  la  question 
de  ses  funérailles  et  la  manière  dont  devaient  être  exécutées  ses  der- 
nières volontés,  je  me  résolus  à la  questionner  sur  divers  points  qu'il 
m'eût  été  douloureux  d’aborder  ensuite  : mais  c’est  avec  un  tremble- 
ment dans  la  voix  que  je  lui  demandai  comment  elle  entendait  être 
vêtue  dans  son  cercueil,  et  lequel  de  ses  costumes,  féminin  ou  masculin, 
avait  sa  préférence. 


B O.  U h S D ECOSSE  COUCHÉS,  A GLENCOE  (1889),  PAR  ROSA  BONHEUR. 
D’après  une  gravure  de  J.  B.  Pratt,  éditée  par  Lefèvre  et  (ils,  à Londres. 


390 


ROSA  BONHEUR 


— Ni  l'un  ni  l'autre,  fit-elle  vivement.  Dans  mon  dernier  sommeil, 
c'est  en  chemise  de  nuit,  avec  des  bas  noirs,  que  je  veux  être. 

— Et  vos  décorations  ? ne  désirez-vous  pas  en  emporter  une  ? 

Elle  eut  un  sourire  plein  d'ironie,  pour  me  répondre  : 

— Pendant  la  vie,  l’on  peut  porter  ces  insignes  avec  quelque  satis- 
faction ; dans  la  mort,  jamais!  Cependant,  mon  Anna,  quand  j'aurai 
rendu  mon  âme  à Dieu,  je  vous  prie  de  mettre  près  de  mon  cœur  la 
couronne  de  laurier  que  vous  avez  tressée  et  dont  vous  m’avez  fait 
hommage.  Et  sur  ma  tombe,  vous  inscrirez,  je  vous  le  répète  : L’amitié 

EST  UNE  AFFECTION  DIVINE. 

A ce  moment  de  notre  entretien,  la  blanche  chevelure  de  Rosa 
Bonheur  se  trouvait  illuminée  d’un  rayon  de  soleil  qui  traversait  l'atelier. 

— Laissez-moi  vous  bénir,  dit-elle. 

Je  m’agenouillai,  les  paupières  pleines  de  larmes.  La  noble  femme 
mit  ses  deux  mains  sur  ma  tête,  et  de  ses  lèvres  tombèrent  ces  paroles  : 

— Je  prie  Dieu  que  mon  Anna  soit  heureuse  ici-bas  et  que  plus 
tard  nous  soyons  réunies  pour  toujours  dans  un  monde  meilleur. 

Elle  me  releva,  pour  me  presser  longuement  dans  ses  bras,  en 
même  temps  qu'elle  murmurait  : 

— Lorsque  je  serai  sur  le  point  de  rejoindre  ma  mère  et  Na- 
thalie, n’oubliez  pas  que  je  désire  que  ma  tête  repose  sur  votre  épaule 
pour  m'endormir  dans  l’éternité  ! 

Ces  lugubres  propos  m’avaient  douloureusement  impressionnée  ; il 
semblait  que  Rosa  Bonheur,  bien  qu  elle  fût  en  bonne  santé,  aussi  alerte 
et  d’un  esprit  aussi  vif  qu'à  l'habitude;  eût  reçu  un  secret  avertissement 
de  sa  fin  prochaine,  encore  qu'il  n'y  en  eût  aucun  signe  avant-coureur. 
Hélas  ! jamais  pressentiment  n’aurait  été  mieux  justifié,  puisque  cinq 
jours  à peine  devaient  s’écouler  entre  cette  scène  émouvante  et  le 
moment  où  l'âme  de  ma  noble  amie  irait  rejoindre  celles  de  sa  mère  et 

de  sa  chère  Nathalie  ! La  tâche  me  semble  bien  lourde  de  donner 

le  récit  de  ces  lamentables  journées. 

C’était  le  samedi  20  mai,  au  lendemain  de  l'entretien  que  je  viens 
de  conter  et  à la  veille  de  la  Pentecôte.  Deux  de  mes  sœurs  étaient 
venues  passer  les  fêtes  avec  nous,  et  ma  mère  était  à By  depuis  plusieurs 
semaines  déjà.  Depuis  quelque  temps,  elle  était  en  butte  à certaines 
instances  de  Rosa  Bonheur  qui  essayait  de  la  décider  à venir  elle  aussi 
vivre  au  château,  pour  y prendre  la  place  que  remplissait  si  bien  jadis 
la  bonne  mère  Micas.  Le  rêve  de  l'illustre  femme  était  de  reconstituer 
autour  d'elle  cette  vie  familiale  dont  elle  avait  été  privée  pendant  neuf 
années  et  vers  laquelle  aspiraient  toutes  les  forces  de  son  cœur. 


CERF  AUX  ECOUTES 


ROSA  BONHEUR 


3gi 


Nous  étions  dans  l'atelier  et  je  peignais,  lorsque  Céline  vint  aviser 
sa  maîtresse  que  1 architecte  et  le  serrurier  chargés  des  travaux  de  la 
nouvelle  construction  l'attendaient  dans  la  cour  et  la  priaient  de 
descendre. 

Rosa  Bonheur  se  leva  ; je  lis  de  même,  me  disposant  à la  suivre, 
mais  elle  me  retint  en  assurant  qu  elle  allait  remonter  presque  aussitôt. 
Quel  regret  j’éprouve  aujourd’hui  d’avoir  déféré  à son  conseil  et  de 
m’être  abstenue  d’assister  à l'entretien. 

Plus  d une  demi-heure  se  passa  sans  que  je  visse  revenir  Rosa 
Bonheur.  J étais  sur  le  point  de  descendre  pour  lui  porter  son  collet  et 
son  chapeau,  lorsque  enfin  elle  remonta  dans  un  état  d'agitation 
extrême. 

— J'ai  eu  tort,  fit-elle,  de  me  laisser  entraîner  à discuter  en  plein 
vent.  Je  ne  me  suis  pas  aperçue  que  je  n’avais  rien  sur  la  tête  ni  autour 
du  cou  : il  me  semble  que  j’ai  quelque  chose  dans  la  gorge.  Et  puis,  un 
de  ces  hommes  avait  une  haleine  qui  m’a  soulevé  le  cœur,  c'était  une 
infection.  J'espère  bien  cependant  n'avoir  pas  attrapé  quelque  maladie 
contagieuse. 

Elle  s’étendit  sur  sa  chaise  longue,  tout  en  poursuivant  : 

— Ah!  qu’il  me  tarde  de  nous  voir  toutes  deux  installées  devant 
ma  Foulaison.  Les  volets  que  j’avais  combinés  pour  les  fenêtres  du 
nouvel  atelier,  dans  le  but  d’intercepter  les  reflets  du  gazon,  sont  enfin 
à leur  place,  mais  ils  sont  si  lourdement  construits  qu’il  faudrait  bien 
deux  hommes  pour  les  manier.  Cette  fois-ci,  je  pense  pourtant  être 
arrivée  à me  faire  comprendre;  ce  ne  sera  pas  malheureux,  après  huit 
mois  de  réclamations. 

Nous  allâmes  bientôt  dîner,  pour  revenir  ensuite  au  grand  atelier. 
Rosa  Bonheur  s'assit  dans  son  fauteuil.  J’avais  attaché  au  lustre  élec- 
trique une  grande  feuille  de  marronnier  faisant  abat-jour,  grâce  à quoi 
elle  était  plongée  dans  l’ombre.  Elle  se  mit  à examiner  son  grand  tableau 
et  il  me  sembla  deviner  la  joie  dont  elle  était  animée,  à la  pensée  de  ce 
qu'elle  allait  entreprendre  pour  l'achèvement  d’une  œuvre  qui  lui  tenait 
à cœur  et  qui  devait  être  le  couronnement  de  sa  carrière. 

Maintenant,  voici  qu’elle  allumait  une  cigarette.  Ses  yorkshires 
sautillaient  autour  d’elle.  Daisy  parvint  à s'installer  avec  autorité  sur  ses 
genoux  ; quant  à Charley,  il  remuait  sa  queue  avec  vivacité  et  grattait 
les  bottines  de  sa  maîtresse,  tant  qu'elle  lui  donna  une  petite  claque 
amicale  sur  le  dos,  et  il  se  résigna  à s'étendre  à ses  pieds. 

— Vous  souvenez-vous,  me  dit-elle,  de  ce  passage  charmant  de 
Xavier  de  Maistre  dans  le  Voyage  autour  de  ma  chambre  : « C est  un 


392 


ROSA  BONHEUR 


excellent  meuble  qu'un  fauteuil Il  est  quelquefois  doux  de  s’y  étendre 

mollement Un  bon  feu,  des  livres,  des  plumes,  — et  j'ajouterai  de  la 

musique,  — que  de  ressources  contre  l'ennui Les  heures  glissent  alors 

sur  vous  et  tombent  en  silence  dans  l’éternité  sans  vous  faire  sentir  leur 
triste  passage.  » Faites-moi  entendre  une  sonate  de  Mozart,  je  vous  en 
prie,  une  de  celles  avec  lesquelles  ma  mère  me  berçait  autrefois.  Vous 
chanterez  ensuite  quelque  chose  de  Gluck.  Pour  terminer,  vous  accom- 
pagnerez votre  sœur  Julia,  qui  certainement  voudra  bien  nous  jouer 
du  Haendel  sur  son  violon. 

Je  me  mis  au  piano,  et  commençai  de  jouer.  Rosa  Bonheur 
écoutait,  les  yeux  fermés;  plusieurs  fois  il  me  sembla  qu’elle  som- 
meillait, mais  aux  derniers  accords  elle  se  leva  en  disant  : 

— Restons  sur  cette  harmonie  grandiose,  on  se  serait  cru  au  Paradis. 
Bonsoir,  mes  chères  amies. 

Le  jour  de  la  Pentecôte,  avant  déjeuner,  Rosa  Bonheur  nous 
conduisit  au  nouvel  atelier  et  nous  fit  admirer  le  grand  châssis  vitré. 

— C'est  enfin  l’éclairage  magnifique  que  j’ai  si  longtemps  rêvé.  Dès 
la  fin  de  cette  semaine,  la  Foulaison  sera  installée,  je  pense.  Encore  un 
an  de  travail  et  j’aurai  accompli  le  vœu  de  Nathalie.  Voyez-vous  cette 
place  vide  au-dessus  de  la  cheminée  ? Je  la  destine  à un  bas-relief  que  je 
vais  bientôt  commencer.  11  représentera  des  chevaux  sauvages,  et  cela 
en  souvenir  de  ceux  qui  nous  ont  si  providentiellement  rapprochés, 
Anna  et  moi. 

Tout  en  parlant,  elle  avait  aperçu  une  toile  d'araignée  qui  s’était 
accrochée  à l’une  des  fenêtres.  Elle  eut  un  sourire  : 

— Déjà  mes  petites  amies  se  sont  installées,  elles  ont  été  plus 
alertes  que  moi,  car  je  n’entrerai  en  possession  que  dans  deux  ou  trois 
jours.  Leur  activité  est  de  bon  augure,  c'est  un  signe  qu’on  travaillera 
beaucoup  ici. 

En  revenant  vers  la  maison,  Rosa  Bonheur  fit  remarquer  à ma 
mère  que  l’architecte  avait  eu  l’heureuse  idée  de  symboliser  l’amitié 
de  ses  deux  filles  artistes  (elle  et  moi),  en  sculptant,  sur  le  fronton  d’une 
des  fenêtres  de  leur  atelier,  deux  roses  réunies  par  un  ruban. 

Au  moment  de  se  mettre  à table,  elle  avoua  qu'elle  ne  se  sentait  pas 
dans  son  état  normal  depuis  la  veille,  et  qu’elle  n’avait  aucun  appétit. 

— Je  ferais  mieux  de  m’étendre  sur  ma  chaise  longue,  fit-elle. 

Elle  s’y  étendit  en  effet  et  nous  dûmes  déjeuner  seules,  ce  qui  jeta 
un  voile  de  tristesse  sur  notre  repas. 

Dès  qu’il  fut  achevé,  je  remontai  à l’atelier,  où  Rosa  Bonheur  était 


50 


BERGERS  LANDAIS,  PAR  R OSA  BONHEl'R. 


394 


ROSA  BONHEUR 


restée  confiée  aux  soins  de  Céline.  Sans  doute,  pendant  notre  absence, 
ses  pensées  avaient-elles  pris  un  tour  lugubre,  car  elle  me  dit  brusque- 
ment : 

— Anna,  ne  fais  pas  de  vente  publique  quand  je  ne  serai  plus  : si 
tu  as  besoin  d'argent,  vends  une  étude. 

— Chère  amie,  répliquai-je,  le  cœur  serré,  pourquoi  songer  à tout 
cela,  qu’avez-vous  à redouter  ? 

— Je  n'ai  pas  peur  de  la  mort Cependant  je  désirerais  bien 

rester  avec  toi  encore  quelques  années ; mais  à la  grâce  de  Dieu  ! 

Vers  le  soir,  je  m'aperçus  que  ma  vieille  amie  éprouvait  quelque 
difficulté  à parler,  et  que  l’intérieur  de  sa  bouche  était  devenu  blanc. 
J’en  éprouvai  un  trouble  profond  et  une  vive  inquiétude. 

Autrefois,  j'avais  perdu  une  sœur  de  la  diphtérie;  je  me  demandai 
naïvement  si  Rosa  Bonheur  n'était  pas  atteinte  du  même  mal  et  je  fis 
appeler  en  toute  hâte  le  médecin  de  Thomery,  le  D1  Gilles. 

— Ce  n'est  pas  la  diphtérie,  déclara-t-il  après  avoir  examiné  la 
malade,  mais  la  grippe.  \llle  Rosa  devra  garder  le  lit  pendant  quelques 
jours.  Et  il  se  retira,  après  avoir  ordonné  divers  soins. 

Ma  mère,  Céline  et  moi,  nous  veillâmes. 

Rosa  Bonheur  passa  une  mauvaise  nuit.  Néanmoins,  au  matin, 
le  docteur  la  trouva  un  peu  mieux.  11  lui  appliqua  de  la  teinture  d’iode 
sur  la  poitrine  et  sur  le  dos,  et  lui  fit  prendre  de  la  quinine.  Un  peu 
peu  plus  tard,  Mmc  Gauthier  étant  venue  voir  notre  malade,  put  échanger 
quelques  paroles  avec  elle. 

Dans  l’après-midi,  Rosa  BonKeur  commença  à tousser  et  â se 
plaindre  de  violentes  douleurs  dans  le  dos. 

— Je  me  sens  fatiguée  et  brisée,  disait-elle,  et  ses  beaux  yeux  me 
regardaient  avec  tendresse. 

A sept  heures,  nouvelle  visite  du  docteur.  Il  prescrivit  de  continuer 
le  traitement,  et  quoique  la  gorge  fût  très  enflammée,  ne  vit  aucun  sujet 
d'alarme. 

Cependant,  le  mardi  matin,  entre  quatre  et  six  heures,  la  malade 
fut  prise  de  telles  souffrances,  que  je  fis  atteler  immédiatement  pour 
aller  chercher  le  docteur.  Il  se  borna  encore  à prescrire  des  applica- 
tions de  teinture  d'iode  et  de  laudanum. 

Je  lui  demandai  s'il  ne  conviendrait  pas  d'appeler  en  consultation 
un  de  ses  confrères  de  Paris;  il  ne  le  jugea  point  utile. 

— Ce  sont  des  rhumatismes  intercostaux,  tranquillisez-vous,  j'ai 
vu  mademoiselle  Rosa  bien  plus  malade. 

Rosa  Bonheur  sommeilla  et  se  déclara  un  peu  soulagée. 


ROSA  BONHEUR 


3<»5 


\ ers  onze  heures  du  matin,  elle  demanda  à manger  de  la  panade 
et  je  pus  observer  que  des  yeux  elle  suivait  avec  intérêt  Céline  procé- 
dant à la  toilette  quotidienne  de  ses  oiseaux. 

Plus  tard  dans  la  journée,  Rosa  Bonheur  me  dicta  diverses  lettres, 
pour  aviser  ses  amis  qu’elle  était  obligée  de  garder  le  lit. 

Le  mercredi  matin,  troisième  jour  de  sa  maladie  et  veille  de  sa 
mort,  elle  me  pria  de  l'aider  à passer  son  peignoir  pour  aller  dans  la 


CERFS  F.  N FORÊT  ( I 883),  PAR  ROSA  BONHEUR. 

(Metropolitan  Muséum,  à New- York.) 

chambre  de  Nathalie,  devenue  la  mienne.  Bien  qu  a regret,  car  je 
craignais  un  refroidissement,  je  n’osai  pas  refuser  ce  qu  elle  me  deman- 
dait en  grâce,  et  lui  prêtai  l’appui  de  mon  bras. 

En  entrant  dans  la  chambre,  mon  amie  s aftaissa  sur  un  fauteuil 
où  elle  demeura  silencieuse  pendant  que  ses  regards  erraient  sur  les 
divers  meubles,  avant  de  s’arrêter  à la  fin  sur  le  lit.  Pensant  qu  elle 
était  venue  là  pour  changer  d'air,  je  lui  demandai  s il  lui  plairait  de  s y 
installer.  Elle  laissa  s écouler  quelques  instants,  avant  de  me  répondre 
avec  un  accent  de  résignation,  qu  elle  préférait  retourner  dans  la  sienne. 


396 


ROSA  BONHEUR 


Je  l'aidai  à s'y  rendre;  chemin  faisant,  elle  fixait  sur  moi  ses  beaux 
yeux  noirs  en  me  recommandant  de  vénérer  la  mémoire  de  celle  qui 
avait  rendu  le  dernier  soupir  dans  cette  chambre. 

Ces  paroles,  le  ton  dont  elles  étaient  prononcées,  m'ont  serré  le 
cœur  d’une  émotion  poignante.  Rosa  Bonheur  se  croyait-elle  perdue  ? 
Était-elle  venue  près  du  lit  de  Nathalie  pour  y mourir,  ainsi  qu’elle  en 
avait  exprimé  le  vœu?  Et  est-ce  par  crainte  de  m’effrayer  qu’elle  avait 
renoncé  à ce  triste  dessein  ? 

Le  docteur  est  revenu  à deux  heures.  Après  avoir  examiné  attenti- 
vement la  malade,  il  m’a  dit,  d’un  ton  anxieux  qui  m'a  fait  frissonner, 
son  intention  de  télégraphier  immédiatement  au  Dr  Apostoli,  de  Paris, 
qui  plusieurs  fois  déjà  avait  soigné  Rosa  Bonheur  et  en  qui  elle  avait 
grande  confiance,  car  l'état  était  devenu  subitement  grave  ; il  s’agissait 
d'une  congestion  pulmonaire  grippale. 

De  mon  côté,  je  fis  appeler  mon  beau-frère,  le  Dr  Dejerine.  Tous 
deux  arrivèrent  bientôt. 

Le  soir  venu,  le  médecin  de  Thomery  pensa  de  son  devoir  de 
s'installer  au  chevet  de  la  malade  pour  y passer  la  nuit,  et  cela  m'a 
ouvert  les  yeux  sur  la  gravité  du  mal. 

Dans  ma  détresse,  je  me  suis  rendue  auprès  de  ma  mère,  nous  nous 
sommes  agenouillées  et  nous  avons  prié  avec  ferveur. 

Le  lendemain,  qui  était  le  25  mai,  le  médecin  m'ayant  avisée  qu’il 
lui  fallait  s’absenter  pour  visiter  d’autres  malades,  il  m’a  semblé  voir  là 
une  raison  de  me  tranquilliser.  Je  suis  donc  restée  près  de  Rosa  Bonheur. 
A un  certain  moment,  je  vis  ses  lèvres  remuer.  M'étant  penchée  vers 
elle,  je  lui  ai  demandé  s’il  ne  lui  plairait  pas  de  prendre  un  peu  de  lait. 

— Non,  mon  Anna,  fit-elle  en  me  caressant  les  cheveux Chante- 

moi  le  Lac. 

Je  n'avais  guère  le  cœur  à chanter,  et  n'osai  refuser  cependant. 
Ayant  ouvert  les  portes  qui  faisaient  communiquer  sa  chambre  avec 
son  cher  « sanctuaire  »,  et  tout  en  m'accompagnant  du  piano,  j’ai  donc 
entonné  le  prélude  de  Niedermeyer.  Mais  ma  voix  tremblait  et  j'avais 
peine  à articuler  les  premiers  vers  de  la  célèbre  romance  que  Rosa 
Bonheur  aimait  tant  et  qu'elle  m'avait  apprise  à aimer  aussi. 

L’entrée  soudaine  de  ma  mère  m’arrêta  court  : Rosa  Bonheur  me 
réclamait. 

Je  me  précipitai  vers  ma  chère  amie,  qui  d'une  voix  triste  et  brisée 
me  dit  lentement  : 

— Si  nous  devons  nous  séparer  bientôt,  nos  âmes  se  retrouveront 

J'ai  lutté  tant  que  j'ai  pu Je  ne  peux  plus! 


RO  SA  BONHEUR 


3g8 


— Faites  encore  un  effort,  dis-je  en  sanglotant. 

Pour  toute  réponse,  elle  dit  : 

— Je  veux  que  tu  restes  un  ange  ! 

Et  ses  yeux  se  fermèrent.  Je  n osai  dire  un  mot. 

Bientôt  le  docteur  rentra.  Son  attention  se  porta  aussitôt  sur  les 
mains  de  Rosa  Bonheur.  Je  fis  comme  lui  instinctivement,  et  fus  frappée 
de  voir  que  des  tâches  bleuâtres  avaient  envahi  les  ongles. 

Sans  me  rien  dire,  il  sortit  aussitôt  pour  annoncer  que  tout  était 

fini  ! 

Quant  à moi,  demeurée  seule  auprès  de  la  mourante,  je  voyais 
avec  terreur  son  visage  devenir  livide. 

Un  violent  désespoir  me  saisit;  je  n'en  pus  retenir  l'expression  et 
me  mis  à crier  : 

— Non!  non!  ma  chère  amie,  ne  me  quittez  pas!  Rosa,  ma  chère 
Rosa  Bonheur! 

Ses  paupières  se  soulevèrent  doucement,  scs  yeux  se  tournèrent  vers 
moi,  et  comme  un  murmure,  je  l'entendis  qui  disait  : 

— Anna! mon  Anna  ! 

Une  prière  de  reconnaissance  s’éleva  de  mon  cœur.  Il  me  vint  à 
la  pensée  que  l'âme  de  Nathalie  devait  être  là,  prête  à s'unir  à celle  de 
son  amie,  mais  qu'en  compassion  de  mon  désespoir,  la  noble  femme 
retardait  généreusement  l'instant  de  la  douloureuse  séparation. 

— Rosa  Bonheur  n'est  pas  morte,  m'écriai-je,  elle  vit,  elle  vit! 

Le  docteur,  immédiatement  revenu,  ordonna  d'apporter  des  ser- 
viettes chaudes;  j’eus  la  sensation  ,que  la  chambre  se  remplissait  de 
monde,  puis  je  ne  sais  plus  ce  qui  se  passa  : j’avais  perdu  connaissance. 

Je  revins  à moi  dans  les  bras  de  ma  sœur,  Mme  Dejerine,  venue  de 
Paris  à mon  appel. 

— Ne  t’occupe  pas  de  moi,  songe  à sauver  Rosa  Bonheur. 

Hélas  ! mon  vœu  si  ardent  ne  fut  exaucé  que  pour  quelques  heures. 
La  vie  s'en  allait  par  degrés,  comme  une  flamme  qui  s’éteint. 

De  temps  en  temps,  la  mourante  disait  encore  : 

— Anna  ! Anna  ! 

Me  rappelant  alors  sa  suprême  recommandation,  je  m'assis  sur 
son  lit,  je  passai  mon  bras  autour  de  son  cou,  sa  tempe  touchant  la 
mienne,  et  j’attendis,  le  cœur  pressé  comme  dansunétau.  Des  lèvres  de 
Rosa  Bonheur  s'échappa  encore,  pareil  à un  souffle  : 

— Je serai ton ange gardien 

Je  ne  pouvais  me  résoudre  à croire  la  mort  si  proche  et  dans  mon 
navrant  et  naïf  désir  je  répétais  : 


RO SA  BONHEUR 


3 99 

— Demain  vous  serez  mieux Dormez  tranquille Heureuse.. 

heureuse 

Hclas  ! Iout  à C0UP  je  sentis  qu’elle  devenait  froide;  je  pressai 

sa  main  dans  la  mienne  pour  la  réchauffer,  mais  un  frisson  glacé  courut 
dans  mes  veines;  il  me  sembla  que  moi  aussi  j’allais  mourir. 

Docteur!  m écriai-je,  mettez  votre  main  sur  son  front. 

— Il  faut  plutôt  que  je  m’occupe  de  mademoiselle!  répondit-il  un 
peu  brusquement. 


ROSA  BONHEUR  SUR  SON  LIT  DE  MORT. 

Je  le  regardai  avec  effroi,  et  un  sanglot  souleva  ma  poitrine  lorsque 
je  l’entendis  proférer  le  terrible  arrêt  : 

— C'est  fini Embrassez-la  !.  ... 

Et  pendant  qu’à  travers  mes  larmes  je  contemplais  le  visage  pâli 
de  celle  qui  n’était  plus,  tout  mon  être  se  fondit  dans  un  hommage  de 
profonde  gratitude  à l’égard  de  la  femme  illustre  qui  m’avait  trouvée 
digne  de  sa  confiance  et  de  son  affection. 

Rosa  Bonheur  semblait  dormir  paisiblement.  Sur  son  visage  se 
répandait  une  expression  de  sublime  sérénité.  Quels  impénétrables 
mystères  entourent  le  passage  de  la  vie  que  nous  connaissons,  à celle 
qui  nous  est  ouverte  par  la  mort? 


400 


ROSA  BONHEUR 


Déjà  l'atelier  était  sous  scellés  lorsque  ma  sœur  Julia  me  fit  penser 
à la  couronne  de  laurier  que  Rosa  Bonheur  avait  souhaité  emporter 
dans  son  cercueil.  Pour  me  permettre  de  prendre  cette  relique,  le  juge 
de  paix  de  Moret  voulut  bien  consentir  à briser  le  cachet  qu'il  venait 
d'apposer.  J'enlevai  avec  précaution,  du  bois  de  cerf  auquel  ma  vieille 
amie  les  avait  suspendus,  les  rameaux  désséchés  dont  les  feuilles  conser- 
vaient cependant  encore  un  peu  de  leur  verdeur;  je  les  déposai  sur  la 


Photographie  Braun,  Clément  et  C»e.  Collection  Tedesco  frères. 

UN  COUPLE  DE  CHEVREUILS,  EFFET  D’HIVER  ( 1 8 9 3 ) , 

PAR  ROSA  BONHEUR. 


poitrine  de  la  défunte,  et  mes  lèvres  tremblantes  se  posèrent  une  der- 
nière fois  sur  la  petite  main  que  la  mort  venait  de  raidir  à jamais. 

Au  matin  des  funérailles,  désireuse  de  me  retrouver  seule  un  moment 
sous  le  bouquet  des  grands  chênes  dont  Rosa  Bonheur  était  si  fière,  je 
me  rendis  dans  le  parc,  et  il  me  sembla  que  jamais  ces  arbres  n'avaient 
été  aussi  majestueux  qu'au  jour  où  celle  qui  aimait  tant  à venir  s'asseoir 
à leur  ombre  allait  s’éloigner  d’eux  pour  toujours.  Je  revécus  pendant 
un  instant  les  heures  heureuses,  mais  trop  courtes  passées  là  en  com- 
pagnie de  l’illustre  femme  dont  maintenant  l’âme  rayonnait  dans  l'infini. 


-•>1 


TROUPEAU  DE  MOUTONS  AU  REPOS,  PAR  ROSA  BONHEUR. 

(Hertford  House,  Collection  Wallace,  à Londres.) 


402 


ROSA  BONHEUR 


Le  vent  agitait  le  feuillage  d'un  imperceptible  frémissement  ; il  me 
sembla  pourtant  qu'il  apportait  à mon  oreille  comme  un  écho  lointain 
de  ce  chant  admirable  dont  Gœthe  avait  tracé  les  vers  sur  la  porte 
d'une  cabane  de  la  Forêt-Noire  et  que  Schubert  a mis  en  musique  : 

Au-dessus  des  cimes  plane  le  repos; 

A travers  le  feuillage,  tu  sens  à peine  un  souffle; 

Les  oiseaux  se  taisent  dans  les  bois. 

Patiente  un  peu,  patiente  encore, 

Bientôt  toi  aussi  tu  trouveras  le  repos 


LA  BONNE  MÈRE  (CHÈVRE  ET  CHEVREAU  x). 
Dessin  de  Rosa  Bonheur. 


Je  rentrai  à la  maison. 

Les  obsèques  de  Rosa  Bonheur  furent  religieuses,  selon  qu'elle  en 
avait  exprimé  le  désir  dans  ses  dernières  instructions. 

Par  la  grande  porte  dont  la  grille  avait  été  ouverte  à deux  battants, 
le  cercueil  fut  porté  sur  un  corbillard  drapé  de  blanc.  Le  curé  de  Tho- 
mery,  entouré  de  ses  enfants  de  chœur,  se  plaça  en  tête  du  cortège,  que 


i.  Über  allen  Gipfeln  ist  Ruh, 

In  allen  Wipfeln  spiirest  du  kaum  einen  Hauch; 
Die  Vôgelein  schweigen  im  W’alde. 

Warte  nur,  balde, 

Ruhest  du  auch. 


ROSA  BONHEUR 


4o3 


suivirent  les  enfants  de  l'école  de  By  et  la  plupart  des  habitants  du 
hameau. 

Lentement,  pat  la  rue  tortueuse,  le  convoi  s'achemina  vers  l'église. 
Les  roses  grimpantes  qui  tapissaient  les  murailles  des  maisons  semblaient 
envoyer  un  suprême  adieu  à une  sœur  chérie  qui  les  quittait.  Leur  par- 
tum n est-il  pas  aussi  suave  que  celui  qui  se  dégage  d'un  encensoir? 


Photographie  Braun,  Clément  et  Ci».  Collection  Tedesco  frères. 

LES  CERFS,  EFFET  DU  MATIN  ( I 8 9 7 ) . 

Pastel  par  Rosa  Bonheur.  (Exposé  en  1897  à la  Galerie  Georges  Petit.) 


Après  une  cérémonie  en  tout  point  semblable  à celle  de  Nathalie, 
le  cercueil  fut  transporté  au  chemin  de  fer.  Bientôt  après,  il  arrivait  à 
la  gare  de  Lyon,  où  ceux  de  ses  amis  qui  n’avaient  pu  venir  à By,  et 
des  artistes  en  grand  nombre,  s'étaient  donné  rendez-vous  pour  accom- 
pagner à sa  dernière  demeure  la  femme  qui  porta  si  haut  son  étendard 
dans  la  glorieuse  armée  à laquelle  ils  appartenaient. 

Suivant  sa  volonté,  Rosa  Bonheur  ne  reçut  aucun  des  honneurs 
militaires  auxquels  lui  donnait  droit  sa  qualité  d'officier  de  la  Légion 
d’honneur.  Nul  discours  ne  fut  prononcé.  Mais  aussitôt  qu'il  eût  été 


404 


ROSA  BONHEUR 


déposé  sur  la  dalle  recouvrant  celui  de  Nathalie  Micas,  son  cerceuil 
disparut  sous  un  amoncellement  de  fleurs 

Rosa  Bonheur  quitta  ce  monde  le  jour  même  où  la  Société  des 
Artistes  français  se  réunissait  pour  décerner  la  médaille  d'honneur  du 
Salon. 

Quelques  semaines  plus  tard,  M.Tony  Robert-Fleury  me  disait  : 

— Si  nous  avions  pressenti  une  fin  aussi  soudaine,  mes  confrères  et 
moi,  nous  aurions  certainement  voté  pour  Rosa  Bonheur,  mais  nous  ne 
pouvions  prévoir  la  catastrophe  qui  a surpris  tous  les  intimes  de  la 
chère  artiste.  Nous  espérions  consacrer  sa  carrière  d'une  manière  plus 
solennelle  en  lui  décernant  la  médaille  d'honneur  à l'occasion  de  l'Expo- 
sition universelle  de  1900.  Ainsi,  nous  aurions  couronné  dignement  la 
carrière  d'un  des  plus  grands  peintres  animaliers  du  xixe  siècle. 


Photographie  Braun,  Clément  et  C»\ 


Collection  Tedesco. 


LIONS  DE  NUBIE  AU  REPOS,  PAR  ROSA  BONHEUR. 


ETUDE  POUR  «LA  FOULAISON»,  PAR  ROSA  BONHEUR. 


CHAPITRE  XXVI 

L EXÉCUTION  DES  VOLONTES  DE  ROSA  BONHEUR 
LA  DISPERSION  DE  SES  ŒUVRES. 

LES  HOMMAGES  QUI  LUI  FURENT  RENDUS. 


Des  années  déjà  nombreuses 
se  sont  écoulées  depuis  le  jour 
où  les  restes  de  Rosa  Bonheur 
turent  déposés  au  cimetière  du 
Père-Lachaise,  près  de  ceux  de 
Nathalie  Micas,  l'amie  d'autre- 
tois.  Ayant  achevé  le  récit  d'une 
vie  si  remplie,  la  tâche  de  l'amie 
survivante  pourrait  sembler 
épuisée,  s'il  ne  lui  restait,  en 
mémoire  de  celle  qui  n'est  plus 
comme  à l'égard  d'elle-même, 
le  devoir  d'exposer  au  lecteur 
la  manière  dont  furent  exécu- 
tées les  volontés  de  l'illustre 
défunte. 

La  lecture  de  son  testament, 
que  j'ai  cru  bien  faire  de  donner 
à la  tin  de  ce  volume,  celle  de 
la  lettre  qui  le  complète,  venant  après  la  narration  des  propos  de  Rosa 
Bonheur  touchant  sa  fortune  et  ses  biens,  est  faite  pour  donner  quelque 


MEDAILLON  DE  MARBRE,  PAR  G.  LOISEAU-BAILLY 
Dédié  à Rosa  Bonheur  par  la  ville  de  Paris. 


40  6 


ROSA  BONHEUR 


idée  des  difficultés  du  rôle  délicat,  par  son  imprécision  en  plus  d'un 
point,  qu'il  me  restait  à remplir;  elles  ne  sauraient  dire  combien 
grandes  étaient  mes  perplexités. 

La  lettre  si  poignante  et  si  triste  de  Rosa  Bonheur  me  confiait  la 
mission  de  délivrer  à son  frère  la  part  d’héritage  que,  suivant  les  cir- 
constances, elle  lui  eût  assignée  si  d’outre-tombe  elle  eut  pu  faire 

entendre  sa  voix  ! Or,  ses  dernières  volontés  m’interdisaient  de 

disposer  en  aucune  manière  de  la  maison  ni  de  tout  ce  qui  avait  appar- 
tenu aux  Micas.  C'est  donc  uniquement  sur  la  fortune  mobilière  de 
Rosa  Bonheur  que  je  pouvais  prendre  ce  qui  devait  revenir  à son  frère. 
Après  réflexion,  j’avais  enfin  décidé  d'offrir  à M.  Isidore  Bonheur  de 
partager  avec  lui  les  Joo.ooo  francs  que  sa  sœur  possédait  en  propre, 
et  j'étais  allée  faire  part  de  ma  détermination  à M.  Tedesco  qui  avait  ces 
fonds  en  dépôt,  lorsque,  à ma  grande  stupéfaction,  le  marchand  de 
tableaux  s’écria  : 

— Vous  ignorez  donc  que  Rosa  Bonheur  laisse  une  fortune  considé- 
rable en  œuvres  de  toute  nature Je  vais  vous  faire  une  proposition. 

Si  vous  consentez  à nous  céder  en  bloc  tout  ce  qui  se  trouve  dans  ses 
cartons,  nous  vous  offrons  un  million  et  demi. 

Un  million  et  demi  ! Pouvais-je  croire  qu'il  se  trouvait  à Bv  des 
études  en  assez  grand  nombre  pour  prétendre  à une  telle  valeur,  alors 
que  je  n'en  connaissais  qu'une  vingtaine,  que  Rosa  Bonheur  m'avait 
montrées  à diverses  reprises,  à l'appui  de  ses  explications  sur  sa 
méthode  de  travail  ? M.  Tedesco  n’eut  aucune  peine  à se  rendre 
compte  que  mon  incrédulité  n’était  pas  feinte,  et  il  appela  son  frère  aîné 
qui  confirma  ses  dires  : 

— Voici  bien  quarante  ans,  fit  celui-ci,  notre  père  a proposé  à Rosa 
Bonheur  de  lui  payer  l'ensemble  de  ses  études  la  somme  d'un  million. 
Pour  toute  réponse,  Mlle  Rosa  a levé  les  épaules  en  s'écriant  : « Tedesco, 

f -moi  la  paix  ! » Depuis  lors,  elle  a continué  de  travailler  sans 

relâche.  Jusqu'à  la  fin  de  sa  vie,  elle  a accumulé  dans  ses  cartons  des 
études  d'une  valeur  égale  peut-être  à celles  que  notre  père,  si  bon 
connaisseur,  avait  évaluées  un  million.  Si  nous  vous  faisons  aujourd'hui 
l’offre  d’un  million  et  demi,  nous  n’agissons  pas  seulement  en  amis  de 
Rosa  Bonheur,  mais  en  hommes  d’affaires  sérieux. 

En  présence  de  la  situation  inattendue  qui  venait  de  m’être  révélée, 
je  demandai  à réfléchir.  N’était-il  pas  indispensable,  avant  de  prendre 
une  décision  définitive,  de  m’entretenir  avec  Mc  Tollu,  l’exécuteur 
testamentaire  de  Rosa  Bonheur?  Je  ne  dissimule  pas,  cependant,  que, 
dans  la  joie  de  mon  âme,  j'étais  prête  à accepter  l’offre  généreuse  de 


RO  SA  BONHEUR 


407 


MM.  I edcsco;  c était  pour  moi  le  moyen  de  remplir,  au  delà  de  tout  ce 
que  j’avais  pu  rêver,  le  beau  rôle  qui  m'avait  été  confié. 

Néanmoins,  tandis  que  je  racontais  à Me  Tollu  l’entretien  que  je 
viens  de  citer,  il  me  semblait  entendre  une  voix  très  chère  murmurer 
à mon  oreille  : « Lorsque  mes  études  auront  été  vendues  en  bloc,  il  ne 
t'en  restera  plus  aucune  trace  entre  les  mains.  » 


Comprenant  le  sens  de  ce  précieux  conseil,  je  dis  à Me  1 ollu  : 

— En  acceptant  la  proposition  de  ces  messieurs,  je  perdrai  évidem- 
ment le  droit  de  reproduire  les  études;  or,  c est  un  peu  son  héritage 
moral  que  Rosa  Bonheur  m'a  légué,  n'est-il  pas  vrai  t Je  ne  puis  me 
résoudre  à y renoncer  ainsi.  11  me  semble  préférable  d abandonner  a 
M.  Isidore  Bonheur  les  trois  quarts  de  toute  la  collection,  en  me  réser- 
vant toutefois  un  droit  de  reproduction  sur  1 ensemble  de  1 œuvre.  De 
sa  part,  M.  Isidore  Bonheur  fera  ce  qu’il  voudra. 

— Vous  ne  comprenez  donc  pas,  s’écria  le  notaire,  qu  on  ne  peut 
partager  des  œuvres  d art  comme  on  ferait  de  titres  de  rentes.'  Si  nous 


408 


ROSA  BONHEUR 


voulez  être  généreuse,  vous  avez  seulement  deux  partis  devant  vous  : 
accepter  l’offre  de  ces  messieurs,  ou  faire  une  vente  publique.  Mais, 
avec  toutes  les  libéralités  qu'il  vous  reste  à accomplir,  je  m’oppose  à 
ce  que  vous  abandonniez  les  trois  quarts  du  produit.  La  moitié  suffira 
bien,  et  ce  sera  encore  un  cadeau  royal.  Croyez-vous  que  M"e  Micas 
aurait  fait  ce  que  vous  proposez  ? 

Faire  une  vente  aux  enchères  publiques,  c’était  contraire  au  vœu 
de  Rosa  Bonheur.  N’était-ce  pas,  néanmoins,  la  seule  manière  de  résoudre 
aisément  le  problème  ? 

Mon  offre  d’abandonner,  après  tous  frais  payés,  la  moitié  du  pro- 
duit de  la  vente  des  tableaux  et  des  études  à M.  Isidore  Bonheur  avait 
été  moralement  acceptée,  lorsque  me  parvint  subitement  une  assignation, 
dans  laquelle  je  me  trouvais  accusée  par  la  famille  d'avoir  capté  le 

testament  de  Rosa  Bonheur  en  hypnotisant  l’illustre  femme C'était 

un  procès  avec  tous  ses  ennuis. 

Sans  doute,  j'avais  un  moyen  fort  simple  de  me  tirer  d’embarras  : 
renoncer  au  rôle  que  Rosa  Bonheur  m’avait  confié,  abandonner  le  titre 
de  légataire  universelle  et  l’héritage  : par  là  je  pouvais  espérer,  jusqu’à 
un  certain  point,  couper  court  à la  calomnie;  mais  telle  n’était  pas  la 
volonté  de  Rosa  Bonheur.  J’avais  été  honorée  de  son  amitié;  il  en 
résultait  pour  moi  le  devoir  de  montrer  que  je  méritais  la  confiance 
qu’elle  m’avait  témoignée. 

Cependant,  pour  permettre  de  procéder  à l’inventaire  légal,  l’on 
avait  levé  les  scellés  apposés  à l’intérieur  du  château,  et  les  recherches 
faites  à cette  occasion,  confirmant  Iers  assurances  de  M.  Tedesco,  avaient 
amené  la  découverte,  dans  tous  les  coins  et  recoins,  de  cartons  bourrés 
d’études  soigneusement  classées  : c’étaient  des  chevaux,  des  bœuL,  des 
moutons,  des  cerfs,  des  sangliers,  des  lions,  etc.,  tous  les  animaux  en 
résumé  qui,  durant  soixante  années,  avaient  défilé  devant  le  crayon  de 
Rosa  Bonheur.  Toute  avertie  que  je  fusse  à cette  heure,  mon  étonne- 
ment se  trouvait  peu  diminué  en  présence  d’une  telle  accumulation  de 
travaux  : c’était  une  vie  entière  de  labeur  qui  s’étalait  à mes  yeux,  et 
je  compris  enfin  la  portée  des  propos  que  Rosa  Bonheur  avait  à plusieurs 
reprises  tenus  devant  moi,  et  que  j’ai  déjà  consignés  dans  ce  livre  : 
« J’aurais  mieux  aimé  me  contenter  toute  ma  vie  de  pain  sec  que  de 

vendre  mes  études Ah  ! si  pour  quelques  pièces  d'or  j'avais  lâché 

mes  instruments  de  travail,  je  me  serais  condamnée  à croupir  dans 
l'oisiveté  aussitôt  que  l’hiver  de  ma  vie  serait  venu  ! » 

Au  fond  de  mon  cœur,  je  remerciai  ma  noble  amie  de  l’inspiration 
qu  elle  m’avait  suggérée  et  qui  allait  me  permettre  de  constituer  un 


5 a 


CHEVAL  AU  VERT,  PAR  ROSA  BONHEUR. 
(Musce  du  Luxembourg.  — Don  Rosa  Bonheur.) 


4io 


ROSA  BONHEUR 


vaste  répertoire  de  son  œuvre  et  de  la  préserver  jusqu'à  un  certain 
point  de  la  dispersion. 

La  famille  de  Rosa  Bonheur  ne  tarda  pas  à se  rendre  compte  que 
le  testament  était  inattaquable  et  qu'ayant  toutes  chances  de  perdre  son 
procès,  il  était  préférable  qu'elle  acceptât  ce  que  je  lui  offrais,  c'est-à- 
dire  la  moitié  du  produit  net  de  la  vente.  Je  me  prêtai  du  reste  volon- 
tier  à une  conciliation,  la  préparation  d'une  exposition  digne  de  la 
renommée  de  la  défunte  devant  en  être  grandement  facilitée.  Mais 
dirai-je  ce  que  fut  ma  vie  pendant  toute  une  année  que  durèrent  ces 
hostilités  et  ces  tribulations,  avant  d'en  venir  à l’arrangement  amiable. 
Combien  de  fois  j’ai  dû  refouler  au  fond  de  mon  cœur  les  sentiments 
douloureux  qui  l'opprimaient,  ne  voulant  pas  que  la  précieuse  amitié 
que  Rosa  Bonheur  m’avait  vouée  et  qui  se  poursuivait  au  delà  de  la 
tombe  fût  troublée  en  quelque  manière  par  un  acte  ou  par  un  mot 
qu'elle  n’eût  pas  approuvés.  Dans  les  moments  les  plus  difficiles,  c’est 
elle  qui  fut  mon  guide  et  mon  conseil.  Il  me  semblait  percevoir  sa  chère 
présence  à côté  de  moi,  et  dans  mon  émotion,  je  la  remerciais,  non  pas 
tant  de  l'héritage  inattendu  dont  elle  me  comblait,  que  de  cette  initiation 
suprême  à l'intelligence  de  sa  vie  artistique,  qu  elle  m'avait  réservée  en 
dernière  preuve  d’amitié  et  de  confiance.  Ce  fut  pour  moi  le  plus  pré- 
cieux bienfait  dont  le  ciel  m’ait  favorisée,  et  en  quelque  sorte  l'épilogue 
de  dix  années  de  relations  amicales  et  d’inspirations  artistiques  inou- 
bliables. 

Je  suis  heureuse  de  pouvoir  exprimer  ici  un  vif  sentiment  de  recon- 
naissance à l’égard  de  ceux  qui,  dans  ces  pénibles  conjonctures,  n'ont 
cessé  de  m’entourer  de  leurs  sympathies,  de  leur  appui  moral,  de 
leurs  conseils  et  de  leurs  encouragements  : i\l.  Tony  Robert-Fleurv  et 
M.  Jules  Lefebvre,  mes  chers  maîtres;  l’exécuteur  testamentaire  de 
Rosa  Bonheur,  Me  Tollu;  MM.  Roche  et  Hardy,  mes  conseils;  M.  et 
Mme  Flammarion,  Mmc  Hill,  Mlle  Liban  Whiting,  M.  et  Mme  Grew, 
M.  Deslandes,  M.  de  Fonvielle,  M.  de  Vuillefroy,  et  plusieurs  autres, 
amis  de  l'ancien  et  du  nouveau  monde,  qui  m’ont  aidée  à garder  jusqu'au 
bout  la  plénitude  de  ma  volonté  et  la  sérénité  de  mon  esprit. 

Le  25  mai  1900,  fut  ouverte  avant  la  vente,  dans  les  galeries 
Georges  Petit,  à Paris,  rue  de  Sèze,  8,  une  exposition  de  l'ensemble 
des  œuvres,  tableaux,  dessins,  aquarelles,  gravures  et  bronzes  d'art, 
laissés  par  Rosa  Bonheur  au  château  de  By,  lors  de  sa  mort.  Ce  fut  un 
grand  événement  artistique  et  mondain  ; la  presse  le  commenta  dans 
les  termes  les  plus  favorables. 


ROSA  BONHEUR 


4'  i 

Le  catalogue,  dû  à la  plume  experte  de  M.  Roger-Miles  et  dont  la 
préface  est  un  des  morceaux  les  plus  estimés  de  l’éminent  critique, 
comportait  un  double  texte  français  et  anglais,  et  se  composait  de  deux 
volumes  grand  in-40,  dont  l’illustration  comptait  io5  planches  en 
héliogravure  hors  texte  et  5o  gravures  sur  bois  de  Paillard  dans  le 
texte. 

Je  n avais  pas  cru  devoir  laisser  mettre  aux  enchères  les  collections 
de  1 illustre  délunte,  sans  en  distraire  un  certain  nombre  de  souvenirs 
destinés  aux  personnes  qui  lui  avaient  été  attachées  par  les  liens  de 


ÉTUDE  DE  BŒUFS  ÉCOSSAIS  AU  PATURAGE. 
(Musée  du  Luxembourg.  — Don  Rosa  Bonheur.) 


l’amitié.  Cinquante  études  furent,  en  outre,  réservées  au  musée  du 
Luxembourg,  conformément  à la  proposition  que  j'en  avais  faite  à Rosa 
Bonheur  quelques  jours  à peine  avant  sa  mort  et  qu’elle  avait  accueillie 
avec  une  si  vive  satisfaction.  Non  loin  du  Labourage  nivernais,  ces 
études  porteront  témoignage  de  la  vigueur  et  en  même  temps  de  la 
souplesse  d'un  talent  qui  restera  parmi  les  plus  probes  du  xixe  siècle. 

Dirigée  par  Me  Paul  Chevallier,  assisté  de  MM.  Tedesco  et  Georges 
Petit  en  leur  qualité  d'experts,  cette  vente  ne  dura  pas  moins  de  neuf 
jours  et  obtint  le  plus  légitime  des  succès.  Les  1.181.498  francs 
qu  elle  réalisa,  pour  être  assez  au-dessous  du  million  et  demi  offert 
précédemment  par  MM.  Tedesco,  furent  néanmoins  un  résultat  très 


412 


ROSA  BONHEUR 


remarquable,  étant  donné  l’abondance  d’œuvres  ayant  fatalement  des 
traits  de  ressemblance.  Déduction  faite  des  frais,  il  resta  une  somme 
de  799.209  francs,  dont  la  moitié,  soit  399.604  francs,  fut  mise  à la 
disposition  de  la  famille  Bonheur. 

Si  j’avais  cru  pouvoir  offrir  quelques  ouvrages  de  Rosa  Bonheur  à 
ses  amis  et  au  Luxembourg,  je  n'avais  pas  gardé  pour  moi  la  moindre 
étude.  Sera-t-on  surpris  que  j’en  aie  racheté  un  bon  nombre,  qui 
sont  revenues  orner  la  demeure  de  la  grande  artiste.  La  Foulaison, 
l’immense  toile  devant  laquelle  ma  vieille  amie  avait  fait  tant  et  de  si 
beaux  projets  et  qu’un  destin  cruel  ne  lui  a pas  permis  d'achever,  a 
repris  dans  l'atelier  sa  place  d’autrefois  et  lui  a rendu  l'aspect  qu’il  eut 
pendant  près  d'un  demi-siècle. 

Quant  aux  3oo. 000  francs  qui  constituaient  la  fortune  mobilière  de 
Rosa  Bonheur,  voici  de  quelle  manière  j'en  ai  disposé.  Déduction  faite 
des  droits  de  succession,  des  frais  de  funérailles,  honoraires  de  toute 
espèce,  frais  de  construction  de  l'atelier,  dettes  courantes,  etc.,  des 
20.500  francs  attribués  par  parties  à Mlles  Lagrolet  et  Verdier,  à la 
commune  de  Thomery,  de  81 .65o  francs  mis  en  dépôt  pour  le  service  des 
rentes  viagères  assurées  à Céline  et  à Mlle  Mathieu,  le  reliquat  m'a  servi 
à la  fondation  d’une  récompense  annuelle  à la  Société  des  Artistes  fran- 
çais. Le  prix  Rosa  Bonheur  devra  être  attribué  chaque  année  à un  des 
meilleurs  tableaux  du  Salon,  quels  que  soient  la  nationalité  ou  le  sexe 
de  l’auteur,  et  mon  vœu  le  plus  cher  est  qu'un  de  mes  compatriotes 
d’Amérique  en  soit  jugé  digne  un  jour,  et  que  par  là  — en  si  modeste 
mesure  que  ce  puisse  être  — soit  cimentée  l’amitié  de  la  vieille  Europe 
et  de  la  jeune  nation  d’au  delà  des  mers. 

En  rangeant  pieusement  les  médailles  et  les  croix  qui  avaient  mar- 
qué les  pas  de  Rosa  Bonheur  vers  la  célébrité,  il  m’est  venu  la  pensée 
de  solliciter  un  autographe  de  l'auguste  souveraine  qui  lui  avait  ouvert 
les  rangs  de  la  Légion  d’honneur.  Sa  Majesté  l’impératrice  Eugénie  s’est 
prêtée  à mon  désir  avec  une  bienveillance  dont  j’ai  été  touchée  au  delà 
de  ce  que  je  ne  saurais  exprimer,  et,  parmi  les  diplômes,  rédigés  en  toutes 
langues,  qui  attestent  l’entrée  de  la  grande  artiste- dans  les  Académies 
d’Amsterdam  et  de  Milan,  de  Rotterdam  et  d’Anvers,  aussi  bien  qu'à 
celles  de  Lisbonne,  de  Londres  et  de  Philadelphie  ; les  décrets  de  l’em- 
pereur Napoléon  III,  du  président  Carnot,  du  prince  Ernest  de  Saxe- 
Cobourg-Gotha,  du  roi  Léopold,  de  l'empereur  Maximilien,  des  rois 
d'Espagne  et  de  Portugal,  non  loin  de  la  sauvegarde  du  Prince  Royal 
de  Prusse,  du  camée  de  l'Exposition  de  Gand  et  de  la  médaille  du  Salon 


RO  SA  BONHEUR 


4*3 


à 1 effigie  du  roi  Louis-Philippe,  j'ai  pu  placer  non  sans  fierté  la  carte 
que  voici  : 


£7^  - 


<&- 


s Z-7-  Zc 

7 


Une  ambition  me  reste  : conserver  aux  lieux  où  a vécu  Posa  Bon- 
heur le  caractère  qu'ils  ont  reçu  d'elle,  et  trouver  quelque  moyen  d'y 
assurer  la  pérennité  de  son  souvenir  lorsque  je  serai  allée  reposer  à 
son  côté  dans  la  sépulture  du  Père-Lachaise. 


Terminerai-je  ce  livre  sans  dire  quelques  mots  des  honneurs  rendus 
depuis  sa  mort  à la  mémoire  de  la  grande  artiste?  Ce  serait  me  dérober 
bien  vite  au  devoir  que  je  me  suis  tracé  et  à l'ambition  que  je  viens 
d’exprimer;  ce  serait  aussi  me  montrer  oublieuse  de  manifestations 
petites  ou  grandes  dont  nulle  n'a  laissé  indifférent  mon  culte  pour  la 
gloire  de  Posa  Bonheur. 


414 


RÔSA  BONHEUR 


Dans  le  village  de  By,  la  rue  sur  laquelle  s'ouvre  la  propriété  qu'elle 
habita  quarante  années,  portera  désormais  le  nom  qu'elle  a illustré1. 
Outre  cette  ombreuse  « galerie  » que  certains  promeneurs  venaient 
parfois  chercher  au  château,  il  existe  maintenant  une  route  Rosa 
Bonheur  dans  la  lorêt  de  Fontainebleau,  dont  le  pittoresque  avait 
un  grand  charme  pour  elle,  et  dont  tant  de  fois  elle  a peint  les  hôtes 

farouches,  les  arbres  géants 
et  les  paysages  accidentés2. 


Sur  la  place  Dene- 
court,  à Fontainebleau,  se 
dresse  depuis  1901,  un 
important  monument  dé- 
dié à Rosa  Bonheur  par 
M . Gambart , auquel 
M . Isidore  Bonheur  et 
M.  Hippolyte  Peyrol  ont 
apporté  le  concours  de  leur 
talent.  Le  motif  principal 
est  un  taureau  de  bronze, 
modelé  d'après  une  des 
petites  sculptures  de  la 
grande  animalière . Les 
bas-reliefs  du  piédestal, 
sauf  l'effigie  de  Rosa 
Bonheur  qui  en  occupe  la 
face  antérieure,  sont  des 
reproductions  en  bronze 
de  ses  œuvres  les  plus 
célèbres  : le  Labourage 

nivernais  et  le  Marché  aux 
chevaux  illustrent  les  deux 
côtés,  tandis  que  le  superbe  cerf  qu  elle  avait  appelé  le  Roi  de  la  Forêt 
couvre  la  face  postérieure.  Ce  monument  a été  inauguré  le  19  mai  1901, 
en  présence  de  toutes  les  autorités  civiles  et  militaires,  et  du  maire  de 
Bordeaux,  venu  là  pour  apporter  l'hommage  des  compatriotes  de  Rosa 


Phot.  Thibault. 

MONUMENT  A ROSA  BONHEUR, 

ÉLEVÉ  I'AR  M.  GAMBART,  A FONTAINEBLEAU. 

La  partie  sculpturale  est  due  à MM.  I.  Bonheur  et  H.  Peyrol; 
la  partie  architecturale  à M.  A.  Jacob. 


t.  Décision  du  conseil  municipal  de  Thomery  du  n juin  1908. 

2.  Sur  l’intervention  de  M.  Reuss,  inspecteur  des  Eaux  et  Forêts,  le  nom  de  Rosa  Bon- 
heur a été  donné  à une  route  située  dans  le  canton  de  la  plaine  du  Rozoir,  partant  de  la  route 
de  Veneux  à Montigny,  pour  aboutir  à la  route  de  Zamet.  (Décision  du  10  mars  1903.) 


KOSA  BONHEUR 


41 5 


Bonheur  et  donner  1 assurance  qu'avant  longtemps  la  cité  bordelaise 

qui  récemment  avait  donné  le  nom  de  l'artiste  à l'une  de  ses  rues 

saurait,  elle  aussi,  glorifier  par  le  marbre  une  des  femmes  les  plus 
illustres  qui 

soient  nées  dans 
ses  murs. 

Si , jusqu’à 
présent,  Bor- 
deaux n'a  rien 
fait  pour  réaliser 
cette  promesse, 

Paris  s'est  mon- 
tré plus  prompt 
à glorifier  celle 
qui,  toute  jeune 
fille,  avait  fait  son 
apprentissage  ar- 
tistique dans  ses 
musées,  et  cueilli 
ses  premiers  lau- 
riers dans  les  ate- 
liers de  la  rue  de 
l'Ouest  et  de  la 
rue  d’Assas. 

Le  quartier 
récemment  con- 
struit à l'empla- 
cement des  abat- 
toirs de  Grenelle 
possède  une  rue 
Rosa  - Bonheur  , 
et  dans  son  car- 
refour central 
s’élève  un  monu- 
ment dont  l'une  des  quatre  faces  — dédiées  toutes  à des  personnalités  du 
xixe  siècle  — présente  en  un  médaillon  de  marbre  le  profil  plus  grand 
que  nature  de  la  célèbre  femme;  il  est  dû  au  ciseau  de  M.  G.  Loiseau- 
Bailly.  Ce  n'est  pas  du  reste  la  première  fois  que  les  traits  de  Rosa 
Bonheur  ont  tenté  la  main  d'un  sculpteur  depuis  l'érection  du  monu- 
ment de  Fontainebleau.  Les  visiteurs  du  Salon  de  1902  n’ont-ils  pas 


STATUE  DE  ROSA  BONHEUR,  PAR  GASTON  LEROUX 
(Salon  des  Artistes  français,  1902.  — Musée  de  Bordeaux.) 


416 


ROSA  BONHEUR 


admiré,  dans  la  vaste  salle  du  Grand  Palais,  la  statue  de  grandeur 
naturelle  qu’un  Bordelais.  M.  Gaston  Leroux,  avait  dressée  de  Posa 
Bonheur,  comme  une  superbe  invite  à ses  compatriotes,  invite  écoutée 
du  reste,  puisque  cette  statue  fut  acquise  en  igo3  par  la  ville  de  Bor- 
deaux pour  son  musée.  La  bonne  artiste  était  représentée  assise,  tenant 
palette  et  pinceaux,  dans  une  pose  à la  fois  noble  et  familière  qui  certai- 
nement lui  eût  agréé. 

Sans  doute,  les  éloges  des  académies,  les  suffrages  de  la  presse,  les 
effigies  peintes  ou  sculptées,  les  hautains  monuments,  sont  fort  propres 
à soutenir  devant  la  postérité  la  réputation  d’un  personnage  éminent  ; il 
n’est  pas  rare  cependant  que  les  variations  de  la  mode  et  du  goût,  avec 
le  recul  du  temps,  n’atfaiblissent  bien  vite  le  rayonnement  prestigieux 
qui  semblait  entourer  son  nom.  C’est  mon  espoir  et  ma  conviction 
que  Rosa  Bonheur  échappera  à un  sort  trop  fréquent.  Mieux  que  ne 
pourraient  le  faire  aujourd'hui  les  propos  les  plus  louangeurs  et  les 
monuments  les  plus  imposants,  son  œuvre  défendra  sa  mémoire.  Ses 
productions  artistiques  se  comptent  par  milliers;  elles  sont  répandues 
sur  tous  les  continents;  les  musées  les  plus  fiers  de  leurs  chefs-d’œuvre 
se  sont  ouverts  devant  elles,  et  il  n’est  point  de  grande  collection  privée 
d’Europe  et  d’Amérique  qui  ne  s’enorgueillisse  de  posséder  quelque 
œuvre  de  son  pinceau  ? Comment  l’oubli  pourrait-il  se  faire  sur  son 
nom,  quand  il  n’est  aucun  de  ces  ouvrages  qui  ne  dise  tout  autant  l’habi- 
leté et  la  science  technique  de  sa  main,  que  son  amour  de  la  nature, 
son  amitié  pour  les  animaux  qu’elle  mit  en  scène,  et  son  intelligence, 
sa  compréhension  merveilleuse  de  ce  qu’elle  appelait  leur  âme. 


CROQUIS  d’album,  PAR  ROSA  BONHEUR. 


APPENDICES 


VOLONTÉS  TESTAMENTAIRES 

D B 

ROSA  BONHEUR 


Testament  du  9 novembre  1898 

Ceci  est  mon  testament  et  ma  volonté  formelle,  entièrement  écrit  de  ma 
main.  — R.  B 

Je  soussignée  Rosalie-Marie  dite  Rosa  Bonheur,  artiste  peintre,  saine  de 
coi  ps  et  d esprit,  exprime  ici  librement  mes  dernières  volontés,  ne  devant  rien 
à personne,  et  n’ayant  pas  la  moindre  dette,  libre  de  ma  volonté  et  de  ce  que 
seule  j’ai  gagné  par  mon  travail,  n’ayant  jamais  eu  ni  amants,  ni  enfants. 

Je  veux  être  inhumée  dans  le  même  caveau  que  mon  amie  Mademoiselle 
Nathalie-Jeanne  Micas,  ainsi  que  j’en  ai  le  droit,  ayant  été  sa  légataire  univer- 
selle et  seule  héritière  et  ainsi  convenu  entre  nous  ; ce  caveau  m’appartient  et  se 
trouve  au  cimetière  du  Père-Lachaise,  à Paris,  tombeau  de  la  famille  Micas, 
entretenu  à mes  frais  par  mon  marbrier  Monsieur  H.  Édeline,  demeurant  rue 
du  Repos. 

Mes  obsèques  devront  être  civiles,  d’une  classe  modeste,  mais  convenables, 
sans  apparat  militaire  ou  autre,  laissant  à mon  amie  Mademoiselle  Anna- 
Élisabeth  Klumpke  le  droit  d’agir  à sa  volonté  pour  le  reste. 

Je  donne  et  lègue  à Mademoiselle  Anna-Élisabeth  Klumpke,  ma  compagne 
et  collègue  peintre  et  mon  amie,  tout  ce  que  je  posséderai  au  jour  de  mon 
décès,  l’instituant  ma  légataire  universelle.  Ce  legs  se  trouvera,  par  suite,  com- 
prendre notamment  : 

Ma  propriété  à By  en  entier,  compris  le  petit  potager  qui  se  trouve  en  face 
de  la  porte  cochère  d’entrée  de  ma  maison,  dite  château  de  By,  situé  dans  le 
hameau  de  By,  n°  12,  rue  dite  des  Arts.  Ensuite  le  morceau  de  bois  ou  taillis 
faisant  pointe  qui  limite  le  bornage  de  la  forêt  et  porté  au  cadastre.  Il  est  bien 
entendu  que  meubles,  immeubles,  tout  ce  qui  est  chez  moi  ne  pourra  être 
détourné,  restera  et  appartiendra  à Mademoiselle  Anna-Élisabeth  Klumpke, 
mes  décorations,  études  terminées  ou  non  terminées,  tableaux  de  même, 
dessins,  esquisses,  bronzes,  chevaux  et  voitures,  en  un  mot  tout  ce  qui  existe 
dans  mes  ateliers  tels  qu’ils  sont,  comme  dans  ma  maison,  ainsi  que  mes 
meubles  à Paris,  sans  que  personne  y puisse  avoir  droit,  laissant  Mademoiselle 
Anna-Élisabeth  Klumpke  libre  d’en  disposer  elle-même. 

Je  donne  et  lègue  aussi  à Mademoiselle  Anna-Élisabeth  Klumpke  tous 
mes  titres  de  rentes  et  valeurs  déposés  entre  les  mains  de  Messieurs  Tedesco, 
frères,  33,  avenue  de  l’Opéra,  à Paris  : tout  lui  appartiendra,  ainsi  est  ma 
volonté  formelle  et  librement  écrite  en  ce  testament. 


53 


4i8 


ROSA  BONHEUR 


Je  donne  et  lègue  à ma  filleule,  Mademoiselle  Rosa  Justin  Mathieu  et  à sa 
sœur  Jenny,  ouvrière  fleuriste,  demeurant  ensemble  actuellement  36,  rue  des 
Vinaigriers,  Paris,  une  rente  annuelle  et  viagère  de  douze  cents  francs,  sans 
réduction  au  décès  de  la  prémourante.  Cette  rente  sera  servie  à Mademoiselle 
Rosa  Justin  Mathieu  et  à sa  sœur,  par  ma  légataire  universelle,  de  trois  mois 
en  trois  mois,  et  les  arrérages  en  courront  du  jour  de  mon  décès;  cette  rente 
est  ainsi  donnée  par  moi  aux  filles  d’un  ami  d’enfance  de  mon  père. 

Je  donne  et  lègue  à Céline,  femme  Étienne  Ray,  ma  domestique,  si  elle 
est  encore  à mon  service  au  jour  de  mon  décès,  une  rente  annuelle  et  viagère 
de  huit  cents  francs  qui  lui  sera  servie  par  ma  légataire  universelle,  de  trois 
mois  en  trois  mois.  Je  ne  laisse  pas  davantage  à ma  domestique  Céline  Étienne 
Ray,  l’ayant  toujours  largement  payée  (170  francs  par  mois  depuis  20  ans). 

Ces  deux  rentes  sont  prises  sur  le  capital  et  les  rentes  laissées  et  accumu- 
lées, placés  par  moi  entre  les  mains  de  Messieurs  Tedesco  frères,  marchands 
de  tableaux,  actuellement  33,  avenue  de  l’Opéra,  Paris,  et  qui  ont  bien  voulu 
se  charger  du  soin  de  mes  affaires,  et  de  faire  valoir  mes  capitaux. 

Les  comptes  sont  réglés  deux  fois  par  an  devant  mon  notaire  deMoret-sur- 
Loing  (Seine-et-Marne),  et  portés  sur  deux  livres,  dont  un  est  entre  mes  mains 
et  l’autre  chez  Messieurs  Tedesco  frères.  Les  Messieurs  Tedesco  frères  auront 
à mon  décès  à rendre  compte  de  tous  mes  titres  et  capitaux  confiés  à leurs 
bons  soins  et  amitié,  à ma  légataire,  Mademoiselle  Anna-Élisabeth  Klumpke. 
J’entends  que  les  deux  legs  particuliers  que  j’ai  faits  par  le  présent  testament 
soient  délivrés  francs  et  quittes  de  tous  frais  de  successions. 

Je  déclare  ici  à ceux  qui  m’ont  jugée  très  riche,  que  n’ayant  pas  assez  de 
fortune  à distribuer  à ma  famille  pour  laquelle  j’ai  fait  de  mon  mieux  avant  et 
après  la  mort  de  mon  père,  j’ai  jugé  que  j’avais  le  droit,  ne  devant  rien  à 
personne,  de  proposera  Mademoiselle  Anna-Elisabeth  Klumpke,  ayant  la  même 
profession  que  moi,  ayant  par  elle-mêphe  une  position  très  honorable,  ainsi  que 
sa  famille,  de  partager  ma  vie  et  de  rester  avec  moi  en  la  compensant  et  la 
garantissant,  puisque  pour  vivre  avec  moi  elle  sacrifiait  sa  position  personnelle 
déjà  créée  par  elle-même,  et  partager  avec  moi  les  frais  et  les  améliorations  de 
ma  propriété  et  maison;  ce  testament  est  un  devoir  d’honneur  pour  moi,  et 
tous  les  honnêtes  gens  seront  de  mon  avis,  ainsi  que  mes  véritables  amis. 

En  cas  de  prédécès  de  Mademoiselle  Anna-Elisabeth  Klumpke,  j’institue 
pour  mes  légataires  universelles  à sa  place  conjointement  ses  sœurs. 

Suivant  mon  désir  et  celui  de  mon  amie  Mademoiselle  Anna-Élisabeth 
Klumpke,  elle  sera,  après  son  décès,  inhumée  dans  le  même  caveau  qui 
m’appartient,  au  Père-Lachaise,  et  légué  à moi  par  mon  amie  Mademoiselle 
Nathalie  Micas. 

Maintenant  je  dois  remercier  Dieu  de  la  vie  heureuse  et  exceptionnelle  qu’il 
m’a  accordée  et  de  la  protection  en  ce  monde  que  j’attribue  à l’àme  de  ma 
chère  mère. 

SiLnié  : Rosa  Bonheur. 

O 


Fait  à Paris,  le  9 novembre  1898. 


VOLONTÉS  TESTAM ENTAIRKS 


410 


Lettre-Testament  du  28  novembre  1898 

J écris  cette  lettre  parce  que  je  regarde  comme  un  devoir  d’honneur  de  le 
faire  pour  justifïci  ma  conduite  envers  Mesdames  Micas,  mes  amies,  et  celle 
que  j ai  a tenii  envers  Mademoiselle  Anna  Klumpke,  qui  veut  bien  accepter 
de  vivre  auprès  de  moi.  Et  afin  qu’on  me  comprenne  dans  ce  que  j’ai  l’honnê- 
teté de  devoir  faire  en  garantissant  les  intérêts  matériels  de  Mademoiselle  Anna 
Klumpke,  qui  pouiraient  êtie  compromis  en  demeurant  chez  moi. 

J ai  fait  Mademoiselle  Klumpke  ma  légataire  universelle  par  un  testament 
en  ièglc,  en  deux  exemplaires  déposes  chez  deux  notaires,  entièrement  écrits 
et  signés  de  ma  main,  désirant  qu  on  sache  la  vérité  et  que  c’est  moi  qui  ai 
engagé  Mademoiselle  Klumpke  à rester  avec  moi;  je  désire  qu’on  ne  suppose 
pas  qu  elle  ait  accepté  par  intérêt  matériel,  mais  bien  par  affection  pour  moi, 
de  rester  aussi  en  France  auprès  de  sa  mère  et  de  ses  sœurs. 

Je  désire  qu’on  sache  que  vivant  seule,  et  souvent  malade  depuis  la  perte 
cruelle  de  ma  vénérée  amie  Mademoiselle  Micas,  n’ayant  plus  d’amie  pour 
prendre  mes  intérêts  et  m’aider  à tenir  en  ordre  ma  maison,  la  vie  ne  m’était 
plus  absolument  aimable  et  je  perdais  un  temps  que  je  regrette  maintenant  à 
m’occuper  seule  de  mes  affaires;  aucune  de  mes  nièces  ne  pouvant  sans  doute 
me  proposer  de  venir  chez  moi,  même  pour  me  soigner  dans  mes  crises  de 
maladie,  l’une  étant  mariée,  les  deux  autres  ne  pouvant  quitter  leur  mère  ; 
j’étais  donc  aux  seuls  soins  de  mes  domestiques,  n’ayant  plus  ma  chère  Nathalie 
Micas. 

Il  y a maintenant  trois  ou  quatre  mois,  Mademoiselle  Anna  Klumpke,  que 
j’avais  l’honneur  de  connaître,  ainsi  que  sa  famille,  depuis  huit  ans,  a désiré 
faire  mon  portrait,  m’écrivant  de  Boston  (Amérique),  où  elle  demeurait  depuis 
trois  ans  ; j’ai  accepté,  connaissant  son  talent  très  estimé  ; Mademoiselle 
Klumpke,  arrivant  d’Amérique  aussi  pour  voir  sa  mère  et  ses  sœurs,  a été  invitée 
par  moi  à rester  tout  le  temps  qu'elle  voudrait  pour  exécuter  mon  portrait  et 
les  études  dont  elle  pourrait  profiter  dans  la  forêt  et  la  campagne  de  By  : c’est 
après  avoir  passé  près  de  trois  mois  d’une  vie  devenue  charmante,  et  comme 
le  caractère  loyal,  franc  et  noble  de  Mademoiselle  Anna  Klumpke  m’ayant 
attachée  sérieusement  à elle  et  très  attristée  de  son  départ,  que  j’ai  proposé  à 
Miss  Anna  de  rester  auprès  de  moi  et  à ma  grande  joie,  après  avoir  eu  le  temps 
de  réfléchir,  Mademoiselle  Klumpke  s’est  décidée  à rester  en  France  et  à par- 
tager ma  vie  à la  campagne,  se  réservant  d’avoir  un  atelier  à Paris  pour  ses 
portraits  de  compatriotes  américaines,  ce  qui  s’arrange  très  agréablement  pour 
deux  artistes  peintres  ne  faisant  pas  le  même  genre  et  pouvant  travailler  libre- 
ment chacune  de  son  côté,  mais  résolues  d’être  ensemble  le  plus  possible  et  de 
travailler,  de  nous  rendre  la  vie  agréable,  confortable,  d’améliorer  les  utilités 
de  notre  habitation,  et  moi  heureuse  de  cette  nouvelle  vie,  mais  encore  d entrer 
en  amitié  et  société  d’une  famille  aussi  distinguée  et  honorable  qu  il  était 
possible. 

Mais  ayant  atteint  l’âge  des  expériences  de  la  vie  en  ce  monde,  je  devais, 
en  femme  honnête  et  loyale,  garantir  en  même  temps  les  intérêts  matériels  de 
Mademoiselle  Klumpke,  ainsi  que  je  l’avais  fait  avec  mon  amie  Mademoiselle 


420 


ROSA  BONHEUR 


Nathalie  Micas,  nous  garantissant  mutuellement  en  cas  de  décès  de  l’une  ou  de 
l’autre,  afin  qu’en  cas  de  ma  mort  Mademoiselle  Klumpke  entrant  chez  moi 
ne  puisse  pas  risquer  d’être  mise  à la  porte,  sans  même  avoir  droit  à ce  qui  lui 
appartient  personnellement  et  perdre  le  bénéfice  des  dépenses  faites  sur  ma 
propriété,  où  nous  avons  le  droit,  étant  libres  et  célibataires  toutes  deux,  de  nous 
donner  par  notre  travail  les  jouissances  du  confortable  avec  l’argent  que  nous 
gagnons  par  notre  travail. 

J’ai  donc  voulu  faire  les  choses  avec  équité,  ainsique  je  le  devais  en  garan- 
tissant les  intérêts  de  mon  amie  Mademoiselle  Klumpke,  étant  parfaitement 
libre  de  mon  bien. 

Ensuite  ma  famille  m’ayant  toute  ma  vie  assez  mal  jugée  en  mon  droit  de 
vivre  librement,  après  avoir  d’abord  fait  mon  devoir  envers  elle  et  ayant  droit 
après-à  l’indépendance  de  toute  personne  majeure  gagnant  elle-même  sa  vie, 
je  n’ai  pas  voulu  insulter  à la  mémoire  de  mon  amie  Mademoiselle  Micas  et  à 
celle  de  sa  mère,  mère  et  fille  méritant  tous  les  respects,  et  laisser  peser  sur 
leur  mémoire  l’affront  du  bruit  répandu  à un  moment,  lorsque  j’ai  voulu  vivre 
auprès  de  ces  dames  (qu’elles  vivaient  à mes  dépens)  et,  maintenant  que  j’ai 
trouvé  l’occasion  de  le  dire,  mon  devoir  est  de  dire  la  vérité,  parce  que  ces 
dames  m’ont  aidée  à payer  des  dettes  à la  mort  de  mon  père  et  que  mon  amie, 
Mademoiselle  Micas,  m’a  fait  à sa  mort  son  héritière  universelle.  Je  n’ai  donc 
pas  voulu,  par  dignité  même  pour  ma  famille,  qu’elle  puisse  plus  tard  profiter 
de  ce  qui  me  venait  de  mes  amies  Mesdames  Micas. 

J’ai  la  conscience  d’avoir  fait  mon  devoir  aussi  envers  ma  tante  que  j'étais 
seule  à soutenir,  en  lui  faisant  une  pension  de  trois  cents  francs  par  mois,  ayant, 
après  la  mort  de  mon  père,  payé  les  billets  et  dettes  de  la  famille,  de  plus  ayant 
laissé  tout  l’argent  procuré  par  la  direction  de  l’École  de  dessin  pour  les  demoi- 
selles dont  j’avais  eu  la  succession  après  mon  père,  et  enfin  donné  jusqu’alors 
presque  tout  l’argent  que  je  commençais  à gagner  avec  mes  tableaux.  Je  suis 
obligée  ici  de  dire  tout  cela,  parce  qu’il  faut  bien  que  la  vérité  se  sache  et  que 
j’ai  le  devoir  de  prouver  que  je  suis  libre  de  faire  ce  qu’il  me  plaît  et  de  défendre 
une  bonne  fois  pour  toutes  l’honneur  des  autres  et  le  mien. 

J’avais  aussi  le  droit,  après  la  mort  de  mon  cher  père,  de  quitter  la  famille 
pour  vivre  avec  Mesdames  Micas,  et  avoir  un  atelier  à moi;  mon  frère  Auguste 
s’étant  marié  et  ayant  des  enfants  ne  pouvait  m’aider;  quanta  mon  frère  Isi- 
dore, le  plus  brave  et  le  plus  honnête  des  hommes,  il  n’a  jamais  quitté  ma  soeur, 
devenue  Madame  Peyrol,  la  femme  du  fils  de  notre  belle-mère,  et  par  son  tra- 
vail a toute  sa  vie  fait  marcher  la  maison  de  bronzes  exploitée  par  mon  beau- 
frère  Peyrol  ; je  dois  dire  encore,  avant  de  terminer  cette  longue  lettre  justifica- 
trice de  ma  conduite  et  de  celle  des  amies  que  j’ai  choisies  en  ma  vie,  qu’à 
partir  de  l’achat  de  ma  propriété  de  By,  ma  sœur,  ainsi  qu’il  était  juste,  a tou- 
jours été,  ainsi  que  son  mari  et  ses  enfants,  mes  neveux,  reçue  toujours  de  mon 
mieux,  leur  donnant  l’hospitalité  la  meilleure  qu’il  m’était  possible  d’offrir. 

Je  n’ai  donc  rien  à me  reprocher  envers  ma  famille,  et  j’ai  pensé  que 
maintenant  j’avais  le  droit  de  vivre  pour  moi  et  de  disposer  à mon  gré  de  mon 
bien  personnel,  n’ayant  eu  ni  enfant,  ni  tendresse  pour  le  sexe  fort,  si  ce  n’est 
pour  une  franche  et  bonne  amitié  pour  ceux  qui  avaient  toute  mon  estime. 


VOLONTES  TESTAMENTAIRES 


421 


Mes  nièces,  Dieu  merci,  ont  eu  un  père  qui  a pioché  comme  un  cheval  et 
gagné  plus  d’argent  que  moi  pour  leur  assurer  une  vie  tranquille  et  honorable, 
qu’elles  aient  à se  marier  ou  à vivre  filles  comme  moi  ; quant  à mes  deux  neveux, 
ce  sont  des  hommes  solides  et  bien  portants,  ils  n'ont  qu’à  faire  comme  moi, 
car  les  hommes  ayant  la  force  physique  ne  doivent  pas,  s’ils  sont  fiers  et  braves, 
compter  sur  l’héritage  d’une  femme  dont  le  travail  a souvent  été  interrompu 
par  les  conditions  de  son  sexe  et  qui  ont  fait  avec  raison  penser  aux  hommes 
justes  et  dignes  de  ce  titre,  que  l’homme  est  fait  pour  travailler  pour  la  femme 
et  les  enfants  ; mais  hélas  ! les  femmes  ont  souvent  été  obligées  de  les  remplacer 
quand  ils  manquent  à leur  devoir. 

Je  termine  cette  longue  lettre  explicative  de  ma  volonté  et  de  ma  justice 
de  tester  en  faveur  d’une  compagne  artiste  comme  moi,  gagnant  noblement  sa 
vie  comme  moi,  désirant  ainsi  que  moi  continuer  de  travailler  en  paix,  conti- 
nuer sa  carrière  d’artiste  et  m’accompagner  loyalement  jusqu’au  dernier  jour 
de  mon  voyage  en  ce  monde. 

J’ai  fini  et  j’espère,  au  jour  où  l’on  devra  lire  cette  lettre,  être  comprise  et 
approuvée  par  ma  famille  et  mes  vrais  amis. 


Fait  à By,  le  28  novembre  1898. 


Signé  : Rosa  Bonheur. 


De  plus  j’ajoute  ici  que  si,  par  des  circonstances  imprévues,  mon  frère 
Isidore  se  trouvait  après  moi  gêné  dans  ses  affaires  d’intérêts,  je  connais  assez 
Mademoiselle  Klumpke,  mon  amie,  pour  lui  confier  les  mêmes  devoirs  que 
moi-même. 

Signé  : Rosa  Bonheur. 


Codicille  du  18  mai  1899 


Je  laisse  à Mademoiselle  Anna  E.  Klumpke  ma  légataire  universelle 
droit  de  disposer  à sa  volonté  de  mes  funérailles  civiles  ou  religieuses,  et 
nomme  Monsieur  Camille  Tollu  mon  exécuteur  testamentaiie. 


le 

je 


Signé  : Rosa  Bonheur. 


Paris,  18  mai  1899. 


ŒUVRES  PRINCIPALES 


DE 

ROSA  BONHEUR 


Je  ne  saurais  prétendre  donner  ici  un  catalogue  complet  de  l’œuvre  de  Rosa 
Bonheur.  Sa  production  artistique  fut  si  considérable,  elle  est  aujourd’hui  dispersée 
dans  tant  de  collections  d’Europe  et  d’Amérique,  que  l'entreprise  serait  à peu  près 
impossible  à mener  à bien.  Un  volume,  du  reste,  y suffirait  à peine. 

N’est-il  pas  cependant  indispensable  que  ce  livre,  consacré  à la  vie  et  aux  travaux 
de  la  grande  artiste,  contienne  tout  au  moins  une  nomenclature  de  ses  œuvres  prin- 
cipales ? Celles  qui  figurèrent  dans  les  Salons  et  les  grandes  Expositions  françaises  ou 
étrangères  ont  formé  une  première  liste  ; dans  une  seconde  ont  été  groupées  par  ordre 
chronologique,  toutes  les  fois  qu’il  a été  possible  de  le  faire,  un  grand  nombre  de  ses 
tableaux  les  plus  connus  ; quant  à l’énorme  collection  de  peintures,  d'aquarelles  et  de 
dessins  — plus  de  2.000  numéros  — provenant  de  l’atelier  de  By,  qui  furent  dispersés 
à la  vente  commencée  le  3o  mai  1900,  on  comprendra  sans  peine  qu’il  n’en  soit  donné 
ici  qu’un  aperçu  sommaire,  étant  renvoyé  pour  le  détail  au  catalogue  dressé  par 
M.  Roger-Milès. 

Dans  l’énumération  qui  va  suivre,  toutes  les  œuvres  qui  ont  été  reproduites  par  la 
gravure  et  la  lithographie  sont  mentionnées  avec  la  légende  que  leur  donna  l’éditeur 
et,  le  plus  souvent  même,  avec  la  date  de  leur  publication. 

Sous  peine  d’être  entraînée  plus  loin  que  ne  le  permettrait  le  cadre  de  cet  ouvrage, 
je  n’ai  pu  faire  de  même  pour  les  reproductions  photographiques,  dont  les  plus 
remarquables  constituent  cette  collection  Tedesco,  publiée  par  la  maison  Braun, 
Clément  et  Cie,  et  à laquelle  il  a été  fait  de  fréquents  emprunts  pour  l’illustration 
de  ce  livre. 


I.  Œuvres  exrosées  aux  Salons  de  Paris  et  dans  les  grandes  Expositions 

FRANÇAISES  ET  ÉTRANGÈRES 


1841.  Salon. 

Deux  lapins.  Lith.  par  J.  Laurens. 
Chèvres  et  moutons. 

1842.  Salon. 

Animaux  dans  un  pâturage  (effet  du 
soir). 

Vache  couchée  dans  un  pâturage. 

Le  Cheval  à vendre. 

Brebis  tondue.  Terre  cuite. 

1843.  Salon. 

Chevaux  sortant  de  l'abreuvoir.  Lith. 
par  Soulange-Teissier,  sous  le  titre  : 
Retour  de  l'abreuvoir. 


Chevaux  dans  une  prairie. 

Un  Taureau.  Plâtre. 

1844.  Salon. 

Vaches  au  pâturage,  bord  de  la  Marne. 
Moutons  dans  une  prairie. 

La  Rencontre,  paysage  avec  animaux. 
Un  Ane. 

1845.  Salon  (Médaille  de  3°  classe). 

Les  Trois  Mousquetaires. 

Brebis  et  son  agneau  égarés  pendant 
l’orage. 

Le  Labourage.  P.  175. 

Taureau  et  vaches. 


ROSA  BONHEUR 


424 


Bélier,  brebis  et  agneau.  P.  179. 

Vaches  au  pâturage.  (Musée  d’Orléans.) 

1846.  Salon. 

Un  Troupeau  cheminant. 

Le  Repos. 

Moutons  et  chèvres. 

Une  Brebis. 

Un  Pâturage. 

Brebis  et  agneau.  Dessin. 

1847.  Salon. 

Labourage,  paysage  et  animaux  (Can- 
tal). 

Moutons  au  pâturage  ( Cantal j. 

Étude  de  chevaux  étalons  pur  sang. 

Nature  morte. 

1848.  Salon.  (Médaille  de  ire  classe.) 

Bœufs  et  taureaux , race  du  Cantal. 

P.  193. 

Moutons  au  pâturage. 

Pâturage  des  bœufs  de  Salers. 

Chien  courant,  race  de  Vendée.  Étude. 

Le  Meunier  cheminant. 

Un  Bœuf. 

Un  Taureau  Bronze. 

Une  Brebis.  Bronze. 

1849.  Salon. 

Labourage  nivernais  : le  Sombrage 
(Musée  du  Luxembourg.)  Lith.  par 
Anastasi,  par  Soulange-Teissier  (ren- 
versé). Gr.  par  Pichard  et  Cottin 
(d’après  la  réplique)  et  par  Salmon. 
P.  198. 

1850.  Salon. 

Effet  du  matin. 

Moutons. 

1851.  Exposition  de  Bruxelles. 

Souvenir  des  Pyrénées. 

Vaches  et  moutons. 

Bœuf  à la  montagne,  vue  prise  en 
Auvergne.  Dessin. 

i853.  Salon.  (Exemption  de  jury.) 

Marché  aux  chevaux  de  Paris.  (Metro- 
politan Muséum,  New-York.)  Gr.  par 
Th.  Landseer,  par  Ch.  G.  Lewis  et 
par  W.  H . Simmons,  sous  le  titre  The 
Horse  Fair  in  Paris,  par  Veyrassat, 
H.  Boetzel,  etc.  Lith.  par  Pirodon. 
P.  226. 

Vaches  et  moutons. 

1 85 5 . Exposition  universelle.  (Médaille  de 
ire  classe.) 

La  Fenaison  (Auvergne).  (Musée  du 
Luxembourg.)  Lith.  par  Soulange- 


Teissier  (renversé).  Gr.  par  W.  T. 
Davey  P.  228. 

1 8 58.  Exposition  de  Bruxelles. 

Souvenir  des  Pyrénées.  Vaches  et  mou- 
tons. 

Vache  à la  montagne,  vue  prise  en  Au- 
vergne. Dessin. 

1867.  Exposition  universelle.  (Médaille  de 
2e  classe.) 

Moutons  au  bord  de  la  mer,  1 865 . P.  261. 

Une  Barque  (Écosse).  Gr.  par  H.  T. 
Ryall,  sous  le  titre  : Changing  Pas- 
turc.  P.  239. 

Bœufs  et  vaches  (Écosse). 

Berger  écossais,  1839.  Gr.  par  Ch.  G. 
Lewis.  P.  i3. 

Poneys  de  l’ile  de  Shye  (Ecosse),  1861. 
Gr.  en  deux  dimensions  par  Ch.  G. 
Lewis.  P.  235. 

La  Rajjiaf Écosse),  1860.  Gr.par  Lewis, 
sous  le  titre  : A Scottish  Raid.  P.  265. 

Chevreuils  au  repos. 

Cerfs  traversant  un  espace  découvert, 
1 865 . Gr.  par  Ch.  G.  Lewis,  sous  le 
titre  : Family  of  deer  Crossing  the 
summit  of  the  Long  Rocks  (forest  of 
Fontainebleau).  P.  23p. 

Berger  béarnais. 

Bourriquaires  aragonais,  1857.  Lith. 
par  J.  Laurens,  sous  le  titre  : Bourri- 
queros  ; gr.  par  Ch.  G.  Lewis  sous 
celui  de  Bouricairos  Crossing  the 
Pyrenees  P.  201. 

1881.  Exposition  de  Bruxelles. 

Tête  de  cheval,  croisement  arabe. 

Tête  de  lion. 

Tête  de  cheval,  demi-sang  normand. 

1889.  Exposition  universelle.  (Exp.  Centen- 
nale  de  l’Art  français.) 

Le  Labourage  nivernais. 

Une  lithographie  originale,  1864. 

i8p3.  Exposition  universelle  de  Chicago. 

Le  Roi  de  la  forêt,  1878.  (A  M.  Knoedler.) 
Gr.  par  A.  Gilbert,  sous  le  titre  : On 
the  Alert.  P.  341. 

La  Bousculade.  Gr.  par  Th.  Landseer, 
sous  le  titre  : A Stampede.  P.  254. 

Les  Moutons. 

Bœufs  et  moutons  au  pâturage,  1860. 
(A  Miss  Helen  Gould.)  P.  3o5. 

1898.  Exposition  de  Pittsburg  et 

1899.  Salon. 

Vaches  et  taureau  d’Auvergne.  P.  375. 


II.  Œuvres  n’ayant 


l’AS  FIGURÉ  DANS  I.ES  EXPOSITIONS 


tes  Patient  (tête  de  chien  d’arrêt).  Lith. 
nues.  par  j.  Aubert;  gr.  par  J.  B.  Pratt. 

P.  358. 

Cheval  blanc  au  pâturage.  (A  Mlle  A. 
Klumpke.)  P.  91 . 

Cheval  bai  tenu  en  main.  (A  Mlle  A. 
Klumpke.) 

Limier-briquet.  (Metropolitan  Muséum, 
New-York.)  Gr.  par  ...  P.  33q. 

Chevaux  au  pâturage.  Dessin.  (A  Ml,eA. 
Klumpke.)  P.  353. 

Affection  maternelle  (chevrette  et  son 
faon).  Gr.  par  J.  B.  Pratt,  sous  le 
titre  : Maternai  affection. 

Education  (une  famille  de  lions).  Gr. 
par  J.  B.  Pratt. 

Midi  dans  les  Highlands.  Gr.  par  J.  B. 
Pratt,  sous  le  titre  : Mid-day  in  the 
Highlands. 

Renard.  (Musée  de  Bordeaux.)  Lith. 
par  Soulange-Teissier  (renversé). 

Bouc  des  Pyrénées.  (Musée  de  Bor- 
deaux.) Lith.  par  A.  Gilbertfrenversél. 

Le  Repas  des  lions.  ( A M.  Charitonenko.) 

Lion  de  l'Aurus.  (A  M.  Chivot.) 

Bruyères  du  Morvan  (Nivernais).  Lith. 
par  Soulange-Teissier. 

Les  Vallées  du  Cantal.  Lith.  parThielley. 

Bocage  vendéen.  Lith.  par  Fuhr. 

Berger  des  Pyrénées  (tricotant).  Lith. 
par  Soulange-Teissier. 

Le  Fermier  auvergnat.  Lith.  par  Gil- 
bert. 

Police  de  bergers.  Lith.  par  Pirodon. 

Retour  de  l'abreuvoir.  Lith.  par  Sou- 
lange-Teissier. 

Prairies  normandes.  Lith.  par  Soulange- 
Teissier. 

Les  Montagnes  d'Auvergne.  Lith.  par 
E.  Lassalle. 

Race  normande.  Lith.  par  J.  Didier. 

Pâturage  nivernais.  Lith.  par  Soulange- 
Teissier. 

Le  Repos  dans  la  prairie.  Lith.  par 
Soulange-Teissier. 

La  Foulaison.  Étude.  (A  M.  Lagrolet.) 

Le  Berger.  Lith.  par  Pirodon,  sous  le 
titre  : Police  des  Bergers;  gr.  par  G. 
Gousens,  sous  le  titre  : 77ie  Shepherd. 


1842.  Le  Berger  et  ses  moutons.  P.  1Û7. 

L’Heureuse  famille.  P.  169. 

1845.  Portrait  de  Juliette  Bonheur  ( M '»<•  Per- 
rot). (A  M.  H.  Peyrol.) 

Agneau.  (A  M"»  A.  Klumpke.) 

1 ^47 - Troupeau  de  b<vufs  bretons  près  d'un 
gué.  Gr.  par  Gh.  Mottram,  sous  le 
titre  : Brittany  Cattle. 

1847-1874.  Chien  de  chasse.  Lith.  par  Sou- 
lange-Teissier (renversé).  Gr.  par 
J.  B.  Pratt.  P.  3 1 5. 

1849.  Te  Labourage  nivernais  (réplique;  voir 

p.  196,  note). 

1850.  Attelage  de  ba'ufs  nivernais.  Dessin 

P.  ,97. 

1 85 1 . Trois  frères  d’armes  (trois  ânes).  Lith. 

par  Soulange-Teissier. 

Pâturage  dans  la  vallée  du  Rhin. 

1852.  Sollicitude  maternelle  (vache  et  son 

veau).  Lith.  par  Soulange-Teissier. 
Le  Chariot  à six  chevaux.  (Coll.  Wal- 
lace, Londres.)  P.  329. 

1853.  Juments  poulinières  dans  les  plaines  du 

Morvan.  Lith.  par  J.  Didier. 

1854.  Le  Départ  pour  le  marché.  Lith.  par 

Soulange-Teissier;  gr.  par  G.  Greux. 
P.  187. 

Le  Tombereau  de  pierre  à chaux  en 
Limousin.  Gr.  par  E.  Goodall,  sous 
le  titre  : The  Chalk  wagon. 

Moutons. 

Retour  de  la  foire. 

1855.  Matin  en  Ecosse. 

Le  Marché  aux  chevaux  (ire  réplique). 

(Tate  Gallery,  à Londres.) 

Le  Marché  aux  chevaux  (2e  réplique). 
Troupeau  de  moutons.  (Musée  de  Blois.) 
Lith.  par  Soulange-Teissier. 

1856.  Wasp  : Skye  terrier).  Gr.  par  1 1.  Sedcole. 
Paysans  landais  allant  au  marché.  Gr. 

par  H . T.  Ryall. 

Rendez-vous  de  chasse.  (A  M.  A.  Bel- 
mont.)  Lith.  par  J.  Aubert. 

Berger  des  Pyrénées.  Lith.  par  Sou- 
lange-Teissier. 

Le  Repos  dans  la  prairie  (moutons). 

Lith.  par  Soulange-Teissier. 
Inquiétude.  Lith.  parSoulange-Teissier. 

*4 


426 


ROSA  BONHEUR 


1857.  Le  Matin  dans  les  Highlands.  (A  W. 

Wilson  Esq.,  à Banknock.)  Gr.  en 
deux  dim.  par  Ch.  G.  Lewis,  sous  le 
titre  : Morning  in  the  Highlands. 
Après-diner.  Lith.  par  J.  Laurens. 

1 858.  Habitants  des  Highlands.  Gr.  par  Th. 

Landseer  et  par  Ch.  G.  Lewis,  sous 
le  titre  : Deniqens  oj  the  Highlands. 
Dans  les  Landes. 

iSSp.  Piqueurs  conduisant  un  chien  au  gîte. 

1860.  Bœufs  bretons. 

Moutons  au  repos,  effet  de  coucher  de 
soleil.  P.  38a. 

Berger  breton  et  son  troupeau.  Dessin. 
Le  Troupeau. 

1861.  Troupeau  de  moutons.  Dessin.  « Rosa 

Bonheur  à son  ami  P.  J.  Mène  » 
Poneys  et  moutons  au  bord  de  la  mer 
(Ecosse). 

Vaches  et  moutons  au  bord  de  la  mer.  Aq. 
Les  Chefs  du  troupeau  bœufs  d’Ecosse). 
Gr.  par  L.  Le  Coûteux,  sous  le  titre  : 
Lords  of  the  Herd. 

Chasseurs  ramenant  leurs  chiens.  Gr.  par 
Ch.  G.  Lewis,  sous  le  titre  : Huntsmen 
taking  Hounds  to  cover. 

Poneys  des  iles  Shetland. 

1862.  Un  Troupeau  dans  les  Py rénées. 

1864.  Berger  des  Pyrénées.  (Musée  Condé, 

à Chantilly.)  P.  252. 

Chien  de  berger.  (Collection  Wallace, 
à Londres.) 

1 865 . Une  Famille  de  daims. 

1866.  Lévrier.  P.  323. 

Cheval  percheron.  Lith.  par  J.  Laurens. 

1867.  Chevreuils  au  repos.  Gr.  par  Ch.  G. 

Lewis,  sous  le  titre  : Deer  in  repose. 
Cerfs  et  biches  aux  Longs- Rochers. 

Dessin.  (A  M11*  A.  Klumpke.) 

La  Bousculade.  Dessin.  (Musée  du 
Luxembourg.)  Gr.parTh.  Landseer, 
sous  le  titre  : A Stampede.  P.  254. 

Le  Détroit  de  Ballachulish.  Dessin. 
(Musée  du  Luxembourg.)  Gr.  par 
C.  Mottram,  sous  le  titre  : The  Straits 
oj  Ballachulish.  P.  '2.3 j. 

La  Traversée  du  ruisseau  (bœufs  et 
moutons). 

1868.  Cerfs  écossais.  Dessin. 

Le  Cerf  de  saint  Hubert.  Dessin.  P.  271 . 

1869.  Moutons  de  Bretagne. 

Chevaux  à l’attache.  Dessin. 


Deux  Etudes  de  chien.  Dessins.  (Musée 
de  Bordeaux.) 

1870.  Le  Tombereau  de  pierres. 

Mou  tons  aux  Pyrénées.  (AM.  Knoedler.) 

Gr.  par  L.  Le  Coûteux.  P.  2i3. 
Bélier,  brebis  et  moutons  couchés  dans 
les  Pyrénées.  Aq. 

1871.  Bœufs  et  moutons  de  Bretagne. 

1872.  Berger  basque  et  son  troupeau.  Aq. 
Chien  et  moutons. 

1873.  Le  Retour  du  Marché  aux  chevaux.  Gr. 

par  W.  T.  Davey,  et  en  deux  dim.  par 
G.  Zobel,  sous  le  titre  : Corning  from 
the  fair.  P.  283. 

Les  Bœufs  sur  les  Longs  Rochers , à 
Fontainebleau.  Gr.par  Ch.  Mottram  et 
L.  Lowenstam,  sous  le  titre  : Cattle 
on  the  Long  Rocks,  Fontainebleau. 
Une  Fuite  précipitée. 

Ane  dans  l’étable. 

1874.  Pierrette  (étude  de  lionne).  P.  279. 

1875.  Labourage. 

Les  Charbonniers.  (A  M.  Knoedler.) 
P.  189. 

1876.  La  Fenaison. 

En  route  pour  le  marché. 

L'Attente  ne  debout  en  forêt). 

Bouc  des  Pyrénées. 

Dans  les  Pyrénées  : vache  et  son  veau. 
Famille  de  sangliers.  Gr.  par  A.  Gilbert, 
sous  le  titre  : A Foraging party.  P.  63. 

1877.  Cheval  et  vaches  sous  un  chêne. 

1878.  Humble  serviteur  (tête  d’âne).  Gr.  par 

W.  H.  Simmons,  sous  le  titre  : An 
Humble  Servant. 

Troupeau  de  moutons.  (A  M.  W.  H. 
Vanderbilt.) 

1879.  Le  Sevrage  des  veaux.  (Metropolitan 

Muséum,  New-York.)  P.  3~~. 

Un  Jeune  Prince  (tête  de  lion).  (Musée 
de  Madrid.)  Gr.  par  A.  Gilbert,  sous 
le  titre  : A Young  Prince.  P.  277. 

Un  Vieux  monarque  (tête  de  lion) 
(A  M.  W.  H.  Vanderbilt.)  Gr.  par 
W.  H.  Simmons,  sous  le  titre  : An 
Old  Monarch. 

« Ready  » (tête  de  chien).  Gr.  par  J.  B. 
Pratt.  P.  35g. 

1880.  En  route  pour  le  marché. 

Taureau  couché. 


ŒUVRES  PRINCIPALES 


427 


Le  Vaillant  coursier.  Gr.  par  W.  H.  Sim- 
mons  et  J.  B.  Pratt. 

Etalon  normand.  Gr.  par  W.  H.  Sim- 
mons  et  J.  B.  Pratt,  sous  le  titre  : 
A Norman  Sire. 

Le  Vieil  invalide  (tète  de  mulet).  Gr. 
par  W.  H.  Simmons. 

1881.  Mouton  traversant  un  buisson  de  ronces. 
Le  Lion  che 7 lui.  Gr.  par  W.  H.  Sim- 
mons et  T.  L.  Atkinson.  P.  36 1 . 

1882.  Sept  cerfs  au  repos,  soleil  couchant  en 

plaine. 

Isard  dans  la  montagne. 

Chien  de  chasse 
Le  Chamois. 

1 883 . Le  Roi  du  troupeau  (tête  de  taureau). 

Gr.  par  A.  Gilbert,  sous  le  titre  : The 
Lord  of  the  herd. 

Cerf  couché  sous  un  chêne. 

Cerfs  en  forât,  crépuscule.  (Metropo- 
litan Muséum,  New-York.)  1'.  3q5. 
Cerf  et  biche  en  forêt  ; neige. 

1884.  Le  Repos  (deux  bœufs  à la  charrue). 

1 885 . Cerfs  au  repos.  Aq. 

Attelée  de  bœufs  au  repos. 

Taureau  au  repos. 

1886.  Trois  isards  dans  les  Pyrénées.  P.  3 2 1 . 
Halte  de  chasse. 

Deux  chevaux  dans  la  prairie. 

Taureau  dans  la  prairie. 

Quatre  cerfs  dans  la  forêt. 

Le  Troupeau. 

Splendeur  de  la  forêt  (cerf).  Gr.  par 
E.  Salmon,  sous  le  titre  : The  Pride 
of  the  Forest. 

1887.  Relais  de  trois  chevaux  de  selle  dans  la 

forêt. 

Cerfs  dans  la  lande. 

Un  Cerf.  Aq. 

Troupeau  au  pâturage.  Aq. 

Une  Famille  de  lions.  Aq. 

Trois  cerfs  dans  la  clairière. 

Moutons. 

1888.  Isards  des  Pyrénées. 

Troupeau  de  moutons  et  berger. 

Cerf  au  repos. 

Vaches  et  veau. 

Vaches  et  bœufs. 

La  Diligence , effet  de  nuit.  Dessin 
rehaussé. 

Don  Quichotte  et  Sancho  Pança.  Dessin 
rehaussé. 


1889.  Charrette  attelée  de  vaches,  et  bouvier. 
En  Auvergne.  P.  365. 

Bœufs  d’Écosse  couchés,  à Glencoe. 
|A  Henri  Mason  Esq.)  Gr.  par  J.  B. 
Pratt,  sous  le  titre  : Scotch  Cattle  at 
rest,  Glencoe.  P.  3 89. 

La  Chasse  aux  bisons.  Gr.  par  W.  J. 
Allingham,  sous  le  titre  : Buffalo 
Hunt.  P.  41. 

1890.  Une  Attelée  de  bœufs. 

Porte-carnicr  et  son  âne. 

Chevaux  au  pâturage. 

Troupeau  de  vaches.  Pastel. 

Chefs  écossais.  Aq.  Gr.  par  J.  B.  Pratt. 
P.  297. 

Mustangs  américains. 

Cerfs  venant  boire. 

L’Etalon  du  Wyoming.  (A  M.  J.  Ar- 
bukle.) 

1891.  Harde  de  cerfs  à l’abreuvoir.  Pastel. 
Apres  la  tempête  dans  les  Highlands. 

Gr.  par  J B.  Pratt,  sous  le  titre  After 
the  storm  in  the  Highlands.  P.  233. 
Une  Heureuse  mère.  Gr.  par  J.  B.  Pratt. 
Après-midi  en  Ecosse. 

Bélier  et  brebis  après  la  tonte. 

Trois  biches  et  un  cerf  au  repos. 

Remise  de  cerfs  dans  la  forêt.  P.  j3. 

1892.  Béliers  et  moutons. 

Moutons  d’Écosse.  P.  383. 

Cerf  à la  reposée  (couché). 
Têtedechiende face.  (A.  M.  L.Tedesco). 
Tête  de  chien  de  trois  quarts.  (Id.) 

Sur  le  qui-vive  (quatre  lions  couchés). 

(A  St.  A.  Jenner  Esq.).  Gr.  par  J.  B. 
Pratt,  sous  le  titre  : On  Guard. 

1893.  Moutons  du  Berry. 

Un  Couple  de  chevreuils,  effet  d'hiver. 
P.  400. 

1894.  Un  Bœuf. 

Bœufs  et  moutons  d’Ecosse. 

La  Vache  blanche. 

Les  Bœufs  dans  les  Highlands.  P.  33. 
(A  Mnie  Thaw.) 

1895.  Deux  bœufs.  Aq. 

Lion  de  Nubie  au  repos.  P.  404. 

Voiture  avec  deux  bœufs.  Aq. 

Un  Cerf  Aq. 

Le  Repas  des  lionceaux. 

Ane  dans  un  verger. 

Cerf  dans  la  forêt. 

Couple  de  chevreuils. 

Lionne,  lion  et  deux  lionceaux  dévorant 
une  biche. 


428 


ROSA  BONHEUR 


Le  Duel.  Gr.  par  J.  B.  Pratt,  sous  le 
titre  : The  Duel.  P.  3i. 

1896.  Un  Ane. 

Vaches  au  repos. 

1897.  Bébé,  mon  préféré  (cheval). 

Cerfs  et  biches  sous  bois. 

Cerf  dans  un  bois,  effet  d’automne. 
Trois  vaches.  Lame  d’éventail. 

La  Rentrée  des  foins.  (A  M.  L.  Sarlin.) 
Cerf  dans  la  brume,  1897.  Pastel. 
(Exposé  à la  Galerie  Georges  Petit, 
en  1897.)  P.  89. 


Clair  de  lune.  Troupeau  de  moutons 
dans  les  Pyrénées,  1897.  Pastel.  (Id.) 
P.  397. 

Les  Cerfs,  effet  du  matin,  1897.  Pastel. 
(Id.)  P.  4o3. 

Emigration  de  bisons  {Amérique),  1897. 
Pastel.  (Id.). 

Cheval. 

Sept  bœufs  sur  une  hauteur.  Pastel. 

Cavaliers  d'Auvergne  : homme  et 

femme  à cheval. 


III.  Atelier  Rosa  Bonheur 


Atelier  Rosa  Bonheur.  Préface  et  catalogue 
analytique  par  L.  Roger-Milès.  Paris,  im- 
primerie Georges  Petit,  1900. 

T.  1.  Catalogue  des  tableaux  par  Rosa  Bon- 
heur, etc.  Vente  par  suite  de  son  décès, 
galeries  Georges  Petit,  8,  rue  de  Sèze,  du 
3o  mai  au  2 juin  1900. 

T.  II.  Catalogue  des  aquarelles,  dessins,  gra- 
vures par  Rosa  Bonheur,  etc.  Vente  du  3 au 
8 juin  1900. 

Les  œuvres  constituant  l’atelier  de  Rosa 
Bonheur  ont  été  partagées  en  deux  parties  : 
les  premières  ont  fait  l’objet  d’une  descrip- 
tion ; les  secondes,  moins  importantes,  ont 
seulement  été  classées  par  catégories. 

1°  ŒUVRES  DÉCRITES 

Peintures  : Fauves,  de  1 à yC; — Chevaux, 
de  77  à 1 87  ; — Anes  et  mulets , de  188  à 197  ; 

— Bœufs,  taureaux,  vaches,  de  198  à 319  ; — 
Cerfs,  biches,  chevreuils,  etc.,  de  320  à 4 1 5 ; — 
Sangliers,  de  416  à 437;  — Renards,  de  438 
à 444;  — Chiens,  de  445  8469;  — Moutons 
et  brebis,  de  470  à 584  ; — Chèvres  et  boucs, 
de  585  à 607  ; — Compositions,  de  608  à 659; 

— Etudes  de  figures,  de  060  à 672  ; — Peaux- 
Rouges,  de  673  à 679;  — Paysages  : I.  La 
Plaine  et  les  champs,  de  680  à y34;  II.  La 
Forêt  de  Fontainebleau,  de  735  à 795  ; III.  La 
Montagne,  de  796  à 878  ; — Marines,  de  879 
à 882  ; Le  Village,  de  883  à 892. 

Aquarelles  : Fauves,  de  8q3  à 900  ; — Che- 
vaux, de  901  à 91 1 ; — Anes,  de  912  à 91 5 ; 

— Bœufs,  de  916  à 921;  — Cerfs,  de  922  à 
953;  — Sangliers  et  fouines,  de  954  à 957; 


- Moutons,  de  q58  à 973;  Chèvres,  de  974  à 
985  ; — Compositions,  de  986  à 1002  ; — Pay- 
sages, de  ioo3  à 1059. 

Lavis  : de  1060  à 1092. 

Pastels  et  dessins  rehaussés  : de  1093  à 
1 1 24. 

Dessins  : Fauves,  de  1125  à 1260;  — Che- 
vaux, de  1261  à 1376;  — Anes,  de  1377  à 
1 38 1 ; — Bœufs,  taureaux,  vaches,  de  i382 
à 1478;  — Cerfs,  de  1 4 79  à 1 5 1 6 ; — San- 
gliers, de  1 5 1 7 à 1 b 56  ; — Renards  et  blai- 
reaux, de  1557  à 1 563  ; — Chiens,  de  1 564  à 
1584;  — Moulons  et  brebis,  de  1 585  à 1 632  ; 
— Chèvres,  de  1 633  à 1 645  ; — Compositions, 
de  1646  à 1707;  — Figures,  de  1708  a 1728. 

Calques  : Fauves,  de  1729  à «733  ; — Che- 
vaux, de  1754  à 1796;  — Bœufs,  de  1797  à 
i8o3;  — Cerfs,  de  1804  à 1809  ; — Loups  et 
ours,  de  1810  à 1820;  — Chien,  1821;  — 
Moutons,  de  1822  à 1824  ; — Chèvres,  de  1825 
à 1826;  — Compositions,  de  1827  à 1834;  — 
Chey  les  Peaux- Rouges,  1 83 5 (53  calques  sous 
le  même  numéro). 

Carnets  et  albums  : de  1 836  à 1 85 1 . 

2°  ŒUVRES  NON  DÉCRITES 

Peintures  : Fauves,  2 études;  — Chevaux, 
33  études;  — Bœufs,  33  études;  — Cerfs, 
19  études;  — Chiens,  32  études  ; — Chèvres, 
5 études  ; — Compositions , figures  et  pein- 
tures diverses,  125  études;  — Paysages, 
3o6  études. 

Aquarelles  et  lavis  : Compositions  diverses, 
59  feuillets. 


SCULPTURES,  LITHOGRAPHIES 


429 


Pastels  et  fusains  : Compositions  diverses, 
24  feuillets. 

Dessins:  Fauves,  1 3 x feuillets;  — Che- 
vaux, 142  feuillets;  — Bœufs,  126  feuillets; 
— Cerfs,  5i  feuillets;  — Sangliers  et  chiens, 
35  feuillets;  — Moutons,  61  feuillets;  — 


Chèvres,  14  feuillets  ; — Compositions  diverses , 
52(5  feuillets  ; — Paysages,  88  feuillets  ; — 
Figures,  123  feuillets;  — Divers,  32  feuillets. 

Calques  : Chevaux,  3o  feuillets;  — Fauves, 
cerfs,  moutons,  bœufs,  23  feuillets;  — Compo- 
sitions, 1 3 1 calques. 


SCULPTURES 

DE  R OSA  BONHEUR 


Brebis  tondue.  Terre  cuite  (Salon  de  1842). 

Taureau.  Plâtre  (Salon  de  1843). 

Taureau.  Bronze  (Salon  de  1848). 

Brebis  couchée.  Bronze  (Salon  de  1848). 

Bœuf  couché  (1846).  Sculpture  faite  en  vue 
du  tableau  : les  Bœufs  du  Cantal. 

Bélier  couché  ( 1846). 

Taureau  marchant  (1846).  Sculpture  faite  en 
vue  du  tableau  : les  Bœufs  rouges  du 
Cantal;  elle  a servi  de  modèle  pour  le 
monument  de  Fontainebleau. 

[Edités  en  bronze  par  Peyrol.] 


Cheval.  Cire. 

Sanglier.  Cire. 

Cerf  debout.  Cire. 

Cerf  couché.  Ébauche,  cire. 

Biche  debout.  Embauche,  cire. 

Biche  couchée.  Ébauche,  cire. 

Isard  debout.  Cire. 

Chamois  couché.  Cire. 

Tête  de  cerf.  Cire. 

Tête  de  bœuf.  Ebauche,  cire. 

Tête  de  chien.  Terre  glaise. 

[Collection  de  M||c  A.  Ki.umpke.] 


LITHOGRAPHIES 


PAR  ROSA  BONHEUR  OU  FAITES  d’aPRÈS  SES  ŒUVRES 


Rosa  Bonheur. 

Deux  têtes  de  chiens  de  chasse,  1 865 . (Pour  le 
Panthéon  des  illustrations  françaises.) 

Tête  de  lion. 

Bergerie,  1 85 8.  P.  385. 

Têtes  de  taureau,  de  génisse,  de  lionne.  (Pour 
l’Autographe.) 

Taureaux  espagnols,  1802.  Signé  : Litli.  par 
Rosa  Bonheur,  sur  papier  Aug.  Bry.  [Pey- 
rol éd.]  P.  209. 

Les  Loups.  P.  338. 

Etude  de  taureau,  1 858. 


Trois  feuilles  de  croquis  : 

1.  Sept  études  de  moutons.  Signature  ren- 

versée : R.  B.  1864,  avec  cette  mention  : 
Pour  les  amis  seulement,  essai. 

2.  Sept  têtes  de  chevaux  et  boucs  Signature 

renversée  : R.  R.  1864,  avec  cette  men- 
tion : A enlever  après  le  ier  tirage. 

3.  Douçe  études  d’agneaux,  deux  groupes  de 

deux  agneaux,  tète  de  chien.  Signature 
renversée  : R.  B.  1864 • 


43o 


ROSA  BONHEUR 


Aug.  Anastasi. 

Le  Laboureur  nivernais,  1849. (Pour  l’Artiste .) 

Jules  Aubert.  [Peyrol  éd.] 
Rendez-vous  de  chasse,  d’après  le  tableau  de 
i856. 

Veau  des  Pyrénées.  ( Grandes  études  d'ani- 
maux, n°  3.)  (Voir  plus  bas.) 

Euhr.  [Goupil  éd.] 

Bocage  vendéen,  1857.  (Les  Pâturages,  n°  7.) 

Achille  Gilbert.  [Peyrol  éd.] 

La  Conversation. 

Le  Fermier  auvergnat. 

MHe  Keller.  [Gambart  éd.] 
Broquart,  1860. 

Chevrette,  1860. 

Tête  de  cheval  de  trait.  [Dusacq  éd.] 

Mouton.  [Id.] 

Jules  Didier. 

Race  normande,  1862  [Sartorius  et  Goupil  éd.] 
Jument  poulinière  dans  les  plaines  du  Morvan, 
d’après  le  tableau  de  1 85 3 . (Pour  le  Salon, 
n°  27.) 

Chevreuils  dans  un  fourré.  (Pour  le  Salon.) 

Jules  Laurens.  [H.  Peyrol  éd.] 
Après-dîner,  1 858,  d’après  le  tableau  de  1857. 

(Ecole  moderne,  n°  14.) 

La  Famille.  (Id.,  n°  24.) 

Bourriqueros. 

Cerf  et  biches,  1862. 

L’Abreuvoir. 

Retour  du  marché. 

Petites  études  d animaux,  27  planches.  (Voir 
plus  bas.) 

Aux  Pyrénées  (bœufs  et  moutons  dans  la 
montagne).  (Pour  le  Salon.)  [Sartorius éd.] 
Race  normande  (bœufs).  (Pour  le  Salon.)  [Id.] 
Bœufs  et  moutons  au  pâturage  (renversé), 
d’après  le  tableau  de  1860.  (Le  Peintre  de 
paysage,  n°  36.)  [Delarue  éd.]  P.  3o5. 

Tête  de  bœuf,  de  profil  à droite. 

Tête  de  veau,  de  profil  à droite. 

E.  Lassalle.  [Goupil  éd.] 

Le  Bélier,  i852,  d’après  le  tableau  de  1845. 
P.  177. 

Les  Montagnes  d'Auvergne.  (Les  Pâturages, 

n°  5.) 

Loutrel. 

Cheval. 

Pirodon. 

Police  de  bergers  (renversé).  (Célébrités  con- 
temporaines, n»  8.)  [Bulla  éd.] 


Le  Marché  au  chevaux  (renversé),  d’après  le 
tableau  de  1 85 3 . [Jourdan  et  Barbot  éd.| 

Achille  Sirouy.  [Peyrol  éd.] 

Cheval  anglais  demi-sang. 

Sous  les  pommiers,  1857. 

Chevreuil,  1860.  Petite  pièce. 

Au  désert  (trois  lions).  ( Ecole  moderne,  n°  4.) 

Troupeau  dans  un  marécage,  i856. 

Cerf  et  biche. 

Cheval  anglais.  (Grandes  études  d’animaux, 
n°  19-) 

Cours  d’études  d’animaux,  1860.  12  pl.  [Gam- 
bart éd.]  (Voir  plus  bas.) 

Moutons  (bergère  filant). 

Soulange-Teissier.  [Peyrol  éd.] 

Berger  des  Pyrénées,  d’après  le  tableau  de 

1 856. 

En  route  pour  le  marché,  d’après  le  tableau 
de  1854. 

Fenaison  (renversée),  1 85 5 , d’après  le  tableau 
de  1 8 5 5 . P.  228. 

Inquiétude  (bœufs,  chevaux,  canards),  1857, 
d’après  le  tableau  de  i856. 

Labourage. 

Trois  frères  d’armes  (trois  ânes),  1854,  d’après 
le  tableau  de  1 85 1 . { Galeries  modernes,  n°6.) 

Pâturage  nivernais.  (Ecole  moderne,  n°  1.) 

Dans  les  prés.  (Id.,  n»  2.) 

Le  Repos  dans  la  prairie,  1 85 5 . 

Retour  de  l’abreuvoir,  d’après  le  tableau  du 
Salon  de  1843. 

Sollicitude  maternelle  (vache  et  son  veau), 
1 856,  d’après  le  tableau  de  i852. 

Grandes  études  d'animaux,  n°s  8,  10,  12,  1 3, 
14,  1 5 , 16,  20.  (Voir  plus  bas.) 

Vache  couchée  dans  une  prairie,  1 856. 

Vache  et  son  veau  à l abreuvoir,  i85o. 

Attelage  nivernais,  i852  ( Labourage  niver- 
nais renversé,  d’après  le  tableau  de  1849). 
[Goupil  éd.]  P.  198. 

Prairies  normandes.  (Les  Pâturages,  n°  1.) 
[Goupil  éd.] 

Bruyères  des  Pyrénées,  18.S2.  (Id.,  n°  2.) 

Les  Moutons,  1 85  5,  d’après  le  tableau  de  1 85  5 . 
(Id.,  n»  3.) 

Les  Charbonniers.  (Id  , n°  4.) 

Bruyères  du  Morvan  (Nivernais),  18 b~ . (Id., 
n°  8.) 

Souvenir  de  Fontainebleau.  (Id.,  n°  i3.) 

Thielley.  [Goupil  éd.] 

Les  Vallées  du  Cantal,  1 856.  (Les  Pâturages, 
n°  6.) 


LITHOGRAPHIES 


43 1 


Race  Durham-charolaise  (bœuf),  1845.  (Pour 
le  Moniteur  de  la  propriété.) 

Bélier.  N°  14  d’une  série  d’animaux.  [Gou- 
pil éd.] 

Trois  yacks,  1854. 

Cerf  de  face,  dans  l’eau,  1888. 

Cerf  avec  deux  biches , 1888. 

Cerf  courant  à gauche. 

Cerfs  et  biches  couchés. 

Biche  et  deux  faons,  1888. 

Petites  études  d’animaux,  série  de  84  plan- 
ches, dues  à Rosa  Bonheur,  à sa  sœur 
Juliette  et  à ses  frères  Auguste  et  Isidore, 
lithographiées  par  J.  Laurens  et  destinées 
à servir  de  modèles  de  dessin,  publiées 
par  H.  Peyrol  (aujourd’hui  propriété  de 
Monrocq  frères). 

28  planches  dessinées  par  Rosa  Bonheur, 
plusieurs  avec  esquisses  : 

12.  Coq. 

13.  Jambes  antérieures  de  cheval  breton. 

14.  Jambes  postérieures  de  cheval  breton. 
i3.  Tête  de  cheval  breton. 

i(i.  Jambes  antérieures  de  bidet  breton. 

17.  Jambes  postérieures  de  cheval  breton. 

18.  Tête  de  bidet  breton. 

19.  Jambes  postérieures  de  cheval  demi-sang. 

20.  Jambes  antérieures  de  cheval  demi-sang. 

21.  Tête  de  cheval  anglais. 

22.  Jambes  antérieures  de  cheval  normand. 

23.  Jambes  postérieures  de  cheval  normand. 

24.  Tete  de  cheval  carrossier  normand. 

3~.  Chèvres  françaises . 

38.  Jambes  postérieures  de  cheval  breton. 

3q.  Tête  de  cheval  breton. 

41.  Tête  de  cheval  normand. 

47.  Cheval  anglais. 

48.  Cerf. 

49.  Jambes  antérieures  de  cheval  demi-sang. 

50.  Jambes  postérieures  de  cheval  demi-sang. 
32.  Lapins  communs,  d’après  le  tableau  du 

Salon  de  1841 . 

64.  Jambes  antérieures  de  bœuf  auvergnat. 

65.  Jambes  postérieures  de  bœuf  auvergnat. 

66.  Tête  de  bœuf  auvergnat. 

67.  Jeune  taureau  auvergnat. 

68.  Bœuf  auvergnat. 

71 . Ane,  petite  race  française  grise. 

Quelques-unes  de  ces  planches  ont  été 
dédoublées,  les  études  étant  séparées  des 
esquisses  et  tirées  sur  papier  in-40. 


Grandes  études  d’animaux,  d’après  des  études 
peintes  par  Rosa  Bonheur.  (H.  Peyrol,  éd.; 
aujourd’hui  propriété  de  Monrocq  frères.) 

1.  Chien  d’arrêt.  I.ith.  par  J.  Aubert. 

2.  Bouc  des  Pyrénées.  Lith.  par  A.  Gilbert, 

d’après  le  tableau  du  musée  de  Bor- 
deaux. 

3.  Veau  des  Pyrénées.  Lith.  par  J.  Aubert. 

4.  Cheval  percheron.  Lith.  par  J.  Laurens. 

5.  Chevrette.  L.ith.  par  J.  Laurens. 

6.  Cheval  percheron.  Lith.  par  A.  Gilbert. 

7.  Chevreuil.  Lith.  par  J.  Laurens. 

8.  Mouton  mérinos.  Lith.  par  Soulange- 

Teissier. 

9.  Taureau  charolais.  Lith.  par  J.  Laurens. 

10.  Bœufs  du  Cantal.  Lith.  par  Soulange- 

Teissier,  d’après  le  tableau  de  i856. 

11.  Blaireau.  Lith.  par  Dharlingue. 

12.  Renard  charbonnier.  Lith.  par  Soulange- 

Teissier. 

13.  Chien  limier.  Lith.  par  Soulange-Teissier. 

d’après  le  tableau  de  1847. 

14.  Cheval  breton.  Lith.  par  Soulange-Teis- 

sier. 

15.  Vache  du  Cantal.  Lith.  par  Soulange- 

Teissier. 

16.  Génisse  du  Cantal.  Lith.  par  Soulange- 

Teissier. 

17.  Cheval  breton.  Lith.  par  J.  Laurens. 

18.  Cheval  breton  Lith.  par  J.  Didier. 

19.  Cheval  anglais  demi-sang.  Lith.  par 

J.  Sirouy. 

20.  Cerf.  Lith.  par  Soulange-Teissier. 

Cours  d’études  d’animaux  (chevaux),  1860, 
d’après  les  études  de  Rosa  Bonheur  pour 
le  Marché  aux  chevaux,  lithographiées  par 
Sirouy.  [Gambart  éd.] 

1.  Jambes  antérieures  de  cheval. 

2.  Tête  de  cheval. 

5.  Tête  de  cheval. 

4.  Jambes  antérieures  de  cheval  de  face. 

5.  Avant-main  de  cheval. 

6.  Homme  à cheval,  vu  de  dos. 

7.  Avant-main  de  cheval  cabré. 

8.  Tête  de  cheval. 

9.  Quatre  jambes  de  cheval. 

10.  Homme  entre  deux  têtes  de  cheval. 

1 1 . Cheval  de  trait. 

12.  Deux  chevaux,  dont  un  monté. 


ROSA  BONHEUR 


4^2 


ESTAMPES  ET  GRAVURES  DIVERSES 

d'après  LES  ŒUVRES  DE  ROSA  BONHEUR 


G.  Ai.ais,  graveur.  [Brali.  éd.] 

A Run  for  the  Market,  1878,  d’après  En  route 
pour  le  marché. 

W.  J.  Au.ingham.  [Lefèvre  éd.] 
Buffalo  Hunl,  1898,  d'après  la  Chasse  aux 
bisons,  1889.  P.  41. 

Beger,  aquafortiste. 

Pâturage  de  Normandie. 

Hélène  Boetzel,  graveur  sur  bois. 

Le  Marché  aux  chevaux  de  Paris. 

Ch.  Collin,  graveur. 
Rendez-vous  de  chasse. 

C.  Cousen,  graveur.  [Virtue  éd.] 

The  Shepherd.  (Pour  The  Art  Animal,  1889.) 

Samuel  Cousins.  | Lefèvre  éd.] 

Rosa  Bonheur  en  i856,  d’après  Dubufe  et 
Rosa  Bonheur.  P.  219. 


G.  Greux,  aquaf.  [Georges  Petit  éd.] 

Le  Départ  pour  le  marché,  1854.  P.  187. 

Thomas  Landseer,  grav.  [Lefèvre  éd.] 

Le  Marché  aux  chevaux  --  The  Horse  L'air 
in  Paris,  1 856,  d’après  le  tableau  de  i853. 
P. 226. 

Deniqens  of  the  Highlands , 1860,  d’après 
Habitants  des  Highlands  (trois  bœufs  écos- 
sais), 1 858. 

A Stampede,  1 87 5 , d’après  la  Bousculade,  1867, 
P.  254. 

A.  Lavieili.e,  graveur  sur  bois. 

Le  Taureau  et  le  soc  de  la  charrue  ; la  Brebis 
et  l’églantine,  d’après  deux  dessins  de 
Rosa  Bonheur,  pour  les  Fables- Proverbes 
de  Berlot-Chapuit.  Paris,  Garnier,  1 858. 
In-8°. 

Cinq  moutons. 


W.  T.  Davey.  [Brall  éd.] 

Corning  from  the  Horse  Fair,  1875,  d’après 
le  Retour  du  Marché  aux  chevaux,  1873. 
P.  283. 

Haymaking,  1878,  d’après  la  Fenaison. 
Ploughing,  1877,  d’après  Labourage. 

Achille  Gilbert,  aquaf.  [Lefèvre  éd.] 

Ou  the  Alert,  1881,  d’après  le  Roi  de  la  foret 
(cerf),  1878.  Remarque  : portrait  de  Rosa 
Bonheur.  P.  341. 

A Foraging  Party,  1881,  d’après  Famille  de 
sangliers,  1876.  Remarque  : portrait  d’A. 
Gilbert.  P.  65. 

A Young  Prince,  1 88 3 , d’après  Un  Jeune 
Prince  (tête  de  lion),  1879.  P.  277. 

The  Lord  of  the  herd,  1 885 , d’après  le  Roi  du 
troupeau  (tête  de  taureau),  1 883. 

L.  Fi.ameng.  [Virtue  éd.] 

Le  Marché  aux  chevaux.  (Pour  The  Art  An- 
imal, 1889.) 

Edw.  Goodall,  graveur.  [Lefèvre  éd.] 
The  Chalk  wagon,  1 856,  d’après  le  Tombereau 
de  pierre  a chaux  en  Limousin,  1854. 


Lionel  Le  Coûteux,  aquaf.  [Tooth  éd.] 

Lords  of  the  Herd,  1894,  d’après  les  Chefs  du 
/ troupeau , 1861. 

Sheep  on  the  Pyrenees,  1894,  d’après  Moutons 
aux  Pyrénées,  1870.  P.  21 3. 


Charles  G.  Lewis.  [Lefèvre  éd.] 

Le  Marché  aux  chevaux  de  Paris  — The  Horse 
Fair  in  Paris,  1 863 , d’après  le  tableau  de 
i853.  P.  226. 

A Scottish  Raid,  1862,  d’après  Ra^ia  ( Écosse), 
1860.  P 265. 

Cerfs  traversant  un  espace  découvert  (Forêt 
de  Fontainebleau)  — Family  of  deer  Crossing 
the  summit  of  the  Long  Rocks  (For est  of 
Fontainebleau),  1867,  d’après  le  tableau  de 
1 865 . P.  259. 

Morning  in  the  Highlands,  1857  et  1872. 
En  deux  dimensions,  d’après  le  Matin  dans 
les  Highlands , 1857. 

Changing  Pasture,  1872,  d’après  Une  Barque 
(Ecosse).  P.  239. 

Deniqens  of  the  Highlands,  1873,  d’aprè§ 
Habitants  des  Highlands,  1 858, 


ESTAMPES  ET  GRAVURES  DIVERSES 


433 


Bouricairos  Crossing  the  Pyrénées,  1839, 
d’après  Bourriquaires  aragonais , 1857. 

P.  201. 

Huntsmen  taking  hounds  to  cover,  1861, 
d’après  Chasseurs  ramenant  leurs  chiens, 
1861. 

Berger  écossais  — Highland  Shepherd,  1860, 
d’après  le  tableau  de  1839.  P.  i3. 

Chevreuils  au  repos.  — Deer  in  repose,  1869 
(porte  aussi  comme  titre  : The  Resting- 
Place  of  the  Deer),  d’ap.  le  tableau  de  18,67. 
Lime  Cari,  1872,  d’après,  le  Tombereau  de 
pierre.  [Brooks  éd.] 

Shetland  Ponies,  1870  [Hkrbault  éd.]  et  1872 
[Brooks  éd.],  d’après  Poneys  de  l’ile  de 

Skye,  1861. 

Ch.  Mottram,  graveur.  [Lefèvre  éd.] 

A Scottish  Raid,  d’après  Ra^ia  (P.cosse), 
1860.  P.  265. 

Les  Détroits  de  Ballachulish  — The  Straits 
of  Ballachulish,  1875,  d’après  le  dessin  de 
1867.  P.  237. 

Bœufs  bretons — Brittany  Caltle,  1862,  d’après 
Troupeau  de  bœufs  près  d’un  gué,  1847. 
Remarque  : tête  de  bœuf  et  grenouille. 
[Graves  éd.]. 

Ch.  Mottram  et  L.  Lowenstam,  graveurs. 
[Lefèvre  éd.] 

Cattle  on  the  Long  Rocks  (Fontainebleau), 
1873,  d’après  Bœufs  sur  les  Longs  Rochers, 
à Fontainebleau , 1875. 

H.  Paillard,  graveur  sur  bois. 

3o  gravures  sur  bois  pour  l’illustration  du 
catalogue  de  la  vente  après  décès  de  Rosa 
Bonheur.  (Voir  à la  Bibliographie.) 

Pichard  et  Cottin,  grav.  [Goupil  éd.] 

Le  Labourage  ( Attelage  nivernais),  d’après  la 
répliqué.  P.  198. 

Joseph  B.  Pratt.  [Lefèvre  éd.] 

A fier  a Storm  in  the  Highlands,  1892,  d’après 
Après  la  tempête  dans  les  Highlands,  1891. 
P.  233. 

Chien  de  chasse  (on  the  scent),  1884,  d’après 
le  tableau  de  1847-1874.  P.  3 1 3 . 

On  Guard,  1894,  d’après  Sur  le  qui-vive 
lion  et  trois  lionnes  couchés),  1892. 

Scotch  Cattle  al  rest,  Glencoe,  1890,  d’après 
Bœufs  d'Ecosse  couchés,  à Glencoe,  1889. 
P. 389. 

Chefs  écossais  — Scottish  Chiefs  (bœufs  de 
face),  1892,  d’après  l’aquarelle  de  1890. 
P.  297. 


Mid-day  in  the  Highlands,  1893,  d'après 
Midi  dans  les  Highlands  (bœufs  couchés). 

Patient  (tête  de  chien),  1894.  P.  358. 

Ready  (tête  de  chien),  1894,  d’après  le  tableau 
de  1879.  P.  359. 

Maternai  affection,  d’après  Affection  mater- 
nelle (cerf,  biche  et  faons),  1867. 

Education  (groupe  de  quatre  lions),  1894. 
(Porte  aussi  comme  titre  : Jealousy.) 

The  Duel,  1898,  d’après  le  Duel  (deux  étalons 
se  battant),  1895.  P.  3o. 

A Happy  Mother,  1893,  imprimé  sur  satin, 
d’après  Une  Heureuse  mère  (brebis  et  deux 
agneaux).  Remarque  pour  une  estampe. 

Rosa  Bonheur,  1896,  d’après  M,ne  Consuelo- 
Kould  et  Rosa  Bonheur,  1894.  Remarque  : 
deux  chevaux  du  Marché  aux  chevaux. 

H.  T.  Ryall,  graveur.  [Lefèvre  éd.] 

Changing  Pasture,  1867,  d’après  Une  Barque 
(Ecosse).  P.  239. 

Paysans  landais  allant  au  marché  — Landais 
Peasants  going  to  market,  1 858,  d’après  le 
tableau  de  i856. 

Em.  Sai.mon,  aquafortiste.  [Knoedi.er  éd.] 

The  Pride  of  the  forest,  1886,  d’après  la  Splen- 
deur de  la  forêt  (cerf).  Remarque  : tête  de 
chien  de  chasse  gravée  par  Rosa  Bonheur. 

Labourage  nivernais,  1889,  d’après  le  tableau 
de  1849.  P.  198. 

A.  T.  Sanger.  [Brall  éd.] 

Corning  from  the  Horse  Fair,  1875,  d’apr.  le 
Retour  du  Marché  aux  chevaux,  1873.  P.  283. 

H.  Sedcole.  [Lefèvre  éd.] 

Wasp  (Skye  terrier),  1899,  d’après  le  tableau 
de  i856. 

W.  IL  Simmons,  graveur.  [Lefèvre  éd.] 

Le  Marché  aux  chevaux  — The  Horse  Fair 
in  Paris,  1K71,  d’après  le  tableau  de  1 853. 

Le  Lion  de  Nubie  (le  Vieux  monarque ) — An 
Old  Monarch,  1881,  d’après  le  tableau  de 
1879. 

L’Humble  serviteur  (tête  d’âne) — An  Humble 
Servant,  1881,  d’après  le  tableau  de  1878. 

Vieil  invalide  (tête  de  mulet)  — An  Old  Pen- 
sioner,  1882. 

W.  H.  Simmons  et  T.  L.  Atkinson,  grav. 

[Lefèvre  éd.] 

Le  Lion  che 7 lui  — The  Lion  at  home , 1 883, 
d’après  le  tableau  de  1881.  Dédié  à la  reine 
Victoria.  P.  365. 


55 


ROSA  BONHEUR 


434 


W.  H.  Simmons  et  J.  B.  Pratt,  graveurs. 

[Lefèvre  éd .] 

Le  Vaillant  coursier  (tête  de  cheval  arabe)  — 
A Noble  charger,  1882.  D’après  le  tableau 
de  1880. 

A Norman  Sire,  1882,  d’après  Un  Etalon 
normand,  1880. 

J.  Veyrassat,  aquafortiste. 

Le  Marché  aux  chevaux  de  Paris.  (Pour 
l’Artiste , n°  d’août  1 853.)  P.  226. 

H.  Vion,  aquaf.  [Georges  Petit  éd.]. 

Le  Troupeau,  1888.  P.  3(33. 


George  Zobei.,  graveur. 

Corning  front  the  Fair,  gr.  en  deux  dim.,  1873 
[Lefèvre  éd.]  et  1875  [Brall  éd.],  d’ap.  le 
Retour  du  Marché  aux  chevaux,  1873.  P.  283. 
Brittany  Cattle,  1873,  d’après  Bœufs  bretons. 
[Brooks  éd.] 

Brittany  Sheep,  1871,  d’après  Moutons  de 
Bretagne.  [Graves  éd.] 

N.  B.  — Le  catalogue  de  la  vente  après 
décès  de  Rosa  Bonheur  (voir  à la  Bibliogra- 
phie), comportant  un  portrait,  121  héliogra- 
vures et  5o  gravures  sur  bois  de  H.  Paillard, 
constitue  un  important  recueil  de  reproduc- 
tions d’ouvrages  faisant  partie  de  son  atelier. 


ICONOGRAPHIE 


1823.  Rosa  Bonheur  âgée  d’un  an,  dans  une 

bercelonnette  , par  Raimond  Bon- 
heur. (A  M.  H.  Peyrol.) 

1824.  Rosa  Bonheur  à deux  ans,  représentée 

en  amour  endormi,  par  Raimond 
Bonheur.  (A  M11*  A.  Klumpke.) 

1826  (?).  Rosa  Bonheur  et  son  frère  Auguste 
enfants,  en  chemise,  par  Raimond 
Bonheur.  (A  Mme  Aug.  Bonheur.) 

Mme  Bonheur  et  ses  enfants,  Rosa  et 

Auguste,  dessin  de  Raimond  Bon- 
heur. (A  MIle  A.  Klumpke.)  P.  141. 

1826.  Rosa  Bonheur  à quatre  ans,  tenant  un 

polichinelle,  par  Raimond  Bonheur 
(A  M|lc  A.  Klumpke.)  P.  i3q. 

1827.  Mme  Bonheur  et  ses  enfants  dans  un 

parc,  par  Raimond  Bonheur.  (A  M.  H. 
Peyrol.) 

i83q.  Rosa  Bonheur  à 16  ans,  daguerréotype. 
P.  166. 

Rosa  Bonheurencostume  de  Templier, 

daguerréotype.  P.  159. 

1848.  Rosa  Bonheur,  par  son  frère  Auguste 
Bonheur.  (Salon  de  1848.)  (A  M.  H. 
Peyrol. 

Rosa  Bonheur,  dessin  de  son  frère 

Auguste  Bonheur.  Gr.  par  Ch.  Geof- 
froy et  par  Carey. 

i856.  Rosa  Bonheur,  par  David  d’Angers  mé- 
daillon. (A  Mlle  A.  Klumpke.)  P.  217. 


1 856.  Rosa  Bonheur,  d’après  le  dessin  d’Aug. 
Bonheur,  portrait  gravé  à l'eau-forte 
par  Carey,  en  tête  du  petit  volume 
des  Contemporains  d’Eug.  de  Mire- 
court.  Paris,  Havard,  1 856. 

— Rosa  Bonheur,  par  Mrae  Herhelin,  mi- 

niature. (Salon  de  i85y.) 

— Rosa  Bonheur,  le  coude  appuyé  sur  un 

taureau.  Portrait  peint  par  Dubufe. 
Le  taureau  est  de  la  main  de  Rosa 
Bonheur  elle-même.  (Salon  de  i85y.) 
Gravé  par  Sirouy  et  par  Samuel  Cou- 
sins. P.  219. 

1859.  Rosa  Bonheur,  d’après  le  dessin  d’Au- 
guste Bonheur.  Gr.  par  Ch.  Geoffroy 
pour  l’Artiste. 

i865.  Rosa  Bonheur  avec  la  croix  de  la 
Légion  d’honneur,  lithographie  de 
Soulange-Teissier,  parue  dans  le 
Panthéon  des  illustrations  françaises 
au  XIXe  siècle  (Paris,  Pilon,  1 865 . 
In-4U).  P.  2(33. 

1889.  Rosa  Bonheur  portant  ses  ordres,  pho- 
tographie. P.  9. 

1893.  Rosa  Bonheur  dans  son  atelier,  par 

Mme  Achille  Fould.  (Musée  de  Bor- 
deaux.) 

1894.  Rosa  Bonheur  caressant  un  chien,  por- 

trait par  Mn,e  Consuelo-Fould.  Le 
chien  est  de  la  main  de  Rosa  Bon- 
heur. Gravé  par  J. -B.  Pratt. 


ICONOGRAPHIE,  BIBLIOGRAPHIE 


435 


1895.  Rosa  Bonheur,  pastel  par  Cain.  (A 
Mlle  A.  Klumpke.) 

1898.  Rosa  Bonheur  assise,  tenant  un  dessin 
à la  main,  par  Anna  Klumpke. 
P.  1 t3. 


1899.  Rosa  Bonheur  assise,  tenant  sur  ses 
genoux  un  petit  chien,  par  Anna 
Klumpke.  (Salon  de  1899.)  P.  373. 

— Rosa  Bonheur  debout,  peignant,  par 
Anna  Klumpke.  (Salon  de  1902.) 


BIBLIOGRAPHIE 


Perraud  de  Toury  (E.).  — Notice  biogra- 
phique sur  Ml!e  Rosa  Bonheur,  artiste 
peintre,  directrice  de  l’École  impériale  de 
dessin  pour  les  jeunes  personnes.  (Extrait 
du  Musée  biographique , Panthéon  universel.) 
In-8°  (6  p.).  Paris,  i855. 

Mirecourt  (E.  de).  — Les  Contemporains 
(2e  série).  Rosa  Bonheur,  avec  un  portrait 
et  un  autographe.  In-32  (94  p.).  Paris, 
Havard,  i856. 

L epei.le  de  Bois-Gai. 1. aïs  (F.).  — Biographie 
de  Mlle  Rosa  Bonheur.  ln-8°  (32  p.).  Paris, 
Gambart,  1 856. 

Traduit  en  anglais  par  James  Parry. 
Londres,  1857. 

Cantrei.  (É.).  — Mlle  Rosa  Bonheur.  Notice 
de  4 pages  avec  un  portrait  gravé  à l’eau- 
forte  par  Ch.  Geoffroy.  ( L’Artiste , nu  du 
ier  sept.  1839,  t.  VIII,  p.  5.) 

Panthéon  des  Illustrations  françaises  au 
XIXe  siècle,  publié  sous  la  direction  de 
V.  Front.  Rosa  Bonheur,  3e  livr.  In-f°  (1  p. 
avec  une  lith.  orig.  : 2 chiens,  et  un  portrait 
lith.  par  Soulange-Teissier).  Paris,  Pilon, 
i865. 

Grands  peintres  français  et  étrangers.  Rosa 
Bonheur,  par  E.  Montrosier,  p.  3 3 7 (16  p. 
avec  24  illust.).  In-f°.  Paris,  Launette  et 
Goupil,  1880. 

Les  Chefs-d’œuvre  d’art  au  Luxembourg, 
publiés  sous  la  direction  d’E.  Montrosier. 
Rosa  Bonheur,  par  H.  Demesse,  p.  69, 
avec  2 illust.  et  reprod.  en  héliogr.  du  La- 
bourage nivernais.  In-f°.  Paris,  Baschet, 
1881. ‘ 

Artistes  contemporains  des  pays  de  Guyenne, 
Saintonge  et  Languedoc.  Rosa  Bonheur, 


par  P.  Bonnefon,  p.  59  (6  p.  et  4 illust.). 
In-8°.  Bordeaux,  Gounouilhou,  1889. 

Peyrol  (R.).  — Rosa  Bonheur,  her  life  and 
work.  Traduit  du  français  par  J.  Finden 
Brown.  Article  de  32  pages  avec  un  portrait, 
3t  illust.  dans  le  texte  et  3 pl.  en  taille- 
douce  hors  texte.  (Londres,  The  Art  Annual, 
1889.) 

Cet  article  a fait  l’objet  d’un  tirage  à part. 

Bonnefont  (Pierre).  — Nos  grandes  Fran- 
çaises, Rosa  Bonheur,  p.  21 3 (6  p.).  In-8». 
Paris,  Gedalge,  1893. 

Rosa  Bonheur.  — The  Story  of  my  Life. 
Notice  parue  sous  la  signature  de  Rosa 
Bonheur  (3  p.  avec  i5  illustr.).  [The  Ladies 
Home  Journal,  n°  de  décembre  1896.  Phi- 
ladelphie.) 

Rosa  Bonheur.  — La  Vie  d’une  artiste,  sou- 
venirs inédits.  Texte  français  de  la  notice 
parue  dans  le  Ladies  Home  Journal  de  déc. 
1896  (12  p.  avec  10  illust.).  (Revue  des 
Revues,  n°  du  1 5 janv.  1897,  p.  1 3 1 .) 

Caïn  (G  ).  — Rosa  Bonheur,  article  de  10  p. 
avec  14  illustrations.  (Revue  illustrée,  n°  du 
icr  juillet  1897,  p.  39.) 

Hubbard  (Elbert).  — Little  Journeys  to  the 
homes  of  famous  women.  Rosa  Bonheur, 
p.  173.  (40  p.  avec  portr.).  In-12.  Londres, 
New- York,  Putman’s  Sons,  1897. 

Bentzon  (Th.)  [Mme  Bi.anc].  — Rosa  Bonheur. 
Traduit  du  français  par  Bellina  Phillips. 
Art.  de  9 p.,  avec  7 illustr.  ( The  Outlook, 
n°  du  6 mai  189g.  New-York.) 

Demont-Breton  (Mme  V.).  — Rosa  Bonheur. 
Article  de  i5  p.  avec  illust.  (Revue  des 
Revues,  n®  du  i5  juin  1899,  p.  6o5i) 


ROSA  BONHEUR 


436 


Consuelo-Fould  (Mme).  — Rosa  Bonheur 
< souvenirs ).  Article  de  7 p.  avec  7 illust. 

( Revue  illustrée,  n°  du  icr  nov.  1899.) 

Dei. barre  (P.)-  — Rosa  Bonheur.  Notice  de 
26  p.  (Revue  de  la  France  moderne,  1899.) 

Galette  des  Beaux-Arts.  — L’Atelier  de  Rosa 
Bonheur.  Art.  de  6 p.,  6 illust.  dans  le  texte 
et  1 héliog.  hors  texte,  publié  à l’occasion 
de  la  vente,  et  signé  M.  V.  (T.  XXIII, 
p.  433,  n#  de  mai  1900.) 

Augé  de  Lassus  (L.).  — Rosa  Bonheur.  Art. 
de  12  p.  avec  11  illust.  dans  le  texte  et 
2 pl.  en  héliog.  hors  texte,  publié  à l’occa- 
sion de  la  vente.  ( Revue  de  l’Art,  n°  de  mai 
1900,  t.  VII,  p.  379.) 

Atelier  Rosa  Bonheur.  Préface  et  catalogue 
analytique,  par  E.  Roger-Milès.  Gr.  in-40. 
Paris,  imp.  Georges  Petit,  1900. 

T.  I.  Catalogue  des  tableaux  par  Rosa 
Bonheur.  Vente  à Paris,  par  suite  de  son 
décès,  Galerie  Georges  Petit,  8,  rue  de 
Sèze,  du  3o  mai  au  2 juin  1900. 

T.  II.  Catalogue  des  aquarelles,  dessins, 
gravures  par  Rosa  Bonheur,  et  des  tableaux, 
aquarelles,  bronzes,  gravures,  composant 
la  collection  particulière  de  Rosa  Bonheur. 
Vente  par  suite  de  son  décès,  du  5 au 
8 juin  1900. 

Commissaire-priseur, Me  Paul  Chevallier; 
experts,  MM.  Georges  Petit  et  Tedesco 
frères. 

Cet  ouvrage,  ayant  un  double  texte  fran- 
çais et  anglais  (traduction  de  Dorothea 
Klumpke),  comporte  : 1 portrait  en  héliog., 


io5  pl.  en  héliog.  hors  texte,  donnant 
121  reproductions  et  5o  bois  par  H.  Paillard 
dans  le  texte.  Le  t.  I compte  179  p.  ; le  t.  II, 
245. 

Roger-Milès  (L.).  — Rosa  Bonheur , sa  vie, 
son  œuvre.  Ouvrage  orné  de  22  gr.  hors 
texte  et  de  5q  gr.  dans  le  texte.  Petit  in-40 
(190  p.).  Paris, Société  d’édition  artistique, 
1900. 

Claretie  (J.).  — Rosa  Bonheur , an  apprécia- 
tion, etc.  Article  de  1 1 pages  avec  7 illust. 

( Harper's  Magazine,  n°  de  déc.  1901, 
p.  1 36.  Londres.) 

Bonnefon  (Paul).  — Une  famille  d’artistes  : 
Raimond  Bonheur  et  Rosa  Bonheur.  Suite 
de  quatre  articles  avec  14  illust.  (L'Art, 
3e  série  : t.  III,  1903,  p.  419,  464,  541,  et 
t.  IV,  1904,  p.  3.) 

Clement  (Cl. -E.).  — Women  in  the  Fine  Arts. 
Rosa  Bonheur , p 48  (6  p.).  In-8u.  Boston, 
Houghton,  Mifflin  and  Co,  1904. 

Hirsch  (A.).  — Die  Bildenden  Kiinstlerrinen 
der  Neu^eit.  Rosa  Bonheur,  p.  106  (9  p.  et 
2 illust.).  In-8°.  Stuttgart,  Euke,  1903. 

Hervier  (P.-L.).  — Lettres  inédites  de  Rosa 
Bonheur.  Article  de  17  p.  donnant  une 
partie  de  la  correspondance  de  Rosa  Bon- 
heur avec  la  famille  Cain.  (Nouvelle  Revue, 
n°  du  i5  janv.  1908,  p.  187.) 

L’Abeille  de  Fontainebleau.  — Les  collections 
de  ce  journal  depuis  1860  constituent  une 

' excellente  source  de  renseignements  sur 
Rosa  Bonheur  et  sa  vie  à Bv. 


DESSIN  DE  ROSA  BONHEUR,  d’aPRÈS  SA  LIONNE  KATHMA, 


TABLE  DES  ILLUSTRATIONS 


HÉLIOGRAVURES  HORS  TEXTE 

Pages. 

Rosa  Bonheur,  d’après  le  portrait  peint  par  Anna  Klumpke Frontispice. 

Lionceaux,  par  Rosa  Bonheur.  (Musée  de  Bowdoin  College,  à Brunswick  (É.-U.). 

— Don  Sophie  Walker.) 34 

Tigre  royal  dans  la  jungle,  par  Rosa  Bonheur , . . . 86 

Le  Labourage  nivernais,  par  Rosa  Bonheur.  (Musée  du  Luxembourg.) 198 

Le  Marché  aux  chevaux,  par  Rosa  Bonheur.  (Metropolitan  Muséum,  à New- York.)  . . 226 

La  Foulaison,  par  Rosa  Bonheur.  (Collection  de  Mu»  Anna  Klumpke.) 33o 

Cerf  aux  écoutes,  par  Rosa  Bonheur.  (Collection  de  M.  Georges  Petit. 390 


GRAVURES  DANS  LE  TEXTE 


Les  Bisons v 

Le  Lion  debout . v 

Tigre  marchant vi 

Renard  aux  aguets . . vii 

Mouton  mérinos.  vin 

Le  Château  de  By 1 

Rosa  Bonheur  dans  son  jardin 1 

Voltaire,  dessin,  d’après  le  cheval  ayant  remporte  le  1 cr  prix  au  concours  de  la  Société 

Hippique  percheronne  (Nogent-le-Rotrou,  mai  1884) 3 

Etudes  d’après  la  lionne  Fathma 5 

Etude  d’après  la  lionne  Fathma 7 

Esquisse  pour  le  Marché  aux  chevaux 8 

Rosa  Bonheur  à soixante-trois  ans 9 

Esquisse  pour  la  Foulaison 1 1 

Etude  de  cavalier,  dessin 12 

Berger  écossais  (1859),  d’après  une  gravure  de  Ch.  G.  Lewis i3 

Cheval  au  repos 14 

Dans  le  Far-West  : un  Combat  de  taureaux,  dessin  (1868) i5 

Étude  de  bison i5 

Étude  de  lion,  dessin 17 

Dans  le  Far-West  : Bisons  fuyant  l’incendie,  dessin 19 

Tigre 21 

Berger  écossais,  dessin 23 

Cheval  blanc  dans  un  pré 23 

Un  Indien  de  Buffalo-Bill,  étude.  26 

Indiens  de  Buffalo-Bill 27 

Un  Indien  de  Buffalo-Bill,  esquisse 27 

Étude  pour  le  Duel.  (Musée  du  Luxembourg.  — Don  Rosa  Bonheur.) 29 

Le  Duel  (189$) 3i 

Les  Boeufs  dans  les  Highlands.  (Collection  de  M1"6  Thaw.)  . . 33 

Les  Bœufs  dans  les  Highlands,  croquis  fait  de  mémoire 35 

Bison,  étude  faite  chez  Buffalo-Bill  en  1889 37 

Peaux-Rouges  attaquant  des  bisons,  dessin 38 

Indien  poursuivant  des  chevaux  sauvages,  dessin 39 

Indiens  à cheval 39 


438 


ROSA  BONHEUR 


La  Chasse  aux  bisons  (1889) 

Dans  le  Désert  (État  de  Nevada)  ....  

Les  Chevaux  sauvages 

Autographe  de  Rosa  Bonheur 

Dessin  à la  plume 

Rosa  Bonheur  et  son  cheval  noir 

Charley 

Grisette,  jument  favorite,  dessin 

Un  Coin  du  parc,  à By,  aquarelle.  (Musée  du  Luxembourg.  — Don  Rosa  Bonheur.)  . 

Bélier 

Pégase  

Groupe  de  biches,  dessin 

Au  retour  d’une  promenade 

Le  Cerf  de  Rosa  Bonheur,  aquarelle 

Sangliers,  d’après  une  gravure  d’A.  Gilbert 

Ours  dans  les  régions  boréales,  pastel 

La  Mare  aux  Fées  dans  la  forêt  de  Fontainebleau,  aquarelle 

Pendant  une  séance  de  portrait  : Anna  Klumpke  photographiée  par  Rosa  Bonheur. 

Remise  de  cerfs  dans  la  forêt  (1891) 

« La  Vieille  Europe  couronnée  par  la  jeune  Amérique.  » 

Lion  et  lionne,  dessin 

Rosa  Bonheur,  dessin  par  Anna  Klumpke 

Le  Chat  et  la  souris,  dessin 

La  Mère  de  Rosa  Bonheur,  dessin  de  Raimond  Bonheur 

Cerf  dans  la  brume  (1897),  pastel 

Cheval  au  pâturage 

La  Cigarette 

Tigre  dans  les  grands  monts,  aquarelle  (1877) 

Étude  de  béliers.  (Musée  du  Luxembourg. — Don  Rosa  Bonheur.) 

Hutte  de  charbonniers  dans  la  forêt 

Chevaux  sauvages  attaqués  par  des  lions,  dessin 

Cerf  en  forêt,  dessin 

Étude  pour  le  Marché  aux  chevaux 

Chênes  dans  la  forêt  de  Fontainebleau,  aquarelle^ 

Rosa  Bonheur,  par  Anna  Klumpke 

Ravajo,  tête  de  chien 

La  Forêt  en  automne,  aquarelle 

Étude  pour  la  Foulaison 

Tête  de  cheval,  dessin 

Une  Halte  dans  la  forêt 

Autographe  de  Rosa  Bonheur 

Les  Cerfs  de  Rosa  Bonheur,  dessin 

Harde  de  cerfs  en  forêt,  dessin 

Tigre  du  Bengale,  dessin 

Rosa  Bonheur  dans  son  atelier  (1899) 

Tête  de  lion 

M.  Dublan  de  L.ahet,  d’après  une  miniature 

Mm*  Raimond  Bonheur,  peinte  par  son  mari 

Raimond  Bonheur,  peint  par  lui-même 

Pépé  et  Mémée,  grands-parents  paternels  de  Rosa  Bonheur, dessin  de  Raimond  Bonheur. 

La  Nourrice  de  Rosa  Bonheur  ( 1827) . . . . . 

Rosa  Bonheur  à quatre  ans,  par  Raimond  Bonheur 

M"‘  Raimond  Bonheur  et  ses  enfants  (Rosa  et  Auguste),  dessin  de  Raimond  Bonheur. 

Étude  d’agneau 

Mouflon,  dessin 

Tête  de  chameau,  dessin.  ..........  1 ..........  . 


41 

42 

43 

44 

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49 
49 
5i 
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57 

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61 
61 

63 

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01 
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18 
■9 
■9 
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23 
2.5 

26 

27 
29 

29 

33 

34 

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37 

38 

39 
4' 

42 

43 
43 


TABLE  DES  ILLUSTRATIONS 


43y 


Le  Père  Enfantin,  fac-similé  d'une  lithographie  de  Leclerc  ( 1 832) 144 

Jeune  dame  saint-simonienne,  fac-similé  d’une  gravure  de  Maleuvre i45 

!•  abré-Palaprat,  Enfantin,  1 abbé  Chatel,  fac-simulé  d’une  lithographie  satirique  (i833).  14.7 

Les  Moines  de  Ménilmontant  ou  les  capacités  saint-simoniennes i4y 

La  Béquée  (1841),  dessin ,50 

Croquis  d’oiseaux  (1841) ,5j 

Croquis  d’album.  ...  ,^4 

Les  Glaneuses,  croquis j55 

Etude  de  sanglier,  dessin j 5 5 

Tête  de  cheval,  croquis  de  Rosa  Bonheur  à l’âge  de  i3  ans ,5- 

Un  Templier  ami  de  son  père,  dessin t58 

Rosa  Bonheur  en  costume  de  Templier r 5^ 

« Mon  Professeur  de  danse  #,  aquarelle.  ...  x6i 

Au  Louvre  : la  Vieille  demoiselle,  lavis 162 

Au  Louvre  : un  Rapin,  aquarelle x63 

La  Fiancée  du  soldat,  aquarelle  peinte  à l’âge  de  16  ans i65 

Rosa  Bonheur  à seize  ans 

Le  Berger  et  ses  moutons,  tableau  peint  à l'âge  de  19  ans 167 

L’Heureuse  famille,  lavis  peint  à l’âge  de  19  ans 169 

Les  Demoiselles  à marier,  croquis 170 

Dans  les  Landes,  page  de  croquis  . 171 

Croquis  humoristique  (M.  Bourges,  marchand  de  tableaux,  et  son  pot-au-feu).  . . . 173 

Après  boire,  croquis 174 

Le  Labourage.  (Salon  de  i843,  3e  médaillé.) 175 

Bœuf 175 

Tête  de  bélier  (i845).  (Collection  du  Dr  Dejerine.) 177 

Vache,  vue  de  dos,  dessin.  178 

Bélier,  brebis  et  agneau.  (Salon  de  i845,  3e  médaille.) 179 

Les  Tombereaux  de  pierres,  dessin 180 

A la  porte  de  l’écurie,  dessin 181 

Le  Vieux  montagnard,  dessin 182 

A l’ombre  d’un  chêne  ( 1846),  dessin • i83 

Berger  jouant  de  la  musette  ( 1847),  dessin 1 85 

Le  Départ  pour  le  marché  (i854),  d’après  une  eau-forte  de  G.  Greux 187 

Page  d’album,  croquis 188 

Les  Charbonniers  (1875).  (Appartenant  à M.  Knoedler.) 189 

Berger  gardant  son  troupeau,  dessin 190 

Taureaux  passant  un  gué 191 

Têtes  de  taureaux,  études 191 

Bœufs  et  taureau  (race  du  Cantal).  (Salon  de  1848,  médaille  de  irc  classe.)  ....  193 

Étude  de  bœufs  sous  le  joug,  dessin 194 

Raimond  Bonheur  (1849),  par  Auguste  Bonheur 193 

Attelage  de  bœufs  nivernais,  étude  faite  à la  Cave,  près  Nevers  (octobre  i85o).  . . . 197 

Étude  de  taureau,  dessin 199 

Croquis  d’album 200 

Bourriquaires  traversant  les  Pyrénées  (1837),  d’après  la  gravure  de  Ch.  G.  Lewis  . 201 

Mme  Micas 201 

Mmc  veuve  Peyrol,  née  Picard,  seconde  femme  de  Raimond  Bonheur 202 

Nathalie  Micas,  dessin 2o3 

Rosa  Bonheur,  ses  frères  Isidore  et  Auguste,  sa  sœur  Juliette 204 

Muletiers  des  Pyrénées 2o3 

Étude  de  bourriquaire,  dessin 206 

Les  Sapins  de  la  montagne  de  Bergons 207 

Taureaux  espagnols  (1862),  lithographie 209 

Un  Troupeau  dans  les  Pyrénées  (1862) ....  211 

Croquis  (Rosa  Bonheur  et  Nathalie  Micas  à la  frontière  allemande) 212 


2 I 3 


Moutons  aux  Pyrénées  (1870).  (Collection  de  M.  Knoedler.) 

Croquis  (soldats  prussiens) 

Dans  la  montagne 

Un  Ane  pyrénéen,  croquis 

Étude  de  fenaison  en  Auvergne 

Rosa  Bonheur  ( 1 856),  médaillon  par  David  d’Angers 

Rosa  Bonheur,  par  Édouard  Dubufe.  (Salon  de  1857.) 

Première  esquisse  du  Marché  aux  chevaux 

Étude  de  cheval 

Étude  d'homme  pour  le  Marché  aux  chevaux,  dessin 

Étude  de  cheval 

Dessin  pour  le  Marché  aux  chevaux 

Étude  d’homme  pour  le  Marché  aux  chevaux,  dessin.  . 

Dessin  pour  la  Fenaison 

La  Fenaison  en  Auvergne  (i855).  (Musée  du  Luxembourg.) 

Taureau  écossais 

Croquis  (Rosa  Bonheur  et  Nathalie  Micas  en  voiture) 

Un  abri  pendant  la  tempête  dans  le  Glencoe  (Écosse),  dessin 

Poneys  de  l’île  de  Sltye  (Écosse).  (Exposition  universelle  de  1867.) 

La  Traversée  du  loch  Leven,  dessin.  (Musée  du  Luxembourg.  — Don  Gambart.)  . 

Une  Barque  (Écosse),  d’après  une  gravure  de  H.  T.  Ryall.  (Exposition  de  18671  . . 

A la  foire  de  Falkirk,  croquis 

Broche-camée,  offerte  par  la  Société  d’Encouragement  des  Beaux-Arts  de  Gand  1834). 

Chevreuils 

Rosa  Bonheur  en  i863 ». 

L’Atelier 

Wasp,  dessin 

Bœuf  de  Hongrie 

Le  Départ  pour  la  chasse 

Pommiers  en  fleurs 

Un  moment  d’allégresse,  dessin ....  

Nathalie  peignant,  dessin 

Berger  des  Pyrénées  (1864).  (Musée  Condé,  à Chantilly.)  . 

Croquis  d’album / 

La  Bousculade  (1867),  dessin.  (Musée  du  Luxembourg.  — Don  Gambart.)  . . . . 

Rosa  Bonheur  en  1864 

L’Impératrice  Eugénie  visitant  l’atelier  de  Rosa  Bonheur 

Cerfs  traversant  un  espace  découvert  (i865),  d’après  une  gravure  de  Ch.  G.  Lewis. 

(Exposition  de  1867.) 

Moutons  au  bord  de  la  mer  (i865).  (Collection  de  M.  Knoedler.) 

Rosa  Bonheur,  d’après  une  lithographie  de  Soulange-Teissier 

Razzia  (Écosse),  1860,  d’après  une  gravure  de  Ch.  G.  Lewis.  Exposition  de  1867.)  . . 

Croquis  d’album 

Étude  de  lion  couché 

Tète  de  cheval . . 

Le  Cerf  de  saint  Hubert  (1868)  

Sauvegarde  adressée  à Rosa  Bonheur  de  la  part  du  Prince  Royal  de  Prusse  . . . . 

Étude  de  sangliers 

Tête  de  lion.  (Musée  de  Madrid.) 

La  Lionne  Fathma 

Rosa  Bonheur  et  sa  lionne  Fathma 

Tigre  couché 

Le  Retour  du  Marché  aux  chevaux  (1873) 

Tête  de  bouc 

Un  Pifferaro 

Deux  Mouflons.  


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TABLE  DES  ILLUSTRATIONS 


44i 


Un  Berger  italien,  dessin 

Rosa  Bonheur  et  sa  jument  Panthère 

Rosa  Bonheur  et  Nathalie  Micas 

Chez  Buffalo-Bill 

Chefs  écossais  (1890),  aquarelle,  d'après  une  gravure  de  J.  B.  Pratt 

Tête  de  bélier,  dessin 

Etude  de  paysan 

Etude  de  lion 

Un  Coin  de  l’atelier  de  Rosa  Bonheur 

Rosa  Bonheur  en  forêt  . 

Bœufs  et  moutons  au  pâturage,  pastorale  (1860).  (Collection  de  Miss  Helen  Gould.)  . 

Croquis  d’oiseaux 

Moutons 

Rosa  Bonheur  assistant  à la  visite  du  Louvre  par  les  souverains  russes,  croquis  de 

Renouard.  ( Revue  encyclopédique,  1896.) 

Le  Cerf  de  Rosa  Bonheur . 

Vache  écossaise 

Chien  de  chasse  (1847-1874),  d’après  une  gravure  de  J. -B.  Pratt 

Etudes  d’âne 

La  Galerie  Rosa  Bonheur . . 

Etude  de  cavalier,  dessin 

Trois  isards  dans  les  Pyrénées  ( 1886) . . . . 

Trois  moutons  couchés 

Étude  pour  la  Foulaison 

Tête  de  cerf,  dessin 

Lévrier  (1866) 

Étude  pour  la  Foulaison,  dessin 

Le  Chariot  à six  chevaux.  (Hertford  House,  Collection  Wallace,  à Londres.).  . . . 

Rosa  Bonheur  peignant  en  forêt 

Étude  de  porc,  dessin 

Études  de  dindes,  dessin 

Croquis  d’album 

Les  Loups,  lithographie  originale 

Croquis  d’enfant 

Limier-briquet.  (Metropolitan  Muséum,  à New-York.) 

Le  Roi  de  la  Forêt  (1878).  (Exposition  deChicago,  1893. — Collection  de  M.  Knoedler.). 

Les  Bûcherons  en  forêt,  dessin 

Poneys  des  îles  Shetland 

Un  Lézard 

Faon 

Rosa  Bonheur  en  compagnie  de  M.  Gambart  et  d’Anna  Klumpke 

Renard.  (Musée  de  Bordeaux.) 

Le  Loup  et  l’Agneau,  dessin  à la  plume 

Chevaux  au  pâturage,  dessin 

Étude  de  chien,  dessin 

Nathalie  Micas 

Le  Lion  rugissant,  dessin 

Patient,  d’après  une  gravure  de  J.  B.  Pratt 

Ready  (1879),  d’après  une  gravure  de  J.  B.  Pratt 

Le  Lion  chez  lui  (1881),  d’après  une  gravure  de  W.  H.  Simmons  et  1 . L.  Atkinson.  . 

Le  Troupeau,  d’après  une  gravure  de  H.  Vion 

En  Auvergne  (1889) 

Tête  de  mouton,  dessin 

Tigre  couché,  dessin 

Étude  d’ours,  dessin 

Dessin  humoristique  de  Guillaume  {le  Monde  illustre  du  27  mai  1899) 


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56 


442 


ROSA  BONHEUR 


Étude  de  chiens  de  chasse.  (Musée  du  Luxembourg.  — Don  Rosa  Bonheur.)  .... 

Tête  de  gazelle  ( 1 85 5),  dessin 

Rosa  Bonheur  (1899),  par  Anna  Klumpke.  (Salon  de  1899.) 

Vaches  et  taureau  d’Auvergne  (1898).  (Salon  de  1899.) 

Le  Sevrage  des  veaux  (1879).  (Metropolitan  Muséum,  à New- York.) 

Le  Loup  et  l’Agneau,  aquarelle 

Études  de  chiens.  (Musée  du  Luxembourg.  — Don  Rosa  Bonheur.) 

Ane  au  vert 

Moutons  au  repos,  effet  de  coucher  de  soleil  (1860) 

Moutons  d’Écosse  (1892) 

Croquis  d’album 

La  Bergerie  ( 1 85 5) , lithographie  originale 

Lion  rugissant 

Cerf  en  forêt 

Bœufs  d'Écosse  couchés,  à Glencoe  (1889),  d’après  une  gravure  de  J.  B.  Pratt  . . . 

Bergers  landais 

Cerfs  en  forêt  ( 1 883) . (Metropolitan  Muséum,  New-York.) 

Clair  de  lune.  Troupeau  de  moutons  dans  les  Pyrénées  (1897),  pastel 

Rosa  Bonheur  sur  son  lit  de  mort 

Un  couple  de  chevreuils,  effet  d’hiver  (1893) 

Troupeau  de  moutons  au  repos.  (Hertford  House,  Collection  Wallace,  à Londres.).  . 

La  Bonne  mère  (chèvre  et  chevreaux),  dessin 

Les  Cerfs,  effet  du  matin  (1897),  pastel 

Lions  de  Nubie  au  repos 

Etude  pour  la  Foulaison 

Médaillon,  par  G.  Loiseau-Bailly,  dédié  à Rosa  Bonheur  par  la  ville  de  Paris  (1906).  . 

Études  de  lionne,  dessin.  (Musée  du  Luxembourg.  — Don  Rosa  Bonheur.) 

Cheval  au  vert.  (Musée  du  Luxembourg.  — Don  Rosa  Bonheur.) 

Étude  de  bœufs  écossais  au  pâturage.  (Musée  du  Luxembourg. — Don  Rosa  Bonheur.) 

Autographe  de  S.  M.  l’Impératrice  Eugénie 

Monument  élevé  à Rosa  Bonheur,  par  M.  Gambart,  à Fontainebleau  ....... 

Statue  de  Rosa  Bonheur,  par  Gaston  Leroux.  (Salon  des  Artistes  français,  1902.  — 

Musée  de  Bordeaux.) 

Croquis  d’album ^ 

Dessin  d’après  la  lionne  Fathma 

Étude  de  lionceaux 

Étude  de  veau  (1870)  . . 


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ÉTl'DF.  DE  LIONCEAUX,  PAR  ROSA  BONHEUR. 


TABLE  DES  MATIÈRES 


PREMIÈRE  PARTIE 


CHAPITRE  PREMIER 

Célébrité  de  Rosa  Bonheur  en  Amérique.  — Le  présent  qui  lui  est  fait  d’un  cheval 
sauvage  amène  l’auteur  de  ce  livre  à la  connaître 


L'Herbe  aux  bisons 


CHAPITRE  II 


CHAPITRE  III 

Nouvelles  visites  à Rosa  Bonheur.  — Les  Indiens  de  Bu(ïalo-Bill 27 

CHAPITRE  IV 

La  Cueillette  du  sage-brush.  — Je  sollicite  de  Rosa  Bonheur  la  faveur  de  faire  son 

portrait 39 

CHAPITRE  V 

La  Conversation  de  Rosa  Bonheur 49 

CHAPITRE  VI 

61 

CHAPITRE  VII 

Rosa  Bonheur  me  fait  promettre  de  vivre  désormais  auprès  d’elle 101 

CHAPITRE  VIII 

Rosa  Bonheur  me  confie  la  mission  d’écrire  sa  vie nQ 


A By.  — Les  Séances  de  pose.  — 


Suite  des  séances  de  pose  . 


DEUXIÈME  PARTIE 


CHAPITRE  IX 

La  Famille.  — L’Enfance  à Bordeaux.  — La  Venue  à Paris 129 

CHAPITRE  X 

Raimond  Bonheur  Saint-Simonien  — La  Mort  d’une  mère  (iS33) 143 

CHAPITRE  XI 


L’Éducation.  — Raimond  Bonheur  Templier. — Un  Penchant  irrésistible  pour  la  pein- 
ture   1 5 b 


444 


RO  SA  BONHEUR 


CHAPITRE  XII 

Les  Premiers  succès.  — Le  Début  au  Salon  (1841).  — Voyages  en  Auvergne 175 

CHAPITRE  XIII 

La  Médaille  d’or  du  Salon  de  1848.  — Le  Labourage  nivernais.  — Mort  de  Raimond 

Bonheur  (1849) 191 

CHAPITRE  XIV 

Voyage  aux  Pyrénées.  — Une  Saison  à Ems  (i85o) 201 

CHAPITRE  XV 

M.  de  Morny.  — Le  Marché  aux  chevaux  ( 1 853).  — La  Fenaison  ( 1 85 5).  — Voyage  en 

Angleterre  et  en  Écosse  ( 1 856) 217 

CHAPITRE  XVI 

A By,  près  de  Fontainebleau.  — M.  Tedesco.  — M.  Gambart 243 

CHAPITRE  XVII 

L’Impératrice  à By  (1864).  — Rosa  Bonheur  décorée  de  la  Légion  d’honneur  ( 1 865) . — 

L’Exposition  de  1867 255 

CHAPITRE  XVIII 

L’Année  terrible.  — Les  Lions 269 

CHAPITRE  XIX 

Les  Séjours  à Nice.  — La  Duchesse  de  Saxe-Cobourg-Gotha.  — Mort  de  Nathalie 

(1889).  — Rosa  Bonheur  officier  de  la  Légion  d’honneur  (1894) 283 


/ 

TROISIÈME  PARTIE 

CHAPITRE  XX 

l.es  Oiseaux  de  Rosa  Bonheur.  — Propos  sur  son  costume,  sur  le  féminisme.  — Sa 
grande  amitié  pour  Mme  Carvalho.  — Son  goût  pour  la  musique.  — Ses  idées 
religieuses 3o3 

CHAPITRE  XXI 

L’Eclairage  électrique  à By.  — Construction  d’un  nouvel  atelier.  La  Foulaison.  — 

Propos  de  Rosa  Bonheur  sur  son  art 323 

CHAPITRE  XXII 

La  Reine  Isabelle  à By.  — La  Noël  à l’école  du  village.  — Voyage  à Nice.  — L’Impé- 
ratrice Eugénie 337 

CHAPITRE  XXIII 

La  Mémoire  de  Nathalie.  — Les  Volontés  de  Rosa  Bonheur.  — Le  Domaine  delà  Par- 
faite Amitié.  353 


TABLE  DES  MATIÈRES 


4-P 


CHAPITRE  XXIV 
\ isites  au  Salon  de  1899  et  au  Musée  du  Luxembourg. 

CHAPITRE  XXV 

Les  Dernières  instructions 


367 


383 


CHAPITRE  XXVI 

L Execution  des  volontés  de  Rosa  Bonheur.  — La  Dispersion  de  ses  oeuvres.  — Les 
Hommages  qui  lui  furent  rendus . 


403 


A PP  EN  1)1  G ES 


Volontés  testamkntaires  dk  Rosa  Bonheur  . .....  ......  417 

Œuvres  principales  de  Rosa  Bonheur  . ......  4.23 

Sculptures  de  Rosa  Bonheur 420 

Lithographies  de  Rosa  Bonheur  ou  faites  d’après  ses  œuvres  429 

Estampes  et  gravures  diverses  d’après  les  œuvres  de  Rosa  Bonheur 432 

Iconographie 434 

Bibliographie 435 

Table  des  illustrations 437 


ÉTUDE  DE  VEAU,  PAR  ROSA  BONHEUR  (1870). 


ACHEVE  D’IMPRIMER 


SUR  LES  PRESSES  TYPOGRAPHIQUES 
ET  EN  TAILLE-DOUCE 

D E 

L’IMPRIMERIE  GEORGES  PETIT 

JULES  A U G R Y , DIRECTEUR 

12,  RUE  GODOT-DE-MAUROI , 12 

PARIS 

LE 


4 SEPTEMBRE  1908 


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